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Et si vous aviez entre les mains un carnet qu’on ne vous avait jamais destiné ?
Entre confidences, colères et éclats de rire, Chroniques Z est le récit intime de Livia, une adolescente d’aujourd’hui, lucide et touchante. Héritière du carnet de sa grand-mère, elle commence à y consigner ses propres émotions : souvenirs d’enfance, peines d’amour, désillusions amicales, réflexions sur sa famille, sur l’école, et sur le monde adulte qui l’entoure.
Récit sensible, vif et universel, Chroniques Z parle à tous ceux qui ont un jour ressenti que leur monde intérieur méritait d’être entendu.
À PROPOS DE L’AUTRICE
Professeure de français et de latin, Savina Lenoble puise son inspiration dans l’Antiquité, l’actualité et l’humain. Elle mêle réflexion et émotion dans une langue limpide et juste, créant des récits à hauteur d’âme, entre mémoire et modernité.
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Seitenzahl: 371
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Cher lecteur,
Je m’appelle Livia. Tu t’apprêtes à lire mes notes personnelles.
Si ce texte est tombé entre tes mains, cela signifie que je t’accorde une confiance très particulière, ou que tu es un fouineur qui fourre son nez là où il ne devrait pas. Dans ce cas, dépose tout de suite ce livre !
Ce carnet est particulier. Il a été écrit dans la solitude, sur un papier vierge.
Ma grand-mère disait que l’écriture solitaire est le meilleur moyen de laisser parler son cœur. La page blanche appelle la confession et fait jaillir les vérités, les mensonges, les colères, les amours, les secrets, les jalousies, les histoires les plus belles ou les plus tristes… Bref, te voici averti : tu ne liras pas ici LA vérité, mais MA vérité.
Tu traverseras le jardin de ma vie intime, parcourras les méandres de mes espoirs, les recoins de mes doutes, mes réflexions parfois indécodables et mes folies passagères : n’en sois pas troublé ! Tout ne sera pas limpide, tout ne sera pas heureux, mais tout m’appartient.
Ce carnet, c’est moi, la vraie moi, celle que je connais, celle dans ma tête et dans mes tripes, celle que mes amis ne peuvent qu’apercevoir de loin, toucher de près… Toi, tu pourras y goûter, y goûter vraiment. Te voilà cannibale ! (Il est encore temps de déposer le livre.)
Tu me dévoreras en dévorant ces lignes. Savoure.
Bon appétit !
Livia
Tout a commencé par une matinée d’hiver. Il me semble que les histoires commencent souvent les matins d’hiver ou les soirs d’été… Pour être plus précise, c’était un jeudi. Le jeudi 14 janvier 2010. Je me souviens assez précisément de ce jour.
En réalité, j’aurais pu entamer mon récit avant cette date, mais les souvenirs qui la précèdent sont plus flous et je ne voudrais pas devoir inventer. Le 14 janvier 2010 est quant à lui gravé dans ma mémoire et c’est donc là que je démarrerai. Et si je me souviens aussi bien de ce jeudi, c’est parce qu’il s’agit du jour où j’ai pour la première fois vu un mort.
J’avais neuf ans. La matinée d’école avait été euphorique. À dire vrai, cela faisait déjà quelques jours que les classes étaient agitées. Nos professeurs, fatigués des fêtes, semblaient démunis face aux enfants gavés d’un mois de sucreries. Et puis surtout, c’était la météo hivernale qui avait suscité l’excitation générale dans les écoles. D’épais flocons étaient tombés durant le week-end, recouvrant tout le pays d’un manteau laiteux. Les cours de récré étaient désormais transformées en champs de bataille ; les boules de neige volaient d’un camp à l’autre. Les gants et les chaussures rentraient tout trempés d’eau glaciale.
Je m’étais appliquée à la composition d’un bonhomme de neige avec ma meilleure amie, Violette, que j’avais rencontrée l’année précédente après avoir sauté une classe. J’avais enlevé mes gants mauves pour pouvoir lisser la surface cabossée de ma sculpture. Au bout de quelques minutes, mes doigts avaient pris la même teinte violacée que mes vêtements. Je me souviens avec une étonnante précision de ma déception après avoir enfoncé une carotte en guise de nez. J’avais contemplé le résultat final d’un air maussade : la neige était grisâtre, mélangée de brins d’herbe et de terre, et la boule qui composait le ventre du bonhomme n’était pas tout à fait ronde. En somme, je le trouvais raté et déprimant : je me demandais si les bonshommes de neige que l’on voyait dans les livres illustrés et dans les films américains avaient un jour existé quelque part.
J’imaginai alors que ma composition n’avait pas l’allure tristoune d’une glace en train de fondre, mais qu’il s’agissait d’un géant surgi des profondeurs de la terre, un Titan, plus exactement, invoqué par Hadès et tout droit sorti du Tartare. J’étais à l’époque en pleine lecture du quatrième tome de Percy Jackson : La Bataille du labyrinthe. J’avais entamé cette série de livres inspirée de la mythologie grecque après avoir découvert le film au cinéma et j’étais depuis fascinée par les divinités, les créatures, les monstres et les héros mythiques. Dans mon imagination, Percy et moi menions une lutte sans merci contre les forces obscures invoquées par le dieu des enfers :
– Livia ! appela Percy d’une voix inquiète. Derrière toi !
Elle se retourna aussitôt, évitant de justesse le trait glacé que le Titan avait jeté sur elle. D’un geste souple et maîtrisé, elle escalada un rocher glacé, puis tendit la main en direction de Percy.
– Grimpe ! l’exhorta-t-elle.
