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Une nouvelle enquête du commissaire Simon
Une handicapée est retrouvée morte dans sa cuisine, au cœur d’un appartement cossu du quartier chic de Champel, à Genève. A-t-elle été victime d’une jalousie familiale ? Ou le mobile du crime se cacherait-il dans son passé ?
Le commissaire Simon, suivi bien sûr comme son ombre par la journaliste Alix Beauchamps, mène ici une enquête d’autant plus difficile qu’elle se déroule dans le quartier de son enfance.
Ce roman policier entraîne les lecteurs au cœur d'une intrigue palpitante dans les beaux quartiers de Genève !
EXTRAIT
Quiconque l’aurait vu assis là sur la barrière aurait pensé qu’il attendait le bus. Il avait utilisé cette astuce depuis longtemps, lui qui était si malin… Chaque fois qu’il s’échappait pour venir ici, il se dissimulait derrière la haie que les propriétaires des jardins donnant sur l’avenue Léon-Gaud laissaient un peu à l’abandon. Combien de fois était-il resté ainsi de longs moments à tenter de la voir par la fenêtre? À l’époque, bien sûr, où elle pouvait encore y venir. Il avait souvent vu le mari d’Esther partir vers l’arrêt du bus 11 situé rue de Contamines. Il avait admiré ce monsieur chic qui passait à côté de lui sans même l’apercevoir. Il avait ri, beaucoup ri. Il était resté souvent planqué, abrité par le feuillage, à calculer son coup, à savoir comment la rejoindre, comment… parce qu’il n’y avait pas de raison qu’elle continue à vivre heureuse alors qu’il souffrait tant de son mépris, là-bas, dans sa prison. Elle, si belle, et lui, si malheureux. Il y avait tant d’années. Elle l’avait sans doute oublié. Mais lui, non.
C’est ce qu’il avait enfin osé lui dire hier, quand il avait grimpé au quatrième étage et eu pour la première fois le courage de sonner à sa porte. Mais elle l’avait chassé. Elle avait fait mine de ne pas le reconnaître. Il avait perçu son trouble, vu la peur dans ses yeux. Il savait tout! Il avait posé des questions à tout le monde! Depuis longtemps! À présent, il connaissait le quartier comme sa poche. Tout le monde lui avait parlé d’Esther et de son accident.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Corinne Jacquet est une romancière genevoise dont la plume a animé pendant de nombreuses années la rubrique faits divers et la chronique judiciaire d'un quotidien genevois aujourd'hui disparu.
L'écriture est entrée dans sa vie en 1990, avec la publication d'un recueil d'histoires vraies,
Meurtres à Genève, qui connaît une nouvelle édition en 2017. Depuis, elle a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages, allant de l'histoire judiciaire aux livres pour la jeunesse, en passant par le roman policier.
Café-Crime à Champel est le deuxième titre des aventures du Commissaire Simon après
Le Pendu de la Treille. Cette série sur les quartiers genevois née il y a vingt ans a connu un grand succès à Genève et dans toute la Suisse romande.
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Seitenzahl: 192
Veröffentlichungsjahr: 2017
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CORINNEJAQUET
Café-Crime à Champel, première publication 1998
Conception graphique et mise en page 2017
Marquis Interscript (Québec, Québec)
Impression pour la Suisse et la France 2017
sur les presses de l’imprimerie Villière (F – 74160 Beaumont)
©CoJPresse, 1255 Veyrier (Genève)
Tous droits réservés pour tous pays.
Informations et contact:
www.corinnejaquet.ch
ISBN 978-9701139-3-5 pour la version imprimée
Cet ouvrage existe en format numérique:
ISBN 978-9701139-4-2 pour la version .epub
ISBN 978-9701139-5-9 pour la version .mobi (kindle)
CORINNEJAQUET
Rouge. Tout était devenu rouge devant ses yeux.
Il avait empoigné la chaise et secoué, secoué.
Elle avait crié, tenté d’atteindre la table. Elle avait un peu glissé du fauteuil dont les roues crissaient sur le carrelage.
Maintenant, elle ne bougeait plus. Le corps affalé à demi sur le sol, la tête pendant dans une attitude misérable et grotesque.
Réalisant qu’elle était morte, il sourit.
L’histoire s’arrêtait là.
Plusieurs minutes passèrent avant qu’il ne sorte de sa torpeur sadique.
