Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Voici le premier tome d’une collection « Faits Divers suisses » qui est une nouveauté dans notre pays. Son paramètre essentiel : que l’affaire se déroule en Suisse ou qu’elle concerne des Suisses, n’importe où dans le monde. L’auteure a passé des centaines d’heures le nez dans la presse helvétique de ces soixante dernières années pour rechercher des événements hors-norme. Ce premier volume est consacré au meurtre calculé, organisé, dans lequel on ne se salit pas les mains. Le meurtre par intermédiaire, le meurtre sur commande. Du Tessin à Genève, de Fribourg au canton de Soleure, de la Côte d’Azur et jusqu’aux Grisons, vous allez découvrir des assassins manipulateurs et parmi eux bon nombre de femmes machiavéliques.
Notre invité, Christian Humbert, est venu y ajouter son expérience de quarante-cinq ans de faits divers et de procès aux quatre coins de la Romandie pour les plus grands quotidiens suisses et l'agence US Associated Press (AP) en nous racontant une des plus grosses affaires de meurtre sur commande ayant secoué la Côte vaudoise.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Corinne Jaquet écrit depuis plus de trente ans des ouvrages sur l’histoire policière et judiciaire de Genève, sa ville natale. Elle est aussi l’auteur d’une douzaine de romans policiers, de nouvelles policières et d’ouvrages pour la jeunesse. Cette recherche sur des faits divers marquants lui a permis de retrouver la plume de chroniqueuse judiciaire qu’elle tenait pour le journal « La Suisse » dans les années 1980 et 1990.
Elle a invité dans ce volume son ancien collègue Christian Humbert, fait-diversier en Suisse romande pendant quarante-cinq ans.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 227
Veröffentlichungsjahr: 2022
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Du même auteur
Histoire policière et judiciaire
Meurtres à Genève, Histoires vraies,Slatkine, 1990 (Nouvelle édition en 2017)
La Secrète a 100 ans,Éditions Nemo (Genève), 1993
Dominique Poncet, ou la noblesse de défendre,Slatkine, 2006 (Réédité en 2021)
L’énigme Jaccoud, un procès il y a soixante ans,Slatkine, 2020
Histoire générale
Louis Babel, le Genevois qui dessina le Labrador,Slatkine, 2019
Romans policiers
Le Pendu de la Treille, 1997(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2016)
Café-Crime à Champel, 1998(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2017)
Fric en vrac à Carouge, 1999(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2018)
Casting aux Grottes, 2000(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2019)
Les Eaux-Vives en trompe-l’œil, 2002(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2020)
Les Degrés-de-Poules, 2003(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2020)
Bain fatal aux Pâquis, 2005(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2021)
Les larmes de Saint-Gervais, 2006
Maudit Foot!, Slatkine, 2008(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2021)
Zoom sur Plainpalais, 2011
Aussi noire que d’encre, Slatkine, 2013
L’Ombre de l’Aigle, Slatkine, 2014(Réédition, La Collection du Chien Jaune, 2019)
Nouvelles policières
Participation au recueil «TatortSchweiz 2»,Éditions Limmat Verlag (Zurich, CH), 2007
Genève Sang Dessus Dessous(Nouvelles policières en collaboration avec S. Mamboury,A. Klopmann, E. Golay et L. Jorand), Slatkine, 2014
Genève Trois pour Sang (Nouvelles policières en collaborationavec S. Mamboury et A. Klopmann), Slatkine, 2017
Ouvrages pour la jeunesse
Monsieur Chose et le collectionneur de mots, Slatkine, 2005
Monsieur Chose et la flamme olympique, Slatkine, 2007
Monsieur Chose contre Big Ben, Slatkine, 2009
Monsieur Chose au pays des astronautes, Slatkine, 2012
Monsieur Chose et la Marmite de l’Escalade, Slatkine, 2013
L’Étrange Varappe, Slatkine, 2015
Conception graphique de la couverture et mise en pageMarquis Interscript, Québec (Québec).
Les Éditions du Chien Jaune
©CoJPresse, 1255 Veyrier (Genève, Suisse).
Tous droits réservés pour tous pays.
Informations et contact:
www.corinnejaquet.ch
ISBN 978-2-9701487-4-6 pour la version imprimée.
Cet ouvrage existe en format numérique:
ISBN 978-2-9701487-5-3.
Table
Avant-ProposBienvenue dans la réalité!
