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Des disparitions inexpliquées troublent les habitants de Triora, petit village de l’arrière-pays ligure. Caterina Ruggeri, commissaire de police, devra faire la lumière sur de mystérieux crimes en remontant jusqu’à quatre cents ans en arrière : la mise à mort d’une sorcière semble dissimuler les causes d’une vengeance ésotérique.
Après avoir exercé pendant plusieurs années les fonctions de responsable des unités cynophiles de la Police d’État, Caterina Ruggeri, diplômée en droit, est nommée commissaire et affectée au district de police d’Imperia. À peine arrivée sur son nouveau lieu de travail, la jeune commissaire se retrouve impliquée dans une enquête délicate, au cours de laquelle elle devra affronter des personnages liés à une secte ésotérique, dans un village considéré comme le lieu des sorcières par excellence : Triora.
À partir de la découverte du cadavre carbonisé d’une femme, retrouvé à l’issue des opérations d’extinction d’un incendie de forêt, la commissaire Ruggeri, aidée de son adjoint, l’inspecteur Giampieri, ancien militaire expert en technologies informatiques et en conduite de voitures de sport, devra étendre son enquête à des faits survenus dans ces lieux à des époques très éloignées.
Un protagoniste important de l’aventure est également le chien de la commissaire Ruggeri, Furia, son fidèle Springer Spaniel, pisteur hors pair, qui lui sera à plusieurs reprises d’une aide précieuse.
Les uns après les autres, à des moments différents, certains adeptes d’une secte ésotérique arrivent à Triora, où ils se retrouvent plongés dans des situations complexes et dangereuses pour leur vie. La protagoniste, la commissaire Caterina Ruggeri, sera à son tour impliquée dans des situations de danger extrême, dont elle parviendra à se sortir brillamment, grâce aussi à l’aide de ses collaborateurs et de son chien en réussissant à donner une cohérence logique et à ramener à la rationalité tout ce qui semblait relever uniquement du domaine du surréel et du paranormal.
Après avoir assemblé les pièces d’une mosaïque complexe, ancrée dans une histoire séculaire et dans l’histoire du procès des sorcières qui se déroula à Triora à la fin du XVIᵉ siècle, la commissaire Ruggeri obtiendra non seulement les éloges du chef de la police, mais aussi ceux d’un magistrat bourru, avec lequel elle se sera à plusieurs reprises heurtée au cours de l’enquête.
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Seitenzahl: 617
Veröffentlichungsjahr: 2026
STEFANO VIGNAROLI
Crimes Ésotériques
La première enquête du commissaire
Caterina Ruggeri
ROMAN
CRIMES ÉSOTÉRIQUES
Stefano Vignaroli
La première enquête du commissaire Caterina Ruggeri
Traduit par Élisabeth Grélaud
Copyright © 2011 - 2018 Stefano Vignaroli
Tous les droits réservés
Éditions: Tektime
Contacts E-mail: [email protected]
Table des matières
PRÉFACE
Prologue
CHAPITRE 1Caterina Ruggeri
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3Aurora Della Rosa
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6Mariella La Rossa
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9Giovanna Borelli
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12Anna Lory Stella
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14Larìs Dracu
CHAPITRE 15Clara Giauni
CHAPITRE 16Le malin
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
ÉPILOGUE
NOTE DE L'AUTEUR ET REMERCIEMENTS
PRÉFACE
Qu’ont en commun une série de disparitions mystérieuses à Triora, en Ligurie, avec le meurtre d’une sorcière survenu plus de quatre cents ans plus tôt ? Est-il possible que ces deux événements, si éloignés l’un de l’autre dans le temps, soient liés d’une manière ou d’une autre ?
Un véritable mystère sur lequel le commissaire de police Caterina Ruggeri devra faire toute la lumière, en suivant une piste ténébreuse qui semble bel et bien avoir des racines ésotériques.
Ainsi se présente « Crimes ésotériques », un roman qui a le goût du sang et la couleur des nuits sans étoiles, un polar palpitant, capable de tenir les lecteurs en haleine et de leur faire éprouver ce frisson sinistre qui parcourt l’échine, et que l’on ne ressent qu’à la lecture d’un bon thriller.
Un livre franc, proche de la réalité et pourtant, avec son ésotérisme, si éloigné de celle-ci, comme s’il voulait s’en échapper, en entraînant le lecteur et en l’emportant dans un univers fait de fantaisie, d’imagination et… de sensations troublantes !
Filippo Munaro
Prologue
Été 1989
Frontière entre le Népal et la République
Populaire de Chine
Lorsque les Sherpas arrivèrent à proximité d’un énième pont suspendu, dans un anglais hésitant, ils expliquèrent aux deux femmes qui les avaient engagés à Katmandou qu’ils n’iraient jamais au-delà de ce point.Ils n'avaient pas le droit de défier leurs divinités, ils avaient trop peur.Aucun d’entre eux ne s’était jamais aventuré au-delà de ce pont et ceux qui, dans le passé, avaient osé le faire, n’en étaient jamais revenus. Si les femmes avaient voulu continuer, elles l'auraient fait à leurs propres risques.Ils leur auraient laissé le strict nécessaire à mettre dans leurs sacs à dos : quelques vivres, des tablettes de chocolat, un petit réchaud de camping et la légère tente igloo deux places.Eux, ils seraient restés trois jours, pas plus, à les attendre.Le jour était clair, l'air raréfié des presque quatre mille mètres d'altitude donnait au ciel une couleur bleu intense, et les sommets des plus hautes montagnes de la Terre défiaient, avec leurs flèches enneigées, même le ciel clair.Aurora et Larìs avaient enlevé leurs chaudes vestes en Gore-Tex, qui les avaient jusqu’alors protégées des tempêtes de neige soudaines, qu’elles avaient dû affronter à plusieurs reprises durant les cinq jours précédents.Leur but n’était certes pas de goûter l’ivresse de vacances extrêmes, mais celui d’atteindre le Temple de la Connaissance et de la Régénération, afin de rencontrer le Grand Patriarche. Elles auraient pu puiser dans le savoir universel conservé au temple et devenir ainsi des adeptes du plus haut niveau de la secte. Elles savaient déjà qu’à partir de ce moment-là, elles devraient continuer seules, en se fiant à leur intuition et à leurs pouvoirs. Si elles avaient échoué, si elles avaient pris le mauvais chemin, il leur aurait été impossible de s’en sortir. Elles n’auraient trouvé que la mort parmi ces montagnes. Aurora régla la somme convenue au chef sherpa en lui disant que, s’il le souhaitait, il pouvait même s’en aller aussitôt. Mais l'homme aux traits asiatiques, qui tenait les rênes d'un yak, secoua la tête et répéta : « Trois jours »
Il prépara un thé fort pour les deux femmes et les congédia, en les saluant d’un signe de la main.La vieille femme et sa jeune amie hissèrent leurs sacs à dos sur leurs épaules et s'aventurèrent sur le pont, suspendu au-dessus d'un gouffre d'au moins huit cents mètres de haut.
CHAPITRE 1
La voix du commandant de bord prévenant les passagers de l'atterrissage imminent me ramena à la réalité. Il n'y avait qu'une heure de vol d'Ancône à Gênes, mais mon esprit était occupé par un tourbillon de pensées. Les événements des derniers jours avaient fait basculer ma vie. Je pensais à mon passé et je pensais à mon avenir. J'avais désormais une tâche importante, j'avais été nommée commissaire à Imperia, et je n'aurais jamais cru que cette nomination arriverait si tôt. Bien sûr, en tant que chef des unités cynophiles de la police d'État à l'aéroport Raffaello Sanzio d'Ancône, j'avais vécu des années passionnantes. J’avais eu la possibilité de me réaliser dans ce qui m’avait toujours plu depuis mon plus jeune âge : travailler avec des chiens policiers et les dresser, des chiens antidrogue à ceux pour le secours sous les décombres, des chiens anti-émeute à ceux dits moléculaires, adaptés à la recherche de traces et de personnes disparues. D'un autre côté, en plus d'exercer un travail que j'aimais beaucoup, j'avais aussi eu le temps de me consacrer à étudier et à obtenir un diplôme en droit, à me spécialiser en criminologie et espérer l’avancement de carrière tant attendu.
