Aussi noire que d'encre - Corinne Jaquet - E-Book

Aussi noire que d'encre E-Book

Corinne Jaquet

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Beschreibung

Cette année, la course de l'Escalade débute sous de mauvais auspices...

De retour à Genève après treize ans d'absence, un ancienne championne de la Course de l'Escalade voit plonger dans le drame une vie jusqu'ici limpide. Il y a d'abord son père, un fondateur de la Course, qui décède dans des circonstances étranges. Le malheur frappe ensuite tous ceux à qui elle essaye de se raccrocher. Et l'étau se resserre... Qui peut bien lui en vouloir à ce point ? Un mari délaissé, un amant éconduit, une ancienne rivale dans la compétition ? Habituée à être adulée, la belle Américaine ne sait pas où chercher les raisons de ce qui lui arrive. Et si la réponse était cachée dans son passé ?

Au rythme des semelles qui claquent dans les ruelles sombres de la Cité de Calvin, Corinne Jaquet met une fois de plus en scène sa ville natale. Elle le fait ici au cœur d'une des dix plus grandes courses pédestres européennes, un événement incontournable qui réunit chaque année à Genève des dizaines de milliers de personnes.

Découvrez sans plus tarder ce thriller haletant, qui vous fera (re)découvrir l'un des événements sportifs phares d'Europe !

EXTRAIT

"Comme d’habitude, la Vieille-Ville était noire de monde. Marlène était en retard. La course des femmes était déjà lancée. Puisqu’elle avait manqué sa soeur en haut du Bourg-de-Four, elle parviendrait sans doute à la voir juste avant la Tertasse. Comme beaucoup d’habitués, elle connaissait toutes les astuces pour se faufiler entre les vieux murs.
En débouchant vers le haut de la place du Grand-Mézel, elle vit qu’elle n’était pas la seule à avoir eu cette idée. La foule s’était agglutinée en dessous de la fontaine. La catégorie en piste était celle des femmes IV, V et VI, les coureuses les plus âgées. Ce n’était pas forcément pour elles que le public venait, mais surtout pour les deux catégories à venir, les Elite femmes suivies des Elite hommes, deux moments «phares» de la compétition.
Sa soeur courait bien, mais loin derrière les championnes. Elle réussirait sans doute à la voir. Et si ce n’était pas pour ce tour, ce serait pour le suivant..."

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Crime, suspense et course à pied. La reine du crime genevois Corinne Jaquet a choisi cette fois la très célèbre course de l'Escalade comme décor à son thriller haletant Aussi noire que d'encre, aux éditions Slatkine. À lire !"  - VertigoLa Première

"Parmi les dizaines de milliers de personnes participant de près ou de loin à cet événement, qui est le meurtrier ? On est tout surpris de ne pas s'en être douté." - Le Chênois

"Les questions se succèdent et l’auteur distille les informations avec adresse. Avec en fond la Course de l’escalade – manifestation sportive hivernale particulièrement populaire à Genève – Aussi noire que d’encre est un polar prenant." - Aux Films des pages

À PROPOS DE L'AUTEUR

Politologue de formation, ancienne chroniqueuse judiciaire, Corinne Jaquet aime se dire "journaliste campagne" depuis qu'elle a créé en 1996 le journal de sa commune qu'elle gère au quotidien à côté de son activité de romancière. C'est sans doute ce journalisme "à échelle humaine" qui nourrit ses romans de figures réalistes.
Depuis plus de vingt ans, la romancière revisite l'histoire de sa ville au gré d'intrigues policières que ses concitoyens dévorent avec bonheur. Après avoir parcouru différents quartiers de la ville, elle a choisi de situer ses aventures au cœur d'institutions ou d'événements qui font la vie de la cité, comme ce fut déjà le cas en 2008 avec Maudit Foot, qui déroulait son enquête sur fond de tournoi européen. Et comme la course à pied est une autre de ses passions...

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Seitenzahl: 310

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Les mauvaises herbes sont des plantes dont on n’a pas encore découvert les vertus.

Emerson

AVERTISSEMENT

Il ne s’agit en aucun cas d’un roman à clé(s). N’allez pas chercher de ressemblance avec des personnages ou des événements ayant existé. Le seul but de ce livre est de se promener dans une histoire qui a pour toile de fond une des plus grandes manifestations genevoises et de rendre hommage, d’une certaine manière, aux gens formidables qui l’ont créé, développée et qui la portent encore à bout de bras.

A part les noms de Bottani ou de Borgognon, tous les patronymes sont fictifs. Un fin amateur d’histoire genevoise ne fera qu’y retrouver des noms qui, tous, ont un lien avec une certaine nuit… Mais de 1602, celle-là !

Pour contacter l’auteur :

www.corinnejaquet.ch

Préambule, le samedi 6 décembre 2008

Comme d’habitude, la Vieille-Ville était noire de monde. Marlène était en retard. La course des femmes était déjà lancée. Puisqu’elle avait manqué sa sœur en haut du Bourg-de-Four, elle parviendrait sans doute à la voir juste avant la Tertasse. Comme beaucoup d’habitués, elle connaissait toutes les astuces pour se faufiler entre les vieux murs.

