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Avril 2004. Alors que la Télévision romande fête son cinquantième anniversaire, un de ses réalisateurs est assassiné sur la Plaine de Plainpalais en plein marché aux puces. Le Commissaire Mallaury, fraîchement nommé, se serait bien passé, pour sa première grosse affaire criminelle, d’un cadavre aussi « people ». Surtout qu’une deuxième énigme vient encore compliquer son enquête, précisément sur cette plaine où est né le cinéma suisse, il y a un siècle…
À PROPOS DE L'AUTEUR
La plume de
Corinne Jaquet a animé́ pendant de nombreuses années la rubrique faits divers et la chronique judiciaire d’un quotidien genevois aujourd’hui disparu, « La Suisse ». Elle n’a pas cessé́ de publier des ouvrages depuis 1990, proposant des récits historiques ou des livres allant de l’histoire judiciaire à des aventures pour la jeunesse. On la connaît surtout en Suisse romande pour sa série de romans policiers – 12 au total – qui se déroulent tous dans les quartiers de Genève et font aujourd’hui l’objet d’une réédition dans cette collection de poche créée par l’auteure elle-même. Publié pour la première fois en 2006,
Zoom sur Plainpalais est le neuvième volume des aventures du commissaire Simon.
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Seitenzahl: 347
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Zoom sur Plainpalais, première publication 2011
Conception graphique et mise en page 2023
Marquis Interscript, Québec (Québec)
©CoJPresse, 1255 Veyrier (Genève)
Tous droits réservés pour tous pays.
Informations et contact:
www.corinnejaquet.ch
www.lechienjaune.ch
ISBN 978-2-9701632-2-0 pour la version imprimée
Cet ouvrage existe en format numérique:
ISBN 978-2-9701632-3-7 pour la version .epub
À un gamin de Plainpalaisque j’ai bien connu…
Table des matières
Avant-propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
Chapitre 56
Chapitre 57
Chapitre 58
Chapitre 59
Du même auteur
AVERTISSEMENT
Ce roman est une œuvre de fiction. Il ne s’inspire d’aucun fait réel. Les noms et les actes de tous les personnages ne sont que le fruit de mon imagination. Les lieux qui servent de décor à cette histoire sont parfois tels qu’en réalité et parfois redessinés pour servir le récit. Les détails historiques (sur Genève, le cinéma ou la télévision) ont été longuement documentés. Ils peuvent contenir des erreurs que des lecteurs bien informés me pardonneront, je l’espère. À noter encore qu’à l’époque de la rédaction du livre, la TSR ne s’appelait pas encore la RTS, que le 12:45 était encore intitulé le TJ Midi, quant au TJ Soir, il porterait bientôt le nom de 19:30…
Avant-propos
Quelques Années se sont Écoulées depuis l’affaire dite des Larmes de Saint-Gervais.
Différents événements ont eu lieu dans la vie d’Alix Beauchamps et de Norbert Simon. Certains plus anodins que d’autres.
Nous nous trouvons dans l’obligation de vous les résumer avant que vous ne vous plongiez dans cette étonnante affaire de Plainpalais. Mais nous le faisons en version courte pour ne pas lasser les anciens et pour ne pas dégoûter les nouveaux venus (pour autant qu’il y en ait!) …
En quittant le quartier de Saint-Gervais, nous avions laissé le commissaire Simon au bord de la retraite. Alix, toujours amoureuse de Gabriel mais pas encore persuadée de vouloir faire sa vie avec lui, parlait de partir à l’étranger.
Ce récit se déroule en 2004. Norbert Simon ne fait plus partie du corps de police. C’est désormais Édouard Mallaury qui assume les fonctions de commissaire, épaulé par Grégoire Calame, son éternel alter ego. Ce dernier, a donc également pris du galon, mais de la distance aussi, puisqu’il a choisi de se remettre aux études et s’est inscrit à l’Université. Martin, lui, est devenu responsable du service de presse.
Après une année au Québec, Alix a retrouvé Genève et a travaillé pendant deux ans à la rubrique étrangère de son journal. Sa place vacante aux Faits divers et à la Judiciaire a été reprise par Gabriel Dupuis, qui occupe aujourd’hui le poste avec brio. Lorsque le couple s’est marié et qu’il attendait son premier enfant, Alix a décidé de se consacrer à son bébé et envisage à présent d’écrire des romans policiers… quelle drôle d’idée!
Chapitre 1
Genève, avril 2004
Que ferait un homme sachant qu’il va mourir dans moins d’une heure?
Il n’irait certainement pas se préparer un café.
C’est pourtant ce que fit Fernand lorsque onze coups sonnèrent au clocher de Saint-Boniface. Un Nescafé. Vite fait au microondes. Puis il forma un numéro sur le clavier de son téléphone: occupé. «Je rappellerai plus tard.» Qu’il croyait.
Ne se doutant toujours de rien, il alla se rasseoir sur le balcon. Ce n’était pas vraiment un balcon, mais plutôt une loggia, une véranda, un «bow-window», un jardin d’hiver, bref une petite pièce en losange située dans l’angle de l’immeuble et donc de l’appartement. Les vantaux supérieurs s’ouvraient pendant l’été. On se croyait alors suspendu au-dessus de la Plaine de Plainpalais, une loge de choix pour survoler le monde.
Fernand y avait installé une partie de son bureau, son poste d’observation.
Hélas, il ferait bientôt beau. Les feuilles, en habillant les arbres, masqueraient le marché aux puces à l’œil de la longue vue. Le commerce de Fernand se compliquerait comme à chaque printemps depuis une quinzaine d’années.
Mais, en même temps, il quitterait ainsi plus souvent son nid d’aigle et retrouverait les copains, les petites verrées improvisées sur l’angle d’une commode presque Louis XV.