Je n'aurais certainement jamais abandonné ma passion pour les chiens, cette passion qui m'avait été transmise par un de mes cousins vétérinaires, Stefano, aujourd'hui âgé de cinquante ans, directeur médical de la Clinique Vétérinaire Aesis. Stefano a toujours été mon amour secret, depuis que j'étais petite. Mon cousin au second degré, de douze ans mon aîné, m’avait toujours attirée d’une manière particulière. Le souvenir d’un 15 août d’il y a vingt-cinq ans restait toujours vivant dans ma mémoire. J’étais alors à peine plus qu’une enfant, j’avais terminé la deuxième année du collège et je n’avais pas encore treize ans, tandis que lui venait d’obtenir son diplôme de vétérinaire à Pérouse.
J'étais en vacances avec ma famille, mon père, ma mère et mes deux frères jumeaux, Alfonso et Stella, dans un agréable village des Monts Sibillini, à 1.400 mètres d'altitude.Mon père, passionné par les vacances alternatives, ne nous aurait jamais emmenés en vacances à l’hôtel, et nous profitions donc de la toute nouvelle remorque-tente qu’il venait d’acheter.
Ma famille et celle de Stefano étaient très proches.Mon cousin nous avait rejoint tôt le matin, accompagné de ses deux sœurs et de sa mère, pour passer avec nous les vacances d'août.La journée était déjà splendide, sereine, claire, sans nuages dans le ciel.L’air vif de la montagne inspirait une belle promenade et nous décidâmes ainsi de rejoindre un refuge situé à une heure et demie de marche de l’endroit où nous étions installés.De là, une autre demi-heure de montée ardue permettait d’atteindre un sommet appelé Pizzo Tre Vescovi. Tout au long du parcours, j’avais ignoré ma petite cousine du même âge, en essayant de rester le plus près possible de Stefano et de converser avec lui. Il m'avait parlé de l'université, de ses projets actuels et futurs, de comment et pourquoi il avait récemment quitté sa petite amie, avec qui il avait partagé plus de cinq ans de vie. Stefano et moi étions les plus passionnés de montagne et les plus endurcis à la fatigue physique. Une fois arrivés au refuge, pendant que les autres avaient décidé de se reposer et de se consacrer à la cueillette des myrtilles et des framboises, nous avions tous les deux prolongé l'excursion jusqu'au sommet. Mon père avait convenu avec nous de nous retrouver au camp pour le déjeuner avant treize heures. D’un geste un peu enfantin mais bien ciblé, j’avais pris Stefano par la main et je m’étais engagée avec lui sur le sentier escarpé et ardu. Le spectacle au sommet valait la peine d'y arriver. En une journée si limpide, on pouvait promener le regard des montagnes de l’Ombrie à l’Ouest jusqu’à la mer Adriatique à l’Est, des montagnes du Pesaro au Nord jusqu’à la silhouette massive du mont Vettore au Sud, qui fermait l’horizon et empêchait de jeter le regard vers les monts de Laga et les Abruzzes.
J’observais le panorama, mais surtout je contemplais les merveilleux yeux verts de Stefano, qui me désignait les noms des différentes montagnes qu’il parvenait à reconnaître. Plus je l’observais et l’écoutais, plus je me sentais attirée par lui, avec son visage sympathique orné d’une légère barbe, ses cheveux épais et sombres et deux yeux qui me plaisaient d’une manière incroyable. Étant à peine plus qu'un enfant, je ne savais pas exactement ce que signifiait tomber amoureux, mais à ces moments-là, je comprenais que j’éprouvais des sensations nouvelles et que peut-être, pour la première fois, j’étais tombée victime de ce drôle de sentiment.
Nous redescendîmes en discutant et en plaisantant, et nous rejoignîmes le reste de la compagnie, juste à temps pour le déjeuner préparé par ma mère, une excellente amatriciana, accompagnée de saucisses grillées et, pour finir, de framboises cueillies par mes frères et cousines pendant l'excursion. À la fin du repas j’avais proposé à Stefano de nous allonger au soleil. J'avais récupéré une couverture et nous nous étions éloignés un peu, hors de la vue des autres. J'avais enlevé mon t-shirt et mon jeans et étais restée en bikini rose, à peine suffisant pour couvrir mes seins encore immatures. Lui aussi avait enlevé sa chemise. Nous nous allongeâmes l'un à côté de l'autre, profitant du soleil de l'après-midi qui réchauffait notre peau. À un moment donné, je m’étais tournée vers lui et j’avais pressé mes petits seins contre sa poitrine.
« Apprends-moi à embrasser un garçon ! »
Il m'avait regardé avec une expression interrogatrice, mais moi, pas du tout intimidée, j'avais rapproché mon visage du sien, les yeux mi-clos. J’avais senti ses lèvres se joindre aux miennes et, l’espace d’un instant, j’étais entrée en extase. Je ne sais combien de temps cela avait duré, sans doute quelques instants. Lorsque Stefano avait pris conscience de ce qu’il faisait, il s’était arrêté et, bien que délicatement et peut-être à contrecœur, il m’avait éloignée de lui.
« Caterina, ce n'est pas possible entre nous deux, je n'aurais pas dû me laisser aller. Tu es une petite fille très mignonne et tu deviendras une belle femme. Tu as deux yeux bleus splendides, qui ressortent encore davantage sous ta cascade de cheveux bruns. Tu n’auras aucune difficulté à trouver un beau garçon qui te convienne. Je te connais depuis que tu étais bébé et je t’assure que je t’aime beaucoup, mais comme une sœur ! Et puis douze ans de différence, c’est un abîme. Toi, tu n’es guère plus qu’une enfant et moi je suis déjà un homme presque prêt à se marier. De toute manière, en septembre, je partirai pour une école de spécialisation en maladies des petits animaux et je resterai à Pise pendant deux ans.Je t’assure que je t’écrirai et que je te donnerai mon adresse. Mon amitié et mon affection pour toi seront toujours là, mais considérons l'épisode d'aujourd'hui comme un jeu et n'en parlons plus. »
En rougissant, j’avais acquiescé de la tête, mais ce baiser serait resté dans mon esprit et dans mon cœur comme le plus beau que j’aie jamais reçu.
À cette époque, les téléphones portables n’existaient pas et le contact ne pouvait donc être maintenu qu’en s’écrivant des lettres et des cartes postales ou via des lignes fixes. C'est pourquoi, pendant un certain temps, les relations avec Stefano avaient été sporadiques et ce n’est que deux ans plus tard que j’avais réussi à passer de nouveau quelques jours avec lui.
J’avais terminé la première année de lycée et j’avais été admise avec d’excellentes notes, mais l’été s’annonçait ennuyeux et sans grandes perspectives de vacances car, dans ma famille, les disputes entre mon père et ma mère devenaient de plus en plus vives et tous deux n’arrivaient plus à se mettre d’accord sur quoi que ce soit. De plus, mon père vivait des crises dépressives de plus en plus fréquentes. C'était une chaude journée de juillet lorsque ma mère m'a appelé pour me dire que mon cousin Stefano me demandait au téléphone. Je m’étais précipitée sur le téléphone, le cœur battant.