En débouchant vers le haut de la place du Grand-Mézel, elle vit qu’elle n’était pas la seule à avoir eu cette idée. La foule s’était agglutinée en dessous de la fontaine. La catégorie en piste était celle des femmes IV, V et VI, les coureuses les plus âgées. Ce n’était pas forcément pour elles que le public venait, mais surtout pour les deux catégories à venir, les Elite femmes suivies des Elite hommes, deux moments « phares » de la compétition.

Sa sœur courait bien, mais loin derrière les championnes. Elle réussirait sans doute à la voir. Et si ce n’était pas pour ce tour, ce serait pour le suivant. Elles avaient choisi quelques endroits stratégiques, afin que celle qui courait puisse interpeller ses proches. Parce que, au sein du public, il était extrêmement difficile de repérer les siens…

En contournant le bassin en pierre de taille, Marlène perçut un gémissement. Une femme en tenue de course rose s’appuyait des deux mains au bord du bassin. Blême. Encore une qui avait voulu dépasser ses limites… Elle avait peut-être abandonné pendant la première course des femmes qui avait eu lieu un moment plus tôt. La malheureuse prenait à présent de l’eau dans ses mains et s’en inondait le visage. Elle devait avoir une trentaine d’années.

Marlène se dirigea vers elle. La fille respirait par à-coups, elle paraissait avoir de la peine à se tenir debout.

– Je peux vous aider ? demanda Marlène en posant doucement sa main sur le dos de la jeune femme.

– Je ne…peux…plus…souf..fler.

Elle se laissa tomber et se recroquevilla sur le sol.

– Allons, allons, vous avez fait un gros effort, mais ça va passer… tenta de rassurer Marlène en cherchant des yeux un commissaire de course qui pourrait appeler les secours…

Plusieurs personnes s’étaient retournées et regardaient la scène, sans pour autant apporter leur aide.

La fille en rose eut un haut-le-cœur bruyant et se mit à vomir. Marlène recula, dégoûtée.

D’autres personnes eurent le même réflexe et le cercle s’agrandit.

C’est à ce moment qu’une femme, également en rose, fendit la foule et se précipita vers la malheureuse. Elle se pencha, chuchota quelques mots, lui mit la main sur le ventre.

Marlène eut l’impression que la malade tentait de repousser la nouvelle venue…

– Il faut peut-être la laisser tranquille, osa Marlène. Elle fait un malaise…

– Je sais, c’est ma cousine, elle fait souvent des crises comme ça, répondit la coureuse en aidant la malade à se mettre debout avec une certaine brusquerie. Je vais m’occuper d’elle.

Avisant les dossards des deux filles, Marlène put enfin mettre un prénom sur chacune.

– Ecoutez, Catherine, tenta-t-elle, d’un ton apaisant, je crois vraiment qu’elle ne se sent pas bien. Ne voulez-vous pas que j’appelle les secours ?

Elle perçut alors une voix rauque qui siffla : « Mêlez-vous de vos affaires ! »

Résignée, Marlène fit un pas en arrière pour les laisser passer. Le reste du public s’était déjà détourné de la scène. Elle se retrouva seule et la dernière chose qu’elle vit fut le regard désespéré de la jeune femme qui se laissait ainsi emmener et dont la bouche silencieuse prononça un ultime « Au secours ! »…

PREMIÈRE PARTIE

SEPTANTE-QUATRE JOURS PLUS TÔT

Catherine, le 23 septembre 2008

Pourquoi ressentir comme une évidence que ce voyage à Genève serait à sens unique ? Au moment où l’A330 amorçait sa descente vers Cointrin, je fermai les yeux. L’appareil traversait les nuages, légèrement ballotté. Je n’étais pas revenue dans ma ville natale depuis des années. Il avait fallu la mort de mon père, quelques jours plus tôt, pour que ma tante Danielle cherche à me joindre et exige que je vienne « prendre mes responsabilités ». L’enterrement avait déjà eu lieu. On allait me reprocher mon absence encore longtemps.

Mais il y avait la maison, tout ce que Papa possédait encore et qui allait me revenir. Après la fuite de Maman, au lieu de se rapprocher de lui, je m’en étais éloignée. Aujourd’hui, j’en étais consciente. Il avait fait de moi sa princesse et je l’avais laissé mourir seul.

– Il faut redresser votre siège, madame.

Autour de moi, on s’agitait. Les passagers, après une nuit dans l’avion, se réjouissaient de retrouver la terre ferme, de respirer. Pour moi, cet atterrissage signifiait-il véritablement une libération ? Rester dans l’avion, n’était-ce pas continuer à s’abriter dans le passé ? Ne rien affronter ?

* * *

J’avais quitté New York très vite, avec un peu trop de bagages pour une visite de politesse mais pas assez pour un départ définitif.

Ces deux derniers mots m’obsédaient d’ailleurs depuis quelque temps. J’avais souvent évité mon mari et j’avais quitté notre maison sans lui dire au revoir, par superstition. Ne pas prononcer les mots, c’était ne pas entrer en matière…

L’ultimatum arrivait à son terme, je le savais bien. Steve m’avait donné trois ans. Trois ans pour lui faire un enfant. Ou tout perdre. Je connaissais parfaitement les clauses du contrat. Un enfant, c’était la sécurité, l’éternelle reconnaissance de Steve et de sa famille, le confort, la fortune.