C’est du moins ce qu’il croyait puisqu’il ne savait pas qu’il allait mourir.
Depuis quinze ans qu’il vivait dans ce vieil immeuble, à l’angle de l’avenue du Mail et de la rue de l’École-de-Médecine, Fernand multipliait les amitiés dans tout le quartier.
Il se sentait d’ici. Un Plainpalistin, pur et dur. Cette profonde conviction d’appartenance l’avait conduit à vouloir s’approprier l’histoire de cette morne plaine, au point de collectionner tout ce qui s’y rapportait.
Pour sa passion, il s’était mis à parcourir les stands des bouquinistes installés en bas de chez lui, au sein des marchés du mercredi et du samedi.
Il avait naturellement lié connaissance avec des marchands qui recherchaient pour lui vestiges et documentation; c’est ainsi qu’il avait rencontré son meilleur ami et fondé avec lui un groupement qui ne désespérait pas de rendre à ce losange, aujourd’hui livré aux crottes de chien, sa grandeur et son élégance d’antan. Une cause d’autant plus belle que tout le monde l’estimait impossible.
Au décès de son père, récupérant la lunette avec laquelle ce dernier admirait les étoiles, Fernand avait affiné un système de communication «au poil», disait-il: quand un marchand possédait une pièce intéressante, il alertait Fernand par un coup de fil. Braquant sa longue vue sur le marché, Fernand examinait l’objet à distance et, s’il lui convenait, se le faisait mettre de côté.
La première transaction sous cette forme l’avait été par jeu. Et puis le rituel s’était installé. Le flair de Fernand et sa curiosité hors norme avaient fait le reste: il chassait aujourd’hui l’objet rare depuis sa fenêtre pour le compte de différents clients. Un collectionneur, un antiquaire ou encore un décorateur de théâtre, sa clientèle était variée.
Fernand améliorait ainsi l’ordinaire. Qui n’avait d’ailleurs d’ordinaire que le nom, puisque ses finances se portaient plutôt bien.
Ne sachant toujours pas qu’il mourrait bientôt, Fernand retourna s’installer derrière l’œilleton de son outil de travail. Croyant poser sa tasse, il manqua le bord de la table. Le liquide fumant déborda et lui brûla la main. Ça le fit sursauter. Et bousculer la longue-vue.
L’engin pivota et dirigea sa focale sur le stand de ce vieux Mercier. Un bon type qui n’avait pas inventé l’eau tiède. Et à qui Fernand avait bien dit de ne communiquer son adresse à personne: «Tu prends leurs coordonnées et c’est moi qui les rappelle.» Mais Mercier était… Mercier justement! Et là, dans son viseur, Fernand le vit désigner son balcon du doigt.
Il eut d’abord un mouvement de recul, comme si le doigt allait lui entrer dans l’œil. Le reste du café se renversa. Décidément, depuis quelques jours, il n’était plus le même… Et puis il regarda à nouveau: non seulement cet imbécile de Mercier désignait son balcon, mais de plus, il le faisait à l’attention du seul homme que Fernand redoutait véritablement de voir débarquer chez lui. Il l’avait reconnu malgré la casquette.
À l’idée que l’indésirable traversait déjà la rue pour monter le voir, devinant ses mauvaises intentions, Fernand se mit à trembler. Pourquoi fallait-il que tout se complique? Justement maintenant? Alors que tout était sur le point d’aller beaucoup mieux?
Il n’était même pas parvenu au bout de cette pensée que la sonnette retentissait.
«Déjà!» Le bruit avait provoqué comme un court-circuit dans sa tête. Fernand s’affola. Ses yeux cherchaient une arme lorsqu’ils se fixèrent sur le mur du salon. Il saisit un objet. C’était dérisoire mais mieux que rien.
On sonna à nouveau. Resserrant son poing, il se dirigea vers la porte, qu’il se décida finalement à ouvrir. Il s’était trompé de personne. Le sang se remit à circuler dans ses veines.
– Vous?
Fernand se sentit stupide.
– Je ne m’attendais pas à… entrez vite!
Et il s’effaça pour laisser passer son hôte, qui venait de retirer son béret.
Chapitre 2
Jocelyne avait la mâchoire carrée. Cela faisait déjà plusieurs mois qu’elle méchait ses courts cheveux blonds pour en dissimuler les fils blancs. Pas toujours très féminine, elle avait néanmoins de très beaux yeux bleus. Il y a trente ans, José en était tombé amoureux. Aujourd’hui, quand son regard croisait celui de Jocelyne, il y voyait du mépris. Ils restaient simplement ensemble parce qu’ils n’avaient pas les moyens de vivre l’un sans l’autre.
Comme il le faisait tous les jours, José avait monté le stand et installé les vêtements. Il trouvait toujours le moyen, ensuite, de filer à l’anglaise. Et passait ses matinées dans les bistrots du quartier. À Plainpalais plus qu’ailleurs, il avait le choix des troquets; il y avait toujours quelqu’un pour boire avec lui pendant que «Jo» faisait tourner le commerce.
«Bientôt midi! Monsieur prend son temps!» Jocelyne fulminait. Les clients avaient été particulièrement nombreux – tant mieux! – et elle n’avait pas vu passer le temps.
Elle se mit à ranger tranquillement. Certains passants étaient des barbares qui dépliaient tout et ne remettaient rien à la bonne place.
«Ce qui est fait ne sera plus à faire.» Et ça lui calmait les nerfs en attendant son mari qui réapparaîtrait, bien sûr, quand elle aurait terminé. «Au moins, c’est lui qui portera le tout dans la camionnette.»
