L'Ombre de l'Aigle - Corinne Jaquet - E-Book

L'Ombre de l'Aigle E-Book

Corinne Jaquet

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Beschreibung

Un jour ou l'autre, le passé finit toujours par nous rattraper...

Héloïse partage sa vie entre son poste d’enseignante en histoire au Collège Calvin et l’éducation de son petit garçon. Un an après le décès de son mari, elle renoue enfin avec son oncle, Aymon Galiffe, descendant d’une illustre lignée d’historiens et grand spécialiste de Napoléon. Au moment où elle croit retrouver goût à la vie, Héloïse est bouleversée par un nouveau drame. Sa famille, en réalité, comptait plus d’ennemis qu’on pouvait le croire. Elle ne devrait pas mener sa propre enquête, mais elle ne peut s’en empêcher. Lentement, au gré de ses découvertes, la jeune historienne fait remonter à la surface le passé français de Genève et voit surtout planer sur la ville… L’ombre de l’Aigle !

Plongez-vous dans ce thriller historique débordant de suspense !

EXTRAIT

"Ses doigts s’abîmaient à force de les frotter aux murs et aux petites briques rectangulaires qui les constituaient. Impossible de savoir depuis combien de temps elle était enfermée dans cette espèce de caveau sans fin. Par moments, elle percevait des petits glissements, sans doute des rats. Il y en avait sous la ville.
Quand l’angoisse montait, par vagues, elle se forçait à respirer lentement. Son instinct de survie lui disait qu’une panique lui serait fatale. Elle ne savait pas vers quoi elle se dirigeait, mais avancer offrait au moins l’espoir de déboucher quelque part. C’était toujours mieux que l’immobilité.
Elle avait tant cherché ces souterrains, elle avait tellement examiné ces plans, les avaient tournés dans tous les sens et voilà que maintenant, elle en était prisonnière ! Elle parcourut ainsi une trentaine de mètres avant que sa main ne touche le barreau d’un portail."

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Une jeune enseignante, veuve et mère d'un petit garçon; une illustre famille d'historiens, une disparition... Dans son dernier livre, L'Ombre de l'Aigle, l'écrivaine Corinne Jaquet tisse un thriller subtil et efficace à l'atmosphère pesante avec, en toile de fond, Napoléon et le passé français de Genève (...)" - Elle

"Sous le Musée, les casemates, la Demi-Lune ? On parcourt la Vieille Ville en surface et en dessous. Haletant et remarquable." - Le Chênois

"Un polar où l'histoire régionale joue un rôle essentiel." - Étienne Dumont, Bilan, la référence suisse de l’économie

"Ce thriller, vingtième ouvrage de Corinne Jaquet, met à nouveau Genève, sa cité natale, en vedette. Il y a le passé français de la Cité de Calvin. Il y a tous les non-dits familiaux, du sang et des cadavres. Embarquement immédiat afin de fouiller dans le passé mystérieux planant autour de l'ombre de l'Aigle..." - Marie-Claire

À PROPOS DE L'AUTEUR

Politologue de formation, ancienne chroniqueuse judiciaire, Corinne Jaquet aime se dire "journaliste campagne" depuis qu'elle a créé en 1996 le journal de sa commune qu'elle gère au quotidien à côté de son activité de romancière. C'est sans doute ce journalisme "à échelle humaine" qui nourrit ses romans de figures réalistes.
Corinne Jaquet signe ici son deuxième thriller après Aussi noire que d’encre, qui a séduit ses lecteurs. Cet ouvrage est également sa vingtième publication depuis Meurtres à Genève, publié en 1990 aux Éditions Slatkine. Des livres qui, presque tous, mettent sa ville natale en vedette au travers de récits policiers.

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Seitenzahl: 287

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Ne levez point les yeux vers les richesses que vous ne pouvez avoir, parce qu’elles prendront des ailes comme l’aigle, et s’envoleront au ciel.

La Bible, extrait du Livre des proverbes.

PRÉAMBULE

Ses doigts s’abîmaient à force de les frotter aux murs et aux petites briques rectangulaires qui les constituaient. Impossible de savoir depuis combien de temps elle était enfermée dans cette espèce de caveau sans fin. Par moments, elle percevait des petits glissements, sans doute des rats. Il y en avait sous la ville.

Quand l’angoisse montait, par vagues, elle se forçait à respirer lentement. Son instinct de survie lui disait qu’une panique lui serait fatale. Elle ne savait pas vers quoi elle se dirigeait, mais avancer offrait au moins l’espoir de déboucher quelque part. C’était toujours mieux que l’immobilité.

Elle avait tant cherché ces souterrains, elle avait tellement examiné ces plans, les avaient tournés dans tous les sens et voilà que maintenant, elle en était prisonnière ! Elle parcourut ainsi une trentaine de mètres avant que sa main ne touche le barreau d’un portail.

Ce qu’elle vit était difficilement définissable. Il y avait là une forme étrange étalée sur un monceau de panneaux, de statues. Le cœur de la jeune femme, maintenant, battait jusque dans sa tête. Héloïse ouvrit plus largement la grille en fer forgé qui était surmontée d’un aigle bicéphale. La lumière, effleurant l’enseigne, alla se refléter contre le mur.

