Les larmes de Saint-Gervais - Corinne Jaquet - E-Book

Les larmes de Saint-Gervais E-Book

Corinne Jaquet

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Beschreibung

Le bijoutier qui accrochait les fameuses « Larmes de Saint-Gervais » au cou des plus belles femmes de Genève est retrouvé mort dans son atelier de cabinotier de la rue des Corps-Saints. La porte est fermée à clé. Le commissaire Simon ne croit pas à une mort naturelle, malgré les premières constatations. A y réfléchir, plusieurs personnes avaient de bonnes raisons de vouloir se débarrasser du mort. Le policier, une fois de plus, s’attaque au vernis de la bonne société genevoise... 


À PROPOS DE L'AUTEURE

La plume de Corinne Jaquet a animé́ pendant de nombreuses années la rubrique faits divers et la chronique judiciaire d’un quotidien genevois aujourd’hui disparu, « La Suisse ». Elle n’a pas cessé́ de publier des ouvrages depuis 1990, proposant des récits historiques ou des livres allant de l’histoire judiciaire à des aventures pour la jeunesse.
On la connaît surtout en Suisse romande pour sa série de romans policiers – 12 au total – qui se déroulent tous dans les quartiers de Genève et font aujourd’hui l’objet d’une réédition dans cette collection de poche créée par l’auteure elle-même.

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Seitenzahl: 209

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Les larmes de Saint-Gervais, première publication 2006

Conception graphique et mise en page 2023

Marquis Interscript, Québec (Québec)

©CoJPresse, 1255 Veyrier (Genève)

Tous droits réservés pour tous pays.

Informations et contact:

www.corinnejaquet.ch

www.lechienjaune.ch

[email protected]

ISBN 978-2-9701632-0-6 pour la version imprimée

Cet ouvrage existe en format numérique:

ISBN 978-2-9701632-1-3 pour la version .epub

Table des matières

Avant-propos

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Chapitre 46

Chapitre 47

Chapitre 48

Chapitre 49

Chapitre 50

Chapitre 51

Chapitre 52

Chapitre 53

Chapitre 54

Chapitre 55

Chapitre 56

Chapitre 57

Chapitre 58

Chapitre 59

Chapitre 60

Remerciements

Avant-propos

Une fois de plus, j’ai totalement inventé le roman qui va suivre. Je me suis emparée d’un quartier dont j’ai examiné l’histoire, la plupart des bâtiments, les rues animées et les bistrots. J’y ai placé des personnages issus de ma seule imagination. Ils n’existent pas. Et s’ils ressemblent à quelqu’un, c’est un pur hasard. Les noms ne servent qu’à se repérer et n’évoquent personne de réel. J’ai pris certaines libertés avec le temps écoulé. Le récit se déroulant peut-être aux alentours de 1997, des établissements avaient peut-être une autre appellation ou affectation. J’ai aussi osé dessiner de toutes pièces quelques commerces qui servaient mon récit. D’autres sont bien réels. Alors, il ne faut pas chercher ici un relevé cadastral, un étude urbanistique ou encore un plan de développement architectural. Pas plus qu’il ne faut chercher de quel bijoutier parle le livre, ni aucun parallèle avec un faits divers récent. Ceux qui m’ont aidée m’ont prié de les oublier. Les adresses sont donc fantaisistes, que personne ne se sente visé.

Après tout, c’est un roman. Ce n’est vraiment pas sérieux! Excusez-moi.

CORINNE JAQUET

1

Belle saison pour les canards! Tout au long du quai des Bergues, à la hauteur du pont de la Machine, les volatiles ne perdaient pas une miette des sandwiches de tous les employés venus grignoter au bord de l’eau pendant leur pause de midi. C’était ça ou la cohue, avec le plat du jour englouti en vitesse, à La Cascade, sur la place Chevelu ou alors à l’intérieur d’un café enfumé.