Tandis qu’il la rejoignait en s’efforçant de ne pas glisser, elle s’élança d’un pas sûr, ignorant la surface brillante et givrée du promontoire. En deux enjambées, elle avait atteint la hauteur du Titan et dégaina son arc. Elle avait appris à tirer auprès des meilleurs, mais plus encore, elle avait un véritable don ; un don hérité de sa mère, Artémis, déesse de la chasse. En un regard, elle ajusta son tir et, aussitôt, une flèche siffla dans l’air glacé, fusant à une vitesse folle pour se ficher juste entre les deux yeux du monstre de glace.
– Impressionnant, admit Percy, haletant.
– Merci, dit-elle en souriant humblement. Mais on ferait mieux d’y aller avant qu’un deuxième ne se pointe.
– T’as raison.
Percy scruta l’horizon blanc du désert de glace. On pouvait à peine deviner la silhouette du Titan effondré au sol, mais on distinguait la pointe scintillante de la flèche en argent utilisée par Livia.
– Tu devrais récupérer la flèche d’Artémis, suggéra Percy.
Livia acquiesça, puis descendit les roches en glissant et en sautant, plus agile qu’une panthère des neiges.
– Livia ! Ta mère est là, s’écria Violette.
Je quittai à regret le monde de mes rêveries et mis en pause mes aventures avec Percy. Quand maman était arrivée aux abords de la cour, j’étais persuadée que j’allais me faire passer un savon. Elle remarquerait à coup sûr les doigts congelés, les gants détrempés, le pantalon couvert de boue et une nouvelle écorchure au genou… Mais elle se contenta d’un sourire distrait.
– Coucou ma belle, tu viens ? Salut, Violette.
– Bonjour Fran, répondit Violette à ma maman.
Ma maman s’appelle Françoise, mais tout le monde l’appelle Fran depuis que je suis petite. C’est mon père qui l’a surnommée comme ça, en référence à Une nounou d’enfer, la série culte de maman quand ils se sont rencontrés.
Maman a salué gentiment Violette, puis m’a prise par la main sans remarquer ni les gants ni le genou.
– Livia, tu sais où est ton frère ?
Mon frère s’appelle Édouard. Il a trois ans de moins que moi et était alors en première primaire. En septembre, j’avais joué les grandes sœurs, je le gardais à l’œil durant les récréations, mais ça avait fini par me passer.
– Il est là, marmonnai-je en repérant un peu plus loin son bonnet rouge à pompon.
Après avoir récupéré Édouard, dont les vêtements n’étaient pas moins mouillés que les miens, notre mère nous installa à l’arrière de la voiture sans un mot. Elle prit place à l’avant, mais ne démarra pas le moteur. À la place, je me souviens qu’elle se tourna vers nous et nous jeta un regard désolé.
– J’ai une triste nouvelle, les enfants…
Elle n’y alla pas par quatre chemins :
– Papy est décédé.
Elle se rendit rapidement compte que le terme poli, inventé pour les adultes, ne disait pas grand-chose à Édouard.
– Il est mort, ajouta-t-elle embarrassée.
Je voyais bien qu’elle essayait de paraître grave, mais un sourire nerveux tordait ses lèvres, lui donnant un air torturé. Dès qu’il eut entendu le mot « mort », Édouard fondit en larmes. Je l’enviai. De mon côté, je comprenais évidemment que la situation était triste, mais je n’arrivais pas vraiment à me faire pleurer et j’avais peur de paraître bizarre.
Mon grand-père paternel était vieux. Aussi loin que je me souvienne, il était vieux. On ne le voyait pas souvent et il nous adressait rarement la parole. Papa n’avait d’ailleurs jamais été proche de son père. Il le vouvoyait, l’appelait Eugène, et nous répétait constamment de ne pas le déranger, « parce qu’il était un vieux monsieur ». En vérité, je crois bien que papy Eugène me faisait un peu peur, il me mettait mal à l’aise et je n’aimais pas son odeur. Sa disparition n’aurait sans doute que très peu d’impact sur ma vie, mais pour faire plaisir à maman, je fis mine d’être atterrée par la nouvelle. Je posai quelques questions, puis remarquai que maman surjouait presque autant que moi l’affliction. Après tout, papy Eugène n’avait jamais été très sympa avec elle. Je me souviens qu’il l’appelait toujours « la bourgeoise », d’un ton désagréable, et maman faisait semblant de trouver l’appellation amusante, mais elle ment très mal et est assez susceptible.
– On va rejoindre papa, expliqua ma mère. Il est à l’hôpital avec papy. Cela vient d’arriver. Papa va avoir besoin de vous, les enfants.
Je crois que c’est cette dernière phrase qui m’a finalement émue. Si les narines poilues et les cigares de papy Eugène ne me manqueraient sûrement pas trop, imaginer mon père en deuil était une idée terriblement angoissante. Je sentis une boule se former dans ma gorge. Ma mère caressa doucement le beau visage rond d’Édouard pour essuyer ses larmes, puis elle m’adressa un clin d’œil qui voulait dire : « T’es la grande sœur, veille sur ton petit frère », et elle se tourna vers son volant.
La voiture s’arrêta vingt minutes plus tard. Nous n’habitions pas très loin de Woluwe, où se trouvaient les cliniques universitaires. Tenant mon frère et moi par la main, maman se dirigea vers l’accueil d’un pas pressé. Je contemplai les lieux avec intérêt. Je crois que je n’avais encore jamais mis les pieds dans un centre hospitalier. Enfin si, sûrement pour la naissance d’Édouard, mais je ne m’en souviens pas trop. Derrière le comptoir d’accueil, il n’y avait que des femmes, jonglant entre les arrivants et les coups de téléphone, souriant poliment et complétant des formulaires. À ma gauche, je me rappelle avoir aperçu une boutique dont l’entrée était décorée de ballons gonflés à l’hélium et je rêvai sûrement que maman s’arrêtât pour nous en payer un.