Saanen (BE) et Genève – 1988/1991Il organisa son propre assassinat
Davos (GR) et Fréjus (F) – 2003/2007Le piège du haras
Ascona (TI) – 1971/2000Une monstrueuse mise à mort
Fribourg – 2001/2008Une veuve insatiable
Genève et Rolle (VD) – 2008/2016La mort au téléphone
Granges (Grenchen/SO) – 2009/2015Le crash du jeu de l’avion
Morges – 1981/1986Le tueur change de camp,par Christian Humbert
Avant-Propos
Bienvenue dans la réalité!
Polar du réel, faits divers, true crime, chronique criminelle, quel que soit le nom qu’on lui donne, l’affaire judiciaire possède une attractivité auprès de chacun de nous. Par voyeurisme, disent certains. Peut-être, mais c’est certainement une minorité. Par exorcisme, c’est possible aussi, en se disant que «ça n’arrive qu’aux autres».
Je pense que le fait criminel est intéressant par ce qu’il démontre du comportement humain, du fonctionnement de l’individu. Je me suis passionnée pour la question pendant les dix années que j’ai passées au Palais de justice de Genève et au travers de très nombreuses lectures. Je m’en suis servie dans l’écriture d’une douzaine de romans policiers, ainsi que tous mes ouvrages ayant la police ou la justice pour toile de fond.
Vous avez entre les mains le premier tome d’une série «Faits divers» qui comptera – je l’espère – plusieurs volumes, renfermant chacun des enquêtes criminelles classées par thématiques. Cette collection est une première dans notre pays.
Elle m’a été inspirée par une autre collection, ébauche de compilation qui vécut brièvement en France et capota après deux volumes. Je croise les doigts pour que les lecteurs me suivent dans cette aventure et – peut-être? – qu’ils y contribuent en me soufflant des affaires auxquelles je n’aurais pas pensé.
J’ai passé des centaines d’heures le nez dans la presse suisse de ces soixante dernières années pour rechercher quelques événements me paraissant intéressants. La condition essentielle était que l’affaire se déroule en Suisse ou qu’elle concerne des Suisses, n’importe où dans le monde.
L’autre élément de base était une répartition géographique aussi équitable que possible parmi les cantons romands (même si les sources genevoises me sont beaucoup plus familières); j’ai également découvert de jolis cas outre-Sarine et outre-Gothard, malgré leur abord linguistique plus ardu pour moi.
La fin de la guerre et les années cinquante ont constitué mon recul maximum dans le temps. Dans l’avenir, un volume comprendra sans doute les affaires nettement plus «historiques».
Pour ce premier numéro, nous écartons le meurtre «réflexe», celui que l’on commet sur un coup de tête, un coup de sang, par humiliation, par réaction. Nous nous pencherons sur l’assassinat calculé, organisé, dans lequel on ne se salit pas les mains. Le crime par intermédiaire, le meurtre sur commande que l’actuel code pénal qualifie de «meurtre sur la demande de la victime» (art. 114).
Du Tessin à Genève, de Fribourg au canton de Soleure, de la Côte d’Azur et jusqu’aux Grisons, vous allez découvrir des assassins manipulateurs et parmi eux, des femmes machiavéliques.
Pour éviter de faire du tort à qui que ce soit et parce que le but de la collection n’est pas de salir les homonymes ou les familles qui ont déjà beaucoup souffert de ces faits divers, j’ai décidé de donner aux personnages des noms fictifs, la plupart du temps uniquement des prénoms. J’ai aussi évité de donner à ces affaires des titres les rattachant à un lieu, sachant que les habitants souffrent bien souvent de l’amalgame qui peut être fait.
J’ai aussi eu envie d’inviter des confrères dans mon expérience. Dans ce recueil, j’ai le plaisir de recevoir Christian Humbert avec qui j’ai travaillé il y a plus de trente ans sur le canton de Vaud et qui vient raconter, à sa façon, une des plus grosses affaires de meurtre sur commande ayant secoué La Côte vaudoise.
Tous les faits racontés dans ce livre sont construits essentiellement à partir des relations faites dans la presse ou à partir de notes que les auteurs ont prises au cours de leur propre enquête ou compte-rendu de procès. Il n’est pas question ici de refaire des enquêtes mais de raconter des histoires.
Mark Twain a dit que la réalité dépassait souvent la fiction, et il avait grandement raison. Tous ceux qui travaillent autour du fait judiciaire vous le confirmeront.