Arlette Lucas, sous sa chevelure blonde, ruminait des idées sombres en fixant les eaux remuantes du Rhône. Elle aimait s’accouder à la barrière de la passerelle reliant le pont de la Machine à l’Île, non loin de l’entrée de la Banque Cantonale. Enfin, elle se mettait ici quand les bancs n’étaient pas libres. Et aujourd’hui, comme tout allait de travers, elle était arrivée trop tard pour prendre un siège et y étaler son pique-nique de la façon la plus voyante qui soit, afin que les importuns n’osent pas la déranger. Trois fois sur quatre, elle parvenait à garder le banc pour elle toute seule pendant son repas. Il y avait des jours comme ça… Des jours où il aurait mieux valu qu’elle reste au lit.

Le projet Grenus 2000 devait se réaliser. Elle jouait sa carrière sur ce coup-là. Au Département, on l’attendait au tournant. Surtout Irène, l’ex-maîtresse en titre du chef qui ne lui pardonnerait jamais de l’avoir remplacée dans le lit de Roger. Les jalousies féminines n’avaient jamais retenu ni apitoyé Arlette. Si un homme la préférait à une autre, c’est qu’il avait bon goût. Point. À l’autre de se regarder dans son miroir… Ce qu’elle avait gagné jusqu’ici, elle le devait en grande partie à son audace et à son charme. Chacune ses armes! Mais le projet Grenus 2000, lui, ne pouvait être gagné dans un lit.

Par l’acharnement de cette foutue association de défense, l’affaire arrivait bientôt au stade de la votation populaire. Et c’était là une phase politique qui déplaisait à Arlette car on y parlerait d’argent, de patrimoine, de qualité de vie, et qu’elle n’exerçait aucune influence sur ces données du problème.

Quand elle avait décidé de rencontrer Jean-Louis Bérard en tête à tête, elle était sûre de son coup. Il craquerait, ils craquaient tous!

Instinctivement, elle donna un coup de tête qui fit basculer l’énorme masse de ses cheveux sur l’autre épaule. Un homme qui traversait la passerelle à ce moment apprécia le mouvement, puisqu’il lui sourit. Auprès de Bérard, cette technique avait fait chou blanc. Comme toutes les autres d’ailleurs. Et qu’on ne vienne pas lui dire que c’était parce qu’il était fidèle! Elle s’était renseignée: il trompait sa femme depuis des années, cette dernière le lui rendait bien. Donc, Arlette aurait dû marquer le point.

Ce qu’elle ignorait, c’est que Bérard aimait l’histoire encore plus que les gens. Sa conviction dans la défense des vieilleries de Saint-Gervais dépassait l’entendement. Toute la mise en scène d’Arlette s’était heurtée à une tête butée, un crétin borné qui prônait «le respect du passé, les souvenirs d’autrefois» … et blablabla! La rage remontait. Plus Arlette pensait à la soirée qu’elle avait gaspillée à creuser son décolleté sous l’œil indifférent de Bérard, plus elle vibrait de colère.

En fin de journée, elle repasserait à son atelier. Elle avait réfléchi toute la nuit – puisque Bérard n’en avait rien fait d’autre! – et elle savait à présent qu’elle n’avait qu’une solution. Finalement, chantage ou corruption, c’était bien la même chose. Elle ne laisserait pas cet homme ruiner ses projets…

2

Quand il se concentrait sur son ordinateur, Bérard avait la manie d’arrondir le dos. Plus le texte avançait, plus il se retrouvait arc-bouté. Depuis l’aube, il avait tourné et retourné le libellé du document qu’il avait à présent sous les yeux. Un sourire s’inscrivait lentement au coin de sa bouche. Il s’entendait déjà lire ce texte devant une assemblée acquise à sa cause.

«Saint-Gervais est un quartier à part depuis la nuit des temps. Un quartier de caractère, impulsif et bravache. Pendant les guerres féodales, il s’érige en bourg, s’organise, s’administre. Au XVe siècle déjà, il a triplé sa surface habitée. Pour être indépendant, il faut produire de tout. Les habitants l’ont compris. Ils diversifient leurs activités.

«Au XVIIIe siècle, quand Genève est à la pointe de l’industrie européenne, elle le doit en grande partie à Saint-Gervais: c’est au Seujet que se trouvent les moulins, les tanneries, les forges, les teintureries, les papeteries; c’est aux Bergues que s’installent les drapiers, les ateliers de textiles.