Après un court échange avec une dame d’accueil, maman reprit nos mains et nous emmena dans un dédale de couloirs et d’ascenseurs. Je me demandais comment elle pouvait trouver le chemin dans un tel labyrinthe. J’observais l’agitation ambiante, les infirmiers et médecins qui allaient et venaient, les familles en visite, les patients en robe de chambre. Je trouvais ces derniers intimidants. Les personnes âgées que j’avais l’habitude de côtoyer étaient toujours couvertes de la tête aux pieds. Nous traversions justement les couloirs de l’étage gériatrique et les jambes nues et fripées que je découvrais soudain sous les blouses d’hôpital m’intriguaient et me rebutaient en même temps. Je ne pouvais pas vraiment identifier la source de mon malaise, mais l’impudeur de cet accoutrement me choquait. J’évitais soigneusement les regards des vieux que nous croisions.
Quand nous fûmes parvenus devant la porte de la chambre de papy Eugène, maman s’accroupit à notre hauteur et nous demanda d’un regard appuyé de l’attendre sagement. Les joues d’Édouard étaient écarlates et il était tout penaud. Ses yeux inquiets me donnaient envie de le consoler, mais ses reniflements bruyants m’énervaient et son nez bouché me dégoûtait un peu. Qu’est-ce qu’il en avait réellement à faire de papy Eugène ? C’étaient des larmes de crocodile : sa spécialité.
Quand elle revint dans le couloir, maman nous demanda si nous voulions « dire au revoir » à notre grand-père. Elle nous expliqua qu’il était simplement comme endormi, allongé dans son lit d’hôpital. Édouard essuya ses larmes et fit oui de la tête. Je ne pouvais plus refuser, mais je n’avais vraiment pas envie de voir un cadavre.
Ce fut la première fois de ma vie que je vis un mort. Je ne trouvais pas qu’il avait simplement l’air endormi. Sa peau blafarde tirait sur le jaune et on pouvait inexplicablement deviner la froideur et la rigidité du corps : il ressemblait plutôt à une statue de cire. Même ainsi, je trouvais mon grand-père impressionnant. Sa large barbe encore inexplicablement brune, ses cheveux gris coiffés en arrière, ses épais sourcils et des rides sévères imprimées à jamais sur son front ne me rappelaient que des souvenirs de réprimandes et de sermons.
Je serrai mon père dans les bras. Il était plus à l’aise que maman face aux situations délicates. Son sourire, fusse-t-il feint, était réaliste et il me rassura aussitôt. Mon papa ne ressemblait pas du tout à son père. Il était de caractère doux et jovial. Lui et Eugène n’avaient en commun que leur tignasse châtaine légèrement ondulée, mais papa coupait ses cheveux en brosse depuis plusieurs années déjà. La force de ses bras et la chaleur de son torse m’enveloppèrent et Édouard se blottit à son tour contre nous. Je vis derrière l’épaule de papa que maman paraissait enfin plus détendue.
Papa embrassa notre grand-père sur le front, puis nous proposa de sortir. Je me souviens que ce baiser m’avait fait frissonner.
Après l’hôpital, nous sommes allés tous les quatre jusque chez ma grand-mère. Je me rappelle que ma mère était au volant. C’est un détail, mais maman a toujours laissé papa conduire, quand ils étaient à deux. Voir mon père sur le siège passager provoqua chez moi une sensation étrange. Je l’observais en silence, soucieuse, essayant de décrypter ses expressions. Ses yeux rieurs étaient marqués par un voile nostalgique. Je ne pense pas que la disparition de son vieux père était si douloureuse ; il s’y était préparé, mais c’était tout de même la fin de quelque chose. Pour moi, c’était un début plutôt, c’était réaliser que les pères, même les plus effrayants, étaient mortels. Je précise « même les plus effrayants », parce qu’il m’a toujours semblé que les gentilles vieilles personnes vivaient moins longtemps… Mais ce n’est sans doute qu’une illusion.
Quand nous sommes arrivés, j’ai suivi Édouard comme s’il était mon aîné. J’avais l’impression d’avoir une sorte d’incapacité émotionnelle. Je ne savais pas comment réagir. J’étais fatiguée et je voulais rentrer chez moi, terminer le quatrième tome de Percy Jackson. Édouard, au contraire, semblait savoir exactement comment détendre l’atmosphère. Il réussit même à faire rire mon père et ma grand-mère.
On surnommait ma grand-mère paternelle Granny. C’était une femme fluette, de petite taille, mais au caractère en acier trempé. Elle était sévère et franche, mais aussi affectueuse, à sa façon. Cependant, je me suis toujours demandé comment mon père, avec des parents si stricts, était devenu un boute-en-train.
Je voyais dans les gestes et dans les regards de papa qu’il s’inquiétait pour Granny et cela me rendait particulièrement mélancolique. Je n’avais que neuf ans et je voyais toujours les adultes comme des êtres à part, bien distincts des enfants. Mon père aimait sa mère et s’inquiétait pour elle, ne voulait pas la voir triste. Moi non plus je ne supportais pas de voir maman triste. Ce n’étaient évidemment pas les sentiments de papa qui m’interpellaient. Je me doutais qu’il aimait sa mère, mais je ne m’en étais jamais rendu compte, je veux dire que c’était invisible, maîtrisé.
Le lundi suivant, j’ai raté une matinée d’école pour les funérailles. Ce jour-là aussi est assez bien fixé dans ma mémoire.
Je n’ai pas vu papa pleurer, mais c’était presque pire. Son visage était sévère et austère (en fait, semblable à celui de papy Eugène). J’espérais que cela ne durerait pas. Faire le deuil d’un grand-père, cela semblait faisable, mais le deuil du rire de papa, impossible. Édouard a pleuré comme une Madeleine pendant toute la cérémonie laïque. Granny, elle, est restée digne et muette toute la matinée, observant d’un œil figé le cercueil laqué noir. Ses pensées semblaient voler à des kilomètres de là. Quant à maman, elle avait les yeux rougis en entrant dans le crématorium et, comme moi, elle ne put retenir une larme quand papa se pencha sur le cercueil et marmonna : « Au revoir Eugène… Salut papa. » Je ne l’avais jamais entendu employer ce terme en s’adressant à son père.
