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À Genève, l'assassinat d'un top model révèle les plus sombres secrets du monde de la mode...
Au lendemain d'une soirée très mondaine donnée au Casting Café, bistrot genevois très branché, un top model est retrouvé assassiné dans un jardin voisin. Très vite, plusieurs pistes s'offrent au Commissaire Simon qui découvre ce monde de la mode, plein de jalousie et d'ambiguïtés. Val, la belle et grande blonde, aurait-elle fait chanter quelqu’un ? Mais qui ? Il y a, dans son entourage, tant de gens qui ont quelque chose à cacher ! Il faudra gratter tout le verni pour découvrir la moisissure. Dans ce quartier populaire en pleine rénovation, ce sont les starlettes et les homosexuels du show business qui font tache...
Découvrez le quatrième volet des aventures du commissaire Simon, dans ce roman policier haletant aux multiples pistes !
EXTRAIT
— Vous ne pensez pas que cela peut être lié à M. Daetwiler?
— Ah ça ! Serge, c’était un gros problème. Elle avait décidé qu’elle le garderait pour elle, mais un tel papillon se pose sur toutes les épaules. Butiner, c’est tout ce qu’il sait faire. Nous sommes plusieurs à avoir essayé de la convaincre. Impossible.
— Elle était très amoureuse?
— Je n’en suis pas certaine. Mais quand Val décidait quelque chose, elle s’y accrochait. Et elle tenait à son statut social. Comme beaucoup de gens qui sont partis de peu. Serge correspondait à ce statut.
— Il l’aimait?
— Non! Il n’aime personne, ce garçon. Je ne suis même pas sûre qu’il s’aime lui-même… il y a en lui quelque chose de refoulé, de non-dit…
— Homosexuel ?
— Peut-être. Mais non avoué, c’est certain.
— Est-ce que vous pensez que Valentine aurait pu tenter de lui faire un enfant ?
— Ce n’est pas impossible. Bien que cela me paraisse un peu tôt pour sa carrière.
— Pourquoi vous êtes-vous disputée avec elle?
La question de Simon était arrivée sans prévenir, cela ne laissait aucun recul à Marcelle.
— Eh bien…, chercha-t-elle, elle ne voulait plus travailler avec moi. Depuis le lancement de «fEmme», ma nouvelle ligne de prêt-à-porter, elle avait accepté de prendre sa part dans la promotion. La renommée de Val, son esthétique, tout cela était très important pour moi. Il y a quelques jours, elle m’a dit qu’elle renonçait, qu’elle arrêtait. Sans elle, «fEmme» ne bénéficiera plus de la même aura.
— C’est pourquoi vous l’avez tuée.
L’accusation de Calame avait profité d’un court silence.
— Quoi! Moi! Mais comment voulez-vous que je puisse… Val avait beaucoup plus de force que moi, et puis je l’aimais comme ma fille…
Les sanglots reprirent de plus belle. Simon avait apprécié l’audace de Calame, car il avait déstabilisé complètement la femme qui, si elle était coupable, aurait pu tout avouer sur ce genre de coup. Mais quelque chose disait à Simon que ce n’était pas elle. Pourtant, Calame devait continuer, il le laissa faire.
— Vous êtes arrivée en retard au Casting Café, d’après nos renseignements… où étiez-vous?
À PROPOS DE L'AUTEUR
La plume de Corinne Jaquet a animé pendant de nombreuses années la rubrique faits divers et la chronique judiciaire d’un quotidien genevois aujourd’hui disparu, La Suisse. Casting aux Grottes est le quatrième titre des aventures du Commissaire Simon après Le Pendu de la Treille, Café-Crime à Champel et Fric en vrac à Carouge. Cette série sur les quartiers genevois née il y a vingt ans a connu un grand succès à Genève et dans toute la Suisse romande.
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Seitenzahl: 256
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Casting aux Grottes, première publication 2000
Conception graphique et mise en page 2018
Marquis Interscript (Québec)
Impression pour la Suisse et la France 2019
sur les presses de l’imprimerie Villière (F – 74160 Beaumont)
© CoJPresse, 1255 Veyrier (Genève)
Tous droits réservés pour tous pays.