En tremblant et dans son affolement, la jeune femme ne vit qu’une chose devant elle : l’ombre de l’Aigle !

Juste avant de perdre connaissance…

PREMIÈRE PARTIE

Enfin 1813 arriva et la peur nivela notre ville d’une manière étonnante : il n’y eut plus ni haut ni bas, ni ponts de Saint-Gervais ; les sots préjugés s’envolèrent à l’approche des Autrichiens ; toutes les mains se touchaient, tout le monde s’abordait avec cordialité ; […]

John Petit-Senn

1

« Napoléon est très à la mode, cette année ; cela fait pourtant plus de deux cents ans qu’il n’a pas remis les pieds à Genève. »

Héloïse ne put s’empêcher de sourire. Les textes de Benjamin Girard étaient toujours d’un bon niveau littéraire. Depuis qu’elle enseignait au Collège Calvin, elle avait rarement connu pareil esprit, frondeur autant que raffiné.

L’oiseau avait pourtant toutes les options de son âge : le rire tonitruant, l’iPhone greffé dans la main, la mèche rebelle cent fois rejetée en arrière et cette façon de larguer son sac à dos sur son pupitre… Un ado normal. Sauf que brillant.

En découvrant son nom en septembre sur la liste des élèves, Héloïse s’était demandé comment elle allait gérer la présence de ce Girard dans sa classe. Il y en avait eu un autre dans sa vie, quelques années auparavant. Lucas Girard. Un gaillard d’un mètre quatre-vingt, aux yeux verts perçants, aux boucles brunes, qui menait aujourd’hui de brillantes recherches en archéologie.

Lucas et Héloïse s’étaient connus à l’Université. Ils avaient partagé un coup de foudre réciproque et violent. Une sorte de vague qui emporte tout, qui roule sur les convenances. Ils ne s’étaient plus quittés pendant quelques mois.

Et Lucas était parti pour un voyage d’études de plusieurs semaines en Jordanie. Leurs appels s’étaient espacés. Héloïse avait croisé François. Un homme plus âgé, posé, installé dans la vie. La sécurité enrobée de tendresse. Sans nouvelles de Lucas, elle s’était dit que François la distrairait en attendant son retour. Mais on ne résistait pas à un François amoureux. Le mariage et l’arrivée de Louis se suivirent à une telle vitesse qu’Héloïse n’eut pas le temps de prévenir Lucas.

C’est du moins ce qu’elle avait essayé de lui dire à son retour d’un voyage beaucoup plus long que prévu. Mais il n’avait même pas écouté ses explications jusqu’à la fin. Elle n’oublierait jamais le regard qu’il lui avait lancé ce jour-là. Un mélange de blessure et de haine. Elle ne l’avait jamais revu.

Le hasard des grilles scolaires avait donc voulu qu’elle retrouvât un Girard sur sa liste. Benjamin Girard. Seize ans. Le portrait de Lucas. Un jeune frère issu du remariage de son père. Même physique, même intelligence, même audace. Lucas en plus jeune.

« C’est grâce à l’empereur, finalement, que Genève est devenue suisse. C’est ce que j’ai envie de démontrer. Je le ferai en évoquant comment Bonaparte nous a apporté la paix, avant de nous dégoûter à un tel point du pouvoir totalitaire que nous nous sommes rattachés à la Suisse. En le racontant par la voix d’un homme du XVIIIe siècle. »

Héloïse retrouvait la « patte » de Lucas. Elle devinait l’origine de l’inspiration de Benjamin. Mais il n’y aurait qu’elle pour le savoir. Et puis cet intérêt pour l’histoire genevoise apportait de l’eau à son moulin.

Elle militait depuis bien avant son diplôme pour un renforcement de l’enseignement de l’histoire suisse. Encore un héritage de son oncle Aymon et de toute une lignée de Galiffe, auteurs d’importants écrits sur Genève.

À midi, elle rejoindrait d’ailleurs le groupe d’enseignants novateurs auquel elle avait adhéré il y a peu. Par lassitude d’un enseignement tourné vers le monde, mais qui ne permettait pas aux jeunes Genevois de connaître correctement l’histoire de leur lieu de naissance.

L’année 2013 était le bon moment pour agir de façon concrète. Il était temps que l’on parle aux collégiens de la période française de leur cité, surtout à l’heure où l’on s’apprêtait à célébrer les deux cents ans de la Restauration de la République.

Le sujet choisi par Benjamin démontrait que l’intérêt existait. Qu’il y avait des lacunes à combler. Que la Genève napoléonienne était pour nos enfants – et pour combien de leurs concitoyens adultes ? – une vraie bouteille à l’encre.