Alors… Bienvenue dans la réalité, autour d’histoires que même des romanciers n’auraient pas osé inventer!
Corinne Jaquet
Saanen (BE) et Genève – 1988/1991
Il organisa son propre assassinat
«Il s’est couché sur le côté et m’a tendu sa main gauche. J’ai loupé la piqûre. Il m’a tendu son autre main. J’ai piqué, c’est rentré facile. J’ai mis une petite injection. J’ai dit: “Attention, Robert, qu’est-ce que je fais?” Il m’a regardé, on s’est fait la bise, il m’a dit: “Vas-y, Louis, je suis prêt.” J’ai envoyé la dose d’un coup. Il est parti instantanément.»
Le récit du tueur est le seul que l’on possède des derniers instants de la vie de Robert, un homme d’affaires suisse domicilié à Genève, retrouvé mort le 13 octobre 1988, attaché sur son lit d’hôtel, à quelques encablures de la célèbre station de Gstaad.
Le mort avait peaufiné lui-même tous les détails de son propre assassinat, allant même jusqu’à trimbaler celui qui allait le tuer aux quatre coins du pays pour qu’on les voie ensemble, pour trouver le scénario idéal, pour réaliser le crime parfait. Une bonne façon, pensait-il, de rembourser ses dettes.
La découverte du corps est mentionnée en quelques lignes dans la presse du week-end:
Cadavre d’un Genevois découvert dans un hôtel
(ATS) – Le corps sans vie d’un citoyen suisse de 52 ans, domicilié à Genève et propriétaire d’une fiduciaire, a été découvert jeudi dans une chambre d’hôtel de Saanen (Oberland bernois). La police cantonale bernoise a indiqué hier vendredi que les circonstances de ce décès ne permettent pas d’exclure qu’il s’agit d’une mort violente. Une enquête menée en collaboration avec la police criminelle de Genève est en cours.
Journal de Genève des 15/16 octobre 1988
La nouvelle est discrète, dans un coin du journal. Elle aura pourtant vite de grands effets. Nous n’en sommes qu’au premier chapitre d’une enquête hors du commun qui durera trois ans et renverra six personnes devant la Cour d’assises de Genève.
L’énigme à laquelle vont se heurter la police et la justice est exceptionnelle dans les annales criminelles suisses.
Dans son édition du dimanche, le quotidien genevois La Suisse raconte que l’homme d’affaires brassait beaucoup d’argent, qu’il voyageait sans cesse entre le Brésil et les pays de l’Est, essentiellement en Pologne, qu’il venait de s’acheter une propriété au bord du lac, à Cologny, d’environ 20 millions de francs. Tout est faux, comme l’enquête le démontrera.
Le quotidien assure que le mort a retiré récemment d’un compte en banque zurichois la coquette somme de 500 000 francs, ce qui fait instantanément penser au crime crapuleux.
Quand les bruits de couloirs, du côté de Gstaad, font état de relations douteuses avec qui la victime avait partie liée, quand ces mêmes sources affirment qu’elle avait reçu dans sa chambre des invités mystérieux la veille au soir, on franchit le pas et on suppose un règlement de compte. Comme la mort est due à une surdose d’héroïne, on pense mafia.
Dans notre pays d’argent, tous les scénarios sont envisageables.
La vérité est plus mesquine mais beaucoup moins banale. Elle trouve son origine presque trente ans plus tôt.
Robert, alors trentenaire, solide gabarit mais aussi gris que ses costumes de comptable, quitte Zurich et arrive à Genève pour créer sa société fiduciaire au début des années soixante. Le petit homme d’affaires gère un peu de tout: immobilier, finance, construction et même des salons de coiffure. Au milieu de tout ça et au détour d’un plat du jour, il fait la connaissance de Louis, truand repenti devenu patron de bistrot.
Le Gang des Ambulances
Louis a fait la Une des journaux au cours des années soixante. Il appartenait alors à une bande dirigée par le marseillais Pilisi, spécialisée dans les braquages en tous genres. Un encaisseur de banque genevois l’a compris à son détriment en se faisant détrousser de 240 000 francs au boulevard du Théâtre en 1964; les malfrats se sont attaqués avec succès, l’année suivante, à la poste de Montbrillant à Genève, emportant un butin de 75 000 francs. Mais l’équipe a été prise sur le fait, en 1966, alors qu’elle s’apprêtait à dérober la paie des employés de l’hôpital de Lausanne. Pour ce faire, les voyous s’étaient déguisés en infirmiers et se déplaçaient dans un véhicule médicalisé quand la police les a interpellés. Le nom, pour la presse, était tout trouvé: c’était le Gang des Ambulances!