«Dans les mille et un “cabinets” qu’abritent les maisons serrées les unes contre les autres, l’horlogerie prend possession des lieux, ce que l’on appelait alors “La Fabrique”. C’étaient déjà des artisans, des modestes.»

À l’origine du mouvement de défense du quartier, Jean-Louis Bérard était parvenu à conserver son image de petit entrepreneur. Peu importe que ses bijoux ornent les plus beaux décolletés de la ville, il ne prenait qu’aux riches et restait humble. Son physique un peu grossier le servait au mieux dans ce domaine.

«Il n’y eut pas trente-six révolutions dans notre bonne ville calviniste, mais une des rares qui éleva des barricades fut centrée dans notre quartier. C’est ici que James Fazy vint chercher les ouvriers capables de se révolter, ici que l’étincelle de la révolution radicale mit le feu aux poudres et ouvrit Genève à la démocratie! À l’époque, il fallait se battre contre un gouvernement trop conservateur, trop prudent. C’est un comble, lorsqu’on entend aujourd’hui parler de “modernisme” comme s’il s’agissait de la dernière audace!»

Elle ne pensait tout de même pas, la grosse Arlette, qu’il allait céder comme ça? Qu’en échange de son corps – affriolant, il ne disait pas le contraire – elle le ferait renoncer à ce qui était certainement la plus grande passion de sa vie: la préservation de l’histoire, et de son quartier en particulier. Bérard n’avait pas souvent été fidèle à autre chose. Il aurait parié en acceptant hier d’aller dîner en sa compagnie, que la seule chose qu’elle avait en tête était de lui faire renoncer à la campagne qu’Antoine et lui avaient décidé de mettre en route. Il avait voulu voir jusqu’où l’ambition pouvait mener quelqu’un. Elle avait dessiné le quartier du futur, cette gourde, sans aucun respect de rien, et elle pensait pouvoir convaincre Jean-Louis que son projet serait positif pour le quartier? L’imbécile! Comme si tout ce qui avait été fait ne suffisait pas!

«Il est peut-être temps de rappeler que Saint-Gervais a déjà été suffisamment défiguré. Victor Hugo – déjà! – dans ses Voyages en Suisse, regrettait la disparition aux Bergues, “d’une vieille rangée de maisons vermoulues”. Hélas! Ce n’était qu’un début. Vers 1930, quelqu’un osa traiter le coin de “ramassis de taudis” qu’il convenait “de raser”! On commença par le Seujet. Près de trois mille personnes durent trouver à se reloger parce qu’on cassait tout. Après, ce fut l’Hôtel du Rhône, le Plaza à Chantepoulet, le percement de la rue Vallin et les horreurs d’immeubles bâtis sur la place de Saint-Gervais, La Placette sur l’emplacement de la maison de Rousseau… il ne subsiste du Saint-Gervais d’autrefois qu’un groupe d’immeubles à Coutance.»

Le regard mélancolique de Jean-Louis Bérard se perdit sur la reproduction accrochée au mur au-dessus de son bureau. «Une vieillerie de plus!» aurait ricané Esther qui n’y connaissait rien et qui n’aimait qu’elle. C’était un «Plan de l’attaque de Genève» établi en 1782 par le Baron de Grenus. Le quartier y était dessiné avec ses bastions, coupé des Pâquis et de la campagne environnante par cette sorte de couronne aux pointes acérées que lui faisaient les anciens remparts. Une couronne qui n’était pas sans rappeler celle de la statue de la Liberté. Tout un symbole.

Le téléphone se mit à sonner. Bérard regarda sa montre: Tonio, déjà? Son ami devait s’impatienter. Ils n’avaient rendez-vous qu’à midi… Mais quand il porta le combiné à son oreille, Bérard blêmit. Il n’aimait pas cette voix. Non pour sa tessiture, mais pour les nouvelles qu’elle lui apportait. Fournier avait promis le résultat de son bilan de santé pour la fin du mois. Pas avant. Bérard devait avoir le temps. Il ne l’aurait pas.