Il devait effacer ses empreintes. Comme un automate, il saisit un chiffon sur le bord de l’évier et frotta méticuleusement meubles et ustensiles.
Il réalisa qu’il avait réfléchi à ce qu’il ferait quand ça arriverait. Il savait donc qu’il finirait par la tuer. C’était le prix de la délivrance.
La main enroulée dans une partie de son pull pour ne pas laisser de marque, il parvint à ouvrir la porte d’entrée et à quitter les lieux en la claquant derrière lui.
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Mone avait fait de son appartement une bonbonnière dont Norbert Simon se moquait gentiment, mais dans laquelle il adorait se prélasser. Sa sœur était sa meilleure amie. La différence d’âge avait établi entre eux une relation rare: elle le couvait, il la respectait, ils n’avaient jamais connu les querelles classiques des fratries.
Simone Simon s’était vue affubler de ce nom par des parents désireux d’en faire une artiste. Au pire, disaient-ils, elle se mariera et changera de patronyme! Mais elle n’avait jamais supporté un homme plus de quinze jours et n’avait pas connu sur les planches le succès escompté par ses géniteurs.
Un caractère fort et une intelligence au-dessus de la moyenne lui avaient néanmoins octroyé une place de choix dans le monde des arts. Son salon avait fait les belles heures de la Genève intellectuelle. Avec les «Amis de l’instruction», elle avait parcouru les salles de Suisse romande et avait noué dans ce milieu des amitiés jamais démenties. Norbert l’avait toujours soupçonnée d’une liaison avec François Simon. Mone se contentait de rire, assurant qu’un patronyme ne suffisait pas à rapprocher deux cœurs. Si secret il y avait eu, elle le gardait bien!
Lorsque Norbert avait fait le choix d’entrer dans la police, sa sœur en avait conçu une certaine aigreur. Une telle activité de fonctionnaire était aux antipodes de son monde de création et de poésie. Mais elle constata vite que la sensibilité de son petit frère en faisait un flic habile et humain. L’agacement céda la place au respect, et Mone – il l’avait toujours appelée ainsi – devint vite une associée de choix pour le commissaire.
Il s’était installé à la petite table Napoléon III qui faisait face à la TV. Mone terminait dans la cuisine la préparation de leur repas. Elle adorait mitonner pour lui de véritables délicatesses qu’ils dégustaient avec une bonne bouteille. Leurs soirées à eux.
Un sujet du journal télévisé rappela à Simon son voyage de fin d’année en Égypte. Passionné d’histoire ancienne, il avait rêvé longtemps de «se perdre dans la Vallée des Rois, de prendre le temps d’écouter les secrets du désert» comme disait le prospectus. Mone avait encouragé son frère: ce voyage organisé par une association culturelle était fait pour lui. C’était l’occasion. Il avait tant de fois renoncé au départ pour ne pas faire seul une découverte qu’il aurait tant aimé faire avec celle qui l’avait laissé tomber quinze ans plus tôt…
Cette fois, il était parti. En ce mois de mars 1990, une bonne partie de son esprit voguait encore au fil du Nil. Il est des envols dont on atterrit lentement.
Sur l’écran, le journaliste tentait de se faire entendre malgré un vent violent et la foule des touristes qui prenaient d’assaut le site de Gizeh. Il parlait de sécurité, d’intégrisme et d’attentats. Le présentateur fit le lien avec l’Algérie, où l’on commençait à craindre le pire. Simon se leva et éteignit le poste.
— Je préfère te savoir ici, dit Mone, à l’abri de tous ces fanatismes.
— Je ne crois pas avoir couru le moindre risque pendant mon voyage, affirma Simon qui voulait toujours rassurer sa sœur. Il se retint de lui dire ce que ses hommes lui avait rapporté l’après-midi même: deux Algériens s’étaient fait prendre à la gare en pleine préparation d’un attentat.
Comme d’habitude, Odette avait passé l’après-midi à se promener dans le parc Bertrand. Elle avait pris le thé avec quelques amies, à la terrasse de la boulangerie du plateau de Champel puisqu’un maigre rayon de soleil venait enfin réchauffer ces journées de mars qui s’ouvraient sur le printemps. Elle avait fait quelques emplettes à la Migros et regagné son petit appartement de l’avenue de Champel, dans lequel elle résidait depuis plus de quarante ans. Odette portait son épanouissement sur la figure. Elle avait de bonnes joues roses, un sourire quasi permanent, des petits cheveux frisés et une sorte d’élégance discrète qu’elle avait su préserver toute sa vie malgré les difficultés financières, surtout depuis le décès de son mari survenu quelques années plus tôt. Par chance, Odette avait des enfants. L’équilibre que lui procurait sa famille avait comblé le vide laissé par son époux. Odette s’accommodait très bien de sa vie toute simple. Elle était satisfaite d’être en bonne santé et estimait qu’elle avait beaucoup de chance d’être encore indépendante et de disposer d’un appartement coquet et confortable, d’amies très proches et d’un train de vie qui, ma foi, était aujourd’hui à peu près convenable.