Quand la cloche sonna, quelques élèves finalisaient leur rédaction. Les autres étaient déjà partis. Héloïse se mit à relever les copies tandis que la salle se vidait. L’enseignante était occupée à placer les documents dans une serviette en cuir lorsqu’elle sentit une présence à ses côtés. Le jeune Girard la regardait avec un sourire énigmatique. Il ressemblait tant à son grand frère ! Elle en eut la chair de poule. « Ça ne va pas recommencer ! »

Elle espéra que l’adolescent ne percevait pas son trouble en se tournant vers lui :

– Une question, Benjamin ?

– J’ai découvert dans la bibliothèque de mon frère un vieux bouquin. Je me demandais s’il pourrait m’être utile.

Il sortit l’ouvrage de son sac et le lâcha sans ménagement sur la table. Héloïse reconnut immédiatement Matériaux pour l’histoire de Genève, écrit par un de ses ancêtres, Jacques-Auguste Galiffe.

Ses yeux se brouillèrent. L’adolescent la fixait avec un petit sourire que, dans son trouble, elle perçut comme un défi. Mais elle se reprit : le gamin ne pouvait pas savoir. Héritière d’une lignée d’historiens genevois, elle avait plusieurs fois lu cet ouvrage dans les bras de son oncle Aymon qu’elle ne voyait plus et qui lui manquait tant…

2

Aymon Galiffe se passa rapidement la main sur le crâne, comme il le faisait chaque fois qu’il était perturbé. Le courrier qu’il tenait entre ses mains n’était pas une surprise. Il avait appris il y a quelques mois que ce qu’il restait de la propriété familiale allait être annexé aux territoires de l’Organisation des Nations Unies qui grappillait des parcelles alentour depuis des années.

Autrefois, Chambésy était constitué d’immenses domaines vallonnés qui offraient sur le Mont-Blanc et les Alpes une des plus belles vues du monde. Quelques familles possédaient ici leur résidence d’été. Petits châteaux et ports privés. Les Galiffe étaient alors propriétaires d’une demeure qu’ils n’utilisaient qu’à la belle saison, comme de nombreux bourgeois. La parcelle immense enjambait ce qui allait devenir la Route suisse. La plage du Vengeron avait appartenu d’ailleurs à la famille jusqu’au milieu du XXe siècle. Elle était équipée d’un ponton que les Galiffe prêtaient volontiers à leurs amis et voisins, logés un peu plus haut sur la colline et qui arrivaient ici par bateau. C’est ainsi que les ancêtres d’Aymon – pourtant sans noblesse – s’étaient rapprochés d’illustres visiteurs établis dans la région.

L’impératrice Joséphine Bonaparte était de ceux-ci. Venue à Genève en 1810 pour voir son fils Eugène qui servait sous les ordres de Napoléon, elle finit par s’installer en 1811 sur le chemin remontant vers le domaine de Penthes, au lieu-dit Pregny-la-Tour (actuellement mission permanente de l’Italie auprès de l’ONU). Elle avait apporté avec elle autant de mœurs aristocratiques que d’ambiance des îles. Elle savait s’entourer de gens de lettres et d’artistes, comme le peintre De la Rive qui la conseillait lors de ses achats d’œuvres d’art et qui devint un de ses plus fidèles amis.

À Chambésy, l’établissement de l’impératrice avait attiré les courtisans classiques et une partie de l’aristocratie genevoise. Loin de la cité emmitouflée dans ses murs, on y respirait, on s’y amusait, on y donnait des soirées.

Lors de l’élargissement de la Route suisse, en 1963, les Galiffe vendirent les terres du bord du lac et firent démolir le joli pavillon qui avait servi de maison d’été pendant longtemps. La propriété entourée de grilles était vaste. Elle fut une maison de famille parfaite. Aymon et James devenant adultes, John leur fit aménager à chacun un espace privatif rattaché au bâtiment principal. Depuis la mort des parents, Aymon y demeurait seul. James et sa famille vivaient au village.

Il faudrait aujourd’hui tout vider. Certaines caisses dataient de la démolition du pavillon d’été et n’avaient jamais été ouvertes. Elles étaient encore entassées dans le grenier. Des livres, des brochures, des gravures, des dessins, des objets s’empilaient un peu partout… Cinquante ans de désordre, dans une famille d’historiens, c’était un siècle chez des gens normaux. Pour la première fois, Aymon réalisait l’ampleur de la tâche.

Impossible de jeter sans trier. James, lui, aurait préservé les meubles de valeur et engagé une entreprise de nettoyage pour faire débarrasser tout le reste. Sans états d’âme. Pour Aymon, c’était impensable. Ne serait-ce que sentimentalement. Il savait qu’il examinerait chaque souvenir après l’autre.

Le mieux serait de prendre contact avec un antiquaire. Aymon se souvenait qu’un certain Richter avait, en son temps, débarrassé John de mobiliers divers. Peut-être le marchand serait-il heureux de leur reprendre quelques pièces qui avaient encore de la valeur ?

Il composa au hasard le numéro du premier Richter qu’il trouva dans le répertoire familial.

– Monsieur Richter ?

– Il y a bien longtemps qu’il n’est plus là, monsieur. Qui le demande ?

Aymon se présenta et expliqua brièvement que la maison de Chambésy allait être vendue. Il voulait savoir si l’antiquaire serait intéressé par le rachat de différents meubles.