Truand classique
Un procès retentissant s’est déroulé à la fin du mois de mars 1969 devant la Cour d’assises de Genève. Pierre Pilisi, en vrai «patron» marseillais, celui que les autres appelaient «le vieux», s’est rendu célèbre en tirant la langue aux photographes, offrant ce souvenir cocasse à toute la presse.
Plus effacé, à côté de lui, il y avait Louis, 46 ans, condamné comme le reste de la bande à dix ans de réclusion.
La prison ne lui fait pas peur, il y a déjà passé de longues années. C’est l’itinéraire d’un truand classique. «Quand j’avais 17 ans, j’ai embrassé une fille en jouant à la bague d’or. Mon père m’a vu, il m’a mis dans une maison de correction. J’ai foutu le camp, je n’avais pas le caractère à ça. Je me suis retrouvé à Marseille pendant la guerre… la suite se devine. Mais je ne regrette rien.» Dix-sept ans de taule au total et cinq évasions.
Sa dette payée, quelques petites années plus tard, le mauvais garçon raccroche. Il vit incognito à l’avenue Gallatin. Avec sa compagne, il dirige plusieurs établissements publics genevois, dont «Le Chaudron» à Carouge. C’est là qu’il fait la connaissance de Robert, au début des années septante. Ce dernier se débat dans son divorce et tente de remonter une nouvelle boîte. «Robert venait traiter ses affaires avec ses clients dans mon café et ne me payait pas. Il compensait ça en gérant ma comptabilité. De fil en aiguille, c’est devenu un ami.»
Les deux hommes se perdent de vue pendant quelques années. En 1984, Louis veut liquider un autre établissement, «Le Vidôme». Il se souvient de Robert et fait appel à lui. Une relation plus éphémère puisqu’en 1986, les comptes sont soldés entre eux.
Les années passent. Robert, maintenant remarié et père d’une adolescente, perd petit à petit la maîtrise de la société fiduciaire qu’il dirige avec son associé Edmond. Dans ces temps difficiles, Robert compte ses amis. Ils ne sont pas nombreux. Les petites magouilles se succèdent. Un certain Jacky met largement la main à la pâte. Il est responsable d’une agence du Credit Suisse sise à deux pas du quai Gustave-Ador où se trouve la société fiduciaire de Robert.
Pour boucher les trous dans les sociétés gérées par Robert, Jacky n’hésite pas à se servir dans plusieurs comptes. Il abuse notamment de celui d’un client très riche, très secret et habitant très loin. Au cours de multiples opérations, par un système de «cavalerie» devenu classique, il détourne au total environ 19 millions de francs suisses, présentant, quand on le lui réclame, des relevés truqués.
Malgré l’aide de Jacky, malgré la complicité d’Edmond, le jour arrive où Robert est dépassé. Il ne voit qu’une solution à son problème: quitter ce monde après avoir souscrit de solides assurances-vie. Il contracte alors pour plus de 10 millions de francs suisses de polices auprès de plusieurs compagnies.
Mais dans ce cas de figure, tout le monde sait qu’il vaut mieux ne pas faire exprès de mourir, c’est mal vu par les assurances qui, lorsqu’elles viennent d’être souscrites, refusent souvent de payer. Le suicide est donc exclu.
Robert fait face à un nouveau souci.
Il n’est pas assez honnête pour avoir de bons amis capables de l’aider, pas assez pourri pour avoir la chance de se faire descendre par des voyous, pas assez malade pour avoir un espoir de quitter ce monde avant les prochaines échéances de ses créanciers. Il doit donc trouver le moyen de se faire assassiner.
Mais où dénicher la main fatale? Quelqu’un qui saura tuer, qui ne trahira pas en soulageant sa conscience; il faut un scénario crédible. Le crime parfait, mis au point par sa victime, en quelque sorte.
En attendant la perle rare, le futur mort anticipe: à ses proches, il ne cesse de répéter qu’en cas de malheur, ils n’auront pas de souci à se faire, qu’il a tout prévu.
Il ne peut avouer qu’il est un homme fini!