En préparant son dîner, toutefois, Odette se mit à penser à Esther et son visage s’assombrit. Elles ne vivaient pas loin l’une de l’autre; néanmoins, chacune avait appris à respecter la vie privée de son amie. Aucune ne s’était jamais présentée chez l’autre sans avoir téléphoné au préalable, n’avait jamais posé plus de questions que l’autre ne voulait bien donner de réponses. Ce respect avait fortifié une amitié venue naturellement avec l’adolescence, renforcée avec les problèmes de l’âge adulte, les confidences, surtout. Odette avait toujours gardé pour elle tout ce qu’Esther avait pu lui confier. Même si, certaines fois, ce fut lourd… même si souvent la tentation de se décharger sur une autre amie avait été forte.
Depuis l’accident d’Esther, Odette se sentait davantage responsable d’elle. Son silence depuis deux ou trois jours l’inquiétait. Elle avait tenté de joindre son amie à plusieurs reprises, sans succès. Pour n’importe quelle femme de cet âge, il n’y aurait rien eu d’alarmant, car on peut, au moment de la retraite, aller et venir à sa guise sans rendre de comptes, Dieu merci. Si on ne peut pas agir ainsi à ce moment de la vie…
Mais, depuis deux ans, Esther était clouée dans un fauteuil de paraplégique et ne sortait guère, car cela nécessitait une infrastructure lourde mise à sa disposition une fois par semaine seulement par un organisme d’entraide. Elle était donc toujours à la maison et Odette savait qu’elle pouvait la joindre à tout moment. Peut-être alors avait-elle débranché le téléphone pour être tranquille? Ou alors qu’endormie pour une petite sieste, n’avait-elle pas entendu la sonnerie? En finissant de préparer son repas, Odette se promit d’aller bientôt chez Esther pour en avoir le cœur net.
Quiconque l’aurait vu assis là sur la barrière aurait pensé qu’il attendait le bus. Il avait utilisé cette astuce depuis longtemps, lui qui était si malin… Chaque fois qu’il s’échappait pour venir ici, il se dissimulait derrière la haie que les propriétaires des jardins donnant sur l’avenue Léon-Gaud laissaient un peu à l’abandon. Combien de fois était-il resté ainsi de longs moments à tenter de la voir par la fenêtre? À l’époque, bien sûr, où elle pouvait encore y venir. Il avait souvent vu le mari d’Esther partir vers l’arrêt du bus 11 situé rue de Contamines. Il avait admiré ce monsieur chic qui passait à côté de lui sans même l’apercevoir. Il avait ri, beaucoup ri. Il était resté souvent planqué, abrité par le feuillage, à calculer son coup, à savoir comment la rejoindre, comment… parce qu’il n’y avait pas de raison qu’elle continue à vivre heureuse alors qu’il souffrait tant de son mépris, là-bas, dans sa prison. Elle, si belle, et lui, si malheureux. Il y avait tant d’années. Elle l’avait sans doute oublié. Mais lui, non.
C’est ce qu’il avait enfin osé lui dire hier, quand il avait grimpé au quatrième étage et eu pour la première fois le courage de sonner à sa porte. Mais elle l’avait chassé. Elle avait fait mine de ne pas le reconnaître. Il avait perçu son trouble, vu la peur dans ses yeux. Il savait tout! Il avait posé des questions à tout le monde! Depuis longtemps! À présent, il connaissait le quartier comme sa poche. Tout le monde lui avait parlé d’Esther et de son accident.
Quand il avait évoqué ses freins défectueux, il l’avait vue blêmir. Son regard avait lancé comme un message d’alerte qui lui avait procuré un étrange sentiment de satisfaction. Le pouvoir qu’il avait eu sur elle à cet instant avait suscité une jubilation bien supérieure à toutes celles qu’il avait pu connaître jusque-là auprès d’autres femmes qu’il avait pourtant désirées beaucoup moins violemment.