À mesure que l’autre parlait, Bérard serrait les dents. Le chantage n’avait pas suffi. Il fallait à présent cette menace. Il ne se laisserait pas faire!

3

Esther aurait difficilement pu dire depuis quand elle détestait son mari. À l’origine, ce n’était pas du tout son intention. Certes, il n’était pas du milieu social qu’elle recherchait, mais son statut de bijoutier lui conférait un air artiste qui ne lui déplaisait pas.

Lui avait-il fait la cour? Sans doute. Elle ne s’en souvenait pas. Ils s’étaient mariés assez rapidement, puis installés dans un studio jouxtant l’atelier, sous les toits, bien sûr, comme tous les «cabinotiers» du quartier. C’était une bohème un peu folklorique. Pas désagréable.

La naissance d’Henriette et sa mort, deux jours plus tard, fut tout ce qu’Esther put supporter. Jean-Louis se referma sur lui-même. Elle ne lui pardonna pas ce chagrin non partagé. Leurs chemins prirent des trajectoires divergentes.

Jean-Louis créa alors ses fameuses «Larmes de Saint-Gervais», le martyre de sa fille lui en rappelant un autre. Il connut une célébrité qu’Esther apprécia de partager. Non par amour pour lui, mais pour la vie sociale que cela leur procura. Premières au Grand-Théâtre, dîners V.I.P. au Parc des Eaux-Vives, le chinois de La Réserve à la moindre occasion… sans oublier tous les galas de charité organisés dans les plus beaux palaces genevois au cours desquels on s’arrachait les «Larmes» de Jean-Louis Bérard.

Dans leur appartement de la place De-Grenus – Esther tenait beaucoup à la particule que la plupart des Genevois oubliaient en parlant de l’endroit –, ils étaient parvenus à un accord: le loft acquis après la rénovation permit de scinder les lieux en deux «zones». Chacun avait sa chambre, sa salle de bains et son dressing. Chacun son intimité. L’appartement reflétait exactement leur vie sociale: ils n’étaient ensemble qu’au salon ou à la salle à manger. Et encore, lorsqu’ils recevaient.

Le bureau de Jean-Louis était voisin de la salle de bains d’Esther, non loin de sa chambre. Depuis l’aube, elle l’avait entendu taper sur son clavier d’ordinateur avec une rage qu’elle reconnaissait bien. Son flirt d’hier soir n’avait rien dû donner… Il croyait qu’elle ne savait rien. Elle ne le détrompait pas, parce qu’en échange, il ne lui posait jamais de questions.

Que pouvait-il bien écrire qui prenait tant de temps? Encore une de ses sempiternelles études historiques? Si tôt le matin? Ça devenait vraiment une obsession!

Le téléphone, au moins, arrêterait ce bruit pour un moment. Jean-Louis ne recevait jamais d’appels sur la ligne de la maison. Ou alors, le correspondant était un inconnu. Il ne communiquait qu’avec son portable. C’était une façon de plus de séparer son monde de celui d’Esther. Elle percevait la voix basse de son mari, sans pouvoir comprendre ce qu’il disait. Elle continua à passer sur son visage, à l’aide d’un grand pinceau, de larges bandes d’une préparation blanche qui sentait divinement bon. Un mélange d’amandes et d’oranges.

Les yeux fermés, elle savourait l’instant quand elle comprit qu’elle n’était plus seule dans la pièce. Avisant Jean-Louis adossé au chambranle de la porte, elle sursauta presque:

— Tu pourrais frapper avant d’entrer! Il restait immobile, le regard fixe.

— Tu es belle.

— Qu’est-ce qu’il te prend?

— Je réalise que tu es belle.

— On est ravie, dit-elle en haussant les épaules. Surtout avec un masque sur la figure…

— Peu importe.

Esther eut un curieux pressentiment qui la fit s’inquiéter:

— Tu vas bien, au moins? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.

Il ne répondit pas. Cette façon qu’il avait de la regarder finit par la mettre mal à l’aise. Le masque durcissait. Cela faisait des années qu’il ne l’avait pas vue en sous-vêtements.