Les escrocs sont sans pitié
L’image de Louis le truand lui traverse soudain l’esprit. Il doit remettre la main sur cet ancien caïd, sur ce dur dont il sait le cœur tendre, sur cet homme qui, comme tout bon truand, va toujours au bout de ce qu’il s’est engagé à faire. Et puis, si la police venait à démasquer le tueur, elle ne pourrait qu’attribuer le crime crapuleux à un suspect portant un tel pedigree. Sa secrétaire retrouve le malfrat autour du 15 septembre. «Je suis passé le voir», raconte Louis. «J’ai remarqué qu’il avait comme un ballon de rugby sur le ventre.»
«Qu’est-ce qui t’arrive?» demande Louis.
«J’ai un cancer, je suis foutu, je vais crever dans les mois qui viennent. Je souffre le martyr.»
Les deux hommes s’installent dans un restaurant. Robert avale sans cesse de gros cachets, avant, pendant et après les repas. «Il m’a déballé son grand cirque. Il m’avait fait rechercher à cause de mon passé, c’est certain. J’avais le profil idéal pour assumer un assassinat. Moi, je suis une bonne bouille, un bon client. Chez les escrocs, il n’y a pas de pitié, ce n’est pas comme chez les truands. C’est tout à fait autre chose. Une autre mentalité.»
Robert dit qu’il veut en finir, le caïd n’est pas étonné. «J’avais été sur le point de me supprimer quand j’avais été très malade, je le comprenais.»
Quand Robert lui demande d’être son exécuteur, Louis comprend la démarche. «J’avais déjà aidé un ami à mourir. C’était en France, il y a longtemps. Il avait pris une balle dans le dos au cours d’une affaire. Quand vous avez un ami intime qui souffre, vous aidez, vous ne pouvez pas faire autrement. C’est dans mes principes.» Et Robert le savait.
Pourtant, pas stupide, l’ancien repris de justice flaire une éventuelle arnaque et se méfie. Il lui demande si le projet ne vient pas plutôt de soucis financiers. «Pas du tout», se vexe presque l’homme d’affaires qui, pour prouver ses capacités, promet à Louis près d’un demi-million s’il l’aidait à «passer». Pour Louis qui a toujours eu des dettes à payer, cette manne comblerait deux ou trois trous… Le marché est conclu.
Macabre vadrouille
À fin septembre 1988, les deux hommes se mettent en route. Robert a prévu de mourir le 30. Mais tout n’est pas si simple. Il faut vraiment que cela ressemble à un assassinat.
Sur ce point, le futur mort a une imagination débordante, il parle de voiture projetée dans un ravin ou encore d’enlèvement. Un jour, il laisse Louis seul en Suisse alémanique et rentre à Genève en ayant pris soin de se décoiffer et de déchirer ses vêtements. Aux siens il raconte qu’il a failli être enlevé, mais qu’il a échappé à ses ravisseurs à qui il doit une rançon. Il fait mine de prendre de l’argent et repart.
En fait, il rejoint Louis et le voyage continue. Son comportement est absurde depuis le début de leur randonnée mortelle. Certains jours, il veut être vu seul, et à d’autres moments, il festoie en compagnie de Louis, de manière à être certain qu’on les remarque ensemble.
L’errance mortelle va finalement durer une quinzaine de jours. Ils parcourent le pays de long en large dans la petite Nissan rouge du financier: Vevey, Bulle, Lucerne, Lugano, Zurich et Wädenswil. Là, Robert entre seul dans une banque. Il en ressort avec un papier qui fait état d’un prélèvement de 500 000 francs suisses qu’il met sous le nez de son futur assassin. Sans doute pour lui prouver qu’il a de l’argent, qu’il n’est pas aux abois et qu’il pourra le payer. En réalité, il s’agit d’un virement d’une de ses sociétés vers une autre. Louis, peu accoutumé aux documents bancaires, n’y voit que du feu. Mais le document le conforte et pourrait aussi accréditer un meurtre crapuleux. Parce qu’à ce moment-là, Robert espère encore que Louis lui tirera une balle dans le corps.