– Bien sûr, s’enthousiasma le commerçant qui avait écouté poliment. Je dois toutefois vous avertir que M. Richter n’est plus de ce monde. J’ai repris l’affaire.

– Comment ça ?

– Il a été renversé par une voiture.

– Il y a longtemps ?

– Une bonne vingtaine d’années. Il revenait de chez un client et il a été fauché sur un passage. Le chauffard ne s’est pas arrêté et on ne l’a jamais retrouvé.

– M. Richter avait connu mon père.

– Oui, monsieur, je m’en souviens. Vos parents avaient de très belles pièces. Mon ami Richter avait particulièrement apprécié certains objets, notamment ceux que votre frère lui avait cédés.

– Mon frère ?

– Je… C’est un peu vieux, mais il me semble bien qu’il s’agissait de votre frère. Celui qui travaille au musée.

– James.

– Voilà. Je ne me souvenais pas de son prénom. Il venait souvent nous voir…

Aymon était surpris. Il n’imaginait pas son père confier ce genre de mission à son frère.

– Vous lui avez acheté beaucoup de pièces ?

Le commerçant commença à comprendre qu’Aymon n’était peut-être pas au courant de ces ventes. Dans les affaires d’héritage, il valait mieux être prudent.

– J’ai toujours pensé que votre père était au courant… C’était Richter qui traitait avec lui, se défendit-il.

– Oui, d’après les notes que j’ai retrouvées.

– Vous aimeriez peut-être que je vienne faire une estimation de vos meubles ?

– Non, ce n’est pas pour tout de suite, répondit Aymon que son instinct rendait soudain méfiant. Je vous rappellerai.

Aymon ne parvenait pas à croire que son père avait impliqué James dans une vente d’effets familiaux. John se méfiait de son fils cadet dont il disait qu’il aurait vendu sa mère si on lui en avait offert un bon prix. Ce n’était pas logique. Et en plus, ce fameux Richter était mort. Il n’y avait donc plus que James pour donner des explications et Aymon savait déjà qu’il ne lui en demanderait pas. Après tout, il s’en moquait bien. Prochainement, plus rien de matériel ne le rattacherait à James. Une fois la maison vendue, ils se partageraient le montant de la vente et n’auraient cette fois plus rien en commun. Plus jamais.

Mais avant, il faudrait se mettre d’accord, prendre des décisions et pour cela se rencontrer, s’asseoir peut-être à la même table ou tout simplement parler. C’était ce qui perturbait le plus Aymon.

Car les deux frères Galiffe ne s’adressaient que rarement la parole depuis des années, lorsque l’affection d’Aymon pour sa nièce avait dépassé ce que James trouvait convenable. Depuis que James avait deviné ce qu’il n’aurait jamais dû savoir…

Aymon se rendait compte qu’il avait trop laissé les choses s’envenimer. Les malentendus, dans une famille, ressemblent à des fissures humides dans une vieille bâtisse. Avec le temps, on ne peut plus réagir, on ne sait plus où est l’origine du mal, la mémoire s’effrite autant qu’un mur, transformant la vérité avec les moyens du bord, arrangeant les faits et les paroles comme on replâtre une façade, pour donner le change, pour faire bien, avec un joli crépi. Mais sans rien résoudre.

Secouer la poussière, c’est souvent raviver des blessures.

3

James Galiffe venait de raccrocher avec le sourire. C’était bien la première fois qu’un appel de son frère aîné lui faisait cet effet. On allait vendre la maison ! Enfin ! Il en aurait terminé avec les soucis d’argent.

Il guettait cet héritage depuis plus de trente ans, n’ayant jamais eu, comme son frère, des revenus de professeur ou d’historien reconnu.

James avait étudié l’histoire et l’archéologie parce que c’était le genre de la famille et qu’il n’avait pas osé désobéir. Il aurait préféré devenir banquier, fréquenter les grands de ce monde plutôt que les squelettes, acquérir des actions plutôt que des vases étrusques… Ses études lui avaient toujours cassé les pieds.

Finalement, au grand dam de son père, il avait interrompu son cursus et opté pour un métier beaucoup plus indispensable à son goût : il avait géré l’intendance du Musée d’art et d’histoire pendant plusieurs décennies. Il connaissait par cœur l’immense bâtisse de la rue Charles-Galland, chaque conduit électrique, chaque tuyau, il savait quelle latte de plancher grinçait ou quelle marche d’escalier devenait glissante ou dangereuse. Il lui était même arrivé une nuit, par téléphone, de guider un réparateur venu remplacer un carreau cassé en s’aidant du seul bruit qu’émettaient les chaussures de l’ouvrier sur le parquet…

Un « petit métier » pour son père qui ne trouvait de charme qu’aux intellectuels. James avait toujours envié son frère aîné qui, lui, avait répondu à l’ambition paternelle. John Galiffe, lui-même descendant de Jean-Barthélémy, avait baptisé ses deux fils des surnoms de ses illustres ancêtres. Aymon avait hérité du surnom de Gustave-Amédée et James portait celui de Jacques-Augustin, illustrissime historien qui laissa à Genève des ouvrages qui comptaient encore aujourd’hui.