Pendant l’incinération, nous avons mangé des tartes et des sandwichs dans une salle à côté. Tout à coup, l’ambiance était plus détendue, cela ressemblait à une simple réunion de famille. Mes tantes maternelles et mes cousins étaient présents, ainsi que des amis et collègues de papa et beaucoup de vieilles personnes que je ne reconnaissais absolument pas, mais qui répétaient toutes que j’avais incroyablement grandi. Ces mêmes personnes âgées félicitaient papa et maman pour ma croissance et pour le joli minois d’Édouard (comme si mes parents avaient le moindre contrôle sur ça…) Granny aussi paraissait moins atterrée, elle se lamenta cependant de l’athéisme récent de son défunt mari, regrettant de ne pas avoir eu droit à une messe d’enterrement. Papa lui répétait patiemment qu’il avait respecté les vœux d’Eugène, mais, quand ma grand-mère veut vous faire un reproche, elle ne lâche jamais l’affaire et ne veut rien entendre.
Au début, les conversations étaient plus ou moins dirigées sur mon grand-père, par politesse je crois, car il était évident que personne n’avait grand-chose de positif à dire à son sujet. J’entendis toutefois « quel homme intelligent », « c’était un véritable homme d’affaires » ou encore « il avait un fort caractère ». Rapidement, on discuta d’autres morts. Ils occupaient en réalité l’actualité depuis plusieurs jours : plus de deux cents mille tués après un terrible tremblement de terre à Haïti. Avec un tel chaos diffusé à la télé, il était difficile de se plaindre de la mort d’un désagréable monsieur de quatre-vingt-huit ans, mais j’admets que la comparaison était absurde.
Je ne sais pas si c’est le décès de mon grand-père qui m’avait rendue plus lucide, mais je crois que cet événement tragique à Haïti est un des premiers que je me souviens d’avoir suivi à la télévision. Les images des maisons dévastées, des orphelins, des listes de disparus sont gravées dans ma mémoire. Ce fut après les funérailles que je songeai que je voulais un jour moi aussi rejoindre l’équipe des Médecins Sans Frontières. Ce jour-là, je décidai que j’étudierais la médecine. Cette idée ne m’a jamais quittée depuis.
Ce jour-là, tout a basculé. Enfin, non, j’exagère. Ma grand-mère a basculé… Je me souviens de cette journée comme si elle s’était déroulée hier. C’était le jour de mes dix ans, le 2 juillet 2010.
Je ne sais pas si vous vous souvenez aussi bien que moi du 2 juillet 2010, sans doute pas… Moi, je me rappelle tout, même des moindres détails. Je crois que ce qui a figé ce souvenir en moi, c’est Tiago. Mais je prends plaisir à explorer mentalement cette journée, alors je vais reprendre au début.
La fin juin et le début de juillet avaient été marqués par une intense canicule. Il avait fait jusqu’à trente-cinq degrés, je crois. Au-dessus de trente degrés, en Belgique, l’air devient souvent collant et lourd, annonciateur d’orages. Le jour de mon anniversaire était brûlant et l’occasion d’une belle fête de famille dans le jardin, autour du barbecue. Maman avait invité ses deux sœurs et tous mes cousins, mes grands-parents, ainsi que ma meilleure amie, Violette. Papa, qui est enfant unique, a toujours adoré les fêtes de famille, je crois même que la famille de maman est une des raisons pour lesquelles il est tombé amoureux. Il répétait sans cesse qu’il trouvait cela extraordinaire qu’Édouard et moi nous entendions si bien avec nos cousins.
Pour que mes parents puissent préparer la fête tranquillement, la maman de Violette avait pris congé et nous avait emmenés aux lacs de l’Eau d’Heure, où il est possible de se baigner, de se promener et où l’on trouve de nombreuses plaines de jeux. Comme c’était mon anniversaire, j’avais eu droit à une immense glace. Je pense même me souvenir que j’avais pris citron-framboise. D’habitude, je ne prends jamais de sorbet, je préfère les glaces à la crème, au chocolat, à la vanille, mais il faisait tellement chaud… C’est évidemment un détail sans importance. Après un concours de plongeons, j’avais installé ma serviette sur la plage du lac et relu le premier tome de Percy Jackson. Édouard et Violette en avaient profité pour s’affronter à Puissance 4. Ensuite, il me semble que je les avais finalement rejoints pour une partie de Uno, puis nous avions couru jusqu’à la plaine de jeux. Nous allions partout en courant.
Comme Édouard était le cadet, il devait jouer le monstre, mais ça ne le dérangeait pas, il en profitait pour faire le pitre, crier et grogner en faisant rouler ses yeux. Violette était la fille d’Athéna, déesse de la sagesse, moi j’étais la fille d’Artémis, déesse de la chasse. Je choisissais toujours cette divinité, parce qu’elle était accompagnée de chiens, mon animal favori.
Comme j’en avais l’habitude, je m’imaginai en plein combat aux côtés de mon héros, Percy, luttant vigoureusement contre les créatures infernales. Cette fois, nos aventures nous avaient emmenés en Crète, où nous livrions bataille contre le terrible et gigantesque Minotaure, mi-homme, mi-taureau.
Les pleurs d’Édouard me tirèrent de mes rêveries. Il était tombé du toboggan et s’était écorché les mains dans les graviers. Je me précipitai vers mon petit frère, véritable héroïne grande sœur, et l’aidai à se relever.
– Ne pleure pas, tu n’as rien, lui dis-je doucement.
Il acquiesça et se retint de pleurer encore tandis que j’essuyai ses mains endolories.
– Merci, Liv, dit-il.
Avec un clin d’œil dans ma direction, Violette l’embrassa sur la joue, ce qui ne manqua pas de le faire rougir, mais l’aida à retenir ses prochaines larmes.