Facile à dire, mais est-il prêt? «Nous avons passé une nuit blanche, à Zurich», raconte Louis à l’auteure de ces lignes, en mars 1990. «Le lendemain, Robert ne semblait plus aussi décidé. Dans une forêt, il a arrêté la voiture et m’a ordonné de le descendre. Pour tester sa volonté, je lui ai mis un coussin sur la tête, j’ai appuyé le flingue dessus et j’ai tiré. Bien entendu, j’avais retiré les cartouches… il a entendu le déclic, il ne savait pas s’il était mort et que ça n’avait pas fait mal, s’il était au paradis, bref, il ne savait plus rien du tout.» L’homme d’affaires est livide, il comprend ce jour-là que la méthode n’est pas la bonne.
En attendant, il n’a pas bronché. Il est donc déterminé, il faudra vraiment tuer. Mais Louis ne se sent pas de le faire comme ça. Il n’a encore abattu personne dans de telles conditions. «Personne ne peut se rendre compte de ce qui se passe entre deux hommes dont l’un va aider l’autre à passer. C’est kafkaïen!»
Il faut chercher ailleurs le scénario idéal. Une mort propre et douce à la fois. «Nous avons décidé de mourir de façon cool…» résume Louis. L’idée d’une surdose de drogue fait son chemin. «Moi, je ne savais rien là-dedans, ces questions de drogue, ce n’est pas mon truc. Il m’a dit de me débrouiller pour trouver de la drogue, «une bonne dose pour qu’on soit sûr…» Louis fait alors quelque chose qu’il ne se pardonnera pas: il s’adresse au fils de sa compagne, drogué et dealer, qu’il a en partie élevé et qui pourra les aider. Un rapide passage à Carouge est nécessaire.
Robert choisit de l’attendre à Saanen, un petit village de carte postale proche de Gstaad, dans un gros chalet-hôtel qu’il connaît bien car il y est déjà venu avec sa femme. Là, il loue carrément un duplex. Cinq chambres, cinq salles de bain. L’expert-comptable veut faire croire qu’il attend du monde. Le logement possède son entrée indépendante, on y bénéficie d’un service hôtelier haut de gamme. Élégance et discrétion. Robert a un peu vécu comme une crapule, mais il veut mourir en seigneur.
Louis prend la route pour Genève. Il déniche son beau-fils Pascal qui, entre deux deals, lui fournit le matériel nécessaire: 1,2 gramme d’héroïne pour 1 200 francs suisses. La dose devrait suffire à foudroyer Robert. Seringue et mode d’emploi dans la poche, Louis reprend la route en direction de Saanen.
Il rejoint la suite de Robert par les garages, sans se faire voir.
Cette fois, dans la suite N° 8 de l’Hôtel «Cabana», c’est la dernière ligne droite. L’ambiance est lourde.
Robert a commandé un repas pour six personnes, cherchant sans doute à faire croire à la venue secrète d’amis peu fréquentables. «Je l’ai vu tout jeter dans les toilettes.»
Louis étale sur la table le matériel acheté à Genève. Suivant les consignes de Pascal, les deux hommes préparent ensemble l’injection qui sera mortelle: ils diluent, chauffent, ajoutent le jus de citron. La seringue est prête. Ils sortent pour dîner.
À leur retour, ils se mettent à discuter, Robert boit quelques whiskies. Repousse le moment fatidique. C’est logique, il est le seul à savoir qu’il est en pleine santé! Les heures passent. Vers 5 heures du matin, selon le tueur, il s’adresse au financier: «Écoute, grand, si ça doit se faire, maintenant il faut y aller.»
Alors Robert passe son pyjama et s’étend sur le lit. Louis s’y reprend à deux fois pour injecter le produit. Sa victime semble s’endormir. «La bouche s’est entrouverte, les yeux se sont un peu révulsés, les lèvres sont devenues violettes. J’ai pris le pouls, il battait encore. J’ai attendu une vingtaine de minutes et je lui ai attaché les mains dans le dos comme il me l’avait demandé pour bien montrer qu’il n’avait pas pu se piquer lui-même. Pour faire le cirque pour les assurances, et ça, j’avais promis de le faire.»
Sans regrets parce qu’il croit avoir rendu service à un ami malade, Louis quitte la chambre. «Je n’ai pas mauvaise conscience, j’aurais voulu partir comme ça.» L’ancien caïd n’a toutefois pas le courage de poignarder le mort comme c’était prévu. Les couteaux de boucher achetés à cet effet resteront dans la table de nuit.