Alors qu’elle évaluait ce qui lui restait à faire, elle entrevit quelque chose émergeant de la cabine d’essayage. En s’approchant, elle comprit qu’il s’agissait de la manche d’une veste, sans doute posée sur le tabouret, qui dépassait entre les rideaux de toile noire. Elle fronça les sourcils: elle ne vendait pas de cuir. Quelqu’un n’aurait tout de même pas laissé une vieille veste en prime: si? C’était d’un goût moyen!
Au moment d’attraper le vêtement, elle vit qu’une main en dépassait. Une main d’homme recouverte de poils frisés gris et blancs. Comme pour l’aider à mieux discerner, un rayon de soleil fit son apparition à l’arrière du stand.
Et une masse sombre se dessina derrière le tissu. Avec un rictus de dégoût, elle entrebâilla la toile.
L’angle de la tente était déchiré, l’homme était affalé à plat ventre, les bras mollement accrochés sur le tabouret.
Avec un curieux objet planté dans le dos.
Chapitre 3
Le clignotement des feux bleus avaient attiré les badauds. Aussi vite que possible, les hommes de la brigade judiciaire avaient délimité un périmètre de sécurité, maintenant les curieux à distance.
Depuis qu’elle avait trouvé le corps, Jocelyne n’avait plus réussi à prononcer une parole. Heureusement que José était arrivé à ce moment-là, car elle aurait été incapable d’alerter la police. C’est lui qui avait ordonné à sa femme de ne toucher à rien et qui avait composé sur son portable le numéro d’un copain gendarme. La réaction en chaîne avait suivi. Maintenant, il faisait boire du cognac à «Jo» qui n’arrêtait pas de pleurer depuis sa découverte. Il l’avait installée sur le pont arrière de la camionnette.
Très vite, après les gendarmes, étaient arrivés les hommes en civil. Tous s’affairaient autour du stand et, en particulier, de la cabine d’essayage où se trouvait le corps.
Le plus imposant de tous, qui s’était présenté comme le commissaire, s’approchait d’eux au moment où un autre véhicule déboulait, sirène hurlante.
On en vit descendre un homme d’âge mûr, élégamment vêtu d’une veste de gentleman anglais. Le nouveau venu portait des lunettes et ne lâchait pas l’énorme serviette en vieux cuir mou qu’il tenait dans la main gauche. Le prototype du scientifique. Il s’agissait du légiste: Olivier Naville, fidèle auxiliaire de la justice genevoise depuis près de quarante ans et qui s’apprêtait à traiter sa première affaire avec le tout fraîchement promu commissaire Édouard Mallaury, l’ancien bras droit du célèbre Norbert Simon.
Naville, qui avait l’âge de Simon, n’avait pas opté, lui, pour une retraite anticipée. Cela lui valait aujourd’hui d’entamer une nouvelle collaboration. Et il s’en réjouissait, car la réputation de Mallaury était à la hauteur de sa stature. Les deux hommes se serrèrent la main.
– Bonjour, Monsieur Naville.
– Bonjour, Commissaire.
– Vous ne m’appelez plus par mon prénom?
– Si vous vous souvenez que j’en ai aussi un, je veux bien.
Dans d’autres circonstances, il aurait ri de voir Mallaury aussi gêné. Mais la situation les poussait à écourter ces touchants préliminaires. Ils se dirigèrent vers le corps qui gisait toujours à plat ventre. Un regard suffit à Naville pour demander au policier si les repères, photos et empreintes avaient été pris et s’il pouvait disposer du mort.
Après l’acquiescement silencieux de Mallaury, il s’en saisit et crut alors entendre un gémissement. Comme un chat dans le lointain. Affichant soudain un visage beaucoup plus préoccupé, il empoigna l’homme et le retourna.
Son poids entraînant la tenture, tout un panneau de toile s’affala, dévoilant alors la scène du crime à la foule amassée plus loin.
Mallaury se précipita pour faire écran de ses larges épaules, tandis que deux gendarmes s’activaient pour saisir un autre drap et en former un paravent.
Cette diversion – comme son nom l’indique – détourna l’attention de Naville qui, lorsqu’il reporta son regard sur l’homme qu’il tenait dans ses bras, crut le voir battre des paupières.
Un filet de sang coulait de sa bouche. Son dernier souffle fut émis dans un curieux grincement.
– C’était quoi? demanda Mallaury qui croyait avoir mal entendu.
– Un homme qui meurt, répondit Naville, sidéré lui-même.
– Là, maintenant?
– À la minute.
Mallaury regarda sa montre: «C’est au moins un paramètre d’acquis» dit-il au légiste qui approuva en silence.
Chapitre 4
Cette fois, l’homme était mort. Plus de doute. Naville lui ferma les yeux et le reposa aussi délicatement que possible dans sa position première, afin de pouvoir retirer l’arme qui lui avait perforé le dos.
L’objet avait traversé le cuir de la veste avant de pénétrer sous l’omoplate et d’atteindre le cœur. Un travail assez propre, somme toute.
Naville retira l’outil du dos de la victime. Le métal ensanglanté fut remis à un agent de la brigade scientifique pour qu’y soient relevées d’éventuelles empreintes. Une fois l’arme dans un sachet de protection, Naville l’observa de plus près.
– C’est une flèche.
– Une flèche? répéta Mallaury éberlué. Une flèche d’Indien?
– Non, une flèche d’arbalète, répondit le légiste, c’est beaucoup plus dans le style du quartier…
Ces sous-entendus qu’il ne comprenait pas agacèrent le commissaire.
– Expliquez-vous, Bon Dieu!
– Le tir, la rue du Stand, de l’Arquebuse, des Rois, de la Coulouvrenière: nous sommes en plein quartier où l’on exerçait autrefois son habileté! Le royaume du tir, de l’arbalète. C’est ce qui a tué notre bonhomme!