Il était l’heure de rentrer. La fête d’anniversaire allait bientôt commencer et j’étais tout excitée à la perspective de fêter mes dix ans en compagnie de ma famille. J’adorais l’agitation des fêtes, le brouhaha, le monde à la maison, cette soudaine liberté du fait que les adultes discutent entre eux sans trop se soucier de ce que font les enfants, les chips et le saucisson. Mais j’avais surtout hâte de découvrir quel serait mon cadeau.
La surprise imaginée par mes parents pour l’occasion fut la plus belle de ma vie, sans exagérer. Je me souviens de l’emballement de mon cœur, de ma joie… C’est un souvenir intarissable. Je peux y revenir quand je veux et la même chaleur nostalgique m’envahit. Ce fut un moment de pur bonheur et il suffit de l’évoquer à mon esprit pour que j’aie l’impression d’avoir à nouveau dix ans.
Quand la maman de Violette nous a déposés à la maison, j’ai deviné au sourire incontrôlable de ma mère que quelque chose se tramait. Ma mère est incapable de nous cacher quelque chose, son visage est un livre ouvert, elle vit chaque émotion avec intensité : sa colère la transforme en furie, sa tristesse est un drame tragique, sa joie est une comédie américaine, son rire une fanfare.
– Reste prendre un verre ! suggéra-t-elle à la maman de Violette.
Les parents de Violette étaient moins festifs que les miens, ils ne consommaient d’ailleurs jamais d’alcool devant les enfants. Parfois, cela me mettait mal à l’aise. J’avais peur que les parents de Violette jugent ma famille ou pensent qu’ils étaient une bande de débauchés.
– C’est gentil, Fran, mais je dois y aller.
Maman n’insista pas et elle nous emmena vers le jardin. Je fus accueillie par d’éclatants « Joyeux anniversaire ! » Toute la famille était déjà rassemblée sur la terrasse. Mon père allumait le barbecue.
– Bon anniversaire, ma belle ! me lança-t-il en secouant une manique rose pour me saluer.
Il était environ seize heures et le soleil était encore brûlant. Je me souviens que je ne parvenais pas à garder les yeux ouverts sur les photos. Mon grand-père maternel prétexta un coup de chaleur pour rentrer. Maman, inquiète, se précipita pour lui apporter un verre d’eau, mais j’aperçus mon père adresser un clin d’œil amusé à son beau-père.
– C’est l’heure du match ? C’est ça, Adam ?
Mon grand-père éclata de rire et admit sa ruse. C’était l’époque de la Coupe du monde de football en Afrique du Sud. Cet après-midi-là, le Brésil (son équipe fétiche) affrontait les Pays-Bas. Mon grand-père m’appela pour me raconter les exploits de son joueur favori du moment, Thiago Silva. J’écoutai poliment, espérant honteusement qu’il me lâche la grappe pour pouvoir rejoindre mes cousines dans le jardin. L’évocation de la Coupe du monde inspira ma tante Isabelle, qui lança Waka Waka sur son MP3 relié à la chaîne stéréo. Mes cousins et moi nous mîmes alors à danser dans la pelouse sous les éclats de rire de nos parents.
Mon grand-père Adam et ma grand-mère Adeline avaient trois filles : ma maman, l’aînée, Marie, deux ans plus jeune, et Isabelle, la cadette. Tante Isa et sa compagne, Ludivine, n’avaient pas d’enfant. Quant à Marie, ma marraine, elle avait trois enfants de son premier mariage et son nouveau mari, un Anglais qu’on appelait tonton Jake, avait une fille de quinze ans, Amy, dont mes cousines et moi admirions la poitrine déjà formée et les vêtements sexy.
Mon cousin Jean, l’aîné de ma marraine, qui avait un mois de plus que moi, eut la brillante idée de sortir une vuvuzela. Maman leva les yeux au ciel, exaspérée.
– Qui a eu l’idée de lui acheter ça ?
Mon cousin Jean, qu’on avait rebaptisé John-John depuis qu’un Anglais faisait partie de la famille, était « l’enfant terrible », toujours présent pour les sales coups et les bêtises, un tempérament naturel de leader. Édouard et moi admirions secrètement son audace, même si nous devions reconnaître qu’il pouvait être casse-pieds à ses heures. Quant à ses sœurs cadettes, mes cousines Rosie et Nina, elles avaient établi une sorte de coalition féminine contre lui.
– Son imbécile de parrain, répondit Marie avec une tape amicale dans le dos de mon père. Merci encore pour ce fantastique cadeau, Tom (mon père s’appelle Thomas), une brillante idée !
– Content que ça te plaise, répondit-il en levant son verre.
– John-John, arrête ça, veux-tu, s’agaça mon grand-père qui venait d’allumer la télévision. Le match a commencé.
Granny, la maman de papa, veuve depuis janvier, nous observait depuis un fauteuil en osier, à l’ombre du patio, sans jamais dérider le front. Je n’aimais pas l’impression qu’elle me donnait de juger la famille de maman. Je n’aurais évidemment jamais osé le dire à papa, mais je préférais Mady, ma grand-mère maternelle. Je sais que ça ne se fait pas de classer les gens, encore moins les membres de la famille, mais à l’époque Granny me paraissait complètement inaccessible. Cela changerait un jour, heureusement, mais j’y reviendrai plus tard. L’important pour l’histoire est que Granny était installée dans une profonde chaise en osier et qu’elle sirotait un pineau des Charentes d’un air hautain.
– Buuut ! s’époumona mon grand-père.
J’adorais grand-père Adam, son rire, comme sa bedaine, était gras et rassurant. Il s’était levé d’un bond. Le Brésil menait au bout d’à peine dix minutes. Adam était euphorique.
– Qui a marqué ? voulut savoir mon père sans oser quitter son barbecue. (Il se serait fait sermonner par maman.)