On a les faits d’armes qu’on peut.

Quand John avait quitté ce monde, suivi quelques mois plus tard par son épouse Annabelle, née Sillem, James avait espéré hériter de la maison, étant le seul à être marié. Mais il oubliait l’autorité de John qui entendait se faire obéir au-delà de la mort. D’après les dernières volontés paternelles, Aymon garderait la jouissance de la maison aussi longtemps qu’il le voudrait, tandis qu’il verserait à son cadet une rente « confortable » lui permettant de s’installer avec sa famille dans une demeure digne de leur patronyme.

Aymon avait toujours été le préféré, le plus brillant, le portrait de son père, la fierté de sa mère, la merveille de la famille. Tandis que lui, James, avait toujours dû se faire aider pour tout, pour ses études, pour trouver du travail, un logement. Il s’était toujours senti de trop, avait toujours eu l’impression de décevoir son père.

Le testament lui avait confirmé ses sentiments. Aymon garderait tout. L’aîné avait bien proposé au jeune couple qu’il formait alors avec Claire de partager la maison, mais James, vexé par les dispositions de son père, avait exigé une rente et choisi l’autonomie. Pas pour éloigner Claire de son frère, certainement pas. Il n’y avait pas de risque. James avait toujours pensé que son frère préférait les garçons. Enfin, jusqu’à ce que…

James revoyait encore son frère penché sur la petite, un fameux jour à l’hôpital. C’était là qu’il avait tout deviné. Là qu’il avait décidé de mettre de la distance entre Héloïse et Aymon. Non pas qu’il tînt particulièrement à sa fille, mais par principe. Par sursaut viril. Il aurait tellement voulu un garçon. Il aurait adoré être celui qui perpétuait la lignée des Galiffe. Mais Claire n’était pas parvenue à lui donner ce petit mâle qui aurait tout changé. Il ne le lui avait jamais pardonné. Il s’était lentement détaché d’elle sans que jamais elle ne lui en fasse le reproche. Claire ne s’était jamais plainte. Claire ne se plaignait jamais.

4

Claire Galiffe avait entendu la brève discussion que James venait d’avoir au téléphone. Elle n’aborderait pas la question tant que son mari ne s’en ouvrirait pas à elle. Mais elle pressentait que la vie de sa famille en serait perturbée. Parce que les deux frères devraient se parler et qu’il n’y avait rien de plus difficile pour eux.

La discorde remontait à leur enfance. James disait qu’Aymon n’avait jamais accepté l’arrivée de son petit frère. D’après Aymon, James avait toujours été jaloux de tout, il aurait rêvé d’être l’aîné, le donneur de leçons. Mais John et Annabelle Galiffe s’émerveillaient surtout des capacités d’Aymon, parce qu’ils voyaient en lui l’héritier parfait.

James avait très mal vécu la lecture du testament de son père. Il s’était senti lésé et avait retrouvé le mépris toujours ressenti à son égard. Le fait qu’Aymon soit encore favorisé par l’héritage avait creusé un peu plus le fossé entre eux. Claire elle-même en avait voulu à ses beaux-parents. Mais tout le monde avait gardé le silence. Aymon aussi. Parce qu’ils étaient d’une famille, d’un monde, où l’on ne disait pas.

Et la vie avait repris son cours.

Aujourd’hui, avec la vente de la maison, il faudrait brasser le passé. Le dernier à avoir voulu le faire avait été François, le mari d’Héloïse. Il avait voulu parler avec Aymon, connaître la vérité.

On avait retrouvé ce soir-là son corps écrasé dans sa voiture sortie de la route…

5

Depuis la disparition de François, Héloïse entourait son fils de son mieux. Elle savait qu’elle ne parviendrait jamais à être à la fois Papa et Maman. Dans les rêves, peut-être, mais pas dans la vraie vie. Louis n’avait que six ans. Il était encore à l’âge où l’amour maternel comble tous les manques. Mais cela ne durerait pas. Il aurait bientôt besoin d’un père.

Le petit n’avait pas cinq ans au décès de François.

Cent fois, mille fois, Héloïse avait repassé dans sa tête le film de ce fameux soir, quand François avait quitté la maison pour aller parler avec Aymon. Il voulait surtout connaître la vérité sur les gestes ambigus que James mettait sur le compte d’Aymon. Savoir si l’oncle aurait pu réitérer son attitude avec Louis.

« Oncle Aymon ne s’est jamais mal comporté » avait affirmé Héloïse. « Je m’en souviendrais, tout de même ! » Or James certifiait que son frère aîné avait une sexualité douteuse. La preuve ? On ne l’avait jamais vu en compagnie d’une femme.

Argument rédhibitoire. Le célibat en acte d’accusation.

