Le Pendu de la Treille - Corinne Jaquet - E-Book

Le Pendu de la Treille E-Book

Corinne Jaquet

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Beschreibung

Enquête dans le monde politique du quartier de la Vieille-Ville à Genève

Au lendemain de son élection au gouvernement genevois, Georges Bertin est retrouvé pendu à un arbre de la Treille, sous les fenêtres de l’Exécutif genevois. La stupeur fait place aux soupçons : ils sont nombreux, celles et ceux qui pouvaient en vouloir à Bertin. L’opposition irait-elle jusque-là pour récupérer une parcelle de pouvoir ? Le mépris de Bertin pour ses confrères avocats serait-il à l’origine du drame ? Sa jeunesse dans la Vieille-Ville des années 50 ne cache-t-elle pas un terrible secret ? Le commissaire Simon mène l’enquête entre avocature et politique, dans un monde genevois où une certaine pudeur calviniste cache bien des travers...

Découvrez le premier roman policier de Corinne Jaquet et plongez dans une intrigue passionnante au cœur des jeux de pouvoir !

EXTRAIT

Georges Bertin pouvait bien rire en gravissant la Treille, ce serait la dernière fois.
Il avait attendu assez longtemps pour le faire payer. Enfin. Il regardait le nouveau Conseiller d’État monter vers son destin avec cette décontraction qu’il haïssait depuis tant d’années. Bertin avait toujours été beau, avait toujours plu aux femmes, il avait eu toutes celles qu’il voulait, tandis que lui…
Dans quelques minutes, son orgueil allait être rabattu à tout jamais. N’ayant rien pu faire contre sa candidature, et encore moins contre son élection, il avait choisi d’attendre que l’homme soit au faîte de la gloire pour l’abattre. Comme pour percer une baudruche gonflée à bloc, pour faire vraiment du bruit et salir le plus possible.
Les feuilles crissaient sous les pas de la proie avançant vers son chasseur.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Une intrigue de qualité, une description à la fois du monde politique suisse et du métier de journaliste d’investigation. [...] Tout concourt à faire de ce roman à l’ancienne, un très agréable moment de lecture. - Blog Eireann Yvon

À PROPOS DE L'AUTEUR

Politologue de formation, Corinne Jaquet est un pur produit genevois ! Responsable pendant plusieurs années de la rubrique judiciaire du défunt journal La Suisse, elle y rédige ses premières chroniques d’histoire criminelle. L'écriture est entrée dans sa vie en 1990, et depuis elle a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages, allant de l'histoire judiciaire et policière aux livres pour la jeunesse, en passant par le roman policier.
Le Pendu de la Treille est le premier titre d'une série sur les quartiers genevois qui a connu un grand succè à Genève et dans toute la Suisse romande.

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Seitenzahl: 146

Veröffentlichungsjahr: 2016

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CORINNEJAQUET

Le Pendude la Treille

Le Pendu de la Treille, première publication 1997

Première réédition pour le Québecet l’Amérique du nord

©CoJPresse, 1255 Veyrier (Genève)Tous droits réservés pour tous pays.

Informations et contact:www.corinnejaquet.ch

ISBN 978-2-9701139-0-4pour la version imprimée

Cet ouvrage existe en format numérique:

ISBN 978-2-9701139-1-1pour la version .epub

ISBN 978-2-9701139-2-8pour la version .mobi

CORINNEJAQUET

Le Pendude la Treille

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Du même auteur

PREMIÈRE PARTIE

1

La Gazette, article de Une pour l’édition du 16 novembre 1989

VICTOIRE TOTALE DE L’ALLIANCE GENEVOISE

Les 7 Conseillers d’État étaient sur la même liste!

(J.D.) – Les parieurs ont perdu. Personne n’aurait pensé, il y a deux jours encore, à un tel succès pour l’alliance de droite. Tout le monde, ou presque, misait sur un gouvernement identique au précédent, formé de trois membres de la gauche et de quatre représentants de la droite. Et voilà que l’Alliance genevoise, regroupée sous l’appellation Genève: debout! vient de tout rafler!

C’est une révolution, un coup de tonnerre dans le ciel politique genevois. On osera sans doute dire qu’on en avait besoin. Hier soir, ce fut la fête un peu partout en ville.