Informations et contact:
www.corinnejaquet.ch
ISBN 978-2-9701139-9-7 pour la version imprimée
Cet ouvrage existe en format numérique:
ISBN 978-2-9701298-0-6 pour la version .epub
ISBN 978-2-9701298-1-3 pour la version .mobi (kindle)
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
Chapitre 56
Chapitre 57
Chapitre 58
Chapitre 59
Chapitre 60
Chapitre 61
Chapitre 62
Chapitre 63
Chapitre 64
Chapitre 65
Chapitre 66
Chapitre 67
Chapitre 68
Chapitre 69
Chapitre 70
Chapitre 71
Chapitre 72
Chapitre 73
Chapitre 74
Il valait mieux tout mettre par écrit et le cacher en lieu sûr. Après ce qui s’était passé aujourd’hui, elle craignait pour sa sécurité. Elle n’avait jamais été très douée en rédaction, mais un style presque télégraphique suffirait. S’il devait lui arriver quelque chose, celui qui ouvrirait cette lettre connaîtrait son assassin. Parce que les menaces avaient été claires.
Le patron du bistrot lui avait apporté son café en silence. On voyait que ce n’était pas le jour à lui parler du beau temps. Sous son chapeau et ses lunettes, Jeannot avait très bien reconnu cette grande et belle fille qu’il croisait régulièrement dans le quartier. Il n’avait bien sûr jamais osé lui adresser la parole. Pas maquillée, elle restait magnifique. Même si ses longs cheveux blonds étaient cachés. Il regardait de loin la grande bouche aux lèvres pulpeuses. Les yeux étaient bleus, il le savait, mais là on ne les voyait pas. Les ailes du nez, un peu rouges, frémissaient très légèrement. Elle avait le rictus craquant d’une Faye Dunaway, dont la narine s’évasait dès qu’elle souriait. Sa mère aurait dit que c’était l’apanage de toutes les prétentieuses. Sa mère disait souvent des âneries.
Il savait qu’elle s’appelait Valentine et qu’on la surnommait Val. En douce, il découpait son visage dans les pubs des magazines. Jusqu’ici, personne n’avait percé à jour cette passion secrète.
La Cordelière se remplissait de monde. Bientôt, le bruit interdirait toute discussion, la musique prendrait le dessus. Val serait déjà partie, elle ne venait là que pendant la journée.
LÉMAN BLEU TÉLÉVISION – BULLETIN
— Bonsoir. Dans deux heures, sera donné à Genève le coup d’envoi de l’événement mondain de ce printemps: la Soirée de la mode. Pour cette soirée spéciale, nous serons en direct du Casting Café. Géraldine, notre journaliste, nous commentera l’événement en compagnie de Flo, la célèbre chroniqueuse mode de La Gazette.
— Vous m’entendez, Géraldine?
— Absolument, Jean-Bernard, je vous entends très bien. Pour le moment, le Casting Café est désert, on met la touche finale à l’installation. Dans deux heures, les lieux seront plus animés!
— Et vous ne serez plus seule!
— En effet! Je suis très impressionnée d’ailleurs! Flo devrait me rejoindre dans un moment pour commenter l’événement avec nous.
— Alors, que verrons-nous ce soir?
— Eh bien, devant nos caméras défileront les modèles choisis par les dix meilleurs jeunes stylistes suisses du moment.
— C’est une première, je crois?
— Tout à fait. Ce type d’événement se déroule plus souvent outre-Sarine. Mais les Romands se sont battus longtemps pour que la mode ait aussi droit de cité dans cette partie du pays. Genève et Lausanne se partageront désormais en alternance cette soirée dite «d’ouverture».
— De la mode été au programme?
— Pas du tout, Jean-Bernard! Vous savez que la mode a toujours une ou deux saisons d’avance. Nous découvrirons ce soir la mode de l’hiver prochain.
— Parfait, nous vous retrouvons tout à l’heure. Précisons à nouveau que toute la présentation aura lieu en direct sur notre chaîne locale. Merci.
La jeune Sofia se tenait droite, les seins pointés vers le miroir. Docile, elle attendait que Marcelle mette la dernière touche à sa tenue. La styliste ne défilait pas ce soir, puisque l’événement était consacré aux jeunes créateurs de mode. Toutefois, elle se rendrait au Casting Café, entourée d’une petite cour, et tenait à ce que ses filles soient impeccables, comme d’habitude. Pour que le monde de la beauté sache qu’il devait toujours compter avec elle.
Menue, les cheveux roux sombre, Marcelle était plutôt discrète; c’étaient les autres qu’elle aimait mettre en avant. Elle restait aux yeux de tous la femme qui avait provoqué une véritable révolution avec sa ligne «fEmme», pour toutes celles qui n’ont pas la taille mannequin. Sa grande victoire.