Au-delà de sa mort, Robert a donné ses directives: le tueur doit regagner Genève en passant par Berne. Mais il n’obéit pas, suit son instinct qui a déjà été mis en alerte par divers indices. Et si un piège lui était tendu? «Je connais bien la région, puisque j’ai eu un temps un chalet à Villars. J’ai préféré passer par le col de la Croix. En une heure et demie, j’étais à la maison. Celui ou ceux qui m’attendaient sur l’autre route n’ont pas pu m’attraper.»
Le jeudi 13 octobre 1988, vers midi, une femme de chambre essaie de pénétrer dans la chambre pour y faire le ménage. Quand elle veut ouvrir avec son passepartout, il se bloque sur une clé déjà enfoncée dans la serrure de l’autre côté. Elle fait appel à un employé qui grimpe par l’extérieur jusqu’à une fenêtre entrouverte et découvre le cadavre de Robert. Autant dire que plusieurs personnes peuvent témoigner de l’heure à laquelle le corps a été trouvé. Cela se révélera fondamental dans la suite de l’enquête.
La police bernoise arrive sur les lieux et fait les premières constatations. Les experts en toxicologie, eux, arrivent vers 17 heures. Un communiqué de presse succinct parvient beaucoup plus tard dans les rédactions: un expert-comptable de 52 ans, domicilié à Genève, a été retrouvé sans vie dans un hôtel de l’Oberland bernois, les causes de la mort font l’objet d’une enquête.
Le dimanche 16 octobre, le quotidien La Suisse souligne la thèse du meurtre et révèle que le financier a succombé «à une dose de drogue extrêmement violente», dressant de lui le portrait classique du brasseur d’argent et ajoutant que l’homme semblait sous pression depuis quelque temps, comme le confient certains proches.
Le mort étant domicilié à Vessy, aux portes de Genève, la police genevoise collabore à l’enquête bernoise en tant que relais d’information, mais ne dispose d’aucun renseignement.
Les policiers bernois sont quasiment muets, la famille injoignable. Les journalistes genevois de permanence n’ont donc que peu de source d’information.
L’article (signé à l’époque par l’auteure de ces lignes) du dimanche 16 est exactement celui qu’aurait espéré Robert, il cadre parfaitement dans son scénario, jusqu’ici sans faille. D’autant plus que la journaliste, suivant les propos du juge Iseli de Saanen, insiste sur la théorie du crime crapuleux: «Autre hypothèse, à prendre avec la plus grande prudence: celle d’un règlement de compte. Le bruit court dans l’Oberland que [Robert] aurait été victime d’une vengeance d’un milieu des plus troubles avec lequel il pouvait avoir des liens. Mais nous nous interdisons ici d’en dire davantage, préférant attendre les conclusions des enquêteurs.»
Dans les jours qui suivent, une théorie de suicide franc-maçon flotte dans l’air; l’appartenance de Robert à une loge sera confirmée beaucoup plus tard par le cadet du mort et un de ses amis qui, de son côté, pourra certifier que la loge à laquelle ils appartenaient tous deux n’avaient rien à voir dans cette affaire. Cette piste sera rapidement écartée puisqu’un énorme grain de sable viendra bloquer les rouages du scénario monté par l’expert-comptable.
Un jeu de quilles
Et ce grain de sable viendra du tueur.
Non pas, comme on pourrait le penser, parce qu’il a mauvaise conscience, mais plutôt parce qu’il réalise qu’il s’est fait avoir.
Louis laissera aussi entendre à certains moments qu’il a été informé, par une source qu’il ne dévoilera jamais, de l’arnaque de Robert.
Flairant le piège, il renonce à aller chercher les deux parties de son «salaire» auprès des deux personnes indiquées par Robert. Il choisit plutôt de tout déballer à un inspecteur qu’il connaît à l’Hôtel de police du boulevard Carl-Vogt. «J’ai préféré donner ma version de faits avant qu’on me dénonce.» Six jours après le meurtre, l’ancien caïd se constitue prisonnier. «Et j’ai bien fait, parce que je suis heureusement arrivé chez les flics avant la lettre anonyme qui me dénonçait. Si tout avait bien fonctionné, je tombais pour assassinat, tout le monde touchait les assurances et tout le monde était content.»
La première quille est tombée, qui en entraînera cinq autres dans les mois à venir.
Vingt-trois ans après sa dernière arrestation, Louis, 65 ans, se retrouve donc en salle d’interrogatoire. Les policiers l’écoutent et le croient rapidement: la parole d’un truand vaut son poids. (Un détail avec lequel Robert n’avait pas compté.)