La Gazette avait proposé à chaque candidat de rejoindre le Landolt dès qu’il se savait élu. Et voilà l’Alliance genevoise au complet pour la photo de famille! Sur notre photo RM, on voit la joie qui émanait du groupe, qui a célébré sa victoire jusque fort tard dans la nuit. Certains d’entre eux ont poursuivi la fête en privé. Ce fut sans doute le cas de Georges Bertin, le «petit dernier» de la liste qui, selon les principaux pronostiqueurs, n’avait aucune chance. «L’élu de ces dames» – comme l’avait joyeusement surnommé notre confrère Le Léman en faisant référence à son programme politique – s’est éclipsé avant minuit. Peut-être avait-il peur, comme Cendrillon, de perdre sa couronne au moment des douze coups?

Éditorial, résultats et commentaires en pages 2-3-25-26-27-28

2

Il était parvenu à sortir de la brasserie sans qu’on le voie. À l’entrée du parc des Bastions, de l’autre côté de la rue, Georges Bertin s’arrêta. Il baissa les paupières et inspira fortement. En ouvrant les yeux, il sourit, glissa les mains dans ses poches et, d’un pas lent, entreprit de contourner le bâtiment de l’Université qui se trouve au cœur du jardin. Avec une envie de se pincer pour être sûr d’être toujours là.

Georges Bertin avait un physique agréable. Grand, le cheveu blond et l’œil bleu, sa carrure de rugbyman avait toujours fait le délice des nombreuses compagnes qui avaient traversé son existence. Il était toujours vêtu avec une certaine recherche et devait cela au tailleur de Saint-Gervais chez qui il achetait tous ses habits depuis bientôt vingt ans. Certes, avec le temps, sa stature s’était quelque peu affaissée. Mais Bertin tenait à son image. Il avait récemment engagé un professeur de gymnastique qui donnait des cours particuliers à domicile. Cela évitait à Bertin la promiscuité qu’il fuyait dans les clubs de sport. Trois fois par semaine, Philippe se déplaçait pour le faire souffrir. Le résultat était payant. Bertin voyait disparaître lentement le ventre qui pointait sous ses chemises. Il appelait cela «un simple respect de soi-même», n’osant avouer qu’il avait bêtement très peur de vieillir…

La masse sombre de l’Université se dressait parmi les arbres, lourde, presque menaçante, comme pour lui rappeler que ses études dans ces murs avaient constitué une des étapes de sa vie qu’il devait au destin. L’accès à l’Alma mater n’était pas facile, en ce temps-là, pour les fils de petits. On le payait cher. C’est ici que Bertin avait appris à jouer des coudes et des neurones. Dans ce parc, un soir d’hiver comme celui-ci, il y avait presque trente ans, il s’était juré de devenir un grand.

Aujourd’hui, l’Université avait envahi progressivement plusieurs bâtiments alentour. Mais les Bastions avaient gardé leur aspect majestueux.

Les larges avenues goudronnées du parc donnaient ce soir l’impression de s’ouvrir à lui. «Monsieur le Conseiller d’État»… «Monsieur le Président», disait-il dans l’ombre, savourant les mots comme des Sugus*. À présent, tout le monde n’allait plus lui parler qu’en ces termes.

«Adieu, petit Georges. Tu as bien travaillé», ironisait-il en donnant un coup de pied dans un caillou…

Il allait tout naturellement vers la Vieille-Ville, comme on retourne les soirs de gloire sur les lieux de ses débuts pour prendre une bouffée de mélancolie. En plus, le siège de son nouveau pouvoir se trouvait à deux pas de la maison de son enfance. La vie est une boucle. Plus lisse et ronde pour certains que pour d’autres. Bertin avait toujours cru à sa chance. Comme si, partant de moins que rien, il n’avait pu que grimper.

 

*Bonbon suisse

3

En 1941, une fille-mère, ça faisait moche. Gisèle espéra longtemps le retour de son amant français. Elle dut finalement se résoudre à confesser devant ses parents son «égarement». Ce dernier finit par peser près de 4 kilos et naquit à la Maternité, dans un service de 3e classe. Là, les mamans se reposaient bien car les visites étaient rares. Elles repartaient généralement vite avec leur bâtard. Discrétion absolue. Le monde connaissait bien assez de problèmes, ceux de Gisèle Bertin se fondaient dans l’indifférence générale.