Mais un enfant, c’était aussi la fin de la liberté, la gestion de sentiments inconnus, dont je n’avais pas envie, une forme de dépendance que je détestais par avance et surtout – surtout ! – un don de soi ou plutôt de mon corps que je n’étais pas prête à faire. Un enfant devait être le fruit d’un élan, d’un besoin et non l’expression d’un statut ou d’une convention sociale. Un enfant ne m’apporterait rien.

Mais Steve, les parents de Steve, la fortune de Steve ne s’accommodaient pas de ce point de vue. Avec vingt ans de plus que moi, Steve avait beaucoup moins de patience. Cet homme avait pourtant toujours été à mes pieds. Notre rencontre, il y a dix ans, tenait du conte de fées. J’avais 23 ans. Wilson, 43 ans, faisait alors la Une des magazines les plus cotés. Il enseignait vaguement, écrivait un peu et sortait beaucoup. Il était promis à un avenir bardé de dollars, puisque son père lui céderait un jour les rênes d’un empire textile énorme. C’était l’homme qu’il me fallait.

A l’époque de nos fiançailles, on nous voyait partout. Nous formions un couple glamour dont les médias ne se lassaient pas. Mes origines américaines, côté maternel, agrémentaient encore la fable. « Grande, mince, les cheveux blonds cendrés, les yeux verts, “Katie” Wilson symbolise l’icône idéale pour un héritier en mal de descendants » avait osé écrire un journaliste.

Amoureux fou, Steve Wilson n’avait toutefois rien brusqué. Il avait patiemment attendu que je fasse de lui un père, sans jamais être exaucé.

Le jour de ses 50 ans, alors qu’une immense garden-party réunissait dans notre propriété les habituelles personnalités riches, influentes et pique-assiettes, Steve m’avait prise à part. J’ai cru qu’il m’annoncerait une surprise, un voyage, comme il le faisait souvent. Mais il avait un air sombre :

– Si j’ai 50 ans aujourd’hui, avait-il commencé, tu es entrée dans ta trentième année.

C’était donc ça ! Un cadeau qu’il prévoyait pour moi…

– Il est temps que tu me fasses un enfant.

– Là, tout de suite ? avais-je essayé de plaisanter.

Mais Steve ne souriait pas.

– Tu as trois ans pour le faire. Après, ce sera trop tard.

– Pour toi ou pour moi ? dis-je encore en souriant.

– Pour nous.

La dureté de son regard m’avait déstabilisée. J’avais tendu vers lui une main qui se voulait affectueuse, mais qu’il ne prit pas. Pour la première fois depuis notre rencontre, Steve ne cédait pas à mon charme. On ne s’imagine pas comme c’est perturbant…

Il avait l’air si grave, que je l’ai pris au sérieux. Je crois que j’ai balbutié un truc comme : « Je vais y réfléchir. »

C’est tout juste s’il ne m’a pas donné une petite caresse comme on le fait à un chien bien obéissant avant de le réexpédier à sa niche.

Moi, il me renvoya à nos invités et on ne reparla plus jamais de cet ultimatum.

Quelques minutes plus tard, au milieu de la fête, Steve était redevenu l’adorable mari que tous connaissaient. Mais je n’avais pas oublié, j’avais juste repoussé l’échéance. Or Steve fêterait prochainement ses 53 ans et le délai serait échu.

Lorsque l’avion toucha le tarmac, les passagers furent un peu secoués. A Genève, j’allais avoir une autre histoire douloureuse à gérer.

Verena, le 23 septembre 2008

Verena regardait sa montre pour la dixième fois. Elle aurait dû téléphoner à l’aéroport pour savoir si l’avion de Catherine serait à l’heure. Elle avait promis à sa mère d’aller chercher sa cousine à Cointrin.

Les trois dossiers qu’elle avait eus à traiter dans la matinée étaient plus complexes que prévu et elle avait pris beaucoup de retard.

Elle contempla brièvement son visage dans un miroir, en suivant légèrement le tour de ses yeux et de sa bouche avec ses doigts. Elle ignorait alors que son assistante la regardait. Elle se recoiffa rapidement, puis se donna quelques toutes petites gifles sur les joues, pour leur donner de la couleur.

« Brave Verena, se dit l’assistante, elle ne prend jamais de temps pour elle. C’est la générosité même mais tout est à sens unique avec elle. Elle donne, elle donne, elle ne reçoit rien. Toutes ces femmes qui viennent ici déposer leur détresse. Elle prend ça sur ses épaules, elle rassure, conseille. Mais qui prend soin d’elle ? »

La jeune femme réalisa alors qu’elle n’avait jamais entendu Verena parler d’elle-même, évoquer un projet personnel. Pas plus qu’elle ne l’avait vue en compagnie d’un homme. Enfin, pas depuis Matthias… mais elle n’avait jamais osé poser de question depuis qu’il avait disparu.

Verena donna encore quelques directives et rappela à sa collègue qu’elle ne reviendrait pas cet après-midi. « Ma cousine arrive d’Amérique. Je dois m’en occuper, la véhiculer. Ma mère en fait une question de principe et je ne veux pas d’histoires… » Elle empoigna son sac, ses clés, et tapa légèrement sur l’épaule de la jeune femme en passant à côté d’elle. « Je compte sur toi ! On se revoit demain matin ! » Et elle claqua la porte.

L’assistante eut un sourire. « La maison tournera sans toi, Verena, pas de souci. » pensa-t-elle avant de retourner à sa place pour répondre au téléphone.