« Bonjour Caterina, j'ai réussi l'examen de deuxième année de spécialisation et j'ai quelques jours de vacances avant de commencer les deux mois de stage à la clinique universitaire.Puis, en octobre, je devrai présenter ma thèse, ça promet donc d'être un été très chargé pour moi !Pourquoi ne me rejoins-tu pas ici à Pise et nous pourrons faire un tour de la Toscane ?De belles vacances, ça nous fera du bien à tous les deux : pour toi, une distraction face à ta situation familiale, pour moi, une petite pause après les fatigues des études ! »
Après avoir demandé la permission à mes parents, qui ne posèrent aucun problème, j'avais pris le train pour arriver à Pise. Stefano m'attendait dans le hall de la gare. Je lui avais refilé mon sac de voyage et je m’étais retrouvée à bord de sa voiture, une Citroën 2CV, avec laquelle nous allions parcourir la Toscane dans les jours suivants, en logeant dans des auberges de jeunesse ou chez ses amis de l’université. Nous avions visité de belles villes, Pisa elle-même, San Gimignano, Siena, Arezzo. Nous nous étions aventurés aussi dans l’Apennin tosco-émilien, pour une petite excursion aux sources de l'Arno, toujours animés par notre passion désormais bien ancrée pour la montagne. Puis nous avions atteint Florence, où son frère nous avait hébergés. Il était inscrit à la faculté d’architecture, mais faisait tout sauf étudier. Le dernier soir, après le dîner, il faisait chaud et j'étais fatiguée. En longeant le Lungarno, nous atteignîmes le Ponte Vecchio. C'était une soirée splendide, la lune presque pleine dans le ciel se reflétait dans la rivière et le spectacle était vraiment romantique. Profitant de ma fatigue, je m'appuyai sur Stefano en lui passant un bras autour du cou. Lui, en réponse, avait saisi délicatement ma main, qui pendait de son épaule, et l’avait caressée un peu. Puis il avait serré mes hanches avec son autre bras. Nous restâmes ainsi, en silence, proches et enlacés, regardant le paysage florentin. Je m’attendais à un baiser, et pourtant il ne se passa rien, j’aurais voulu que ce moment ne finisse jamais, je serais restée là, comme ça, pour toujours, et pourtant, le lendemain matin, je m’étais retrouvée à la gare de Florence, prête à rentrer chez moi. Les courtes vacances étaient terminées, mais je pensais encore à l’étreinte de la veille au soir, je sentais encore la main qui effleurait la mienne. Étais-je amoureuse ? Peut-être.
Quand je suis arrivée à la maison, j'ai trouvé mon père et ma mère engagés dans une énième dispute, et ce fait avait éteint toute la poésie créée les jours précédents.Comment est-il possible, pensai-je, que deux personnes qui s'aiment, qui partagent leur vie depuis plus de vingt ans, en viennent à se traiter comme ça ?C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que le mariage n’était vraiment pas fait pour moi.
J'avais presque 19 ans lorsque, par une chaude journée du début de l'automne, mon père s'est suicidé en se tirant une balle dans la tempe. Comment était-il entré en possession d’une arme à feu, je ne l’ai jamais su. Toujours est-il que sa vie avait été marquée par une tragédie, survenue environ douze ans plus tôt, au cours de laquelle mon petit frère, âgé d’environ trois ans, avait été tué.
Mon père aimait cuisiner le dimanche, préparant les braises dans la cheminée, où il cuisinait tout, brochettes, saucisses, légumes gratinés, poulets à la broche et autres délices. Le jour de l'accident, comme à son habitude, il avait allumé le feu et préparé tout ce dont il avait besoin sur la table. Alfonso, pour s'amuser, avait pris un gril et s'était mis à courir dans la pièce. Pour éviter un danger, mon père s’était mis à le poursuivre ; il avait trébuché et était tombé au sol. Le gril avait volé en l’air et lui était retombé sur la nuque. Une pointe métallique avait trouvé juste l'espace entre deux vertèbres cervicales, s'insérant dans la moelle épinière et provoquant la mort immédiate de l'enfant. Mon père ne s’était jamais remis de cet épisode.Avec ma mère, ils avaient décidé d'avoir un autre enfant pour compenser cette perte, ce qui fait qu’après quelque temps, naquirent les deux jumeaux.Le fait d’appeler de nouveau Alfonso l’un des deux enfants n’avait pas du tout été une brillante idée, car chaque fois que mes parents prononçaient son nom, la tragédie leur revenait en mémoire.Au fil du temps, mes parents se disputaient de plus en plus souvent.Ma mère faisait retomber chaque fois la responsabilité de la mort de l’enfant sur son mari. Celui-ci souffrait de dépression, pour combattre laquelle il avait commencé à suivre des séances de psychothérapie.À un moment donné, Son thérapeute, à un certain moment, l’avait gavé de médicaments psychotropes qui, au lieu de l’améliorer, l’avaient conduit à un effondrement psychique et, finalement, au suicide.
J'avais entendu un grand bruit venant du bureau et je m’étais précipitée dans la pièce de mon père avec un mauvais pressentiment.Je l’avais trouvé affaissé sur son bureau, avec à côté un billet laconique où il avait écrit un seul mot : « Pardonnez-moi ».
Je n'avais pas pu verser une larme.Ma mère ne paraissait même pas trop peinée par la perte, au contraire, peut-être que pour elle cela avait été une libération.J'avais ressenti le besoin de parler à quelqu'un d'autre que ma mère, à quelqu'un qui me comprenait, et le seul qui pouvait le faire était Stefano.Je l’avais rejoint dans son cabinet vétérinaire, à la périphérie de Jesi et ce n’est que dans ses bras que j’étais parvenue à laisser couler toutes mes larmes.
« J'ai trop souffert ces dernières années, j'ai vu trop de mal autour de moi et j’aimerais me racheter en m’investissant dans un travail qui soit utile à quelqu’un et, en même temps, qui m’apporte une satisfaction personnelle. Donne-moi un conseil, s’il te plait ! »
Il avait souri en essayant de sécher mes larmes.
« Tu viens d’obtenir ton diplôme avec les meilleures notes, tu as une bonne connaissance de la psychologie et de la sociologie, et en plus tu adores les animaux, les chiens en particulier. Si cela peut t’intéresser, un de mes clients, un surintendant de la Police d’État, m’a parlé il y a juste quelques jours, d’un projet pour la création d’une unité cynophile dépendant du commissariat d’Ancône. Dans l’attente de l’arrivée des fonds et du matériel, on lui a attribué un Berger allemand, à utiliser comme chien antidrogue au port. Pourquoi ne tenterais-tu pas une carrière dans la Police ? Je t’y verrais bien ! Puis, une fois entrée, tu auras la possibilité de faire valoir tes qualités d’experte en cynophilie. Moi, je suis là et je t’aiderai toujours chaque fois que tu en auras besoin ! »
Sur le moment, j’avais jugé l’idée un peu bizarre, mais ensuite, en considérant aussi que je ne me croyais pas faite pour le mariage, vu la mauvaise expérience de celui de mes parents, quelques jours plus tard je m’étais présentée au commissariat d’Ancône et j’avais rempli la demande d’admission au cours pour élèves agents.
Une fois le cours terminée ma carrière n'avait pas été aussi facile que je le pensais. Il s’était écoulé un certain temps avant que je sois appelée en service et, entre-temps, je m’étais inscrite à la faculté de droit à Macerata, en me consacrant surtout à la criminologie.
Je n’étais pas parvenue à passer le moindre examen, car la lettre d’embauche était finalement arrivée, avec la qualification d’agent choisi, en poste au commissariat d’Ancône. Au début, il semblait que personne ne s'intéressait à mes qualités de criminologue et à mes compétences en matière de travail avec les chiens. Je passais de longues journées à bord des voitures de patrouille dans les rues de la ville, arrêtant des voitures aux contrôles routiers ou interpellant des ivrognes, des drogués et des prostituées. Ce n’était certainement pas le travail auquel je m’étais attendue et, en plus, une fois le service terminé, j’étais tellement épuisée qu’il était impensable de me plonger dans les livres pour reprendre mes études.
Mais je n'ai pas baissé la garde et je cherchais toujours l'occasion de démontrer mes véritables capacités à mes supérieurs.Après deux années de service, l’avancement au grade de surintendant était automatique et ainsi s’était ouverte pour moi la possibilité de suivre les collègues inspecteurs dans quelques enquêtes.
L’idée d’un groupe cynophile dépendant du commissariat d’Ancône avait en revanche été monopolisée par un collègue, le surintendant Carli, détaché au port, où ce dernier ne faisait guère autre chose que de faire renifler quelques touristes de passage par son Berger allemand, afin de soutirer de temps en temps, au malheureux du moment, quelques grammes de drogue dissimulés dans son slip.Mais la vraie drogue, celle dont nous savions parfaitement qu’elle transitait par kilos à travers le port d’Ancône, il ne l’avait jamais interceptée.