Voyant que cette mise à l’écart peinait Héloïse, François voulut connaître la vérité et, si possible, réconcilier la famille. Si Aymon avait si facilement accepté un rendez-vous, avait-il affirmé à sa jeune femme, c’est qu’il n’avait rien à se reprocher. « Je suis certain que c’est un malentendu. »

François, son chevalier François ! La douceur, la droiture. Ce fameux soir, il l’avait appelée en sortant du restaurant. Il avait seulement dit « tout va bien, mais il va falloir qu’on parle » d’une voix enjouée.

Il n’était jamais arrivé à la maison.

Une heure plus tard, deux gendarmes étaient devant la porte…

Il avait fallu qu’elle récupère, qu’elle relève la tête pour Louis. On lui avait dit qu’elle n’avait pas le droit de se laisser aller. Et François ? Avait-il le droit de rouler trop vite, de sortir de la route et de la laisser toute seule ?

Depuis, elle avançait en se disant « on verra bien ». C’était le mieux qu’elle pouvait faire. Entre ses parents et Louis, les semaines duraient des mois. Des hommes passaient dans son décor, mais elle ne les voyait pas. On lui disait « ça reviendra », elle en doutait.

La cloche de la petite école de Saint-Antoine retentit. Do, mi, sol, do.

Le pire, c’était sa culpabilité. Elle restait persuadée d’avoir provoqué le destin, comme si la mort de François était sa punition. Parce que quelques semaines auparavant, Héloïse avait croisé Lucas, par hasard, un jour qu’elle attendait le petit, ici, devant l’école.

Elle l’avait senti arriver de loin. Elle avait perçu son regard avant même de le reconnaître vraiment. Il n’y en avait qu’un pour la regarder comme ça. Il s’était avancé, ses yeux rivés dans ceux d’Héloïse.

Pour un peu, elle l’aurait suivi sans poser de questions, en oubliant Louis. Ce sentiment lui avait fait peur. Quand Lucas fut trop près d’elle, elle lui avait demandé de partir. Il avait obéi avec un petit sourire.

Mais il était revenu. Plusieurs fois. Jusqu’à ce qu’elle lui donne son numéro de téléphone.

Ils s’étaient revus pour boire un café, ils avaient dîné un soir, et puis il l’avait raccompagnée en voiture, et puis…

Héloïse ferma les yeux très fort, en une tentative d’effacer ce souvenir.

François était mort quelques jours plus tard.

Elle ne pouvait s’empêcher de penser que ce n’était pas par hasard.

6

Quand Lucas Girard arrivait, pas une fille ne restait indifférente. Grand, les épaules larges, il était coiffé de boucles brunes totalement indisciplinées que chacune avait envie de remettre en place.

Il attendait son frère, adossé à un arbre, dans la cour du Collège Calvin. Quelques gamines passèrent en gloussant. Benjamin avait insisté : ils devaient se voir pour la préparation de son travail de maturité. Lucas avait accepté de venir le chercher pour aller déjeuner en ville. Mais c’était contraire à la promesse qu’il avait faite à Héloïse. Il en était conscient. C’est pourquoi il se tenait là, discrètement, non loin de la rue de la Vallée.

Il sourit en apercevant son jeune frère. Il se revoyait une douzaine d’années plus tôt, dans la même cour, avec la même allure ébouriffée. Les deux garçons se tapèrent dans la main en guise de salut. Puis ils prirent la direction de la rue Verdaine, la main de Lucas posée sur l’épaule de Benjamin qui lui rendait une bonne dizaine de centimètres.

Une fois leur commande passée et quelques nouvelles échangées, Benjamin attaqua de front :

– J’ai rédigé un premier résumé « d’intention », comme dit la mère Sautter.

– « Madame Sautter » corrigea Lucas.

– « Madame ma petite chérie Sautter » bêtifia Benjamin.

– T’arrête tout de suite tes âneries, menaça le grand frère, la main levée pour taper.

– Waouh ! Calme ! J’y touche pas ! Je disais juste que ta copine…

– Ce n’est PAS ma copine !

– Si ! C’est ta copine. Tu m’as dit que vous aviez fait des… études ensemble !

– C’est juste, concéda Lucas. C’est une amie.

– Une amie-amie… chantonna Benjamin en se protégeant déjà la tête au cas où une gifle passerait.

Mais Lucas, au lieu de frapper, décoiffa violemment son petit frère qu’il adorait. Ils n’avaient pas la même mère, mais cela ne se voyait pas. Le serveur déposa des plats devant eux et ils se mirent à manger du même appétit. Et puis Benjamin réattaqua :

– Copine ou pas, elle est vache, la m… madame Sautter.

– Un travail de maturité, c’est pas un truc anodin, répondit Lucas. Il y a d’abord des critères précis. Le règlement n’a pas été édicté par ta prof.

– OK, mais c’est vache quand même.

– Tu as ton texte ?

Benjamin fouilla dans son sac et tendit une feuille à son frère. Lucas lut en silence avant de continuer :

– C’est un bon début, je trouve.

– C’est vrai qu’elle n’a pas vraiment critiqué. Mais il faut qu’il y ait une « problématique ». Ton idée de prendre le sujet avec le regard de notre ancêtre, n’en est pas une, a dit Mme Sautter.