Elle n’avait pas voulu de lui? Alors, elle n’avait eu que ce qu’elle méritait.
Sachant pourtant qu’il ne la verrait plus à la fenêtre de la cuisine, il était là depuis quelques heures à guetter un mouvement, quelque chose qui lui montrerait que, cette fois, il avait bel et bien gagné et que, désormais, c’était lui le plus fort.
Il y avait certainement autant de poussière sur le guéridon du salon recouvert de soixante-cinq petits animaux en verre soufflé que dans la permanente d’Augusta Nerval. Elle buvait sa tasse de thé, droite comme un i, sur une chaise à la broderie vieillotte. Dans la demeure familiale des Nerval, sur le coteau de Cologny, rien n’avait changé depuis septante-cinq ans. Les grands-parents d’Augusta avaient installé là le berceau d’une longue lignée de Nerval.
Depuis que ses frères et soeurs avaient déserté la maison pour fonder leur foyer, Augusta était la maîtresse des lieux. Sèche et frêle, elle s’obstinait à porter des chemisiers à jabot de dentelle et à se tartiner les joues d’un fond de teint rose pâle qui ne lui allait pas, qu’elle recouvrait en plus d’une poudre de riz, certes chère, mais dont le parfum virait à l’aigre à force d’être démodé. Sa mise en plis était impeccable. Le coiffeur de La Capite l’arrangeait chaque semaine, et Augusta mettait un point d’honneur à se refaire tous les deux jours les ongles avec le même vernis fuchsia depuis quarante ans. Elle portait des escarpins en crocodile beige clair qui rendaient ses jambes encore plus ternes. Elle était laide. Mais tellement laide que ses défauts, se complétant, finissaient par lui composer un personnage. Augusta était quelqu’un. Elle aurait pu vivre au temps de la reine Victoria. Sans doute, d’ailleurs, une telle époque lui aurait-elle mieux convenu, puisqu’en ce temps-là, chaque couche de la société restait à sa place et cela avait du bon.
La chaînette en or qu’Augusta portait au poignet et la breloque qui y pendait venaient heurter la soucoupe tandis qu’elle buvait, à petites gorgées, la bouche pincée. On disait d’elle qu’elle n’avait jamais souhaité se marier. On ne disait pas dans la famille Nerval si une fois – une seule! – un homme avait eu envie de la demander en mariage…
C’était la grande sœur. On la respectait en raison de cette préséance due au hasard, mais si importante dans les familles où il y a de l’argent. Elle ignorait bien sûr les moqueries de ceux qui la disaient sortie tout droit du siècle dernier et qui supportaient tant bien que mal ses remarques, subissaient ses décisions comme ils le pouvaient, en attendant son décès et le partage familial. Deux soeurs, mariées à l’étranger avaient d’ailleurs quasiment coupé le contact avec Augusta, lassées par son côté vieillot.
Rose frappa doucement à la porte avant de pénétrer dans le salon. Depuis qu’elle était au service de la famille Nerval, elle était d’une discrétion exemplaire. Sa douceur, sa patience représentaient une énigme totale pour plusieurs membres de la famille. Comment faisait-elle pour supporter Augusta, elle qui avait connu madame Nerval mère? Une femme enjouée, drôle, généreuse, qui avait mis au monde cinq enfants dans le plus grand des bonheurs, mais en oubliant de léguer à sa fille aînée son côté positif, sa joie de vivre. Si madame Nerval mère était la lumière, Augusta était son ombre. Mais Rose les avait servies l’une après l’autre avec la même dévotion. Était-elle seulement payée? Plus personne ne le savait. Rose servirait la famille jusqu’à sa mort. C’était ainsi.
Discrètement, la bonne posa le courrier du jour sur un plateau d’argent disposé sur un petit meuble. Augusta y jeta un regard en coin et reconnut très vite, sur une enveloppe, l’écriture de sa belle-sœur. Esther, la veuve d’Edgar, malgré son accident et son handicap, continuait à s’intéresser de près à diverses activités culturelles et rendait de multiples services à des galeries, en copiant à la main des adresses pour des invitations à des vernissages. Esther ne l’aimait pas. Augusta le savait. Pourtant, par défi sans doute, Esther la conservait sur sa liste d’invités privilégiés, ce qui valait à Augusta des missives régulières portant l’écriture d’Esther. C’était à chaque fois une provocation.