– Une arbalète, dites-vous?
– C’est à vérifier, mais ça y ressemble furieusement.
– Et on aurait tiré d’où, avec une arbalète?
– D’un stand vendant des armes anciennes, dit lentement Naville qui s’était relevé et dessinait, avec ses mains, les axes possibles de la provenance du projectile.
Mallaury s’était aussi redressé et observait les alentours d’un œil suspicieux… Il mesura grossièrement la flèche de la main et fit un signe à Manuel Grosjean qui questionnait des témoins un peu plus loin.
L’inspecteur s’approcha.
– Tu vas me chercher les stands susceptibles de vendre d’anciennes armes comme cette flèche d’arbalète d’environ vingt centimètres. Il faut faire vite, car les marchands sont en train de remballer. Tu me prends le nom de tous ceux qui pourraient nous être utiles.
Revenant vers Naville, Mallaury poursuivit leur réflexion:
– Imaginez-vous un type brandir une arbalète là, au milieu du marché de Plainpalais, pour en viser un autre? Tirer et abattre sa proie sans que personne ne voie rien?
– C’est peu plausible, vous avez raison, Édouard, mais je ne vois rien d’autre pour le moment.
Des agents avaient installé le corps sur une civière. Le mort était grand, chauve et plutôt âgé. Le commissaire demanda à Jocelyne si elle le connaissait. La marchande, toujours soutenue par son mari, claquait des dents. Elle commença par dire que ce n’était pas un client, qu’elle n’avait jamais eu affaire à lui. Puis elle se ravisa: elle connaissait ce visage, c’était certain. Mais d’où?
Mallaury espérait qu’elle allait retrouver ses esprits et les mettre sur une piste.
Une fois le mort retourné sur le dos, Naville entreprit de fouiller ses poches. Dans la partie gauche du blouson, il venait de palper ce qui pourrait bien être un portefeuille. Il retirait l’objet de l’intérieur du vêtement lorsqu’un flash violent illumina tout le stand.
Mallaury avait bondi. Il faisait face à présent à un petit bonhomme dont le haut des cheveux bouclés lui arrivait à peine au sternum. Johnson! L’inénarrable photographe free-lance que tout le monde haïssait, dont tout le monde critiquait le travail de typique «fouille-merde», mais dont certaines rédactions raffolaient des clichés.
– Qu’est-ce que vous foutez là? hurla Mallaury.
– J’étais à la rédaction du Canard là-haut au sixième quand j’ai vu l’attroupement, les feux bleus et surtout vous, Commissaire! Première belle affaire si je compte bien. Non?
S’il avait laissé son naturel le guider, Mallaury aurait empoigné ce furoncle de la presse locale et l’aurait secoué jusqu’à épuisement de son cerveau (s’il en avait un). Mais son nouveau statut l’empêchait de se laisser aller à de tels instincts primaires.
Il posa deux doigts sur la poitrine de l’indésirable et le fit lentement, mais sûrement, reculer jusqu’à la limite du périmètre gardé par les gendarmes.
L’un d’eux prit le relais pour évincer le petit frisé.
Chapitre 5
Reprenant le cours de son enquête, Mallaury revint auprès de Naville qui était penché sur les papiers du mort.
– Samuel Lassert de Brémont, producteur à la télévision romande.
La marchande sursauta.
– Ah, je savais bien que je l’avais déjà vu! Bien sûr! Lassert! Il était plutôt beau gosse quand il présentait les variétés, vous ne vous souvenez pas? Maintenant, on ne le voit plus que de temps en temps. Ça ne vous dit rien?
– Vous avez raison, opina Naville, il était encore dans l’émission sur les cinquante ans de la TV, l’autre soir. Mallaury n’avait pas de poste chez lui. Il n’aimait pas la télévision. C’était bien sa veine, il fallait que son premier macchabée de commissaire soit une vedette du petit écran!
De longues années d’expérience entraînaient un flic à faire semblant.
Mallaury tenait là une de ses meilleures armes: l’intelligence. Cette magie cérébrale qui permet de toujours retomber sur ses pieds.
Il joua celui qui cherche dans ses souvenirs:
– Oui, oui! On le voyait dans quoi à l’époque?
– Surtout des variétés, répondit Naville. Plus récemment dans quelques émissions de téléréalité.
Le terme lui-même sortait des compétences du commissaire. Il s’empara du portefeuille et fit signe d’emmener le corps pour écourter une discussion qu’il ne parviendrait pas à alimenter plus longtemps sans s’agacer.
La civière roulait déjà vers l’ambulance lorsqu’un téléphone sonna. Trop content de pouvoir changer de sujet, Mallaury se précipita vers le mort pour lui faire les poches parce que c’est de là que provenait la sonnerie.
L’écran lumineux du portable de Lassert affichait «Blaise».
Le commissaire appuya sur la touche verte, sans prononcer un mot.
– Alors, tu t’es débarrassé de ce mec? questionna une voix éraillée. À quelle heure on mange?
Mallaury laissa passer quelques secondes avant d’articuler d’une voix posée:
– Qui êtes-vous?
L’autre raccrocha en guise de réponse. Le commissaire s’empressa de rappeler.
Il fallut trois sonneries avant que le mystérieux «Blaise» ne décrochât: Il avait sans doute noté que l’appel provenait du portable de Lassert. Toutefois, sa réponse fut nettement moins empressée. En réalité, il resta muet. Méfiant?
– Ici le commissaire Édouard Mallaury de la police judiciaire.
Je vous somme de me dire qui vous êtes!
L’autre hésita, puis, enfin:
– Je m’appelle Éric Pascal. Je suis un ami de Saul…
– Saul?