— Esther, nous allons divorcer.

— Hein?

— J’ai décidé que tu allais partir et que nous allions nous séparer.

— C’est impossible.

— Je sais, cela risque de changer considérablement ton standing de vie, mais c’est comme ça.

Le visage de Jean-Louis, sur lequel elle avait cru voir une ombre mélancolique la minute d’avant, était redevenu inexpressif. À peine attendrie par celui qu’elle avait aimé, elle se retrouvait devant celui qu’elle n’aimait plus.

— Je refuse.

— Tu peux toujours essayer. Je vais faire préparer les papiers, je t’accorderai une petite rente, mais de toute façon j’ai tout pour moi.

(C’était comme se précipiter tête baissée contre une porte, mais elle y alla quand même:)

— Et comment ça?

— Des photos, un rapport de détective. Même le masque se fendilla de dégoût.

— Tu n’as pas fait ça…

— Si.

— Tu es un salaud.

— Oui.

— Toi aussi, tu m’as trompée…

— Oui, mais toi, tu n’as aucune preuve.

Esther sentit tout son corps se mettre à trembler.

— Jean-Louis, ne peut-on encore parler?

— Je t’appelle cet après-midi, pour te dire ce qu’il en est.

— Où vas-tu?

— Ça fait vingt ans que tu t’en fous…

Il retourna dans son bureau sans prendre la peine de fermer la porte. Esther avait sur le visage les tics nerveux qu’elle détestait. Ses pensées tournaient à grande vitesse.

Elle avait toujours su calculer juste. Elle avait toujours tiré profit de toutes les situations. L’argent, le luxe, le confort, elle avait tout obtenu, à défaut d’amour. Celui qu’on lui donnait actuellement n’était qu’un pis-aller. Et c’était pour ça qu’elle allait tout perdre?

Elle faillit le poursuivre et se mettre à crier. Mais elle savait très bien qu’avec Jean-Louis, ce n’était pas la bonne formule. Il avait laissé une porte ouverte, au propre comme au figuré. Peut-être accepterait-il de l’écouter? Peut-être parviendrait-elle à le convaincre, une nouvelle fois, que leur vie «en parallèle» offrait à tous deux ses avantages?

Elle entendit la porte d’entrée se refermer. Elle se rua dans le bureau. Sur l’écran, comme une provocation supplémentaire, un cliché d’elle et de Paul, nus et enlacés.

4

Je ne suis plus libre à midi. J’aurai moins de temps que prévu. Peut-être faudra-t-il que tu me remplaces mercredi. Exerce-toi. Tu auras mon texte ce soir, 19 heures chez Babe. Reste discret.

Le feuillet du fax glissa lentement sur la table.

Antoine sursauta. Remplacer Jean-Louis! Il plaisante! Personne ne pouvait, mieux que lui, allumer le feu de la révolte contre les destructeurs acharnés du quartier. Il le savait très bien. C’était lui, l’initiateur de tout ce mouvement. Il ne pouvait pas baisser les bras et laisser Antoine dans la mouise! Cette garce du Département l’avait-elle à ce point séduit hier soir? Quel motif assez fort pouvait ainsi bloquer son ami?

Le commerçant empoigna son téléphone. Mais le numéro de Jean-Louis était occupé. L’atelier ne répondait pas.

Jean-Louis avait toujours aimé les mystères. Quand ils étaient gamins, c’était déjà lui le chef, lui qui était à l’origine de tous leurs jeux. Ils avaient des codes, des signes connus d’eux seuls. Jean-Louis lisait Les Misérables, Dickens, tous les récits de mauvais garçons.

À l’époque, on sortait de la guerre, et Saint-Gervais était encore au XIXe siècle. Entre les rues Rousseau et Coutance, on avait certes déjà percé la place De-Grenus. De l’immense bloc d’immeubles qui remplissait l’espace auparavant, subsistaient encore cent courettes ou passages étroits. On appelait élégamment ça les «allées traversantes». Jean-Louis les avait rebaptisées «traboules», par référence aux mauvais quartiers de Lyon. Ils étaient tous des brigands, en expédition du matin au soir.