Marcelle reporta son regard sur Sofia. Sa vue se brouilla. Mon dieu, qu’elle ressemblait à Val! Les mêmes cheveux, les mêmes lignes fines. Sauf ce petit air de défi que Val avait toujours eu et qui faisait fondre les hommes. Et pas seulement les hommes. Val que Marcelle avait formée comme sa propre fille, Val qui lui avait tant donné. Mais Val aussi qui lui devait tant, songea-t-elle soudain avec rage. Val qui avait osé malgré tout prendre son envol. Val qui lui avait sorti de grandes phrases sur la liberté, l’indépendance, des bêtises, oui! Sans elle, Val ne serait rien. Et aujourd’hui, aujourd’hui qu’elle, Marcelle, avait plus que jamais besoin de Val et de ses relations, de sa notoriété, voilà que cette petite sauterelle oubliait son pygmalion.
Sofia sursauta lorsque Marcelle serra un peu trop la ceinture de son ensemble.
— Pardon, ma chérie, s’excusa la styliste. Je ne pensais pas à ce que je faisais…
— C’est à cause de Val? demanda la jeune fille.
— Quoi! Que veux-tu dire?
— Tu sais, Marcelle, j’ai entendu votre discussion tout à l’heure…
— Ah bon… Ce n’est peut-être pas plus mal. Tu pourras toujours dire que tu l’as entendue se moquer de moi. J’aurai un témoignage en ma faveur…
— Pourquoi dis-tu ça? Vous allez vous battre au tribunal?
Marcelle restait songeuse, les yeux rivés sur la moquette. Une larme se mit à rouler sur sa joue. Sofia n’en croyait pas ses yeux.
— Tu pleures? Toi?
Marcelle nia d’un geste de la main. La gamine poursuivit néanmoins:
— Alors ça! Val disait toujours que t’avais pas de cœur…
— Elle a dit ça? Et tu l’as crue?
— Je dois dire que j’ai pas cherché à savoir… mais cet après-midi… (Elle avait une moue dubitative.)
— Eh bien, dis, va jusqu’au bout!
— Te fâche pas, Marcelle, mais quand j’ai entendu les menaces que tu formulais, je pouvais pas croire que t’étais capable de ça.
La gosse ne savait plus où regarder. Son aveu spontané la mettait très mal à l’aise.
Marcelle alla fermer la porte de la boutique. Avec une petite tape sur la fesse, elle congédia la jeune fille.
— Ne t’en fais pas, je vais arranger ça. Ne dis rien à personne pour le moment. Rendez-vous comme prévu. Allez va!
Quand elle se retrouva seule, Marcelle se précipita sur son téléphone. Comme d’habitude, pour être tranquille, Val avait enclenché son répondeur. Ce qu’elle voulait dire n’y avait pas sa place. Elle regarda sa montre: elle aurait le temps de passer lui parler avant la soirée. Val n’avait pas tous les droits, elle allait bientôt le savoir.
Elle appliquait son fond de teint avec une rigueur toute professionnelle. Steph ne laissait jamais rien au hasard. La moindre négligence coûtait cher dans ce métier. Et son visage lui assurait son gagne-pain depuis cinq ans déjà.
Il faudrait donc qu’elle cherche un autre logement. Impossible, désormais, de continuer à partager cet appartement avec Val. Non. Pas après ce qui s’était passé ce matin.
Quand la belle Val lui avait proposé de cohabiter, Steph n’avait pas hésité longtemps. Vivre à deux impliquait certes des obligations, mais en même temps, c’était beaucoup plus simple pour éviter que des garçons ne s’incrustent le soir. Sa hantise avant tout. Et puis Val avait toujours eu le bon goût d’aller rencontrer ses amants chez eux. Sauf Serge, bien sûr… C’était le plus difficile. Steph avait tant souffert la fois où elle l’avait croisé dans le corridor à deux heures du matin.
Son visage entre les mains, à dix centimètres du miroir, elle se regardait dans les yeux. Après quelques minutes d’un examen attentif, elle décida que la rupture serait définitive. Pourtant, il faudrait tout de même qu’elles aient une explication claire et que Val s’engage à ne plus jamais la menacer ainsi. Elle avait eu des mots si durs… si cela arrivait aux oreilles de Serge, Dieu sait ce qui se passerait.
Comme d’habitude, les mémos de messages téléphoniques s’empilaient sur le bureau de Serge Daetwiler. Comme d’habitude, l’homme d’affaires y répondrait par degré d’urgence dans les heures ou les jours à venir. Il avait appris que l’autorité s’exprimait aussi par la non-précipitation que l’on mettait à faire certaines choses.