Lucas ne s’attendait pas à ce qu’Héloïse soit plus indulgente avec Beno qu’avec les autres. Il connaissait son degré d’exigence, qui faisait d’elle l’historienne de qualité qu’elle était. Elle était d’ailleurs encore plus sévère avec ses propres écrits, Lucas le savait aussi.

Quand il avait appris que son frère aurait pour professeure d’histoire « Mme Héloïse Sautter-Galiffe », son sang n’avait fait qu’un tour. Il ne croyait pas au hasard. Une chance pareille s’appelait le destin.

Héloïse était faite pour lui. C’était écrit. Mais c’est vrai, au moment de leur liaison, il avait fait le con, il l’avait laissée sans nouvelles, il était revenu à Genève avec un an de retard et Héloïse ne l’avait pas attendu. Il s’en mordait les doigts chaque jour.

Inconscient des pensées tortueuses de son grand frère, Benjamin engloutissait son assiette.

– Qu’est-ce que t’en penses, alors ? dit-il en désignant du regard le papier que Lucas tenait dans sa main.

– C’est bon, mais peut-être pas assez argumenté.

– Et si je racontais ça comme si j’avais retrouvé des archives dans mon grenier ?

Lucas sourit.

– Ce qui est le cas.

– Ben, dit Benjamin, on les sort, on les copie, et c’est bon.

– Si c’était aussi simple… Tu ne crois tout de même pas que tu vas tomber sur une histoire joliment rédigée, si ?

– Non, je sais bien. Mais si tu m’aides, avec les documents qu’on a peut-être dans la famille, on peut faire un truc qui ne ressemble à personne !

Lucas reconnaissait bien là le tempérament familial : ne pas faire comme tout le monde. Un credo, un mode de vie. Il était heureux que Benjamin possède cette fibre. Mais à l’heure du collège, il vaut toujours mieux ne pas trop s’éloigner de la norme…

Les archives dont Beno parlait existaient bel et bien. Lucas avait beaucoup travaillé dessus, notamment pour une confrérie qu’il avait rejointe depuis quelques années et qui cultivait le souvenir de Napoléon. C’est même grâce à ses recherches que Lucas avait monté la tête au petit : leur ancêtre, qui s’appelait encore Girard-dit-Vieux, avait joué un rôle de premier plan dans l’annexion de Genève à la France en 1798. Il avait pris très tôt parti pour la Révolution française et rejoint les bataillons volontaires de Gironde. Quand il fallut convaincre les Genevois de se rallier au drapeau bleu blanc rouge, qui de mieux qu’un enfant du cru pour les en persuader ? Jean-Pierre Girard-dit-Vieux avait été fait baron d’Empire par Napoléon et avait aujourd’hui son nom gravé sous l’Arc de Triomphe…

– En même temps, pour un tel sujet, c’est cette année ou jamais.

– C’est ce que j’ai essayé d’expliquer à Mme Sautter, mais elle dit qu’une biographie ne constitue pas un travail de maturité. Tu ne voudrais pas lui parler ? Puisque tu la connais…

– Non, dit Lucas. Ce ne serait pas une bonne idée.

– Pourquoi ?

– Parce que tu passerais pour un bébé qui appelle son frère au secours et que ce ne serait pas à ton avantage.

– Mais si elle te connaît, elle comprendra, non ?

– Non, on ne peut pas faire ça.

– Dis plutôt que tu ne veux pas.

– C’est la même chose.

– Mais c’est à cause de toi que j’ai choisi ce sujet !

Benjamin avait raison et Lucas le savait. Il ne pouvait pas l’abandonner. Mais il pouvait encore moins se résoudre à forcer la main à Héloïse…

– Je vais faire des recherches dans le grenier. La prochaine fois que tu viens dormir chez Papa, on en reparlera. Il y a peut-être une « problématique » à dégager. Mais il faut que je me penche là-dessus.

Il fallait un sujet qui séduise la professeure d’histoire. Lucas savait ce qui pouvait la faire craquer. Et ce ne pouvait être qu’intellectuel.

7

Héloïse Sautter n’était pas de ces historiens pour qui être prof ne constitue qu’un pis-aller ou une façon de gagner sa vie. Pour elle, enseigner était un sacerdoce, une mission. Elle passait des heures, chaque année, à repenser ses cours, à les reconstruire pour qu’ils soient vivants, modernes, pour que ses élèves mordent à l’hameçon de la curiosité.

Elle se navrait de constater combien certains confrères servaient à année faite la même soupe précuite que les collégiens avalaient, le plus souvent de travers. Sa victoire ? Quand un élève réagissait, la contrait en utilisant un argument développé dans un cours précédent. Quand un dialogue s’instaurait qui montrait que l’histoire est surtout une manière intelligente de comprendre l’actualité et de regarder le monde.

Elle souffrait de ne pouvoir inculquer plus largement l’histoire suisse. D’où son adhésion, il y a peu, à un mouvement visant à développer l’histoire locale.