Ensemble, ils avaient suivi des cours d’art, et puis choisi leur métier. Les parents d’Antoine disposant de quelques biens, le jeune homme fit les Beaux-Arts et des études d’histoire de l’Art à l’Université. Ceux de Jean-Louis n’ayant pas le sou, l’ancien chef des brigands se contenta de reprendre la tradition familiale rompue seulement par son père et fit un apprentissage de bijoutier. Quand Antoine passa quelques mois à Paris, Jean-Louis partit le rejoindre. Ils dévorèrent la vie avec l’énergie de leurs vingt ans.

C’est alors que le grand-père de Jean-Louis décéda, lui léguant son atelier hérité de deux générations avant lui. Le jeune bijoutier eut alors cette chance de s’installer sans investir un centime dans l’opération. Le grand-père, trop heureux de savoir son petit-fils suivre ses traces, avait tout prévu et Jean-Louis toucha même un petit pécule.

Lorsqu’Antoine voulut ouvrir son magasin d’antiquités, Jean-Louis lui conseilla de le faire là où se trouvait l’argent, au bord du Rhône, non loin de l’hôtel des Bergues, un établissement qui accueillait une clientèle raffinée. Le commerce d’Antoine faisait un angle avec la place de Chevelu. Il n’avait que des pièces rares et un fichier de clients précieux. Il était idéalement placé parce qu’il figurait ainsi sur de nombreuses cartes postales de la ville.

Antoine savait très bien que Jean-Louis n’était pas heureux. Le couple qu’il formait avec Esther n’était qu’une façade depuis longtemps, sans peser plus que ça sur son ami.

Sauf depuis quelques mois. Jean-Louis avait l’air triste, l’œil terne, la plaisanterie plus rare.

Dans quel gâchis le bijoutier était-il encore allé se fourrer? Il gagnait à l’évidence moins d’argent. Et Antoine ne pensait pas à ses activités de bijoutier célèbre. Non, plutôt aux revenus… annexes de son ami. Antoine n’avait jamais rien voulu savoir des petites magouilles du bijoutier. Son commerce n’aurait pas supporter qu’il nage en eaux troubles. Alors chaque fois que Jean-Louis voulait raconter ou se confier, Antoine levait la main en signe de protestation. Il ne faisait donc que deviner. Il voyait bien sûr les vêtements que portait Jean-Louis, il voyait surtout quel train de vie menait Esther. Surtout depuis qu’ils s’étaient mis à jouer au golf. Jean-Louis y avait vu d’évidents débouchés pour son métier. Esther, elle, s’était enfin sentie dans son monde.

Antoine, comme tout le monde, savait qu’Esther avait un amant. Il aurait parié que Jean-Louis s’en moquait. La mélancolie de son ami ne venait pas de là. Il y avait donc autre chose.

Il hésitait à se rendre rapidement chez Jean-Louis lorsqu’une femme splendide entra dans le magasin. De celles qu’on ne met pas à la porte en prétextant une course à faire.

Il se dit que le destin de Jean-Louis attendrait ce soir.

Il ne croyait pas si bien dire.

5

Le soleil n’avait pas encore eu le temps de réchauffer les rues du quartier, creusées entre les immeubles étroits et hauts.

La vie de Saint-Gervais mettait en place ses personnages pour la journée.

Il y avait cette femme sautillant par-dessus les flaques d’eau laissées par les nettoyeuses. Encore à l’ombre, elles ne séchaient pas. Malgré ses efforts, elle plongea une de ses sandalettes dans l’eau froide et poussa un cri. Elle atteignit l’arrêt de bus, consulta l’horaire, puis croisa les bras sur son corsage très léger.

Il y avait le livreur qui avait stoppé son camion au beau milieu de Coutance, et qui, avec son tire-palettes, faisait des aller-retour vers un magasin. Il n’en avait que pour quelques minutes, mais c’est justement celles-ci que le bus choisit pour vouloir passer. Et que font deux chauffeurs de gros bahuts lorsqu’ils visent le même espace sur la chaussée? Ils échangent des noms d’oiseaux! Avec un art consommé de la chose.