Une gamine eût peut-être trouvé un galant homme prêt à «effacer sa honte» et à lui rendre sa dignité. Mais Gisèle avait déjà trente-sept ans. Le Français resterait un soldat vraiment inconnu. Mort ou lâche, elle ne le sut jamais. En tout cas, il ne réapparut pas.

Tant pis! Il y avait Georges, et Gisèle ne regrettait rien. La couturière de Plainpalais se remit au travail. Elle devint «petite main» chez un spécialiste de la Haute Couture. Une voisine lui gardait Georges. En échange, Gisèle s’occupait de son linge.

Au bout de deux ans, elle fit la connaissance d’une cliente qui la prit en pitié. Cette femme était l’épouse d’un très haut fonctionnaire dans la diplomatie helvétique, et sa famille possédait un hôtel particulier dans la Vieille-Ville, à la rue des Granges.

Depuis la nuit des temps, les seigneurs avaient possédé de nombreuses granges qui s’égrenaient sur le versant abrupt de la colline descendant jusqu’à l’actuelle place Neuve. Le snobisme affirmé de l’endroit remontait au XVIIIe siècle, lorsque les patriciens fidèles à l’Ancien Régime français avaient les yeux rivés sur Versailles à l’heure de la Révolution. Ils firent bâtir des résidences majestueuses, en s’inspirant de l’architecture du pays voisin.

À l’image de certaines maisons parisiennes de la Rive Gauche, ces demeures aristocratiques possédaient toutes une cour intérieure fermée, dont le quatrième côté était percé d’une porte cochère au style variable selon l’artisan genevois chargé de ses finitions. Ces cours repliées sur elles-mêmes symbolisaient à merveille la Genève calviniste et pudique. Elles favorisaient l’esprit de résistance et prédisposaient à la vie intérieure. L’aspect seigneurial des immeubles ressortait beaucoup plus sur les façades sud-ouest surplombant la place Neuve, les façades «les mieux situées d’Europe» comme l’avait dit Stendhal.

Le bâtard du quartier populaire de la rue Dancet se retrouva donc à vivre au sein des seins de la bourgeoisie genevoise. Quelques années plus tard, Gisèle obtint de ses patrons la jouissance à vie d’un de leurs appartements. Celui-ci était situé sous les toits, sur l’autre versant de la rue, côté «impair» comme on disait le nez légèrement retroussé: le côté des écuries…

Bertin, aujourd’hui célèbre, vivait toujours à la même adresse. Cela faisait partie de son défi.

4

À cette heure tardive, seuls quelques ronflements d’ordinateurs et le cliquetis des bélinos crachant régulièrement des photos animaient la salle de rédaction.

Les spécialistes de politique avaient travaillé fort tard. Alix, elle, aurait pu partir depuis longtemps. Elle gérait les faits divers et n’avait rien de particulier dans l’édition qui était sous presse.

Le journaliste de permanence regardait les écrans de TV accrochés sous le plafond, écouteurs sur les oreilles, et pieds sur le bureau.

Debout dans l’atelier de montage, Alix relisait la Une. Le texte relatant la fiesta des élus au Landolt ne reflétait pas assez, à son goût, l’excitation qui avait marqué toute cette journée. La grand-messe des politicards avait mis la rédaction en émoi depuis des semaines.

La Gazette de la rue des Savoises se voulait «proche des Genevois». Pour y parvenir, elle disséquait le moindre sursaut de la République. Les chefs de rubrique avaient tous une appartenance politique qu’ils cachaient tant bien que mal. Au moment des élections, leurs différends prenaient toujours des couleurs qu’Alix goûtait avec beaucoup d’amusement. Elle avait souvent constaté que le sport et la politique avaient le même effet sur les hommes, leur faisant perdre toute mesure.