Il allait justement en être question au cours de la réunion convoquée par le doyen sur l’heure de midi et Héloïse savait qu’elle serait prise à partie en raison de son désir de faire bouger les choses. Pierre serait de son côté, espérait-elle, mais ce serait probablement le seul. On disait de lui qu’il était vieux garçon parce qu’à passé quarante ans, il vivait encore chez sa mère. Le vrai historien poussiéreux, pour ses élèves qui en profitaient largement. On savait qu’il ne notait jamais durement, en raison d’une tolérance presque militante pour les adolescents. D’après quelques confrères, Pierre avait retrouvé une certaine fraîcheur en faisant la connaissance d’Héloïse. La jeune femme ne partageait pas ses sentiments, mais appréciait son amitié. Ils arrivèrent au même moment devant la salle de conférence et y entrèrent ensemble.

Dans leurs réunions, les profs ressemblaient beaucoup à leurs élèves, ils arrivaient souvent en retard, se vautraient sur leur chaise, regardaient leur montre toutes les cinq minutes et prenaient la parole sans qu’on la leur donne. Héloïse attendait sa mise en accusation. Elle avait fait circuler dans l’école une pétition visant à réformer l’enseignement de l’histoire. Le doyen, historien lui-même, n’avait guère apprécié la manœuvre.

– Le prosélytisme politique est interdit dans l’école, madame Galiffe, vous le savez fort bien.

Il avait légèrement appuyé sur le patronyme.

– Je m’appelle Sautter, aujourd’hui, monsieur le doyen.

– Galiffe est bien votre nom de famille, je ne me trompe pas ? avait répondu le vieux Dutruit avec amertume et un petit geste agacé de la main balayant la table.

– Oui, mon nom de jeune fille.

– Vous n’en avez pas honte, j’espère ?

Oh, cette bouche acide, ce rictus !

– Il n’est pas question de ça, monsieur. Mais je porte à présent le nom de mon mari décédé et je souhaite qu’on le respecte.

La contre-attaque avait été plus cinglante que Dutruit aurait pu s’y attendre. Son rictus fondit.

– Galiffe ou Sautter, madame, vous savez qu’on ne fait pas de politique à l’école !

– Je le sais parfaitement, monsieur Dutruit, mais je ne considère pas que faire circuler cette pétition en soit.

– Vous voulez changer le système, éructa le doyen, si ce n’est pas de la politique, ça !

– Nous pourrions peut-être examiner les réformes souhaitées par Héloïse avant de l’accuser… tenta Pierre, arrachant un sourire aux quatre autres participants qui avaient deviné ses sentiments depuis longtemps.

– Le seul mot de réforme me donne de l’urticaire ! gronda Dutruit. Notre métier est déjà assez difficile pour qu’on n’en ajoute pas…

– Si je peux argumenter, commença Héloïse d’une voix douce qu’elle savait déstabilisante, j’aimerais juste que nos élèves s’intéressent à notre histoire.

– Vous n’avez qu’à faire votre travail, selon le programme imposé. Si ces petits crétins enregistrent les bases, c’est déjà pas mal. Le plan d’études romand ne prévoit rien de plus !

– C’est faux, coupa Héloïse, il n’est pas exhaustif, il donne des directions, des cadres. Que chacun d’entre nous interprète à sa guise.

– Et alors ?

– On a le droit de sortir des grandes lignes, d’aller vers le plus concret !

– De toute manière, ils n’écoutent pas ! J’ai essayé aussi, bien avant vous, ça ne marche pas !

– Vous n’aviez peut-être pas la bonne méthode…

Dutruit répondit par un coup de poing frappé sur la table. Il était rouge. Les autres intervenants, peu courageux, ne voulaient pas trancher. Sauf Pierre, peut-être. Pris entre ses sentiments pour Héloïse et son obéissance au doyen.

– Il est vrai qu’en deux heures par semaine… tenta-t-il en forme de réconciliation.

– Ce n’est pas une question de temps, répondit Héloïse brusquement. C’est une question de convictions. Vous mélangez tout, monsieur Dutruit. Je ne dis pas qu’on enseigne mal, je dis qu’on ne produit qu’un saupoudrage culturel qui dépend totalement des intérêts personnels des professeurs. Nos jeunes ne devraient pas attendre d’être à l’Université pour bénéficier d’un enseignement cohérent. Nous savons tous, autour de cette table, que ce qui est fait avant est aléatoire. Et cela ne transforme pas nos élèves en citoyens conscients de l’histoire de notre pays et capables de se déterminer en fonction de cela.

Dutruit grognait toujours, mais son visage reprenait une couleur normale. Il dit d’une voix encore grinçante :

– Vous avez toute liberté de sortir du programme, si le cœur vous en dit.

– Et je ne me gêne pas pour le faire.

– Alors je ne vois pas où est le problème.

– Parce qu’il n’y en a pas, monsieur Dutruit !

– Pourtant, votre pétition…

– Cela ne rend pas mon enseignement plus mauvais, si ? demanda Héloïse en fixant le doyen.

– Je ne veux pas de politique en nos murs !

– Ce n’est pas de la politique, c’est un acte citoyen !

– Vous m’expliquerez la différence !