Finalement, un jour, ma grande opportunité se présenta. Avec l’inspecteur Ennio Santinelli, un type compétent mais à qui il manquait ce petit plus qui permet de se distinguer des autres, j’enquêtais sur un trafic de chiens volés qui, selon nous, étaient exportés à l’étranger après qu’on leur avait effacé l’éventuel tatouage. Selon le collègue, il s'agissait pour la plupart de chiens de chasse qui étaient ensuite commercialisés en Grèce, en Albanie et en Turquie. Selon moi, il y avait autre chose, d’autant plus qu’il s’agissait souvent de chiens de race mixte et de tout âge, même âgés. J’avais consulté Stefano et, lui aussi, en tant que vétérinaire, trouvait que la chose n’était pas très claire.
« Si l’on veut faire de la spéculation avec des trafics internationaux de chiens, ce sont soit des chiens de chasse de race et jeunes, soit des chiens dressés pour le combat. Là, il y a quelque chose qui cloche » m’avait-il dit au téléphone.
Un matin de mars, un fax était arrivé au commissariat en provenance de la Grèce.Une association de défense des animaux signalait qu’à Patras, à bord d’un ferry à destination d’Ancône, un camion TIR avait été embarqué, transportant officiellement des chevaux.Mais parmi les équidés, il y avait au moins une centaine de chiens transportés dans des conditions inhumaines.Ce jour-là, le surintendant Carli n’était pas de service et l’inspecteur Santinelli, un peu à cause du froid piquant du matin, un peu parce qu’il ne voulait pas empiéter sur le domaine de son collègue, hésitait à se diriger vers le port.
« Je ne pense pas que cela nous intéresse beaucoup », avait déclaré Santinelli.« Vas-y, Caterina, va voir et, si tu le juges nécessaire, implique le service vétérinaire public. »
Arrivée au quai où le ferry en provenance de Grèce était amarré, j’avais immédiatement remarqué une agitation d’animalistes qui réclamaient la saisie immédiate des animaux. D’autre part, le capitaine du ferry soutenait qu’à bord, conformément aux conventions internationales, les autorités italiennes ne pouvaient pas intervenir et qu’il avait reçu un message de l’armateur grec lui ordonnant de ne pas faire débarquer le TIR, lequel devait repartir pour Patras. Tout cela me convainquait de plus en plus que j’étais en présence d’un trafic louche. J’avais demandé les documents du TIR, le plan de route et les papiers d’accompagnement des animaux. Le camion, avec sa motrice et sa remorque, provenait de Turquie et avait pour destination finale Hanovre. D’après les documents de transport, le véhicule devait transporter uniquement des chevaux destinés à l’abattage. En essayant de m’exprimer en anglais avec le chauffeur grec, j’étais parvenue à lui soutirer l’information qu’au milieu des chevaux, quelques chiens étaient également transportés. Il m’avait montré certains certificats sanitaires attestant de la vaccination antirabique et d’autres traitements, mais rédigés en grec, ils étaient bien peu compréhensibles. Le chauffeur affirmait avoir une quarantaine de chiens à bord, tandis que les animalistes soutenaient qu’il y en avait au moins une centaine. J’aurais voulu faire débarquer le camion pour le contrôler tranquillement, mais le capitaine du navire continuait de s’y opposer. J’avais besoin d’un stratagème. J’avais saisi mon portable et, même si à cette époque les tarifs de téléphonie mobile étaient encore très élevés, j’avais appelé Stefano, qui m’avait donné le tuyau.
« Si les animaux voyagent depuis plus de vingt-quatre heures, pour leur bien-être et selon les lois internationales en vigueur, ils doivent être abreuvés, nourris et mis au repos. Donc impose-toi auprès du capitaine et fais débarquer le TIR. Tu verras qu’il ne pourra pas refuser. S’il ne respectait pas les règles, en effet, il risquerait de perdre son emploi bien rémunéré. »
Le capitaine avait menacé de protester officiellement par la suite, mais sur le moment il avait fait débarquer le camion. À l’intérieur, en effet, il y avait peu de chevaux et beaucoup de chiens. J’avais aussitôt appelé l’inspecteur Santinelli et le magistrat de permanence, car j’avais l’intention de mettre sous séquestre tout le chargement. J’y étais parvenue, en surmontant la réticence du collègue et du magistrat, qui étaient vraiment inquiets, car il allait falloir trouver un lieu adéquat pour héberger tous les animaux.
Quand j'avais réussi à contrôler les chiens, cent-deux à l'appel final, ce qui m'avait frappée, c'était qu'il s'agissait tous de chiens de taille moyenne, tous croisés et tous aux croupes à la musculature prononcée.
Et pourquoi pas ? me dis-je. Ils ont peut-être pu trouver un moyen d’introduire de la marchandise de contrebande sous la peau de ces pauvres animaux ! Mais comment l’expliquer à mes supérieurs ?
Et ici Stefano est intervenu, une fois de plus, avec son aide précieuse. J'avais fait placer les chevaux dans l'écurie d'un de ses amis et les chiens dans un chenil moderne, de construction récente, dont il s'occupait du point de vue sanitaire. Le chenil était doté d’une infirmerie très bien équipée, où Stefano effectuait des interventions de premiers secours sur des chiens blessé. L’équipement comprenait également un échographe, utilisé pour diagnostiquer les grossesses des chiennes reproductrices hébergées.
Il fallait agir vite, car déjà des avocats de renommée internationale s’activaient pour obtenir la levée de la saisie des animaux, ce qui ne faisait qu’accentuer encore les soupçons et les hypothèses de trafics illicites.Le collègue Carli était hors de lui, car nous avions empiété sur son domaine de compétence. Il invoquait d’importantes connaissances dans les hautes sphères, même jusqu’au ministère de l’Intérieur, et exigeait que l’affaire lui soit restituée.
Dès que nous eûmes tondu le poil d’un chien, nous nous étions aperçus que l’animal présentait une cicatrice linéaire de chaque côté, le long de la colonne vertébrale lombaire.
« Essayons de faire quelques échographies sur la croupe de ces chiens », m’avait dit Stefano en caressant affectueusement l’un de ces sympathiques animaux.
« Ce sont des cicatrices parfaites. Elles ne ressemblent pas à des incisions chirurgicales, car on n’y distingue pas les traces transversales des points de suture. Mais un chirurgien qui sait bien travailler, en pratiquant une suture sous-cutanée particulière, peut obtenir des cicatrices esthétiques comme celles-ci. Moi-même je ne saurais pas faire mieux. »
Puis il avait appliqué la sonde de l’échographe sur la zone concernée.
« Il y a une densité anormale du tissu sous-cutané. Je dirais d'emmener quelques chiens dans la salle d'opération pour voir ce qu'il y a sous les cicatrices. »
Il avait anesthésié un chien, préparé chirurgicalement la zone anatomique repérée et pratiqué une ouverture exactement au niveau de la cicatrice. Les mains couvertes de sang, il avait extrait un emballage bien scellé, qui laissait apparaître, par transparence, une poudre blanche. Ce n’était certainement ni de la farine, ni du sucre.
« De la drogue », J’avais affirmé : « Très probablement de la cocaïne ou de l’héroïne, en provenance d’Afghanistan et destinée à l’Allemagne via la Turquie, la Grèce, l’Italie et l’Autriche. Ils ont inventé un beau stratagème mais, selon moi, c’est quelqu’un que je connais qui le leur a suggéré. Les chiens antidrogue ne repèrent que l’odeur d’autres chiens, et la drogue passe inaperçue en douane. L’intervention chirurgicale est effectuée à l’origine : on attend ensuite que les plaies cicatrisent et que le poil repousse. Mais, à l’arrivée, ces animaux sont parfois massacrés, voire tués, pour en extraire le précieux contenu. »
J’avais informé le magistrat de notre découverte, et celui-ci avait ordonné que les animaux soient opérés dans des conditions sûres : on devait leur retirer la drogue, puis les soigner comme il se devait. Par la suite, ils pourraient être confiés à des personnes de bonne volonté. Stefano, dans sa clinique, s’était dévoué jour et nuit à intervenir sur chacun des chiens, ne s’accordant que de rares heures de repos, en sachant parfaitement qu’il ne toucherait pas le moindre centime pour tout ce travail. Mais, pour garantir mon succès, il aurait été prêt à faire cela et bien plus encore. Au final, nous nous étions retrouvés avec deux cent quatre sachets, contenant chacun un demi-kilo de drogue, que le laboratoire de la police scientifique avait confirmé être de l’héroïne pure. Une valeur de cent trente milliards des anciennes lires (environ soixante millions d’euros). Nous avions également découvert que le surintendant Carli était mouillé dans l’affaire jusqu’au cou, et nous l’avions arrêté pour complicité. À ce stade, l’enquête passait de plein droit à l’Interpol, qui allait tenter d’identifier le réseau de narcotrafiquants à partir de tous les éléments que nous avions mis à sa disposition.