– Oui, Saul. Monsieur Lassert si vous préférez… mais puis-je savoir comment son téléphone est entre vos mains? Il a eu un accident, c’est ça?
– Pourquoi penser à un accident, Monsieur Pascal?
– Eh bien, nous avions rendez-vous, et Saul n’est jamais en retard…
– Avez-vous la possibilité de me rejoindre à Plainpalais, Monsieur Pascal?
– Mais je suis à Plainpalais!
– Où, exactement?
– Nous avions rendez-vous ici, au Jardin des Crêpes.
Les yeux de Mallaury entrevirent l’enseigne du restaurant, là, entre un camion et un bus, de l’autre côté de l’avenue du Mail.
– Restez où vous êtes, posez votre portable devant vous sur la table et attendez-moi, ordonna laconiquement le policier avant de raccrocher.
Un témoin tombant du ciel à cinquante mètres de la scène du crime! Pas banal, non?
Toutes les observations et tous les prélèvements effectués, on pouvait emporter le cadavre à la morgue. Les déclarations de Jocelyne ayant été consignées, Mallaury n’avait plus grand-chose à faire sur place.
L’inspecteur Mussard avait commencé à procéder à l’interrogatoire de témoins éventuels. À voir sa mine dubitative, il n’avait rien découvert de concluant. Il suivrait la levée du corps.
Mallaury se dirigeait déjà vers le passage pour piétons, tout en composant le numéro de la brigade. Il fallait que Calame se renseigne sur ce mort dont le pedigree ne l’inspirait toujours pas.
Le commissaire résuma l’affaire à son collègue et lui avoua son inculture télévisuelle.
– J’allais t’appeler, le coupa Calame. Je pars à l’instant sur une mort suspecte.
– Encore!
– Oui, mon commissaire, et tu ne devineras pas où…
– Où?
– À Plainpalais!
– Tu plaisantes?
– Jamais au boulot.
– Qu’est-ce que c’est?
– Un mec refroidi dans son salon, angle avenue du Mail et École-de-Médecine.
– À deux pas d’ici!
– Exact. Je t’appelle quand j’en sais plus.
– Tu prends qui avec toi?
– Lambert, en principe.
– Alors, mets quelqu’un sur mon producteur. On fait le point plus tard.
Entre-temps, le feu étant vert pour les piétons, Mallaury s’engagea sur le passage, cherchant déjà des yeux celui avec qui Lassert avait rendez-vous.
Il n’était pas difficile à trouver: droit sur sa chaise, les mains sagement croisées au bord de la table, devant un portable qu’il regardait fixement. Comme un élève qu’on vient de gronder et qui veut se faire bien voir. «L’air trop idiot pour faire un coupable» regrettait Mallaury en s’approchant du bonhomme. Après des présentations rapides, le policier commanda un café.
– Dites-moi d’abord pourquoi vous êtes identifié sous le prénom de «Blaise» dans le téléphone de Lassert.
Le gaillard devait s’attendre à des questions plus coriaces, car il haussa les épaules comme soulagé.
– C’est une ânerie à Saul. À cause de Pascal. Il dit que j’ai de la chance de me prénommer Éric, que ça fait plus sérieux… Lui, il préfère m’appeler Blaise. Et si ça l’amuse… mais je peux savoir…
– Ça fait longtemps que vous travaillez avec lui?
– Trois ans.
– Vous faites quoi exactement?
– Je démarre dans la production. Avant, j’ai fait mes armes dans le monde bancaire, mais ce n’était vraiment pas mon truc. Saul avait besoin d’un gestionnaire, il m’a engagé. En fait, je suis supposé reprendre sa boîte quand il prendra sa retraite…
– Quand… quoi? sursauta Mallaury en jetant un œil à ses notes.
– Oui, je sais. Saul n’en a pas l’air, mais il a soixante-six ans. Il devrait même déjà s’être rangé, mais c’est un fou de boulot et…
– Monsieur Pascal, coupa Mallaury qui n’avait pas envie de jouer plus longtemps, savez-vous que monsieur Lassert était de 1926?
– Hein, impossible! … Et puis pourquoi dites-vous «était»?
Chapitre 6
La décision de Norbert Simon de prendre sa préretraite avait laissé sans voix une bonne partie du service. Mallaury ayant été son bras droit pendant plusieurs années, sa nomination tombait sous le sens. Une fois validée par les instances supérieures, cette promotion n’avait posé aucun problème. La brigade s’était réorganisée presque naturellement autour du nouveau chef.
Grégoire Calame était devenu adjoint, comme tout le monde s’y attendait. Sa complicité avec Édouard Mallaury ne datait pas d’hier, et le duo frais émoulu avait la confiance de la direction.
Le format de Mallaury, proche de l’armoire normande, inspirait naturellement le respect. Si Calame ne lui devait rien en taille, il s’apparentait plutôt au cyprès. Long et maigre. Depuis qu’il avait repris des études à temps partiel, il se laissait pousser les cheveux, ce qui étirait encore sa silhouette.
Leur nouveau statut avait cependant un inconvénient: ils ne partaient plus que rarement ensemble sur une affaire. Les têtes de pont devaient répartir leurs forces. Après l’appel de la Gendarmerie, Calame avait demandé à Lambert de l’accompagner avenue du Mail. Gross, acolyte habituel de Lambert, s’était vu confier les recherches au sein de la Télévision romande.
Au pied de l’immeuble, les gendarmes étaient restés raisonnablement discrets. Le responsable de l’intervention accueillit les hommes de la Judiciaire avec un soulagement visible.
– C’est la concierge qui a découvert notre homme, expliqua-t-il après avoir serré la main du commissaire adjoint. La porte palière était entrouverte, nous n’avons rien touché. Nous avons seulement vérifié qu’il n’y avait plus rien à faire pour ce malheureux type. Je vous le laisse volontiers, parce que moi, les énigmes…
Calame le remercia et prit la direction des opérations. Il voulait voir le mort avant d’entendre la concierge.