Catherine, le 23 septembre 2008

Pour cause de travaux, le gros porteur ne pouvait accéder aux rampes mobiles. Il s’arrêta donc vers un satellite, laissant les passagers prendre un bus pour rejoindre l’aéroport. Il n’y avait toujours pas de prix du mérite pour le premier qui arriverait dans le véhicule, mais tous continuaient à s’y précipiter comme s’il s’agissait d’un concours…

En y entrant, je croisai le regard d’un homme élégant que j’avais entrevu en quittant la business class. Il tenait à la main un passeport américain. L’avais-je croisé à New York ? Etait-ce un ami de Steve ? J’avais voulu disparaître discrètement, mais où que j’aille, quelqu’un me reconnaîtrait et serait donc capable d’en parler à mon mari.

Et si cet homme était justement là pour me suivre ? Sur ordre de Steve ? Non, c’était idiot. « Après tout, je ne fuis pas. Je suis juste partie sans rien dire, ce n’est pas la même chose ! »

Le dernier arrivé dans la navette est souvent le premier sorti : je m’élançai sans attendre dans le couloir de l’aéroport.

L’homme, comme je l’avais craint, remonta à ma hauteur et engagea la conversation. J’avais vu juste, c’était un ami de Steve. Il était même venu chez nous. L’individu n’avait pas dû me marquer… Il babillait encore au bout du couloir, là où les voyageurs se répartissent dans les files d’attente pour le contrôle des pièces d’identité. C’est à ce moment que je sortis mon passeport helvétique. J’aurais exhibé une carte du FBI que l’homme n’aurait pas été plus stupéfait :

– Vous n’êtes pas américaine ? (« Rassurez-moi » aurait-il pu ajouter…)

– Si, mais je suis née ici, à Genève. J’ai donc les deux passeports… Je me sers de celui qui me permet le passage le plus rapide, selon l’endroit…

L’autre resta bouche bée. Pour beaucoup d’Américains, la possession d’un passeport est déjà une chose rare. Alors deux…

Il se reprit en croyant plaisanter :

– C’est pratique, pour fuir son mari…

– Cela fait surtout gagner du temps lorsqu’on est attendu pour enterrer son père.

Crétin, va ! J’avais été plus cassante que je ne le voulais. Sa présence était contrariante, même s’il ne le faisait pas exprès. Il avait pâli et se mit à bredouiller des condoléances en même temps que des excuses. La file avança subitement par la grâce de l’ouverture d’un nouveau guichet, je le saluai et le plantai là en quelques secondes.

Dans la zone des bagages, je cherchais les parois en verre contre lesquelles s’agglutinaient autrefois ceux qui venaient accueillir les voyageurs. Mais les architectes de l’aéroport, avec les années, avaient érigé des cloisons opaques un peu partout. Sauf à se courber sous un escalier, ceux qui voulaient guetter un arrivant n’avaient qu’à attendre. Plus question de faire le clown en écrasant son nez contre la vitre…

Mes yeux erraient d’un espace à l’autre. Comment reconnaître ma cousine après tant d’années de séparation ? J’avais perdu Genève, mon passé, mes souvenirs. Et bon nombre d’entre eux étaient liés à Verena.

Je revoyais maintenant la fillette ingrate qui me suivait partout, à la fois boulet et alibi parfait. Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, Verena était à mes côtés. On n’avait pas un an d’écart ; toutes deux filles uniques, seules enfants de la famille.

Petite sœur, confidente, Verena avait toujours été là quand j’en avais besoin.

Une fois en possession de mes valises, je poussai mon chariot vers la sortie. Dans l’entrebâillement rapide des portes, j’aperçus une série de visages, sans y repérer celui de ma cousine. Une fois la porte franchie, je sentis des yeux sur moi. Masculins, essentiellement. Quelle allure pouvais-je avoir après une nuit dans l’avion ? Je ne m’étais même pas arrêtée aux toilettes pour me rafraîchir. Je n’étais décidément plus moi-même…

C’est à ce moment que je la vis. Cette jeune femme aux boucles châtain clair qui entrait en courant dans le hall de l’aéroport était ma cousine. Fidèle à elle-même, en retard et pas coiffée. Verena ! Je lui fis un signe et elle zigzagua entre plusieurs personnes avant de se trouver en face de moi.

Etait-ce le lieu un peu froid, le monde autour de nous ou ces années de silence ? Nous restâmes figées ainsi un temps insignifiant vu de l’extérieur, mais affreusement long, vécu de l’intérieur.

Les yeux de Verena brillaient. « Te voilà enfin ! » dit-elle simplement. Je retrouvais son admiration et sa timidité. On s’embrassa maladroitement. Verena avait la respiration saccadée. L’émotion sans doute.

– Pardon, je suis en retard, lâcha-t-elle dans un souffle, tout en m’observant. Tu n’as pas changé.

Les gens commençaient à nous regarder et cela me mit mal à l’aise. J’empoignai mon chariot et lui proposai de sortir de l’aérogare.

Devant l’automate du parking, Verena perdit sa monnaie et se baissa pour la ramasser. Cela fit surgir en moi une bouffée d’images : ma mère, se moquant régulièrement de cette petite cousine maladroite et qui me chuchotait : « Regarde tout ce qu’il ne faut pas que tu deviennes ! »

Un homme n’avait pas bougé dans la foule du hall Arrivées. Sa tenue sportive n’attirait pas les regards. Il avait juste voulu s’assurer que Catherine Cheynel était bien arrivée à Genève. C’était tout pour l’instant.