Ayant pris la suite de son père, il investissait depuis une quinzaine d’années dans les matières premières combustibles. Il y a cinq ans, il s’était tourné vers la mode dans le souci d’adoucir un peu l’image d’une société qui ne commercialisait que des produits polluants. La mode redorait ainsi le blason de l’entreprise familiale. En plus, ce monde l’amusait énormément. Il y avait tissé des relations fortes et drôles; il sortait beaucoup, rencontrait du monde.
Serge Daetwiler était le prototype du séducteur. Grand, large d’épaules, blond au teint hâlé en permanence, il attirait les femmes comme un aimant. Elles tombaient toutes. Il avait eu à Genève toutes celles qu’il souhaitait. Et Dieu sait si, dans le monde de la mode, son «carnet de chasse» était bien garni.
Une seule résistait. L’idée seule lui arrachait une grimace. Steph. La meilleure amie de Val, la plus proche. Quel con! Dès le départ, il avait fait le mauvais choix. Le sachant en couple avec Val, Steph n’avait jamais accepté d’entrevoir entre eux autre chose qu’une amitié. Pourtant… Il sentait qu’elle était la seule femme à l’attirer vraiment. Il n’aurait jamais les mots pour le lui expliquer.
Sa liaison avec Val avait été tempétueuse dès l’origine. Parce qu’il était viscéralement infidèle et qu’elle était maladivement jalouse. Dans ces conditions, il aurait dû pressentir qu’ils n’arriveraient à rien. Mais elle ne le lâchait pas. Serge avait tout essayé: la gentillesse, le dialogue, l’humiliation, il avait épuisé la gamme des sentiments dont il était capable. Val le voulait, Val avait décidé qu’elle deviendrait sa femme et il ne savait comment s’en débarrasser.
La petite voix d’Hélène, sa secrétaire, grésilla dans l’interphone: «Pour vous Monsieur, privé.»
— Femme ou homme?
— Femme! lâcha la secrétaire avec une ondulation de voix signifiant «comme d’habitude».
Il jura entre ses dents, mais décrocha.
— Oui. Ben oui, c’est moi. Oui, j’y vais. Non, mais ça ne commence qu’à vingt heures… Quoi, maintenant? Mais pourquoi voudrais-tu…? OK! Non, on va encore perdre du temps…
Il sourit et raccrocha; puis il s’assit, bâilla et s’étira. Il n’avait jamais su résister. Une fois de plus, il craquait. Il appela sa secrétaire. Quand celle-ci pénétra dans la pièce, il était déjà en train de glisser ses effets personnels dans les poches de son veston.
Hélène retint difficilement un sourire. Il marmonna, embarrassé:
— Finalement, je pars maintenant. J’ai encore un rendez-vous.
Hélène fixa la moquette pour éviter de croiser le regard de son patron et d’éclater de rire.
— Bien, Monsieur.
— Prenez les appels. Je verrai ça demain.
— Demain matin, Monsieur?
— Oui, enfin… je ne viendrai peut-être pas avant dix heures, j’ai cette soirée au Casting Café ce soir et j’ignore à quelle heure cela finira.
— Bien, Monsieur. N’oubliez pas votre voyage à Paris.
— Pas de problème, Hélène.
Il quitta rapidement le bureau, et la secrétaire retourna à sa place en secouant la tête. «Je ne sais pas pourquoi il s’obstine à me mentir.»
Depuis une semaine environ, on pouvait à nouveau vivre la fenêtre ouverte. Le bruit du trafic était plus intense, mais on se sentait mieux.
Bob, patron de l’agence Flash, trônait au centre d’un immense bureau en forme de demi-lune blanche recouvert de dossiers multicolores. Il avait lui-même surnommé cette pièce «le cirque» puisque la forme de la table obligeait tout le monde à lui tourner autour. Cela convenait bien à ses façons maniérées. Il se trouvait plein d’humour.
Mais en ce moment, il était nerveux. Plusieurs de ses «filles» défilaient au Casting Café, il savait que la télévision serait là, avec toute la presse. Avait-il commis une erreur en y envoyant deux ou trois de ses toutes nouvelles recrues? Il savait qu’il fallait de temps en temps forcer le destin.
Val et lui avaient toujours procédé ainsi. Quand ils avaient fondé leur agence, ils y allaient au culot. C’est ce qui avait fait leur réputation. Aujourd’hui, il était seul et redoutait ce genre de coup de poker.
Depuis deux mois, Val était partie. Et pas plus tard que ce matin, il avait appris qu’elle avait introduit une poursuite contre lui. Il lui devait de l’argent. Beaucoup. Des gains issus de l’entreprise qu’ils auraient dû partager en tant qu’associés. Mais Val n’avait plus de patience.