Il y avait la serveuse qui tentait de mettre des nappes en papier sur les tables d’une terrasse, se battant contre un petit vent qui lui donnait la chair de poule. Personne ne viendrait s’asseoir avant le soleil. Les émanations du camion et du bus, sans oublier les injures des deux conducteurs, auraient de toute façon dissuadé quiconque de s’y installer.

Il y avait un libraire rêveur mais pressé, qui se hâtait vers Chantepoulet pour commencer sa journée. Son raffinement et sa culture ne l’empêchaient pas de goûter à l’ambiance populaire du quartier. Il souriait en marchant.

Il y avait le maraîcher, pour qui c’était déjà le milieu de la journée. D’aussi loin qu’il se souvienne, il posait son stand de fruits et légumes sur le trottoir de Coutance. Il avait vu les commerces changer, le trafic augmenter, mais ses plus fidèles clients étaient toujours là. Il avait vieilli avec eux. Il avait un bon mot chaque jour pour eux, un proverbe justement rassurant, une inquiétude quand il avait perçu leur absence. Le marché, les hommes et les femmes qui le tenaient, c’était l’âme de Coutance, sa permanence.

Il y avait aussi l’ouvrier, à l’angle de la rue Rousseau, qui semblait s’acharner sur son marteau-piqueur. Tremblant des pieds à la tête, il n’avait de son modeste statut que l’avantage, à cette saison, d’être un des rares à vraiment apprécier les jambes des filles qui passaient à la hauteur de son nez.

Il y avait, sur les échafaudages, des ouvriers qui chantaient.

Il y avait des touristes matinaux qui s’arrêtaient déjà devant la façade de Manor, découvrant qu’ici naquit Jean-Jacques Rousseau. Comment imaginer, dans ce capharnaüm moderne, que l’auteur des Rêveries d’un promeneur solitaire ait pu hanter ces rues? Saint-Gervais, aujourd’hui, n’a vraiment plus rien de bucolique!

Aucun d’eux ne remarqua cet homme massif, carré d’épaules, qui traversait le quartier à grandes enjambées. Personne ne se donna la peine de voir son regard.

Celui d’un homme qui n’avait plus rien à perdre.

Sauf la vie.

6

Paul Bérard travaillait dans cette banque depuis plus de vingt ans. Assis au même bureau, il prenait son café au même automate et suspendait sa veste au même crochet. Sa chance était de n’avoir aucune ambition. Dès lors, il avait toujours effectué les tâches qu’on lui assignait sans se poser de questions. Quand les paresseux, les velléitaires ou les grandes gueules avaient fait les frais des restrictions budgétaires, il était toujours passé entre les gouttes.

De Paul Bérard, personne n’attendait rien. Déjà ses parents, affolés à l’idée qu’il ne parvienne à rien tout seul, l’avaient mis entre les mains de son parrain afin qu’il veille à faire de lui un brave employé à l’abri du besoin.

Quand le téléphone retentit, Paul attendit. Trois sonneries. Toujours. Alors il s’annonça d’une voix neutre.

«Paul, il sait tout. Il veut divorcer.

— Quoi? (Paul rougit puis regarda autour de lui. Ses collègues, par chance, n’avaient pas entendu son exclamation. Il reprit plus doucement:) Pourquoi maintenant?»

Esther ne releva pas l’absurdité de la question:

«Il nous a fait suivre. Il a des photos.

— C’est impossible.

— Je les ai vues.

— Que vas-tu faire?

— Ce que JE vais faire? Mais nous sommes deux, Paul. TU vas aller voir ton frère et le faire renoncer. Il ne peut pas me laisser sans rien.

Paul entendait un tremblement dans la voix de sa maîtresse. Elle avait peur. Il aimait ça. Parce qu’ainsi, elle dépendait un peu de lui. Mais il avait peur aussi. Il avait toujours craint son frère aîné.

— Paul, tu es là?

— Oui, oui.

— Tu vas l’appeler? Tu iras le voir? Promets-moi!

— Esther, je ne sais pas si c’est une bonne idée.

— Quoi?! C’est un peu tard pour te poser la question.