Il n’avait pas besoin de suivre les deux jeunes femmes, il savait où elles allaient. Il retrouverait la belle Américaine bientôt. Tout bientôt. Elle ne perdait rien pour attendre.

Catherine, le 23 septembre 2008

L’autoroute qui contourne la ville n’est pas longue, mais elle peut être sans fin lorsqu’on est mal à l’aise.

Verena était polie, ça, je ne peux pas dire le contraire. Avais-je fait bon voyage ? Et puis nous avons parlé du temps. C’est pratique dans ces cas-là. Toutefois, le courant ne se rétablissait pas aussi vite que j’aurais pu l’espérer…

Puis, Verena se mit à me dire qu’elle s’occupait de femmes en détresse au sein d’un centre de planning familial. Je ne fus pas étonnée. Gamines, déjà, nous n’avions pas les mêmes ambitions. Je rêvais du devant de la scène quand Verena restait dans les coulisses. Mais bon, chacun son truc.

Quand la voiture s’arrêta devant la maison de Saconnex-d’Arve, je reconnus à peine les lieux.

La porte s’ouvrit sur ma tante Danielle et je me décidai enfin à quitter le véhicule.

Elle s’avança avec un demi-sourire, me prit dans ses bras et me serra contre elle en silence.

Quelque chose de très lourd me tomba alors sur la poitrine. Plus question de fuir. Mon père était mort. Ici. Dans la maison familiale. Seul.

Je ne savais toujours pas comment. Avais-je seulement posé la question ?

Une fois tous les bagages posés sur le tapis de l’entrée, Danielle me tendit des clés.

– Te voilà chez toi.

Y avait-il de la gentillesse ou de l’ironie derrière cette phrase ? Des querelles familiales à propos de cette maison « qu’il ne faudrait jamais vendre » me revenaient tout à coup en mémoire… Sans doute ma tante me soupçonnait-elle aujourd’hui de peut-être vouloir brader ce patrimoine familial ?

Je ne disais plus rien. Verena non plus. Danielle dut se sentir responsable, et simula une jovialité qui devait se vouloir maternelle et rassurante.

– Allez ! On va t’installer un peu. J’ai aéré la maison avant que tu arrives…

Mon ancienne chambre me parut plus exiguë qu’avant mon départ en 1995, treize ans plus tôt. Je me reconnaissais pourtant si bien… Genève était déjà trop petite pour moi. J’avais trop à faire pour rester ici.

La grande fenêtre donnait plein sud. Le lit était étroit – je n’en gardais pas un souvenir pareil ! – mais je préférais encore mon ancien cocon plutôt que de loger n’importe où ailleurs dans cette maison.

Danielle me fit néanmoins tout visiter comme elle l’aurait fait pour une acheteuse potentielle.

De retour au rez-de-chaussée, on se dirigea vers le salon.

– Il faudra bien qu’on finisse par y retourner… murmura Danielle comme pour elle-même.

Drôles de propos qui m’échappaient.

Verena se rapprocha, posa ses mains sur mes épaules et dit doucement :

– Parce que c’est là que Maman a retrouvé ton papa… mort.

C’était le moment de poser une des questions qu’on attendait encore de moi :

– Parce que Papa est mort… où exactement ?

– Devant sa cheminée ! cria presque Danielle.

Je n’avais pas envie de ça. Pas envie de cette scène violente dans ce corridor triste.

De cette scène qui ressemblait à ma vie du moment : sombre, amère et douloureuse. Cela dut se voir car Danielle passa vite de la colère à la tristesse.

Elle revint vers moi et me prit dans ses bras.

– Pardonne ma brusquerie. Mais je ne me remettrai jamais de cette histoire. Verena t’expliquera. Laissons le salon comme ça pour le moment. Allons nous asseoir dans la cuisine.

Dans le jour un peu gris, l’immensité du jardin me subjugua. J’avançai contre la baie vitrée.

– Te souviens-tu de nos jeux dans la cabane ? dit doucement Verena.

Des images plus concrètes surgirent alors.

– Oui ! C’était du temps de Grand-papa et de Grand-maman…

– Exact. On venait le jeudi et Grand-maman faisait des frites !

Cette évocation suscita un sourire mélancolique chez Danielle qui avait toujours adoré ses parents.

– Elle faisait surtout tout ce que vous vouliez…

– Et Grand-papa qui refusait qu’on grimpe aux arbres, rappela Verena, il disait que ce n’était pas un jeu de fille…

Danielle rigola.

– Il me disait déjà la même chose quand j’essayais de suivre Pierre-Alain…

Ce prénom cassa l’ambiance, une fois de plus.

De grosses larmes apparurent dans les yeux de Danielle. Verena reprit sa mère contre elle et me jeta un regard navré.

– Je suis désolée… balbutiai-je.

Danielle saisit la main que je lui tendais en continuant à sangloter sur l’épaule de sa fille. Et puis soudain, elle se redressa et s’essuya grossièrement la figure d’un revers de main :

– Si on allait sur sa tombe ?

S’il y avait une chose dont je n’avais pas envie…

– Déjà que tu n’étais pas là à son enterrement, accusa Danielle, la moindre des choses serait d’aller lui dire bonjour !