Quelques jours plus tard, le préfet de police m'avait convoqué dans son bureau pour les félicitations d’usage.
« Félicitations, Ruggeri ! Grâce à votre intuition, nous avons accompli un excellent travail et le Ministère nous a adressé ses compliments. J’ai déjà signé la proposition pour votre promotion au grade d’inspecteur principal. De plus, nous avons aussi découvert que Carli faisait tout pour bloquer les propositions et les fonds qui arrivaient du Ministère pour le projet des unités cynophiles. Maintenant que Carli n’est plus là, je proposerai que la responsabilité du projet passe directement sous votre direction. Vous pourrez disposer des fonds comme bon vous semblera, décider de la construction de la structure, mais surtout choisir les chiens et les hommes. Pour ma part, je propose de laisser le port à la Guardia di Finanza, qui contrôle déjà la douane, tandis que nous, nous aurons un espace rien qu’à nous à l’aéroport Raffaello Sanzio, qui sera renforcé à partir de l’an 2000. Qu’en dites-vous ? »
« Merci Monsieur, mais je ne pense pas mériter tout ça », répondis-je en baissant les yeux« Je n'ai fait que mon devoir ! »
Les mots de cette conversation lointaine résonnaient encore dans mon esprit, quand la voix grésillante du haut-parleur me fit sursauter.
« Nous vous remercions d’avoir choisi la compagnie Nuova Alitalia. Nous informons les passagers que nous atterrirons dans une dizaine de minutes à l’aéroport Cristoforo Colombo de Gênes. Il est neuf heures trente, le 1er juillet 2009, la température au sol est d’environ 28 degrés, avec un temps stable et ensoleillé, les températures sont en hausse et les vents de sud-est. Nous vous souhaitons un agréable séjour. Merci et à bientôt sur nos lignes aériennes. »
Bien entendu, il a fallu encore deux ans pour créer le détachement canin à l'aéroport Raffaello Sanzio.Sur une partie de terrain ayant appartenu à l'Armée de l'Air, le village avait été construit exactement comme je l'avais imaginé : douze boxes entouraient sur trois côtés un grand terrain d'entraînement. Le quatrième côté était occupé par le bâtiment des services, aménagé à partir d’un ancien édifice de l’Aéronautique. Au rez-de-chaussée se trouvaient une infirmerie bien équipée pour les chiens, avec appareil radiologique, échographe, armoire à médicaments bien fournie, ainsi qu’une salle chirurgicale pour les interventions d’urgence. Deux pièces étaient réservées au traitement des formalités administratives, tandis qu’à l’étage j’avais mon logement : une chambre à coucher, une salle de bains et une petite cuisine. Pendant plusieurs années, ce lieu allait être ma maison et mon toit, en plus de mon lieu de travail, d’autant plus que j’étais de plus en plus convaincue que jamais je ne me lierais à un homme.
J’avais personnellement choisi les chiens au centre cynophile de la Guardia di Finanza, à Castiglione del Lago, ainsi qu’à celui de la Police d’État à Nettuno, près de Rome, où j’avais suivi, en son temps, le cours de dressage
Je voulais des chiens parfaitement dressés et je voulais couvrir toutes les spécialités possibles. J’avais donc amené à Falconara Marittima deux Bergers allemands, destinés à être utilisés comme chiens antidrogue, et deux autres chiens de la même race, accompagnés d’un Rottweiler, comme chiens anti-émeute et pour les interventions de maintien de l’ordre. Pour les missions de détection (chiens « moléculaires ») et de sauvetage en décombres, donc destinés aux interventions de protection civile, j’avais opté pour un couple de Labrador Retrievers et un Samoyède. J’avais ensuite sélectionné deux Weimaraners pour le travail sur explosifs, tandis qu’un autre Berger allemand, un grand mâle, avait été choisi pour l’attaque et la défense personnelle. Un box, laissé vide pour d’éventuelles autres spécialités, serait plus tard occupé par mon Springer Spaniel, Furia : un chien absolument nul pour la chasse, mais au flair exceptionnel, capable de suivre une piste et de retrouver des personnes disparues à partir d’un simple objet ayant appartenu à la personne recherchée. Mais Furia n’arriverait que plusieurs années après le début de l’activité du détachement.
Les hommes avaient également été choisis parmi les plus compétents de la Police d’État des différentes provinces des Marches. Chaque homme était associé à un chien dont il avait la responsabilité ; il devait donc non seulement posséder la même spécialité que l’animal, mais avoir aussi la patience de l’éduquer et de le soigner comme s’il s’agissait de son propre enfant ou d’une partie de lui-même. J’avais quelques réserves à proposer à l’inspecteur Santinelli d’être mon adjoint. En général, il est difficile d’accepter d’être placé sous l’autorité de quelqu’un dont on a été le supérieur, mais il l’avait fait de bonne grâce : peut-être à cause de son attachement aux chiens, ou peut-être encore d’un attrait pour moi, que je n’aurais jamais partagé.
Au début de l’été 1997, nous étions enfin prêts à démarrer. L’inauguration du détachement s’était déroulée en présence de hautes autorités : le préfet, les maires d’Ancône et de Falconara Marittima, ainsi que des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur. À l’issue de notre démonstration du travail avec les chiens, lors de simulations de recherche de drogue, d’explosifs et d’interventions destinées à neutraliser des malfaiteurs, la journée s’était conclue par un spectacle des Frecce Tricolori. À mon grand regret, seule ombre au tableau, j’appris qu’il s’agissait du dernier événement public auquel participait le commissaire en chef Ianniello, désormais tout proche de la retraite.
Je n’avais pas encore 26 ans et j’occupais déjà une fonction à responsabilité, qui me procurait une grande satisfaction. Le soutien de Stefano, en tant que vétérinaire de nos chiens mais aussi en tant qu’ami de toujours, ne m’avait jamais manqué. Tous les chiens choisis accomplissaient leur travail de manière exemplaire. Seul le Rottweiler fut un choix que je regrettai.
« Pour tenir la foule en respect, m’avait averti Stefano, il te faut des chiens qui en imposent, qui inspirent la crainte à ceux qu’ils ont en face, que ce soit des supporters dans un stade ou des manifestants sur une place. Mais les chiens ne doivent jamais causer de blessures à des personnes. Le Rottweiler est un traître. Il paraît inoffensif, calme, assis à t’observer, comme s’il ne se souciait pas de toi. Mais si tu te trouves à sa portée, sans même un grognement pour te prévenir, il peut se retourner contre toi et causer des blessures graves. La puissance de ses mâchoires dépasse celle de n’importe quelle autre race canine. Mesurée au dynamomètre, la force de sa morsure atteint 230 kilos, contre 80 pour le Berger allemand et 120 pour le Mâtin napolitain. C’est en pratique une machine de guerre. Ne lui fais jamais confiance ! »
À mon grand regret, après que Thor, tel était le nom qu’on lui avait donné, se fut rendu responsable de quelques mauvais comportements lors d’exercices d’entraînement, au détriment de son conducteur, il avait fallu le réformer. D’ordinaire, un chien est réformé en fin de carrière, lorsqu’il est devenu trop âgé pour remplir ses fonctions et, dans la plupart des cas, le conducteur, qui a noué avec lui un lien particulier, l’adopte et le garde chez lui, étant donné que l’animal a encore quelques années de vie. Si cela n’est pas possible, le chien réformé doit subir l’euthanasie, car il est impensable que des chiens entraînés de cette manière finissent entre des mains peu sûres. J’étais consciente que la fin de Thor serait l’injection létale et je n’arrivais pas à m’en consoler, mais je regardais son conducteur, le bras encore bandé, et je ne pouvais pas assumer la responsabilité d’un nouvel incident. Thor fut rapidement remplacé par un autre Berger allemand, choisi cette fois par mes soins dans un élevage local. Je l’éduquerais dès son plus jeune âge et j’en assurerais moi-même la formation jusqu’au moment de le confier à un conducteur.