Il ne reconnaissait plus son amie, autrefois si tolérante. Elle s’était mise à le critiquer à cause de sa vie décousue. Ses «petits amis» ne l’amusaient plus. Elle s’agaçait de tout. Alors, elle n’acceptait plus non plus qu’il dépense leurs bénéfices pour amuser ses «petits quatre-heures» comme ils appelaient ça au temps de la complicité.
Elle exigeait son argent séance tenante. Il ne l’avait pas et le lui avait avoué. Elle avait explosé et déversé sur lui une haine qui devait remonter loin pour être aussi nourrie.
Il avait pleuré, alors elle avait ri. Il avait supplié, évoquant leur amitié, l’amour de frère et sœur qui les unissait et qui avait fait d’eux un couple à succès dans le Tout-Genève. Mais ce matin, elle avait été cruelle.
Le dialogue avait mal tourné dès son arrivée. Il avait tenté de sonder la raison de sa mauvaise humeur, mais il y avait bien longtemps qu’elle ne se confiait plus à lui. Ils s’étaient dit des choses horribles et quittés sur des menaces et des mots méchants. Ce soir, ils se croiseraient au Casting Café et rien ne serait plus comme avant.
Il referma son agenda d’un geste rageur, prit ses clés et sortit. Il lui fallait un break. Il devait encore avoir chez lui ce dont il avait besoin.
Comme prévu, le bistrot de la rue des Grottes s’était lentement rempli de monde. Le café-pub La Cordelière résonnait déjà de bons vieux accords de Clapton grattés par des musiciens de tous les âges, qui céderaient un peu plus tard la place à un guitariste davantage flamenco.
Val regarda sa montre. Si elle voulait encore poster sa lettre, puis passer se changer, il fallait qu’elle parte. Elle hésitait un peu à quitter cet endroit chaleureux, plein de gens qui avaient l’air sincèrement heureux de se retrouver. À deux pas du Casting Café, on était à cent mille lieues de l’ambiance de ce soir. Il faudrait pourtant sourire.
En quelques heures, elle avait perdu beaucoup d’illusions, et ce n’est pas Serge qui la sortirait de là. Elle le savait, néanmoins elle ferait bonne figure. C’était la seule façon de garder sa place. Et de devenir Madame Daetwiler. En finissant sa tasse, elle se demandait comment elle en était arrivée à tant aimer l’argent. Seule, face à elle-même, elle devait reconnaître que c’était, à l’heure actuelle, sa principale préoccupation. La beauté faisait vivre, mais très peu de temps. La moindre ride coûtait cher. Même si quelques-uns parmi les meilleurs chirurgiens esthétiques du monde exerçaient à Genève, ce n’était pas une raison. La vraie beauté, celle de la jeunesse, était la plus payante comme la plus éphémère. Déjà maintenant, Val sentait la différence.
Elle passa sa veste, fit comprendre au patron, d’un geste, qu’elle avait mis l’argent sur la table, puis s’éclipsa. Jeannot resta pensif en la regardant sortir. «C’est con qu’une si belle fille ait l’air si triste. Ça ne va pas ensemble. On se demande parfois s’il ne vaut pas mieux être moche, mais bien dans sa peau…»
LÉMAN BLEU TÉLÉVISION – BULLETIN
— Bonsoir. Nous vous en parlions tout à l’heure: la tension monte au Casting Café où démarrera dans moins d’une heure l’événement mondain de ce printemps. Nous rejoignons immédiatement notre journaliste, Géraldine, qui se trouve déjà sur place. Alors, Géraldine, comment ça se passe?
— Eh bien, Jean-Bernard, c’est encore assez calme ici. On aperçoit déjà certains visages connus. Vous le savez, plusieurs organisateurs de cette grande soirée sont des figures de proue de la mode genevoise. Il n’est donc pas étonnant de les trouver ici avant tout le monde.
— Comment se sentent-ils?
— D’après les premières confidences, ils sont heureux, mais nerveux quand même. Je vous rappelle que c’est une première en Suisse romande. Or, un tel événement que l’on souhaite voir devenir annuel est toujours un moment fort en émotion.
— Nous allons découvrir ce soir dix jeunes stylistes et leurs nouvelles créations. Que peut-on attendre de particulier? Leur avez-vous déjà arraché quelques petits secrets?