– Maman… tenta de tempérer Verena.

J’acceptai, sans enthousiasme.

Si ça pouvait faire du bien à ma tante… On irait au cimetière.

En sortant sur la terrasse, on pouvait traverser le jardin jusqu’au muret. Là, il suffisait d’un peu de souplesse et on accédait à un champ cultivé qu’on longeait jusqu’à la limite du cimetière qui s’étendait sur le versant descendant vers Plan-les-Ouates. Tous ces terrains appartenaient depuis toujours aux Cheynel. Les morts de la famille étaient presque chez eux.

Je n’étais pas certaine que mes ballerines beiges supporteraient le trajet. Toutefois, d’instinct, je ne dis rien.

Catherine, le 23 septembre 2008

Je ne suis pas mort. J’ai juste cessé de vivre.

Danielle me montra le projet sur papier qu’elle avait remis au marbrier. La plaque serait installée dans quelque temps, quand le sol se serait tassé… A nouveau, je ressentis cet écrasement sur ma poitrine…

En attendant, une simple croix de bois signalait l’emplacement.

Pierre-Alain Cheynel 1950 – 2008

En fixant ce nom et ces dates, mon cœur s’accéléra. Sans cadavre, sans tombe, sans cérémonie, je n’avais pas été en deuil jusque-là.

Le vent arrivait du Vuache ; un vent qui allait bientôt apporter la pluie et qui nous fit frissonner.

Verena se tenait aux côtés de sa mère qui se mouchait.

Je me sentais seule face à cette tombe. Je forçais mon esprit à admettre la réalité : mon père était mort.

Aucune larme. Juste mon cœur qui tapait plus fort.

Je fermai les yeux pour évoquer Papa. A défaut de prier c’était un minimum.

Après quelques minutes de ce silence pesant, alors que mes petites chaussures avaient lentement creusé l’argile dont elles prenaient la couleur, je proposai de rentrer. En me tournant vers Saconnex-d’Arve, je sursautai : un vieil homme était là qui nous fixait, impassible, comme on regarde un paysage. Il avait un faciès renfrogné, les cheveux sales.

– N’aie pas peur ! réagit Danielle, en faisant un signe au vieil homme. C’est le père Louis. Il travaille au cimetière.

– Pourquoi reste-t-il là à nous observer en silence ?

– Il n’est pas bavard. C’est sa façon à lui de nous dire qu’il partage notre peine…

– Il pourrait venir se présenter, nous parler, au lieu de se cacher pour nous regarder…

– Il ne se cache pas ! Il est partout chez lui ici. Il veille sur nos morts…

– Quel âge a-t-il ?

– Impossible à dire. Je l’ai toujours connu, il a toujours été vieux.

On revint en silence vers la maison. Danielle annonça alors qu’elle allait rentrer en ville.

– Je vous laisse entre vous. C’est mieux. Je ne suis pas très drôle depuis quelques jours.

Cette excuse m’obligea à y mettre du mien :

– Pardon, Dani, je ne suis pas très amusante non plus…

– Tu dois être fatiguée, justifia Danielle. Installe-toi et Verena te ramènera à la maison tout à l’heure.

Quelques instants plus tard elle avait disparu.

Je réalisai soudain n’avoir vu qu’un véhicule devant la maison.

– Comment retourne-t-elle en ville ?

– En bus. Maman déteste les voitures.

– Mais c’est loin !

– Elle est très organisée, ne t’en fais pas.

* * *

On passa le reste de l’après-midi à installer mes quelques affaires, à remettre en route la maison. Une façon futile de passer le temps, de ne rien aborder de sérieux ou de douloureux.

Le jour déclinait nettement lorsqu’on se retrouva une fois de plus dans la cuisine.

Impossible de mettre des mots sur le sentiment qui m’envahissait : je n’envisageais pas de me retrouver seule ici. Pas tout de suite. Pas ce soir. Ça me prit à la gorge.

Verena – comme si elle lisait dans mes pensées – posa sa main sur la mienne :

– Ce n’est pas facile, hein ?

J’essayai de sourire.

– C’est beaucoup plus dur que ce à quoi je m’attendais.

– Tu vas trouver des repères…

– C’est stupide, je sais, mais je croyais arriver dans une maison vivante… Et cet endroit ressemble à un…

– … mausolée ?

– C’est ça. Partout ces photos, ces souvenirs. Et puis ce salon fermé. Comment pourrais-je dormir ici ?

– Tu n’as qu’à venir chez nous ce soir. Histoire de faire une transition plus en douceur.

– C’est peut-être une bonne idée. Il faudra quand même que je finisse par affronter la mort de Papa.

Verena s’était levée et examinait les placards. Certainement pour se donner une contenance. Elle ferma les yeux quand je posai enfin la question qu’elle attendait :

– Que lui est-il arrivé exactement ?

Verena avait déjà dû se demander comment raconter la mort de Pierre-Alain. Elle savait que je m’interrogerais et que Danielle se défilerait parce que c’était trop récent, trop lourd. Elle parut toutefois passer en revue le vocabulaire à utiliser.

– Il s’est endormi. Et ne s’est pas réveillé.

– Mais ta mère a dit qu’il était mort au salon…

– C’est vrai. Il était dans son grand fauteuil… Devant le feu…

– Et ?

– … il se serait asphyxié.

J’avais dû mal comprendre.