D’une main gantée, il poussa la porte. L’appartement n’était pas grand. Bien rangé, mais bien rempli aussi. Des livres et des objets recouvraient tous les meubles, les murs disparaissait sous les tableaux, les gravures, les photos. Ça sentait le café.
Le mort était là, avachi dans un canapé, les yeux ouverts. Calame s’attendait à trouver un halo de sang derrière sa tête, puisqu’on se suicidait généralement d’une balle dans la bouche. En réalité, il y avait bien du sang, mais celui-ci avait imbibé le tissu du fauteuil et provenait de la poitrine du cadavre. Calame fronça les sourcils. L’arme reposait à la gauche du mort, dans sa main. Devant lui, sur la table basse, un bout de papier déchiré était posé en évidence, sur lequel une main tremblante avait tracé: Je regrette…
Calame, qui avait vu plus de victimes de meurtre que de suicidés dans sa carrière, fut perturbé par la position du malheureux.
Il le fixait encore lorsque survint Lambert, déjà en combinaison blanche, prêt pour les constats scientifiques.
Avec un détachement que Calame admira sans le dire, il commença à effectuer les prélèvements, relevés d’empreintes et autres photos qui constitueraient la base du dossier.
– Pas de poudre sur la main: il n’a pas tiré lui-même.
– Je l’aurais parié, répondit Calame qui notait, pendant ce temps, tout ce qu’il voyait. On ne se flingue pas d’une balle dans le cœur.
– Encore moins de la main gauche, ricana Lambert. Ça tombe sous le sens.
Calame se déplaça pour visualiser le mort de profil. Il se pencha et constata que l’arrière de la tête avait saigné.
– Il a quand même un sacré pétard sur le crâne.
– Le recul au moment du tir? suggéra Lambert.
– Peut-être.
Quand le légiste, tout essoufflé, passa la porte, Lambert en avait terminé avec le mort. Il prenait d’autres photos de la pièce, tandis que Calame furetait de son côté.
– Vous vous êtes donné le mot aujourd’hui, ironisa le médecin à l’intention de Calame qui lui tendait la main.
– Désolé, toubib, on vous bouscule…
– J’adore être indispensable, mais là, vous me flattez vraiment. Alors, suicide, me dit-on? s’exclama Naville en déposant sa mallette contre le canapé.
– J’en suis de moins en moins sûr, coupa Calame, le revolver était dans une main gauche qui ne recèle aucun reste de poudre. Et que pensez-vous du tir dans la poitrine?
– Pas courant en effet, mais il y a des maladroits… (le légiste retirait déjà le thermomètre du corps). Notre homme est mort il y a à peine une heure. Personne n’a rien entendu?
– Personne, a priori. Je n’ai pas encore interrogé la concierge ni les voisins.
– Bon, dit Naville, je l’embarque et vous donnerai mes premières conclusions à la conférence de ce soir.
La civière fut amenée par l’escalier, l’ascenseur étant trop exigu. Alertés par tout le remue-ménage, quelques habitants de l’immeuble étaient venus aux nouvelles.
Calame jugea plus simple d’improviser une conférence sur le palier pour couper court aux questions, et surtout aux rumeurs.
– Mesdames et Messieurs, je m’appelle Grégoire Calame, je suis membre de la Brigade judiciaire. Votre voisin, (il relisait ses notes), monsieur Fernand Paccard, vient d’être retrouvé mort dans son salon. (Exclamations) Le décès semble assez récent.
L’un ou l’autre d’entre vous aurait-il vu ou entendu quelque chose d’anormal? (Quelques murmures) La concierge, qui appliquait sous son nez ce qu’il restait d’un mouchoir, s’avança en disant:
– Je nettoyais l’allée. J’étais dans les étages supérieurs quand j’ai entendu un boucan pas possible. Ça venait de chez monsieur Paccard. Ça m’a étonnée, car il n’était jamais bruyant. Alors, je me suis permis de frapper à la porte et de lui demander de baisser le son.
– Vous a-t-il répondu?
– Non, il a…, comment dirais-je?…, grogné. Voilà, il a grogné.
– C’est tout?
– Oui, c’était curieux venant d’un homme aussi courtois. Mais je dois dire qu’il a mis moins fort immédiatement…
– Vous êtes certaine que la porte était fermée?
– Certaine. Je… J’étais un peu fâchée et j’ai cogné fort. Sinon, elle se serait ouverte, non?
– Et vous n’avez vu personne entrer chez lui ou en sortir?
– Non. Là-dessus, j’ai réalisé que c’était l’heure de préparer mon dîner, je suis rentrée chez moi.
– Et pourquoi êtes-vous revenue le voir?
– Je trouvais que tout ça ne lui ressemblait pas. J’étais perturbée. Je me suis fait du souci. J’ai voulu savoir s’il allait bien.
– Et là, la porte était ouverte?
– Oui, je l’ai appelé et… (elle se remit à sangloter).
Calame fit un signe discret à une femme gendarme qui était en faction sur le palier.
– Madame, j’aimerais que vous regagniez votre logement. Cette policière vous escortera et restera avec vous. Je passerai dans un court moment pour prendre votre déposition.
La concierge se laissa guider, en se mouchant comme une enfant.
Calame reprit d’un ton plus ferme pour les autres locataires:
– Quelqu’un d’autre aurait-il noté quelque chose de spécial?
Une femme marmonna.
– Vous, Madame?
Elle s’avança, un peu mal à l’aise.
– Je ne sais pas si…
– Dites toujours, l’encouragea Calame.