— C’est difficile! On nous promet seulement un bouquet de couleurs! Les coulisses, installées dans la galerie des cinémas adjacents, sont bien gardées… Quant aux lauréats de cette soirée, je soulignerai déjà la moyenne d’âge: 26 ans! C’est formidable, non? La plupart d’entre eux sortent de grandes écoles et sont décidés à donner un grand coup de balai dans la mode actuelle. Ce qui devrait ressortir le plus, c’est l’aspect «vie pratique» des vêtements présentés ce soir. Les modèles restent branchés, certes, mais ils doivent pouvoir être portés souvent. À côté de cela, on revient pas mal à la beauté classique et aux formes légèrement plus épanouies. Ce sont les tissus qui surprendront le plus. La vague actuelle les rend plus faciles à vivre. Ils se diversifient dans des apparences brillantes, plastiques ou métalliques qui tendent à faire mieux ressortir la personnalité.
— Formidable, Géraldine! Nous nous réjouissons de vous retrouver. Nous rappelons encore une fois que vous serez bientôt rejointe par la célèbre Flo, chroniqueuse à La Gazette, qui enchante depuis de nombreux années les lectrices par ses chroniques mode. Elle aura ce soir l’œil de l’expérience sur cette présentation. Merci, Géraldine, à tout à l’heure!
Pour une fois, Alix ne terminait pas trop tard. Il était à peine plus de dix-neuf heures, et l’édition de la rubrique locale se bouclait. Elle venait de suivre, sur les écrans TV situés au centre de la rédaction, le flash de Léman Bleu Télévision qui annonçait LA grande soirée dont La Gazette, bien sûr, se ferait l’écho le lendemain. C’est dire si son domaine des faits divers et de la judiciaire était étouffé par ce grand événement mondain.
Elle se régalait de voir l’agitation qui tournait autour d’elle et notamment Flo qui promenait au centre de la salle une grande robe rose et d’harmonieux effluves de Guerlain.
À l’arrivée d’Alix-Désirée Beauchamps à La Gazette, Flo y était installée depuis des lustres. La chroniqueuse mondaine faisait partie des indétrônables de la rue des Savoises. Une des rares à avoir encore son bureau personnel à l’étage, un privilège dans la maison. La Gazette possédait quelques lois internes sacro-saintes. L’une d’entre elles était de ne jamais contredire Flo! Personne ne savait comment cela avait démarré, mais Flo gérait sa rubrique et ses pages à sa convenance. Les dents aussi acérées que les ongles, c’était une femme à laquelle on ne touchait pas.
Les mauvaises langues disaient – et elles avaient souvent raison à Genève – que Flo avait été longtemps la maîtresse d’un Conseiller d’État. Aujourd’hui, la grande femme aux cheveux poivre et sel ne devait plus éveiller grand nombre de passions charnelles. Mais Flo restait un personnage avec lequel il valait mieux être en bons termes si l’on voulait terminer la journée dans le calme. «La sorcière», comme la surnommait certains, avait des colères impressionnantes et un sens aigu du drame. Elle avait regardé la télévision avec ses collègues et les avait quittés en virevoltant et en s’épouvantant de son retard. Plusieurs journalistes avaient ri en cachette. Flo adorait se sentir indispensable. Ce soir, c’était SA soirée, elle qui s’était battue si longtemps pour que la mode ait sa place dans la ville du bout du lac.
Marcelle acheva rapidement de se préparer. Une chance qu’elle n’habitât qu’à deux rues de Val, elle-même à deux pas du Casting Café. Marcelle pourrait ainsi avoir une discussion avec son ancienne pupille avant qu’elles ne se rendent à la soirée. Il lui paraissait impossible d’en rester là dans leurs relations. Plus elle y pensait, plus elle se persuadait que tout cela découlait d’un grand malentendu, que Val l’écouterait et qu’elles se réconcilieraient.
Après plusieurs coups frappés, elle dut se rendre à l’évidence: la porte ne s’ouvrirait pas. Malgré les froissements de tissu entendus derrière. Val était-elle venue regarder dans le judas fixé au centre de la porte? Rien. Alors, Marcelle s’énerva. «Quelle gourde! Comment avons-nous pu en arriver là?» Marcelle chercha dans son sac un bout de papier qu’elle griffonna avant de le glisser dans la fente de la porte. Elle repartit d’un pas énergique.
En sortant du bâtiment, au lieu de rejoindre directement le Casting Café, elle prit sur sa gauche, vers la rue des Grottes. Elle avait besoin d’air avant de se forcer à sourire.
Steph pénétrait dans le Casting Café lorsque retentit un grand cri. Elle trouva vite la source de ce tintamarre. Solange. L’attachée de presse du Big Boss de toute la manifestation. Solange. Depuis vingt-cinq ans dans le monde de la mode. Toujours belle, sobre, élégante, toujours drôle et gentille. Une fille sans histoire, mariée depuis vingt ans avec le même homme. La seule personne peut-être sur laquelle Steph n’avait jamais entendu de méchancetés.