– Le Brésil, lui répondit maman en l’embrassant au passage.
Je surpris ce baiser volé et cela m’attendrit. Je rêvai d’un jour connaître l’amour et la complicité qui unissaient mes parents. Papa avait remarqué que je l’observais et il me lança un clin d’œil. Je rougis.
À la mi-temps, mon grand-père se resservit un verre de vin pour célébrer le match mené par le Brésil.
– Il ne serait pas l’heure des cadeaux ? demanda Ludivine, la compagne de tante Isabelle.
Je lisais l’excitation sur les visages des adultes et je m’imaginai les plus folles surprises. Mon père semblait presque nerveux.
– Fran, tu vas chercher le cadeau ? Je m’occupe de l’appareil photo.
Mady se frotta les mains l’une contre l’autre, puis cria à mon grand-père d’éteindre la télévision et de nous rejoindre dans le jardin.
– C’est quoi le cadeau ? demanda Édouard.
– Tu verras bien, répondit ma marraine Marie, qui avait sorti son propre appareil photo.
– What’s happening? s’enquit à son tour Jake.
– Fran’s bringing the birthday present.
Je sentais mon cœur battre à tout rompre. J’avais hâte et, en même temps, j’étais nerveuse. L’agitation autour de moi me mettait la pression. J’avais peur de ne pas aimer le cadeau et de ne pas être capable de camoufler ma déception. Je ne voulais pas contrarier ma famille, qui s’était visiblement donné du mal pour cette surprise. Quand maman réapparut – elle était partie chercher la fameuse surprise dans sa chambre – je lus dans ses yeux un plaisir espiègle et enfantin. Elle déposa à mes pieds, dans la pelouse, une énorme boîte en carton. Je m’étonnai que la boîte n’eût pas été emballée, puis je compris aussitôt. La boîte venait de bouger ! Sans oser y croire, je m’agenouillai et ouvris avec avidité le carton. Je me souviens que toute la famille retenait son souffle quand je découvris le chiot. Un bébé border collie aux yeux bleus. Une oreille noire, l’autre blanche, la chose la plus mignonne qu’on ait jamais vue. J’ai pleuré de joie en le serrant dans mes bras et tout le monde a applaudi en criant « Bon anniversaire ! »
Mon chien. J’en rêvais depuis longtemps, mais mes parents avaient toujours refusé, prétextant qu’Édouard était trop petit. Cette excuse avait d’ailleurs bien failli briser définitivement le lien fraternel que j’avais avec Édouard. Mais mon frère a une bouille d’ange, on ne peut pas le détester longtemps.
Le chiot devint rapidement la star de la soirée. Tout le monde voulait le prendre à bras ou le caresser, même les grands. Je devinais un brin de jalousie dans les yeux admiratifs de Rosie et Nina. Édouard, avec son bon cœur, était sincèrement heureux pour sa grande sœur.
Pendant près d’une heure, nous avons tous observé le chiot courir dans la pelouse et jouer avec les balles que nous lui lancions. Même Amy, l’Anglaise, qui snobait tous nos jeux d’enfants, était sous le charme du border collie. Seul mon grand-père avait fui ce spectacle pour regarder la fin du match. Je l’entendis pester et grommeler, tandis que Mady le priait de surveiller son langage, et compris que les Pays-Bas avaient marqué. Quand mon grand-père nous rejoignit à nouveau au jardin, le résultat ne faisait aucun doute.
– Fran, sers-moi un verre pour oublier ! dit-il d’un ton désespéré.
– Tu as assez bu, lui fit remarquer Mady.
– M’man, laisse-le faire la fête, fit tante Isa.
– Je peux goûter ? demandai-je en admirant la couleur dorée du verre de mon grand-père.
Je crois qu’il allait dire oui, mais maman l’en empêcha.
– Tu vas l’appeler comment ton chien, ma belle ?
Je n’y avais pas encore réfléchi, mais la mine tristoune de mon grand-père me donna une idée. Fièrement, j’annonçai :
– Tiago !
– Quelle bonne idée ! s’exclama mon grand-père.
J’étais ravie d’obtenir son approbation.
– Comme Thiago Silva ? demanda mon père.
J’acquiesçai, puis quittai les adultes pour retourner jouer avec mes cousines. John-John avait branché le tuyau d’arrosage et papa avait convaincu maman de le laisser faire, du moment qu’il n’éclaboussait pas la table ou le barbecue.
Le reste de la soirée se déroula dans la bonne humeur.
Si je pouvais revivre cette journée, je n’hésiterais pas un instant. Le soleil, le repas délicieux préparé par mes parents, les aboiements et la bouille à croquer de Tiago, l’amitié naturelle qui nous unissait, mes cousins et moi, les chansons d’été, la simplicité des amitiés d’enfance…
Mais la défaite du Brésil ne serait malheureusement pas le seul bémol de la soirée. Si je me souviens de l’allégresse et du plaisir, je me souviens aussi de la terrible déception quand Granny plomba définitivement l’ambiance.
Il faisait noir, nous avions terminé le dessert. Les adultes discutaient football. C’était « l’effet Coupe du monde », car ma maman et ses sœurs détestent en temps normal suivre le sport à la télévision. Tiago s’était endormi dans son nouveau panier offert par Mady. Je l’avais enfermé dans ma chambre pour lui laisser un peu de calme et j’avais descendu le Monopoly.
Granny n’avait pas quitté son fauteuil en osier depuis la fin de l’après-midi, quand elle appela discrètement papa. Je crois qu’il avait un petit verre dans le nez, mais j’étais trop petite pour le comprendre. Je me souviens juste du petit cri agacé de ma grand-mère à l’adresse de mon père qui n’écoutait pas :
– Thomas, je dois aller aux toilettes !