Que son frère Edgar, qui n’avait aucune notion des valeurs des gens ni de leur rang, ait épousé cette «grue», c’était une chose. Dieu merci, elle ne lui avait pas donné d’enfant. Mais qu’à présent, elle, Augusta, doive supporter cette femme qui, déjà d’extraction modeste, était en plus handicapée, quelle honte! Quelle gêne! Il fallait absolument que cela cesse…
Augusta sourit en avalant une nouvelle gorgée de thé. «Si le Bon Dieu m’écoute», dit-elle avec un sourire mauvais, «il devrait mettre fin aux souffrances de cette pauvre femme.»
En principe, le samedi matin était un moment calme à la rédaction de La Gazette, rue des Savoises. Pendant le week-end, la journée commençait plus tard qu’en semaine. Les journalistes arrivaient autour de quatorze heures, certains un peu avant midi selon la somme de travail en retard…
Le dimanche précédent, il avait fallu battre le rappel de tout le monde à la suite d’un important hold-up au siège genevois de l’UBS. Alix Beauchamps, responsable des faits divers au sein de la rubrique locale, avait été «sur le pont» jusque tard dans la soirée pour couvrir aussi largement que possible ce qui semblait bien se profiler comme le «hold-up du siècle». La nouvelle s’était confirmée en début de semaine, lorsque la banque annonça le bilan définitif: 31,1 millions de francs suisses en devises étrangères avaient bel et bien disparu des coffres. Une affaire sur laquelle Alix travaillerait longtemps, si tant est que la police parvienne un jour à arrêter les auteurs du casse. Pour l’instant, seule une piste très vague était ébauchée, grâce à la description par un témoin d’une voiture stationnée dans la rue du Commerce à l’heure présumée des faits.
Ce samedi promettait d’être calme, jusqu’à l’annonce, en fin de matinée, d’une tentative d’attentat au centre-ville. Les Galeries de Confédération-Centre étaient fermées depuis le matin à 10h, suite à la découverte d’un colis piégé devant la vitrine d’une agence de voyages. À nouveau, et comme elles en avaient la directive, les réceptionnistes avaient alerté Alix.
La journaliste, elle, n’était pas du tout ravie de passer un samedi de plus à la rédaction. Elle s’apprêtait à vivre, enfin, un week-end en tête à tête avec Bruno. Depuis quelque temps, leur couple – elle n’était même pas sûre de pouvoir utiliser le terme – allait mal. Bruno fuyait. Alix souffrait.
Depuis quand durait la romance? Alix n’aurait pu le dire. Elle avait rencontré Bruno quelques mois auparavant, comme on croise parfois un destin que l’on ferait mieux d’éviter. Après sa rupture avec Marc-André, elle n’avait plus envie de partager avec un homme cette intimité qui fait que l’on s’y attache en même temps qu’on se l’attache, cette fastidieuse découverte, cette nécessité d’apprendre l’autre, parfois dans la douleur en découvrant son passé, ses anciennes conquêtes… Alix avait pris en grippe le prénom de Carole, celui de l’ex-petite amie de Bruno, celle qu’il avait laissée à Paris, dans des circonstances qu’il n’avait jamais précisées. La raison de sa venue à Genève n’était pas plus claire. Son besoin d’aventures avait poussé Bruno aux quatre coins de France avant qu’il ne pose son sac, un matin d’été, au bord du lac Léman. Grattant une guitare dans les rues, il avait survécu quelque temps, jusqu’à sa rencontre avec Alix à une terrasse de la rue de la Fontaine.
Ce fut un moment étrange, presque magique, auquel Alix aimait se raccrocher pour se persuader que seule la fatalité lui avait envoyé Bruno.
D’abord, elle avait entendu sa voix. Rien que ça. À croire qu’il faisait exprès de se cacher derrière le réverbère à mesure qu’Alix bougeait pour le voir.
Elle restait muette, ne disait rien. Question de fierté. Son cœur battait très fort. Pourquoi fallait-il absolument qu’elle découvre à qui appartenait cette voix?
Il était là. Il arpentait la terrasse, sa guitare à la main.
Alix avait eu un choc. Grand, maigre et maladroit, l’homme qu’elle apercevait enfin était le sosie de Marc-André. «C’est ça?» Déçue, Alix, très déçue. Elle aurait tant voulu qu’il soit différent. Petit et blond, pour changer… Bruno, ce n’était pas ça. Il n’avait pourtant rien de particulier… Si. Des yeux. Des yeux bruns, curieux et gentils. Peut-être aime-t-on toujours un peu l’ombre de celui qui n’est plus là…
— Vous avez une voix superbe!