La jolie femme aux cheveux châtain clair se précipita sur le mannequin, qu’elle prit par le bras.
— Ma chérie, tu es magnifique! Non, je dis vrai. Tu sais tellement bien mettre en valeur tes yeux bleus! Et cet ensemble de la même couleur, c’est extraordinaire! Ma chérie, tu es fidèle, comme d’habitude. C’est si gentil d’être venue plus tôt. J’ai dû tout faire en vitesse, viens voir, tu vas me donner ton avis.
Solange. Un flot ininterrompu de paroles. Pratique quand on avait le cafard et rien à dire. Elle meublait facilement seule des heures de discussion.
— Tu n’es pas avec Val, ma chérie? Oh, mais non! Que je suis bête! Je l’ai croisée tout à l’heure en retournant chercher quelque chose à ma voiture. Elle allait à la poste avant de se changer… drôle d’idée d’aller à la poste à cette heure, non? Ah, mais c’est vrai que celle de Montbrillant est ouverte toute la nuit.
— À la poste?
— Oui. Un truc urgent… Enfin, elle fait comme elle veut… elle sera là tout à l’heure… alors, tu viens, mon cœur?
D’un geste coquet des doigts, elle enjoignit à Steph de la suivre. Le mannequin obtempéra.
La cigarette qu’il allumait devait être la quarante-cinquième de la journée. Décidément, il faudrait qu’il arrête. Mais après l’amour, c’était quelque chose dont il avait médicalement besoin.
Dans ce lit de satin gris, Serge s’étira. Il entendait des bruits d’eau dans la pièce à côté. Une fois de plus, il avait cédé et fait l’amour sans en avoir envie, par automatisme. Comme s’il s’était glissé depuis quelques années dans un costume de séducteur et qu’il fallait en respecter les caractéristiques. En plus, il avait la réputation d’être un bon amant. Ça le faisait toujours rire. Ne dit-on pas qu’il faut aimer la cuisine pour être un bon cuisinier? Lui faisait cela comme une machine, et elles se pâmaient toutes. C’était à n’y rien comprendre. Il avait bien essayé d’être lamentable, mais elles roucoulaient davantage et lui trouvaient toutes les excuses.
Il éloigna le drap et regarda son corps nu sur ce lit. Il avait un beau corps, c’était une évidence. Le genre qu’il aurait voulu aimer. C’était bien là tout son problème.
— Tu viens? gargouilla une petite voix de la salle de bains. L’acte ne leur suffisait jamais, il y avait l’après. Ce moment où elles croyaient toujours avoir désormais une complicité avec lui. Foutue manie. Comme si c’était là leur seul dialogue. Chasser, séduire, attraper, se soumettre. Mais qui était le vainqueur? Pas lui en tout cas. Une vague de dégoût monta à ses lèvres. Un jour, il ne pourrait plus.
Même l’image de Steph, un jour, n’y suffirait plus. Les fantasmes perdent leur effet stimulant si on les utilise trop souvent.
Et puis Val ne voulait toujours pas comprendre. Val avec qui il se forçait, et Steph avec qui il se retenait. Sans comprendre pourquoi elle continuait à lui résister. Val en était aux préparatifs d’un mariage qui lui faisait peur.
— Alors, tu viens? répéta la voix.
Il s’assit sur le lit, ferma les yeux et inspira très fort. «J’en ai marre, chuchota-t-il. Val, il faut vraiment que ça se termine.»
Il se leva et entra dans la salle de bains.
Val & Bob: il avait adoré le duo qu’ils formaient à l’époque. Déjà sous l’effet de l’alcool, il chantait dans sa cuisine sur l’air de Rosy & John, comme Gilbert Bécaud. Mais il pleurait en même temps. «Aujourd’hui, c’est seulement Bob & Bob», continua-t-il, parodiant toujours Monsieur Cent mille volts.
Le cocktail de petites pastilles calmerait ses angoisses et sa hargne. Il empoigna le téléphone: il n’avait pas beaucoup de temps s’il voulait coincer Val avant la soirée. Le répondeur. Saloperie. Il se racla la gorge et tenta de prendre une voix normale: «Val, c’est moi. Si tu es là, décroche!» Il était certain qu’elle était devant l’appareil et qu’elle avait entendu son message. Une dernière fois, elle accepterait peut-être qu’ils aient un entretien correct avant de se retrouver devant un tribunal. Il tarda un peu avant de reposer le combiné, espérant en vain qu’elle décrocherait. Il se laissa tomber dans son fauteuil et ferma les yeux. Une légère torpeur envahissait son être. Tout irait mieux. Bientôt.