Hormis le désagréable épisode de Thor, les jours passaient rapidement. Chaque jour, l’équipe s’entraînait pendant au moins deux ou trois heures, puis venaient les services, le contrôle antidrogue à la douane de l’aéroport, la surveillance lors des foires et des marchés pour repérer d’éventuels pickpockets ou trafiquants. Parfois, nous étions appelés dans des lieux éloignés pour des interventions de protection civile, à l’occasion de tremblements de terre ou d’autres catastrophes naturelles, afin de rechercher d’éventuels survivants sous les décombres, ou encore pour retrouver des personnes disparues en montagne, non seulement lors d’avalanches, mais aussi simplement parce qu’elles s’étaient égarées au cours d’une excursion. Avec le temps, la réputation de mon équipe avait dépassé les frontières des Marches et nous étions souvent sollicités pour des missions très éloignées de notre base. Dans l’équipe manquait encore un chien capable de suivre une piste, de relever des traces, en somme d’épauler le policier non seulement dans une action mais aussi dans une enquête. Il viendrait plus tard, et ce serait mon Furia, un Springer Spaniel, fils d’une chienne de l’inspecteur Santinelli.
Le cours de mes pensées fut soudain interrompu par le freinage de l’avion sur la piste et par l’ouverture consécutive de la porte. Un tout nouveau chapitre de ma vie était sur le point de commencer.
CHAPITRE 2
Je cherchais à m’orienter dans la salle des arrivées de l’aéroport pour comprendre où se trouvait le tapis roulant par lequel devaient arriver mes valises, lorsqu’un colosse, en parfaite tenue d’été de la Police d’État, s’approcha de moi d’un pas décidé. Il devait mesurer au moins un mètre quatre-vingt-dix, avec les cheveux en brosse, des yeux bleus et une barbe parfaitement rasée, ses biceps peinant à être contenus dans les manches courtes de la chemise de l’uniforme. Il esquissa un salut militaire puis, se ravisant, me tendit la main.
« Commissaire Ruggeri, j’imagine ! Je suis l’inspecteur Mauro Giampieri et, à partir de cet instant, je suis à votre service. J’ai reçu des instructions impératives de la part du commissaire en chef : nous devons partir immédiatement pour rejoindre la scène d’un crime. Il s’agit d’un meurtre survenu cette nuit à Triora, un petit village de l’arrière-pays d’Imperia. J’ai déjà donné l’ordre à un agent de récupérer votre bagage et de l’apporter au commissariat. Suivez-moi, nous n’avons pas une minute à perdre. »
J’étais un peu déboussolée et je le suivis sans objection, même si j’aurais préféré commencer autrement, en prenant un taxi jusqu’à Imperia et en m’installant à mon nouveau poste de travail après m’être au moins rafraîchie dans un hôtel. Mais lorsque je vis la voiture aux couleurs blanc et bleu de la Police d’État, garée sur le parking réservé aux forces de l’ordre et vers laquelle nous nous dirigions, je ne pus m’empêcher d’éprouver un frémissement : une Lamborghini Gallardo flambant neuve. Je connaissais l’existence de cette voiture magnifique, capable d’atteindre une vitesse de 320 km/h, équipée d’un ordinateur de bord aux multiples fonctionnalités, relié par un système satellitaire aux fichiers informatiques de la criminalpol et d’Interpol, uniquement pour en avoir lu quelques lignes dans nos revues.
« Je croyais que ce bijou était réservé à la Police routière », dis-je, en essayant de détendre l’atmosphère avec l’inspecteur, qui continuait d’avancer d’un pas décidé. Arrivés à quelques pas de la voiture, les feux de détresse se mirent à clignoter en émettant un bip.
« Celle-ci est différente de celle attribuée à la Polstrada, non pas pour le modèle, mais par son équipement et ses performances. J’aurai l’occasion de vous expliquer beaucoup de choses en route, installez-vous ! »
Quand nous fûmes dans la voiture, il inséra une carte dans une fente prévue à cet effet dans le tableau de bord et il tapa un code sur un clavier numérique. Il s'apprêtait à appuyer sur le bouton de démarrage du moteur, mais il s'arrêta et se mit à manipuler un petit boîtier.
« Votre avant-bras droit, Inspecteur ! Je vais vous inoculer une puce électronique contenant certaines informations vous concernant, comme vos données d'état civil, votre groupe sanguin, vos antécédents médicaux et qui servira aussi de localisateur satellitaire au cas où cela s'avérerait nécessaire. Ce sera rapide, vous ne sentirez rien. Ce sont les ordres, hélas. On m'en a inoculé une à moi aussi. »
Sa discipline presque militaire commençait à m'agacer et je laissai échapper une protestation.
« Je ne suis pas un chien qui risque de se perdre ! »
Il sortit d’un compartiment un tampon imbibé de désinfectant, puis, d’un autre, un injecteur muni d’une aiguille de calibre impressionnant. Malgré mes protestations, il saisit mon bras et mit en œuvre la procédure.
« Gardez le tampon appuyé quelques instants et attachez votre ceinture de sécurité. Nous partons. »
L’accélération plaqua mon dos contre le siège de la voiture. En quelques secondes, la Lamborghini atteignit une vitesse largement supérieure à celle autorisée par le code de la route, franchit le péage de l’autoroute et se mit à filer à près de 200 km/h.
« Vous, Inspecteur, vous ressemblez plus à un militaire qu’à un policier. J’ignore votre parcours, mais je crois que je l’étudierai avec attention. Mais étant donné que nous allons travailler ensemble et que j’ai toujours détesté les formalités, je vous propose que nous nous tutoyions et que nous nous appelions par nos prénoms. Moi, c’est Caterina. »
Il me répondit en se détendant un peu.
« Mauro. Je vous confesse… je te confesse qu’en réalité, jusqu’à il y a quelques mois, j’étais dans l’armée. J’ai suivi le contingent italien lors de missions à l’étranger à plusieurs reprises et jusqu’à Noël dernier j’étais en poste en Afghanistan. J’étais à Nassirya en 2003, lors du massacre de soldats italiens, et je m’en suis sorti sans la moindre blessure. J’ai aussi servi en Irak et en Bosnie-Herzégovine. Je suis encore très habitué à la discipline militaire.