– Asphyxié avec quoi ?

– De la fumée.

– Mais enfin on ne peut pas mourir comme ça devant sa cheminée ! Ça ne tient pas !

Chaque silence était plus lourd.

– Il avait pris des somnifères, des Séresta…

– Trop ?

– Peut-être.

– Et il n’a pas senti la fumée ? Il a bien dû se mettre à tousser, ou quelque chose comme ça, non ?

– D’après Maman, il s’était vomi dessus.

– Il n’avait pas essayé de se lever ?

– Si, mais sans y parvenir, apparemment.

Je gardais de mon père l’image d’un homme élégant, soignant sa tenue, un sportif, un battant. Et il serait mort ainsi ? Rampant dans son vomi ? L’évocation était pénible. Qui l’avait vu dans cet état ?

– C’est Dani qui l’a trouvé ?

– Une voisine a senti une forte odeur de brûlé en passant près de la maison. En s’approchant des fenêtres, elle a constaté que la pièce était noire de fumée. Ne sachant que faire, elle a appelé Maman.

– Elle avait son numéro ? Et pourquoi n’a-t-elle pas alerté les pompiers ?

– Je ne sais pas.

– Et ta mère est venue en bus ? La maison avait trois fois le temps de brûler…

– Non, là, Maman a pris la voiture.

– Qu’est-ce qui nous dit que Papa était déjà mort ? On aurait pu le sauver en appelant les pompiers, non ?

– D’après ce que je sais, il était mort depuis longtemps.

– Qui te l’a dit ?

– C’était dans le journal.

– Comment ? Tu es en train de me dire que tout ça a été raconté dans les journaux ? Mais à quoi on ressemble, maintenant ?

– A une famille en deuil.

– Très drôle, vraiment.

J’avais dû me lever. Je tournais autour de la grande table. Verena regardait le fond de sa tasse.

– Sait-on pourquoi la pièce était pleine de fumée à ce point ? Papa adorait faire des feux de bois. Tu ne vas pas me dire qu’en plus il n’avait pas ouvert le tirage ?

– Hélas, si. C’était peut-être sa première flambée depuis l’été… il a fait très mauvais temps ces derniers jours.

– Papa n’aurait jamais oublié un truc pareil…

– Ce n’est pas le pire, pourtant.

– Quoi encore ?

– Il a utilisé du bois de laurier.

– Du laurier-rose ?

– Oui.

– Celui qu’on nous a toujours interdit de toucher ?

– Oui, il y en a plein le jardin…

– Je le sais bien ! Ça fait des générations qu’on sait aussi que c’est dangereux !

– C’est pourtant ce que l’on a retrouvé dans la cheminée, hélas.

– Du laurier-rose ! Sans ouvrir le tirage ! Et avec des somnifères dans l’estomac !

Je réalisai alors ce que cela signifiait :

– Tu n’es pas en train de me dire que Papa s’est suicidé, si ?

– C’est une des pistes de la police.

– Ils te l’ont dit ?

– Non, ils l’ont dit à Maman.

– Et comment a-t-elle réagit ?

– Mal. Tu imagines.

– Papa était déprimé ?

– Ce n’est pas impossible.

– Tu le voyais souvent ?

– Un peu plus depuis le début de l’été. Comme j’avais des vacances à prendre et peu d’envie de partir, je venais avec Maman. Elle aimait bien s’occuper dans le jardin. C’était la maison de son enfance, il ne faut pas l’oublier…

Les mêmes revendications, encore et toujours !

– Francis, ton père, aimait particulièrement jardiner, non ?

– C’était sa passion. Il aurait adoré vivre ici. Et Pierre-Alain n’ayant pas « les doigts verts » comme on dit chez nous…

– C’est ton père qui venait jouer au jardinier.

– Voilà. Et il l’a fait jusqu’au début de sa maladie. Après, il n’avait plus la force. Maman avait cru pouvoir le remplacer, mais c’était trop dur pour elle. Alors, Pierre-Alain a engagé une entreprise.

– Et vous veniez souvent ?

– Assez, pendant les beaux jours. Tu sais, Maman était plus attachée à son frère qu’elle ne voulait bien le dire.

– Et elle n’aurait pas vu qu’il était déprimé ?

– Je crois surtout qu’elle niait l’évidence.

– Ou alors il perdait la tête… murmura Catherine.

La lumière était tombée assez rapidement ; Verena glissa vers moi une grande enveloppe avec un air gêné :

– Avec Maman, on t’a gardé tous les articles. Tu les liras quand tu t’en sentiras capable. Maintenant, il faut qu’on parte. Elle va nous attendre.

Je la suivis comme un automate dans le hall d’entrée. Au moment de refermer la porte je regardai mon trousseau avec hésitation. D’autorité, Verena prit la bonne clé, me poussa vers la voiture et verrouilla derrière nous.

Quand elles quittèrent les lieux, le rideau de la villa voisine retomba doucement.

Danielle, le 23 septembre 2008

L’appartement de la famille Picot était situé dans un très ancien immeuble de la Vieille-Ville, qui dominait la rue de la Tertasse et la place de Neuve.

On y pénétrait par la place du Grand-Mézel ; l’allée était aussi étroite que les murs étaient épais. On était en fait dans le prolongement des murailles d’autrefois, non loin de l’endroit où les envahisseurs savoyards de 1602 avaient été défaits par les Genevois.