Alix ne s’était jamais sentie aussi ridicule.
Il avait posé sa guitare et fait le tour de la terrasse, chapeau à la main. Il s’était arrêté devant elle, les yeux ronds, et avait lancé, charmeur:
— Je vous attendais depuis si longtemps.
C’était déjà trop tard.
À cette époque, Bruno allait bien. Ils avaient fait l’amour pendant des jours et des jours, ils avaient ri comme des enfants. Alix respirait, existait, elle aimait à nouveau son reflet dans le miroir, elle aimait plus encore ce désir qu’elle devinait dans les yeux de son nouvel amant.
Bruno restait toujours très vague sur les personnes qu’il était venu rencontrer à Genève. Alix ne parvint jamais à en apprendre davantage.
Malgré cela, c’était le bonheur. Il ne dura pas longtemps. Les vieux démons que Bruno avaient fuis en même temps que sa ville natale avaient fini par le rattraper. Alix avait mis des jours à comprendre. Quand elle avait vu clair, elle l’aimait déjà trop pour le quitter. Elle vivait depuis quelques mois au rythme des disparitions de Bruno, à celui de ses retours «cassé». Il avait recommencé à passer la nuit devant la télévision et à dormir toute la journée. Quand Alix rentrait, elle n’était jamais certaine de le trouver à la maison. C’était elle, bien sûr, qui faisait tourner le ménage. Là n’était pas le problème. Elle gagnait assez pour cela. Mais Bruno était comme une épine plantée dans son pied, une douleur qui était devenue une habitude. Elle ne parvenait pas à se défaire de cet homme, qui ne pourrait jamais lui offrir la vie dont elle rêvait. Elle voulait croire que ce n’était pas la crainte de la solitude qui la faisait agir de la sorte, mais se mentait à elle-même. Elle qui clamait toujours qu’il valait mieux être seule que mal accompagnée…
Après maintes crises et esquisses de rupture, Bruno avait demandé pardon, une fois encore, et promis d’entreprendre une cure. Ils devaient justement en parler ce week-end. Pourtant, il n’était rentré qu’à l’aube. Le weekend avait mal commencé. Et ce n’était pas depuis son bureau qu’Alix réglerait ses problèmes. En allant à la rue des Savoises, elle entrait comme en conclave et savait qu’elle ne ferait rien tant que son travail ne serait pas terminé.
Les deux premières allées de l’avenue Léon-Gaud, le 11 et le 15 (personne n’oserait habiter au 13), étaient à la charge de Consuela depuis une dizaine d’années. L’ancienne concierge, à la retraite depuis longtemps, était décédée là.
Le logement de fonction était installé en demi-sous-sol. On y accédait par l’entrée de l’immeuble grâce à une porte étroite ouvrant sur un escalier très raide. En bas, les deux pièces et la cuisine donnaient à hauteur de trottoir. Heureusement, un mètre de jardin et des grilles massives protégeaient l’intérieur des regards.
Cette situation semi-enterrée donnait à l’habitant une juste mesure de son statut social. Consuela s’en moquait et s’y était toujours trouvée bien. À présent que leur garçon volait de ses propres ailes, Marcello et elle avaient bien assez de place.
Appliquée dans son travail, elle était surtout attachée à ses «petites mamies». Plusieurs veuves habitaient dans les grands appartements de cette avenue bourgeoise. Encore tout auréolées de la gloire de leurs défunts époux – qui grand médecin, qui gros industriel, qui encore juge célèbre dans la République –, elles menaient une vie paisible dans une aisance suffisante pour sauver les apparences.
Dans cette partie du quartier située au bas de la route de Florissant, les habitants formaient une sorte de communauté. Beaucoup vivaient ici depuis quarante ou cinquante ans. Il n’était pas rare qu’on se salue ou qu’on échange quelques mots sur le temps qu’il faisait ou qui passait. Les commerçants connaissaient les habitudes de leurs clients.
Les magasins regroupés à la hauteur du 17 Florissant avaient évolué ou disparu au gré du temps et des modes commerciales. Autrefois, on pouvait faire toutes ses courses sur une distance de vingt mètres. De la boulangerie du haut (on disait «chez la grande