Il allait falloir qu’elle l’écoute. De gré ou de force.
La relève allait arriver. Il pouvait enfin ranger son guichet. Dans moins d’une demi-heure, il serait avec ses copains. Le postier ne rechignait jamais devant ces permanences de nuit. Il gagnait ainsi des heures à récupérer et y trouvait son compte.
De toute façon, il n’avait pas le choix. Ses erreurs passées le rattraperaient vite s’il s’avisait de faire la mauvaise tête. Ce soir, la poste n’avait pas désempli. C’était souvent le cas, puisqu’il s’agissait du seul guichet ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Pourtant assez méticuleux en temps ordinaire, il constata qu’il avait omis de ranger une quantité de papiers. Il saisit le tout d’un geste énervé: il devait trier cela rapidement avant l’arrivée de son collègue.
Ses mouvements précipités lui rappelèrent l’époque de ses débuts au tri. Différentes piles eurent tôt fait de se dresser devant lui.
Un récépissé retint son regard. Le document gris n’avait rien à faire là. Il aurait dû le remettre à l’expéditeur du recommandé. Soudain, il réalisa ce qu’il avait écrit. Car la plupart du temps, il recopiait machinalement les noms des destinataires comme des auteurs du courrier. Ici, il s’agissait de la même personne. Valentine Meyer. Quel nom banal pour une fille splendide! Il revoyait à présent la cliente. Elle lui avait remis son enveloppe avec un geste furtif qu’il avait un instant interprété comme quelque chose de désespéré. Elle venait de pleurer, c’était certain. Il avait même pensé qu’il s’agissait d’une lettre de rupture ou pire: d’une lettre avant suicide. Quel idiot! Un truc pareil n’arriverait pas à une fille comme ça!
Obnubilé par elle, il n’avait pas vu ce qu’il écrivait…
Peut-être fallait-il qu’il laisse le papier en vue au cas où elle viendrait le réclamer. Quoique.
Il y en aurait encore pour dire qu’il avait mal fait son boulot. Il valait mieux jouer celui qui ne savait rien. Si elle revenait, il ne serait plus là. Et puis s’il la revoyait, il affirmerait lui avoir remis le papier. Dans l’état où elle était, il serait facile de lui faire croire qu’elle avait perdu ce foutu reçu. Il ne se gâcherait pas la vie avec ça.
D’ailleurs, son collègue arrivait. Il mit sa veste en sifflotant.
Val traversa la rue de Montbrillant et s’engagea dans le jardin des Cropettes.
Elle avait fait ce qu’elle estimait le plus raisonnable pour elle. Il lui restait juste assez de temps pour rentrer se changer et arriver «décemment en retard» à la soirée du Casting Café.
À cette heure-ci, elle n’avait plus aucun risque de croiser Steph dans la salle de bains.
Dans la poche, sa main rencontra la clé de sa chambre. Elle avait tout planqué. Dans sa propre maison. Scandaleux. Cela devait cesser au plus vite. Dès demain, elle chercherait une solution. Elle ne pouvait plus vivre auprès de cette… prétendue amie. Steph et elle savaient aujourd’hui que ce n’était plus possible.
Elle avançait dans la pénombre et se mit à sourire en imaginant la tête que ferait Serge lorsqu’elle lui relaterait leur bagarre. Elle l’avait toujours soupçonné de tendres sentiments pour sa colocataire. Lui qui aimait les émotions fortes, il en aurait pour son argent. Elle serait au moins débarrassée de ce problème. Elle avait besoin d’un peu d’ordre dans sa vie. Elle avait encore de belles années devant elle. Comme mannequin, encore quelque temps, puis dans une des branches de la mode qu’elle connaissait si bien. Elle y avait fait sa place, parce qu’elle était parvenue à s’endurcir et à jouer des coudes, un peu plus, un peu mieux que les autres. Ni Steph, ni Bob, ni Marcelle ne l’en empêcheraient. Quant à Serge, il signerait, un jour ou l’autre. Cette perspective lui fit accélérer le pas comme si elle avait rendez-vous à la mairie.
Il faisait encore clair, on était au printemps. Val connaissait le parc comme sa poche, elle avait toujours vécu dans ce quartier populaire.
Depuis la construction du Centre des Grottes, avec ses multiples salles de cinéma, ainsi que du Casting Café