Je vis aussitôt l’embarras sur le visage de mon père. Il ne devait pas être évident de voir sa propre mère appeler pour aller aux toilettes. Nous étions tous troublés. Papa se pencha vers elle, ravalant son sourire habituel.
– Maman, ça va ?
– Je dois aller aux toilettes, mais je n’arrive pas à me relever, expliqua-t-elle d’une voix sévère.
Ma grand-mère était une femme fière. Cette phrase devait avoir été une vraie torture dans sa bouche. Je compris au regard de mon père que la fête touchait à sa fin. Il se pencha, puis extirpa Granny hors du fauteuil en osier. Je me souviens des jambes flageolantes de ma grand-mère, tandis qu’elle s’accrochait au T-shirt de son fils. Je me souviens aussi du regard fuyant de mes grands-parents maternels, que cette scène avait mis encore plus mal à l’aise que les autres.
C’est à ce moment-là que cela s’est produit : l’événement déclencheur. Ce qui allait bouleverser notre quotidien. Je me demande si les choses auraient pu se passer autrement. Peut-être que tout se serait déroulé exactement de la même façon, peut-être pas. Toujours est-il que, en revenant des toilettes, Granny est tombée.
Elle est tombée comme on tombe dans les gags ou dans les dessins animés : sur les fesses. Elle a poussé un petit cri aigu, puis un juron de vieille personne. Maman s’est précipitée vers elle :
– Simone, vous allez bien ?
– Laisse-moi tranquille, Fran, ça va aller, répondit-elle sèchement.
Papa est arrivé à son tour et s’est excusé pour sa mère par une caresse affectueuse dans le dos de maman. Tout le monde s’était tu, même John-John.
– Is she okay? demanda Jake.
Marie fit signe qu’elle l’ignorait. Maman laissa son mari avec sa mère et revint sur la terrasse. Elle était visiblement encore vexée d’avoir été rabrouée par sa belle-mère.
– Granny va bien ? demandai-je.
Maman fit oui de la tête, puis se mit à débarrasser la table avec des gestes brusques. Isa et Ludivine se levèrent pour l’aider.
Papa retrouva ma mère dans la cuisine, une main embarrassée sous le menton, le regard soucieux.
– Je crois qu’elle s’est cassé quelque chose, dit-il.
– Merde ! fit ma mère qui n’avait pas noté ma présence.
– Je vais aller avec elle à l’hôpital. Tu mets les enfants au lit ?
Ma tante Isa s’interposa.
– Ludivine n’a pas bu, tu veux qu’elle vous conduise ? Ce sera plus prudent.
Je vis au regard de mon père que la proposition ne l’enchantait pas, il n’appréciait pas tellement la nouvelle compagne de tante Isa, je l’avais déjà entendu se moquer d’elle quand il pensait parler à ma mère en toute intimité. Mais je suppose que tous les yeux rivés sur lui, outre le bon sens, lui firent accepter l’offre généreuse de Ludivine.
Jake aida papa à porter Granny jusqu’à la voiture. Un silence gênant flottait dans l’air. Pour chasser le malaise, Marie et Mady avaient commencé la vaisselle. Quand papa et Ludivine furent partis, Jake proposa de ramener les enfants et mes grands-parents. Marie resta avec maman. Moi, mes protestations ne m’évitèrent pas d’aller me coucher. Je cessai toutefois de protester quand il me revint à l’esprit qu’un adorable chiot dormait déjà dans ma chambre. Je ne pus toutefois fermer l’œil et passai le temps en rêvant au beau Percy Jackson…
– Lâche-la !
Percy se rua sur le monstre comme une furie et planta son trident dans la jambe velue de la créature. Le Minotaure se cambra et laissa tomber sa proie. Livia heurta brusquement le sol et s’évanouit.
– Percy ? murmura-t-elle faiblement en ouvrant les yeux.
Le visage du garçon apparut au-dessus d’elle. Elle lui sourit doucement. Elle voulut se redresser, mais son corps était meurtri et ses muscles ne répondaient pas. Percy posa son visage sur ses genoux, pour lui faire un oreiller de ses jambes.
– Doucement…
– Le Minotaure ?
– Mort, lui assura-t-il en pointant du menton l’immense corps inerte étalé sur le sol.
– Merci ! Tu m’as sauvé la vie, dit-elle dans un bruissement.
– Je te devais bien ça… répondit-il en posant sur elle un regard affectueux.
Elle ferma les yeux, épuisée. Le souffle chaud du garçon penché au-dessus d’elle la fit frissonner. Il avait pris sa main dans la sienne et la caressa délicatement du bout de son pouce. Une chaleur intense envahit le cœur de la jeune fille et elle se sentit plus apaisée que jamais.
Mes divagations me réconfortèrent, mais je m’endormis seulement après avoir reconnu le bruit de pas de mon père dans le hall. Il était bien rentré. C’était tout ce qui comptait. Je ne pourrais évidemment pas décrire le bruit spécifique de mon père traversant le hall de ma maison d’enfance. Et pourtant, ce son était la plus douce des berceuses.
J’espérais évidemment aussi que Granny se portait bien…
Malheureusement, elle n’allait pas si bien que cela. Le jour de mes dix ans, ma grand-mère s’était cassé le coccyx et déboîté la hanche. Elle ne s’en remettrait jamais. Elle passa plusieurs mois à l’hôpital, puis dans une maison de repos et, en 2011, elle vint finalement vivre chez nous. J’exagérerais si je disais que toute la suite dépendit de ce seul événement, mais je me suis toujours demandé ce qui se serait passé si elle n’était pas tombée, si elle n’était pas venue vivre à la maison. Une chose est sûre, je ne serais probablement pas en train d’écrire.