La commémoration de cette « escalade » manquée était aujourd’hui l’occasion de grandes festivités.

Le logement occupé par Danielle et sa fille était vaste, mais sa conception curieuse : il était fait d’une suite de couloirs desservant des pièces souvent sombres ; la petitesse des fenêtres et l’épaisseur des murs qui protégeaient autrefois l’habitant, lui volait actuellement beaucoup de lumière.

La cuisine de Danielle était elle-même un endroit comme on n’en faisait plus. Un premier espace carré communiquait avec un réduit sur la droite, un lieu où le sol avait été laissé en pierres vives et dont la fraîcheur gardait parfaitement les aliments et les conserves.

Au fond de la cuisine, s’ouvrait un deuxième carré donnant sur la cour. Elle y préparait ses confitures, ses sirops, les tisanes qu’elle élaborait elle-même et tous les gâteaux qui avaient fait le bonheur des filles quand elles étaient gamines.

A gauche, entre l’évier et une fenêtre donnant sur la cour intérieure, il y avait une porte dont Catherine n’avait jamais franchi le seuil. C’était autrefois l’antre de Francis, le papa de Verena. C’est là qu’il entreposait son matériel de jardinage, ses ouvrages de botanique. Un lieu secret dont Francis, de son vivant, gardait toujours la clé sur lui.

Catherine s’arrêta à l’entrée de la grande pièce, l’air bouleversé.

La voyant ainsi, Danielle se sentit coupable. Leurs retrouvailles n’étaient pas parties du bon pied. C’était évident. Il allait falloir se rattraper. Elle était consciente de reporter sur sa nièce la colère qu’elle avait depuis des années contre Madison qui avait laissé tomber Pierre-Alain. Pierre-Alain qui ne s’en était jamais remis. Finalement, ce n’était pas la faute de la petite si elle était la copie conforme de sa mère…

Elle s’avança vers les filles en arborant un sourire sincère et en s’essuyant les mains avec un torchon.

Quand elle attira Catherine contre elle pour lui coller un baiser sur la tempe, elle sentit un raidissement qu’elle prit pour de la pudeur.

– Ma pauvre chérie, tu as l’air si fatiguée…

Catherine se laissa tomber sur une chaise.

– Pourquoi n’a-t-elle pas appelé les pompiers ?

Danielle jeta un regard en coulisse à Verena qui expliqua dans un souffle :

– Madame Canal…

– La voisine ? précisa Danielle en se tournant vers Catherine.

Les yeux de l’Américaine étaient d’un vert acide. Danielle y lut un reproche évident.

– Tu parles de ton papa ? (Catherine ne répondant toujours pas, elle enchaîna :) Ce n’était plus utile, Cathy. Il était mort depuis longtemps…

– Comment peux-tu en être sûre ?

– Il… Oh ! mon Dieu ! Il était tout froid quand je l’ai trouvé. Le légiste a d’ailleurs confirmé qu’il est mort au plus tard vers 2 h du matin.

Danielle avait espéré que Verena lui aurait tout expliqué. Elle, elle savait dire les choses. C’était son métier de parler du malheur. Elle gardait de la distance à force d’être confrontée sans cesse à des femmes brisées. Danielle ne savait pas faire ça.

Elle chercha le regard de Verena pour se rassurer :

– Tu lui as tout dit ?

– Je ne peux pas croire que Papa se soit suicidé ! continua Catherine en secouant la tête. A moins qu’il n’ait été malade…

– Il ne l’était pas, coupa Danielle. Mon frère a toujours été une force de la nature.

« Éternel petit frère vedette. » Cette pensée tira un sourire ironique sur le visage de l’Américaine.

– Vraiment ?

– Vraiment.

Verena emmena alors sa cousine vers la chambre qui serait la sienne pour cette nuit. Au passage, Catherine chercha à accrocher son blaser dans le vestibule. Elle déplaça délicatement une grosse veste jaune en caoutchouc pour se faire une place. Danielle, qui l’avait suivie, s’empressa de l’aider en s’excusant : « J’ai tendance à prendre tout l’espace, je suis désolée… »

Catherine partit se rafraîchir. Danielle savait qu’elle devrait lui dire la vérité. Ce soir, peut-être.

Catherine, le 23 septembre 2008

Pour la première fois depuis mon arrivée à Genève, je pensai à mon portable. Steve aurait-il cherché à me joindre ? Il me fallait d’abord rétablir le réseau, mais ce fut dans le vide : aucun message. Steve ne s’inquiétait pas. C’était donc sérieux. Pire, peut-être.

Alors, j’appelai, certaine qu’il décrocherait rapidement. Là encore, le vide. Ou plutôt le répondeur. Je laissai trois mots et glissai le portable dans ma poche, pour le sentir vibrer au cas où Steve rappellerait.

Quand je revins à la cuisine, le repas était servi. On mangea sans évoquer Papa. Ma tante et Verena semblaient fascinées par ma vie américaine et je répondis patiemment à leurs questions.

L’atmosphère se détendit enfin et le repas fut très agréable. Au moment du dessert, je ne pus m’empêcher de vérifier mon portable. Décryptant mon regard, Danielle demanda :

– Mauvaises nouvelles ?

– Non (je m’efforçai de sourire), c’est pire : pas de nouvelles du tout.

– Ça ne va pas avec ton mari, affirma Danielle.

– …