– Depuis quelque temps, j’emprunte toujours l’escalier pour faire de l’exercice. Tout à l’heure, en montant chez moi, j’ai été bousculée par un grand type qui dévalait les marches. J’ai crié, mais il ne s’est pas excusé pour autant…
– Vous pourriez le décrire?
– Enfin… non, je ne suis pas douée pour ça.
– Essayons quand même: il était grand?
– Euh oui, grand! Vous avez raison.
– Comment étaient ses cheveux?
– Aucune idée…
– Ses vêtements?
– Je… crois qu’il portait un blouson de cuir ou quelque chose comme ça.
– Vous voyez, c’est déjà pas mal! Quoi d’autre? A-t-il dit quelque chose?
– Non, même quand je l’ai traité de «vieux con»… pardonnez-moi, Commissaire.
– Pas de souci. Pourquoi «vieux»?
– Parce que, malgré son style, il n’avait pas l’air tout jeune!
Lambert venait de réapparaître en habits civils. C’est lui qui allait consigner les souvenirs de ce témoin. À l’évidence, l’homme croisé par la voisine l’avait été avant la mort de Paccard, puisque la concierge était intervenue plus tard auprès de ce dernier. Mais mieux valait ne rien négliger.
Les autres habitants de l’immeuble étaient libres de vaquer à leurs occupations. On prit néanmoins l’identité de chacun.
Calame, avant de passer chez la concierge, voulait encore examiner le logement de Paccard.
Chapitre 7
Il s’arrêta brusquement, la main sur la poignée. Un curieux bruit sec venait de retentir à l’intérieur. Le policier fut immédiatement sur ses gardes: se pouvait-il que quelqu’un se soit caché chez le mort? Il attendit puis, son arme à la main, ouvrit doucement. Rien. Calame fit lentement le tour des lieux, sans rien découvrir qui justifiait ce bruit étrange.
Il referma la porte derrière lui. Un vêtement gisait sur le sol, sans doute tombé de la patère. Ainsi qu’une casquette en feutre noir.
Les yeux du policier s’arrêtèrent un instant sur une ancienne photo encadrée au-dessus du radiateur. L’œil de l’historien amateur qu’était Grégoire Calame s’alluma. On y voyait la place du Cirque, au sol en terre battue, que traversaient des piétons et deux véhicules à cheval; l’arbre qui fait encore aujourd’hui de l’ombre sur le carrefour apparaissait sur le bord gauche de l’image et, derrière lui, l’imposant bâtiment du Cirque Rancy qui donna son nom à la place.
Calame connaissait bien le cliché pour l’avoir vu maintes fois dans différents ouvrages consacrés à l’histoire genevoise. Paccard devait apprécier le sujet autant que lui car, juste à côté, il découvrit une petite aquarelle au format carte postale signée Gampert, représentant le célèbre Diorama qui s’élevait à l’angle du boulevard de Plainpalais (actuellement Georges-Favon) et de la future rue de Hesse. Quelle étrange construction cylindrique!.
Les annotations semblaient manuscrites. Sans doute rédigées par Paccard lui-même comme le confirmèrent à Calame d’autres affiches qui recouvraient par dizaines les murs du petit appartement.
De nombreux croquis illustraient l’événement historique que fut pour Plainpalais l’Exposition Nationale de 1896. Des gravures colorisées, des petits tableaux et quelques sous-verres abritaient des vestiges du Village Suisse qui fit battre ici pour un temps le cœur du pays.
Le commissaire adjoint se serait bien perdu plus avant dans l’univers de Paccard, mais un bruit de klaxon le ramena à la réalité. Quelle heure était-il? Bon Dieu!
Il fit le tour de la cuisine sans rien y noter de particulier. Sur le bureau du mort, il prit quelques documents lui paraissant utiles: répertoire téléphonique, agenda, etc.
C’est alors seulement qu’il s’avança vers le balcon fermé. Paccard devait y passer du temps, l’endroit paraissait confortable.
Des papiers étaient étalés sur une table. Une tasse de café froid renversée avait sans doute attendu en vain qu’on la range. Se préparait-on du café juste avant de se suicider? Encore un détail qui ne tenait pas la route!
Sur un trépied posé devant la plus large fenêtre, une longue-vue jetait son nez par-delà le surplomb. Comme l’aurait fait n’importe qui, Calame colla son œil à l’objectif.
L’arrière-train d’un homme empaquetant du matériel dans une caisse pleine de paille lui sauta à la figure. Le policier se recula et regarda cette fois sans la lunette: il s’agissait bien d’un marchand rangeant son stand, là, en bas, le long de la Plaine.
Paccard espionnait-il les vendeurs? À quoi pouvait bien lui servir cet outil? Était-ce la cause de son décès? Et si un mécontent, las d’être observé, était monté régler son compte à l’indiscret?
Calame nota le numéro de la voiture dans laquelle le marchand entassait ses trésors. Il pourrait toujours lui parler de Paccard.
Balayant de la longue-vue le marché qui se terminait, Calame arrêta soudain la focale sur une silhouette connue, il régla le zoom et afficha un large sourire: Norbert Simon était là, en gros plan, les mains dans les poches. Calame empoigna son téléphone.
Chapitre 8
La révélation de l’âge de Samuel Lassert de Brémont avait provoqué la stupeur d’Éric Pascal.
Quand Mallaury lui avait annoncé que Lassert était mort, l’autre avait accusé le coup en silence.
Le commissaire avait habilement éludé les causes du décès du producteur. Il entendait profiter de l’état d’hébétude de son interlocuteur:
– Lorsque vous avez téléphoné à Lassert tout à l’heure et que j’ai décroché, vous vouliez savoir s’il s’était débarrassé de quelqu’un…
– J’ai dit ça?