En mars 2011, la décision était prise : Granny viendrait vivre avec nous. J’avais remarqué que le sujet était compliqué. Mes parents s’isolaient pour en parler. À bientôt onze ans cependant, j’avais les oreilles baladeuses. Quand ils nous mettaient hâtivement au lit et s’enfermaient dans la cuisine d’un air grave, cela ne faisait qu’attiser ma curiosité. Je sais que la curiosité est un vilain défaut, attribué aux femmes depuis des millénaires : Pandore, Psyché, Alice au pays des merveilles… Mais je crois que, dans mon cas, il s’agissait plutôt de l’intérêt porté à mes proches. Je ne me cherche pas d’excuse, je pense sincèrement que je me tracassais pour mes parents. Rares étaient les sujets qui les opposaient. Je ne les avais jamais vus négocier, débattre, concéder, ou peut-être le cachaient-ils simplement plus facilement avant mes dix ans.
Je constatai assez rapidement que maman n’avait pas envie d’accueillir Granny sous son toit, ce qui m’étonnait. Maman avait le contact facile, même avec les personnes âgées. Ma mère est d’ailleurs une des personnes les plus altruistes et les plus généreuses que je connaisse. Mais je dois dire qu’à l’époque je tenais avec elle. J’avais peur que l’emménagement de Granny ne bouleverse notre quotidien. Les enfants détestent voir leur quotidien chamboulé (et les adultes aussi, en fait). Évidemment, maman n’aurait jamais avoué à mon père qu’elle ne voulait pas de sa mère, c’était plus subtil. Je ne sais pas si papa ne percutait pas ou ne voulait pas l’entendre, mais il s’entêta.
– Tu crois que nous avons assez de place pour elle ? demandait maman.
Traduire : je n’ai pas envie qu’elle vienne.
– On peut libérer la chambre d’Édouard. Il dormira avec Livia.
– Mais, Thomas, elle ne sait pas utiliser les escaliers… Comment allons-nous faire pour les repas ?
Traduire : je ne jouerai pas les infirmières.
Je ne comprends pas que papa n’ait pas compris à ce moment-là. Quand maman l’appelait « Thomas », c’est qu’elle était contrariée ou inquiète.
– Elle prendra ses repas en chambre. C’est toujours mieux que dans une maison de repos, crois-moi.
– Oui, mais les enfants sont jeunes et agités, ils ne comprennent pas encore.
Ils feront du bruit… N’a-t-elle pas besoin de calme et de paix ?
En racontant cela, je réalise que maman pourrait passer pour une personne égoïste, mais je vous assure qu’elle ne l’est pas. Ce qu’il faut comprendre et que je n’ai compris qu’en grandissant, c’est que c’était facile pour mon père de jouer les fils respectables et d’accueillir sa mère malade à la maison, mais il travaillait à temps plein. C’était maman qui s’occupait des courses, du ménage, des devoirs, du repas… Je crois qu’elle avait peur qu’on ajoute à la liste : s’occuper de Granny Simone, une vieille dame qui n’avait jamais été gentille avec elle.
Bien sûr, le bon cœur de mon père était aussi ce qui plaisait à ma mère. Elle trouvait très séduisant que cet homme solide, à la carrure large et au mètre quatre-vingts bien dépassé, veuille prendre soin de sa mère et refuse de l’abandonner à un home pour personnes en fin de vie.
– Fran, tu es la meilleure ! la félicita mon père quand elle approuva finalement son idée.
Il l’embrassa et lui offrit des fleurs le lendemain. Il devait forcément percevoir les inquiétudes de maman et il devait savoir que Granny lui mènerait la vie dure…
Une fois la décision prise, maman ne montra plus le moindre signe de doute ou de rechignement. Maman a toujours été comme ça : elle peut tergiverser des heures sur un sujet, mais une fois engagée, elle ne vous lâche plus. Elle est du genre à se plaindre pendant trois jours d’avoir accepté de préparer le repas de réveillon pour la quatrième fois d’affilée, mais la semaine du 24 décembre, elle passera ses journées en cuisine et préparera avec le sourire aux lèvres un véritable festin. Ce fut pareil pour l’accueil de Granny. Maman prit cet engagement très à cœur et redécora complètement la chambre d’Édouard.
J’admire aussi mon petit frère. Il ne s’est jamais plaint. Sans rouspéter, il vida sa chambre et tria ses jouets afin de libérer de la place. À huit ans, il faisait preuve de plus de maturité que moi. Je reconnais ne pas l’avoir accueilli dans mon espace avec le sourire. J’étais furieuse. Je protestai des semaines durant, ce qui me valut de sacrées engueulades avec maman. C’était MA chambre, MA vie privée, MON endroit secret, il était hors de question d’en faire un dortoir. Voir les affaires d’Édouard envahir mon espace, se mêler à mes jouets, mes décorations, mes souvenirs, ma personnalité : c’était intolérable. Ma chambre me représentait, m’appartenait. On ne pouvait pas me retirer cela du jour au lendemain.
Encore une fois, j’admire la façon dont le petit Édouard résolut le problème avec une étonnante maturité. Il me dit simplement qu’il savait très bien que c’était ma chambre, pas la sienne.
– Je suis fier de prêter ma chambre à Granny. J’ai juste besoin d’un endroit où dormir, mais je peux descendre mes jouets au salon, si tu veux.
Ses joues de bébé étaient vraiment trop mignonnes. Tout à coup, je fus jalouse de son intelligence émotionnelle et je me sentis idiote. Il n’y avait qu’une seule façon d’échapper à la honte d’être remise à sa place par son petit frère : le rabaisser méchamment (c’est moche, mais c’est ce que font les grandes sœurs, parfois).
– Oui, va ranger tes trucs de bébé au salon. Je ne voudrais pas qu’on croie que j’ai cinq ans d’âge mental, comme toi. Et il n’est pas question que ton doudou de morveux finisse dans mon lit, cette horreur pue le vomi.
– T’es méchante…
– Fais pas l’hypocrite, t’es juste un lèche-bottes. « Je suis fier de laisser ma chambre à Granny », fayot ! Tu ne le penses même pas.
– Sorcière !