Alix Désirée Beauchamps était entrée au journal comme stagiaire il y avait dix ans tout juste. On lui avait souvent dit qu’il fallait bouger pour «se faire les griffes». Alix avait préféré rester à La Gazette. À coups de déboires sentimentaux, à force de solitude, elle s’était fait une famille de ce groupe d’individus parfois caractériels, souvent hypersensibles qu’étaient les membres de la rédaction. Elle aimait l’atmosphère de ce bocal où l’on a régulièrement l’impression de se trouver au cœur de l’histoire. Peut-être ce qu’on appelle l’odeur de l’encre… Sa famille était là.

Ce soir-là, après avoir rédigé quelques papiers de réserve, elle avait traîné dans les couloirs, discuté avec Jacqueline, la téléphoniste-réceptionniste, refait le monde avec Lulu, au labo photo.

— Alix, tu dors ici?

C’était Fred, le prote de l’imprimerie, le chef de l’équipe technique. Un homme apparemment froid, à qui le travail de nuit avait appris à décrypter les petits malaises de son entourage. La vie nocturne déconnecte les êtres. Ils sont plus à vif. Las d’essayer de tricher, ils s’autorisent plus de faiblesses.

Fred ne s’était jamais permis aucune tendresse. Origine germanique oblige! Il avait vu la petite moue d’Alix sous les grosses boucles de ses cheveux roux.

Celle-ci répondit à la taquinerie de son collègue par un petit rire forcé.

— T’as raison, je vais rentrer.

Elle posa la main sur l’épaule de Fred en guise d’adieu et sortit.

5

Au fond du Parc des Bastions se dresse le Monument de la Réformation, devant lequel on passe pour rejoindre la Vieille-Ville. La rampe d’accès à la rue de la Croix-Rouge est un peu raide. Bertin la gravit à pas lents. Les images du passé continuaient à affluer. Ne dit-on pas que c’est toujours comme ça avant de mourir?

Il devait avoir quatorze ans lorsqu’il avait dégringolé cette pente dans une caisse à savon. Avec Jean-René et Paul, ses copains d’alors, ils avaient équipé l’engin de petits amortisseurs en gomme leur permettant de moins sentir le relief des pavés. Ils n’avaient pas prévu qu’en réduisant les secousses, ils augmentaient la vitesse.

L’engin furieux avait dévalé la pente en un temps record. Malgré les cris des garçons et ceux de quelques badauds, le bolide avait fini sa course dans le bassin avec deux des gamins, le troisième ayant été éjecté. Même les statues monumentales de Calvin et de ses pairs, qui n’étaient pas des comiques, en avaient presque ri. Ce crime de lèse-majesté avait égayé le parc pour un moment et le quartier se délecta de l’aventure pendant quelques jours.

Georges Bertin riait à ce souvenir en attaquant la montée suivante, celle qui menait à la Treille, au-dessus des remparts, celle qui aboutissait à la Vieille-Ville.

À partir de 1955, sa mère l’avait autorisé à sortir fréquemment. La ville d’alors ressemblait plus à un faubourg juché sur la colline et prenait des airs de Saint-Germain-des-Prés. Dans «Le Village», comme on surnommait alors le quartier, on fréquentait des caves à jazz dépourvues d’enseigne auxquelles n’accédaient que les initiés. Le coin fourmillait de marchands affairés dès l’aube, boulangers, bouchers, épiciers; la Vieille-Ville aurait pu vivre en autarcie. On s’y croyait d’ailleurs comme en dehors de Genève, comme hors du temps. Les jeunes «existaient» en lisant Sartre, en déclamant Boris Vian et en chantant Brassens.

Dans les bistrots, les habitués avaient leur carnet qu’ils réglaient en fin de semaine quand ils touchaient la paye.

Georges et ses amis vivaient en pleine exaltation. Installé à la rue des Granges avec une mère qui travaillait beaucoup, il dévorait la vie en toute liberté de nuit comme de jour. En passant par les toits, il rejoignait des équipes qui récitaient des textes ou chantaient jusqu’à l’aube. Comme tant d’autres jeunes vivant la bohème à la mode, il passait plus de temps au Café des Antiquaires que chez lui. Chez le père Jonas, le patron, il avait l’impression d’apprendre vraiment la vie, en parlant avec de vieux anarchistes dont les récits mettaient de la lumière dans ses yeux.