Mais je suis aussi spécialiste des explosifs, de la lutte contre le terrorisme et la guérilla organisée, et du pilotage en conditions extrêmes. Je crois que le commissaire en chef a voulu nous associer pour résoudre une affaire vraiment délicate, dont je te parlerai plus tard. En attendant, je vais te montrer les caractéristiques de cette voiture, qui n’a actuellement aucun équivalent en Italie. Comme tu peux le voir, ici sur la planche de bord nous avons au centre un écran de douze pouces, qui ressemble à un système de navigation mais offre bien d’autres fonctionnalités. C’est un véritable ordinateur embarqué qui, en plus d’avoir un accès à Internet via connexion satellitaire, nous permet de consulter les bases de données policières, non seulement italiennes mais du monde entier. Là c’est un petit scanner relié au système, dans lequel nous pouvons insérer des empreintes digitales prélevées avec des bouts d’adhésif et lancer une recherche sur les bases de données auxquelles nous sommes connectés. À la fonction tactile, très pratique pour naviguer dans le menu principal, on peut ajouter les fonctions d’un clavier standard que l’on peut sortir du tiroir en dessous. Ouvre la boîte à gants, tu y trouveras une arme à feu déjà attribuée et un terminal portable. Toi et moi nous disposons d’un terminal identique, avec lequel nous pouvons nous connecter à l’ordinateur de bord du véhicule. Le terminal, comme la puce que nous nous sommes fait inoculer, permet à la centrale et à l’un de nous dans la voiture de localiser notre position exacte grâce au système GPS. »
« Mince, à en juger par tout ce que tu me racontes, l’enquête qu’on nous a confiée doit être sacrément risquée. Même le mythique agent 007 n’a pas toute cette technologie à sa disposition ! »
« Et en fait tu n'as pas tort. Depuis plusieurs années, d'étranges événements se produisent à Triora : des personnes disparaissent dans des circonstances mystérieuses, sans apparemment laisser de traces. Jusqu’à présent, ce sont les Carabiniers qui ont enquêté, sans parvenir à rien. Concernant la principale suspecte, une certaine Aurora Della Rosa, que les gens du village qualifient de magicienne, ou plutôt de sorcière, ils n’ont jamais réussi à recueillir de preuves suffisantes, et l’enquête reste au point mort. Cette nuit, dans la forêt près de Triora, un incendie s’est déclaré et en est venu à menacer la maison même d’Aurora. À la fin des opérations d’extinction, les pompiers ont retrouvé le cadavre calciné d’une femme. Je crois que le médecin légiste et la police scientifique sont déjà sur place. Cette fois, pas de Carabiniers ni de RIS : l’enquête nous revient de droit. C’est certainement en raison de tes études sur l’ésotérisme et les sectes que le commissaire d’Imperia a demandé ta présence, et ce meurtre, par quel étrange concours de circonstances, a été commis précisément au moment de ton arrivée. À présent, il va falloir se retrousser les manches, et sérieusement ! »
Je m’étais particulièrement intéressée aux crimes commis par les adeptes de sectes dites ésotériques. En partant de l’épisode des Bêtes de Satan, survenu quelques années plus tôt, au cours duquel des délinquants, pour couvrir l’assassinat d’une jeune fille et détourner l’enquête, avaient mis en scène des messes noires et des rituels sataniques, j’avais commencé à étudier les véritables sectes ésotériques. J’avais cherché à creuser en profondeur pour me faire une idée de leurs origines, qui se perdent dans la nuit des temps, afin de comprendre ce qui se cachait derrière leurs rites et quels crimes avaient été commis par leurs adeptes, aussi bien dans un passé récent que plus lointain. En Italie, la Ligurie était l’un des lieux où l’on savait que certains adeptes se réunissaient encore en secret pour accomplir leurs rituels, lesquels prévoyaient parfois des sacrifices d’animaux ou même de personnes. L’Inquisition avait combattu ces sectes jusqu’au XVIIe siècle avancé, en condamnant à mort leurs adeptes pour hérésie ou sorcellerie. Tout cela m’avait toujours fascinée, si bien qu’avec mon mémoire intitulé « Sectes ésotériques et crimes perpétrés par leurs adeptes » j’ai obtenu mon diplôme de droit en juillet 2008, avec la mention la plus élevée.
Et donc, précisément grâce à ces études, à peine un an après l’obtention de mon diplôme, j’avais été appelée à occuper le poste de commissaire dans le district de police d’Imperia, tout justement dans cette région où une intense activité liée aux sectes persistait encore.
À travers la vitre, je voyais défiler, l’un après l’autre, plusieurs péages d’autoroute. En quelques minutes, nous avions déjà dépassé la sortie de Savone et poursuivions à vive allure en direction d’Imperia.
« Pourquoi les enquêteurs voient-ils l’ombre des sectes dans toute cette affaire ? » demandai-je en sortant de mes pensées. « Après tout, si l’on pense aux Bêtes de Satan, bien connues dans ces parages, on comprend vite qu’il ne s’agit que de mises en scène, et que l’ésotérisme n’a rien à voir là-dedans. »
« Dans ce cas précis, il existe au contraire des éléments tangibles laissant penser à l’existence d’une secte, même si toute l’affaire, qui a commencé il y a de nombreuses années, demeure obscure. Aucun cadavre n’avait jamais été retrouvé jusqu’à aujourd’hui, et ce nouvel élément permet de commencer à penser que même les personnes disparues auparavant ont été tuées, mais que les crimes ont été couverts, à l’époque, de manière impeccable. Cette nuit, un imprévu est peut-être survenu et l’assassin, ou les assassins, ne sont pas parvenus à faire disparaître le corps, comme dans les cas précédents. Il est possible qu’ils aient tenté de brûler la victime, mais un changement soudain de vent, chose assez fréquente dans cette région, a déclenché un incendie devenu incontrôlable. Rappelons que c’est Aurora elle-même qui a appelé les secours, car sa maison était menacée par les flammes. »
« Quel est son alibi ? Savons-nous ce qu’elle a raconté ? »
« Elle a dit être rentrée très tard, après avoir dîné dans un restaurant plus en aval, et qu’au retour, pas loin de chez elle, elle avait aperçu la lueur rougeâtre de l’incendie. Elle a appelé le 115 avec son portable alors qu’elle se trouvait encore deux kilomètres plus loin. »
« Bien, nous procéderons aux vérifications nécessaires. Mais parle-moi des personnes disparues précédemment. »
« Il faudrait beaucoup de temps pour tout raconter dans le détail. Je vais essayer de te résumer l’essentiel, puis nous aurons le temps d’examiner tout le dossier que nous a transmis la préfecture et le tribunal. Il y a en effet un gros paquet à étudier, et il est déjà posé sur ton bureau. La première personne dont on a perdu la trace est celle qui habitait dans la même maison qu’Aurora et qui se faisait appeler du même nom. En 1989, cette dame d'une soixantaine d'années, connue comme diseuse de bonne aventure, herboriste, guérisseuse, voyante, sorcière, décide de se rendre dans les montagnes du Népal pour atteindre un temple dans lequel elle devrait régénérer son esprit, son corps et son âme. Elle arriva à Katmandou avec l'une de ses disciples, une jeune femme roumaine, une certaine Larìs Dracu. Les deux femmes engagèrent des Sherpas qui les accompagnèrent jusqu'à un certain point. Lorsqu’elles insistèrent pour s’aventurer dans une zone inexplorée, interdite aux Sherpas en raison de leurs croyances religieuses, ces derniers les laissèrent seules, en déclarant qu’ils les attendraient pendant trois jours, après quoi ils les considéreraient comme disparues. On ne sut plus rien des deux femmes, jusqu’à ce que, quelques mois plus tard, une jeune femme d’une vingtaine d’années se présente à Triora, affirmant être la petite-fille d’Aurora. Invoquant l’homonymie, elle s’arrogea le droit de prendre possession de la maison de sa grand-mère. Cette jeune Aurora semblait également dotée de pouvoirs surnaturels, bien plus puissants encore que ceux de son aïeule présumée. Les rares habitants du village qui avaient connu Aurora dans sa jeunesse ne pouvaient s’empêcher de remarquer la ressemblance frappante entre la jeune femme et l’ancienne disparue, au point que beaucoup en vinrent à croire que la sorcière, au cours de son voyage au Népal, avait découvert un élixir de jouvence et était parvenue à rajeunir jusqu’à retrouver l’apparence d’une jeune fille. Mais, au-delà de cette rumeur, des phénomènes étranges commencèrent à se produire dans les bois autour de Triora. On racontait au village que, lors des nuits de pleine lune, les sorcières avaient recommencé à célébrer leurs sabbats, convoqués précisément par la jeune Aurora. Outre les Sabbats, Aurora a reçu de nombreuses visites chez elle. En plus des postulants qui demandaient des remèdes à base de plantes pour guérir des maux, ou des élixirs de toutes sortes pour résoudre des problèmes amoureux, de temps en temps arrivaient des personnes particulières, accueillies par elle comme adeptes d'une secte ésotérique, dont je ne me souviens plus du nom maintenant. Ces personnes, principalement des femmes, se rendaient sur les lieux pour accéder au savoir contenu dans l’ancienne bibliothèque, jalousement conservée dans la maison par les ancêtres d’Aurora, et enrichie au fil des siècles par ces derniers. L'une de ces jeunes femmes, Mariella Carletti, connue sous le nom de La Rossa, a quitté en 1997 une petite ville des Abruzzes, où elle était déjà connue comme guérisseuse et voyante, laissant entendre qu'elle arriverait à Triora pour surmonter les difficiles épreuves que lui aurait permis de devenir une adepte du septième niveau, l'un des plus élevés, et qu'elle reviendrait avec des pouvoirs que personne n'aurait jamais imaginés. Elle ne revint jamais. À Triora, cette belle jeune femme, grande, aux longs cheveux roux flamboyants, aux yeux bleu clair, au teint pâle couvert de taches de rousseur, ne passa pas inaperçue. Au crépuscule du 21 juin, date correspondant au solstice d’été, elle se dirigea vers la forêt où l’on disait que se déroulaient les sabbats, puis elle disparut.