– Vous avez dit ça, et je vous ai demandé de vous expliquer…
– C’était une boutade, soupira «Blaise» sous le regard insistant de Mallaury, je ne sais pas de qui il s’agissait.
– Pourtant Lassert voulait se débarrasser de quelqu’un?
– Non! Enfin, il voulait plutôt régler un problème.
– Avec qui?
– Je vous jure que je n’en sais rien. Peut-être le mari d’une de ses «belles», comme disait Saul…
– Et il pensait le trouver sur la Plaine?
– Je vous dis que je l’ignore! Il m’a donné rendez-vous ici. C’est tout ce que je sais.
– Pourquoi l’appelez-vous «Saul»?
– Tout le monde le fait. C’est même sur les génériques!
Encore un point que Mallaury, qui n’avait pas la télévision, ne pouvait maîtriser.
– Ça fait longtemps?
– Depuis toujours. Quand il était jeune, les prénoms américains faisaient bien. C’était juste après la guerre et… (il secoua la tête avec un rictus déçu), enfin lui m’a dit que c’était après la guerre, mais c’était peut-être avant…
Décidément, les douze ans habilement dissimulés par Lassert avaient du mal à passer.
– Qu’avez-vous d’autre à me dire sur lui? Il a toujours travaillé à la TV?
– Oui, je crois. Il a fait du cinéma aussi.
– Et actuellement, quelle est son emploi?
– Il est producteur indépendant depuis un moment. Je crois qu’il s’est lancé à l’époque du TJ Midi, c’est vous dire!
Si quelque chose ne disait rien à Mallaury, c’était bien ce genre de repère… Il fit néanmoins mine de chercher dans ses souvenirs.
– Ah oui, c’était en…
– 1987 environ, enchaîna Pascal pour qui ça tombait sous le sens.
– Presque vingt ans, calcula le policier à haute voix en le notant.
– C’est simple, continuait l’ami admiratif, il était sur le pont lors du Grand Prix Eurovision au Palais de Beaulieu en 1989!
– Je vois, je vois. Et, en ce moment, il avait des projets?
– Saul croyait beaucoup dans la téléréalité. Il admirait le succès de Koh-Lanta ou de la Star Ac.
Heureusement, personne ne demandait au commissaire de sous-titrer.
– Et ces projets étaient perçus comment par la direction?
– C’est pas la direction qui voyait ça du plus mauvais œil, c’est plutôt ceux qui n’y avaient pas pensé avant lui!
– Lassert ne plaisait donc pas à tout le monde?
– Loin de là! J’en connais qui lui auraient volontiers tordu le cou.
– C’est justement ceux qui m’intéressent.
Pascal pâlit en réalisant la portée de ses paroles.
– C’est une façon de parler, Commissaire. Je ne pense pas que quiconque…
Il s’était arrêté les yeux dans le vague.
– Il y en a donc qui auraient pu le faire, conclut Mallaury presque en chuchotant.
Le regard de Pascal remonta de la table dans celui du policier.
– Vous croyez qu’on tue pour si peu? lâcha-t-il d’une voix éteinte.
– Le succès – et donc l’argent – est au top des mobiles classiques.
– Bien sûr. Mais vous savez, ce n’est pas la TV romande qui peut enrichir quiconque. Ça n’a rien à voir avec des boîtes de production qui fournissent, par exemple, France 2 ou TF1…
– L’âge de Lassert n’était pas un problème?
– Dans la mesure où il mentait à tout le monde… C’est clair aussi qu’on ne peut pas avoir quarante ans pendant trop longtemps.
La trahison de Lassert, sa façon d’utiliser Pascal, se peignaient en rides de dégoût sur les traits du jeune producteur.
– D’autres gars se sont fait manipuler par Saul dans le passé. On avait essayé de me prévenir, mais j’étais aveuglé par mon admiration. Je prenais presque sa défense par défi. Encore récemment, quelqu’un m’a conseillé de miser sur un autre cheval…
– Qui?
– Olivier. Le plus acharné à vouloir écarter Lassert.
– Où travaille-t-il?
– Direction des programmes…
– Olivier comment?
– Non, Pierre Olivier.
– Comme le gangster?
Là, c’est Pascal qui ne touchait plus le puck. Mallaury effaça sa remarque d’un geste et changea de sujet.
– Côté vie privée, où en était Lassert? Femme, enfants?
Éclat de rire.
– Pas de risque. S’il y avait une religion du célibat, Saul aurait pu en être le grand-prêtre. Un vrai philosophe de la liberté! Les femmes des autres lui suffisaient.
– Même à 78 ans?
– À elles aussi, il devait mentir.
– Je veux bien, mais tout de même… Vous lui connaissez une conquête récente?
– Pas récente, non. J’avoue. Mais avec Saul, je m’attends à tout.
Sourire en coin.
– Et ça aussi, ça vous plaisait? (L’obédience docile de Pascal devenait irritante.)
L’autre baissa la tête, conscient de son attitude ridicule.
– Au départ, reprit Pascal, j’étais ébloui de travailler avec un type qui avait fait du cinéma, qui avait fondé le Ciné-club avec des types comme Goretta ou Tanner avant de travailler avec eux à la TV, en compagnie de Soutter ou de Lagrange. Des dieux pour moi! Des mecs qui ont sorti François Simon du théâtre, qui ont révélé Jean-Luc Bideau!
Pascal s’emballait, et Mallaury le laissait faire, d’autant que ces noms d’acteurs lui permettaient enfin de visualiser le sujet.
– Lassert lui-même a réalisé des films?
– Deux ou trois trucs, je crois. Mais pas très commerciaux.
On les a peut-être vus au Grütli ou au Spoutnik…
– Pas à la TV?