C’est là aussi qu’il connut Sammy et que sa vie marqua le pas un soir de 1957. Maudite soirée. Au souvenir de cet événement, Bertin releva son col. Comme s’il avait soudain plus froid. Il revit la scène au ralenti, ferma douloureusement les yeux. Heureusement, aucun d’entre eux n’était plus là aujourd’hui pour le salir, pour en parler.

Tous sauf un. Mais il ne l’avait plus revu depuis quelque temps. Il avait bien cherché à renouer le contact, mais sans succès. La plaie restait ouverte.

Bertin atteignait presque le plateau de La Treille lorsqu’il crut percevoir un bruit dans le feuillage.

6

Marie-Claire Drouet se déshabilla, à peine la porte refermée. Secouant les pieds pour se défaire de ses chaussures, elle posa ça et là ses bijoux et sous-vêtements. Ce n’est qu’une fois dans la salle de bains qu’elle s’autorisa à éclater en sanglots.

Depuis le matin, elle avait tenu le coup sans rien dire. Oui, oui, ils étaient tous derrière Bertin, oui, cet homme-là ferait son chemin, non, elle ne regrettait pas de s’être retirée de la compétition pour lui laisser sa place, non, personne ne le lui avait demandé, oui, elle était certaine que Bertin ferait un bon Conseiller d’État.

En laissant Bertin seul sur la liste de leur groupe, elle avait renoncé à sa dernière chance de siéger un jour à l’Exécutif cantonal. C’eût été une victoire sur la vie, sur les hommes, qui ne l’avaient pas épargnée. Mais elle avait bien compris que sa cinquantaine célibataire et ses tenues sages ne remporteraient jamais l’aval de militants prônant l’égalité des femmes tout en continuant à contempler leur décolleté avant leur curriculum.

Par sagesse, pour ne pas essuyer d’affront, elle s’était retirée de la compétition. Seul son frère, son éternel soutien, s’en était offusqué. Tous les autres avaient eu l’air de trouver ça normal. «Il faut un ticket fort», comme ils disaient dans leur langue de bois. Elle aurait aimé qu’ils fassent au moins semblant d’être déçus, pour ressentir, un moment, l’illusion d’intéresser quelqu’un.

Bertin lui avait serré la main avec un «Merci, chère Madame» aussi ironique que les «Bonjour» qu’il lui avait toujours lancés. Il devait la mépriser, elle le lui rendait bien. «Ce clébard prétend protéger les femmes alors qu’il n’a jamais dû se pencher plus de quelques secondes sur chacune de celles qui se sont couchées sous lui. Ça doit être un rapide, il ne doit pas avoir le temps de faire autrement», dit amèrement Marie-Claire qui s’étonna elle-même de ce parler si cru.

Étalée sur son canapé, elle émit un petit bruit grinçant, imitant le rire de Bertin. Un petit rire qui tenait plus du tic nerveux que de la jovialité. Quelque chose, chez cet homme, sonnait faux en société. Il devait être triste, mal dans sa peau.

Et c’est pour cet être factice qu’elle avait baissé les bras? En se regardant dans le miroir, elle vit la haine dans ses yeux. Elle comprit qu’elle ne pourrait jamais pardonner. Impossible de rester comme ça sans rien faire. Le vase avait débordé. Elle enfila un survêtement, attrapa dans un tiroir ce qu’elle avait toujours prévu «au cas où» et sortit.

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Georges Bertin pouvait bien rire en gravissant la Treille, ce serait la dernière fois.

Il avait attendu assez longtemps pour le faire payer. Enfin. Il regardait le nouveau Conseiller d’État monter vers son destin avec cette décontraction qu’il haïssait depuis tant d’années. Bertin avait toujours été beau, avait toujours plu aux femmes, il avait eu toutes celles qu’il voulait, tandis que lui…

Dans quelques minutes, son orgueil allait être rabattu à tout jamais. N’ayant rien pu faire contre sa candidature, et encore moins contre son élection, il avait choisi d’attendre que l’homme soit au faîte de la gloire pour l’abattre. Comme pour percer une baudruche gonflée à bloc, pour faire vraiment du bruit et salir le plus possible.

Les feuilles crissaient sous les pas de la proie avançant vers son chasseur.

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