Un détail intéressant est que cette nuit-là, un début d’incendie se déclara, mais il resta très limité. Il semble qu’un vieux camion, hors d’usage depuis longtemps, ait pris feu, mais l’événement ne put jamais être relié d’aucune manière à la disparition de la jeune femme.
La carcasse calcinée du camion est toujours là, elle n’a jamais été enlevée. L’affaire, à l’époque, fut classée comme un acte de vandalisme.
En 2000, trois journalistes, deux hommes et une femme, travaillant pour un mensuel de renommée nationale, dont le siège et la rédaction se trouvent à Gênes, décidèrent de mener leur propre petite enquête sur la disparition de la jeune fille, survenue trois ans plus tôt. Sous prétexte d'un reportage sur les sorcières et la sorcellerie à Triora, ils s'installèrent sous une tente canadienne en plein milieu des bois où les sorcières se rassemblaient, près de la Fonte della Noce, dans l'espoir d'assister à un rite satanique ou quelque chose du genre. Pendant quelques jours, ils recueillirent des informations sur le procès mené contre les sorcières de Triora à la fin du XVIe siècle. Ils tentèrent également d’obtenir une interview exclusive d’Aurora, mais celle-ci la refusa.
Dans la nuit du 20 au 21 août, les trois journalistes disparurent dans des circonstances mystérieuses. À l’intérieur de la tente, retrouvée vide le lendemain matin, on découvrit quelques carnets avec des notes contenant le matériel qu’ils avaient rassemblé. Ces carnets furent restitués au magazine, qui publia, en hommage aux trois disparus, un article de huit pages, consacré aux sorcières de Triora.
La dernière phrase inscrite dans l’un des carnets, écrite en majuscules de grande taille et soulignée, disait :« MON DIEU ! » Quelque chose ou quelqu’un l’avait manifestement terrifié à mort. Des journalistes disparus, on ne retrouva jamais la moindre trace. »
Entre-temps, nous avions dépassé Imperia, quitté l'autoroute au péage d'Arma di Taggia et emprunté une route provinciale qui remontait un magnifique fond de vallée, parallèle au cours d'une rivière. C’était la première fois que je découvrais des lieux qui allaient bientôt m’être familiers. Nous traversions la vallée Argentina, parcourue par le fleuve du même nom, une étroite vallée comptant peu d’habitations. Le vert éclatant des forêts luxuriantes contrastait avec l’azur profond du ciel limpide en cette chaude journée de début juillet, et en moi se rallumait l’ancienne passion pour la montagne. Je rêvais déjà de parcourir les sentiers qui s’enfonçaient dans ces bois.
Nous dépassâmes un petit village, Molini di Triora, pour rejoindre Triora, un bourg aux allures médiévales, perché au sommet d’un éperon rocheux. Une fois le centre franchi, la route redescendait et, peu après, nous nous arrêtâmes sur un terre-plein où étaient garées deux voitures de police, une jeep des pompiers et un camion du corps forestier équipé pour la lutte contre les incendies de forêt.
« Très bien » dis-je, « ce que tu m’as raconté est très intéressant et, en effet, on sent clairement non seulement une odeur de brûlé, mais aussi celle des sectes ! Il s’agit maintenant de comprendre jusqu’à quel point l’ésotérisme est impliqué et quelle est la part de responsabilité des adeptes dans la disparition des personnes que tu as mentionnées, ainsi que dans le meurtre de cette nuit, s’il s’agit bien d’un meurtre ou d’un simple accident. »
« Caterina, je t’en prie, ici on n’est jamais trop prudent. En dehors des sorcières, nous pourrions être confrontés à des criminels sans scrupules au cours de cette enquête. Prends ton arme et mémorisons chacun le numéro du portable de l’autre pour pouvoir s’appeler en cas de besoin. Allons-y. » Je saisis le portable, mais je laissai mon arme dans la boîte à gants de la voiture, estimant qu’à ce moment-là, je n’en aurais pas besoin.
CHAPITRE 3
Larìs n’avait pas peur de traverser le pont suspendu. Elle chercha du regard les yeux bleu-vert d’Aurora, qui lui transmirent toute la force et l’énergie dont elle avait besoin. Elle ne la connaissait que depuis peu, mais elle avait confiance en elle et en ses pouvoirs ésotériques.
Larìs Dracu était originaire de Transylvanie, une région de Roumanie encore dirigée, à la fin des années 1980, par un dictateur communiste. À dix-huit ans à peine, elle s’était déjà forgé une réputation de sorcière anticommuniste et, pour ne pas tomber entre les mains de la police secrète du général Ceaușescu, elle avait rejoint l’Italie non sans difficultés. Elle était arrivée jusqu’à un petit village de Ligurie, où elle savait qu’habitait une adepte de sa propre secte, qui l’aiderait et la guiderait dans la poursuite de son chemin vers le niveau le plus élevé, au-delà du septième, celui de la connaissance universelle.
Lorsqu’elle arriva chez Aurora, le jour de l’équinoxe de printemps, à l’heure médiane, elle remarqua que son hôtesse l’attendait sur le seuil, la porte grande ouverte. Elle n’en fut pas surprise, car elle connaissait les dons de voyance de la magicienne. Elle se sentit observée avec satisfaction. Larìs était une très belle jeune femme, aux cheveux noirs et brillants, tirés en arrière et attachés en une courte queue-de-cheval, aux yeux sombres, presque noirs, et aux traits délicats. Les lignes sinueuses de son corps, moulé dans des vêtements ajustés, laissaient deviner une perfection rare de poitrine, de fesses et de jambes. La magicienne lui apparut comme une sexagénaire en excellente forme, avec des cheveux blonds légèrement striés de blanc et des yeux dont la couleur changeait du bleu au vert selon la luminosité ambiante. Son corps avait encore la vigueur d'une femme de quarante ans, et sa peau était lisse, tendue, sans rides apparentes. Son regard était magnétique, et lorsque ses yeux rencontrèrent ceux d’Aurora, Larìs ressentit une forte impulsion sexuelle envers la magicienne. Aurora prononça quelques mots dans une langue incompréhensible pour les simples mortels. Il ne s’agissait pas de l’occitan, langue typique de cette région frontalière entre l’Italie et la France, mais la jeune femme parvint à la comprendre, car elle l’avait apprise dans son enfance, lorsque sa mère l’avait initiée aux pratiques magiques et ésotériques. Le Semants était l’ancienne langue des adeptes, dont l’origine se perdait dans la nuit des temps, un idiome déjà connu à l’époque de l’Égypte des Pharaons par les mages et les chamans, mais qui remontait à des origines encore plus anciennes. Aurora invita Larìs à entrer dans la maison et la conduisit dans un salon carré. L’un des murs du salon était entièrement occupé par un grand miroir, ce qui donnait l’impression que la pièce était bien plus vaste qu’en réalité, tandis que les trois autres murs étaient couverts d’étagères, où s’entassaient de nombreux livres et manuscrits ainsi que quelques vases en porcelaine, du genre de ceux utilisés autrefois dans les pharmacies et les herboristeries.
Larìs fut surtout attirée par le sol, en marbre très poli aux couleurs variées : jaune, turquoise, vert émeraude. Avec les carreaux colorés, disposés comme une mosaïque, avait été dessiné l’un des symboles ésotériques les plus puissants : un pentacle, une étoile à cinq branches, inscrite dans un cercle, lui-même inscrit dans le périmètre carré de la pièce.
