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Le commissaire divisionnaire Caterina Ruggeri est une policière des Marches en activité, âgée d'une quarantaine d'années, responsable de la section ”Homicides” de la Questura d'Ancône. En compagnie du commissaire Sergio Adinolfi de Senigallia, profileur criminel expert, elle est à la poursuite d'un tueur en série psychopathe, en analysant les traces étranges qu'il dissémine sur la scène de ses crimes. Un défi ténébreux pour le commissaire Ruggeri qui sera amenée à enquêter de près au sein du cercle familial.
Nous voici au seuil de la troisième enquête du commissaire Caterina Ruggeri, cette policière des Marches bien connue, très appréciée par ses lecteurs. Un nouveau collègue l'accompagne, le commissaire Sergio Adinolfi de Senigallia, profileur criminel expert, avec lequel elle doit poursuivre un tueur en série psychopathe. À un certain point, Caterina sera tentée de céder au charme de son collègue mais le cours de l'affaire ne laissera pas la place à une liaison amoureuse. Un défi ténébreux pour le commissaire Caterina Ruggeri, qui si trouve impliquée dans la plus introspective de ses aventures. Elle découvrira d'ailleurs que l'assassin est plus proche d'elle qu'elle ne l'imaginait, peut-être même un membre de sa famille. Elle sera amenée à rechercher dans son passé et dans son subconscient pour découvrir la solution : mais alors que celle-ci semble à portée de main, surviennent de nouveaux coups de théâtre qui remettent tout en question. Le psychopathe s'amuse à créer délibérément des situations gênantes pour notre policière qui, talonnée par le questore, les magistrats et les journalistes, doit parvenir rapidement à une solution plausible. Y parviendra-t-elle ? Nous laissons au lecteur le plaisir de le découvrir : il retrouvera avec plaisir des personnages connus dans les précédentes aventures du commissaire, et d'autres, nouveaux et intrigants, qui émergent dans ce nouvel épisode. Mais par dessus tout, la lecture ouvrira des fenêtres sur des thèmes particulièrement brûlants, notamment sur les drames qui, de façon plus ou moins subtile, peuvent exister même au sein de familles normales. Il ne s'agit pas seulement de violence ou d'abus sexuels, mais des tensions et de tous ces conflits présents en famille dont, souvent malgré eux, sont témoins les enfants et les adolescents, choses qui les marqueront pour leur vie, même si cette dynamique échappe totalement aux adultes. Un avertissement aux parents, en somme : qu'ils s'efforcent de donner à leurs enfants une enfance aussi sereine que possible, ce qui les projettera vers l'âge adulte, équilibrés et responsables. Comme à chaque fois, les références à l'histoire et aux traditions locales ne manquent pas, donnant ça et là une touche légère et agréable à la lecture, un détachement par rapport à la description de crimes macabres. Dans cette nouvelle enquête on retrouve une Caterina, certes toujours impulsive mais peut-être un peu plus réfléchie, plus mûre. En fin de compte, le fait d'avancer en âge et avec des responsabilités de famille, crée en nous des changements de comportement et de caractère, ce qui inévitablement la touche aussi. Ce qui compte, c'est l'intelligence et l’intuition qui, également grâce à l'aide de ses collaborateurs et de son chien fidèle, Furia, la conduisent immanquablement à résoudre brillamment ses enquêtes.
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Seitenzahl: 542
Veröffentlichungsjahr: 2025
Stefano Vignaroli
LE JOURNAL D'UN
PSYCHOPATHE
Un défi ténébreux pour
le commissaire Caterina Ruggeri
Mondo di sotto
LE JOURNAL D'UN PSYCHOPATHE
Stefano Vignaroli
Copyright © 2022 AltroMondo Editore
1ère édition française : Novembre 2025 - Tektime
Traduit par LariusTrans
www.stedevigna.com
Ceci est une oeuvre de fiction. Les personnages et les situations décrits dans ce livres sont purement imaginaires : toute ressemblance avec des personnes ou des événements existants ou ayant existé ne serait que pure coincidence. Les idées et les concepts exprimés dans cet ouvrage ne sont que l'opinion personnelle de l’auteur et ne reflètent d'aucune façon ceux de la maison d'édition et de son personnel.
À ma femme Paola
et à mes enfants Diego e Debora
PRÉFACE
NOTE LIMINAIRE DU TRADUCTEUR
PROLOGUE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
PREMIER INTERMÈDE
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
DEUXIÈME INTERMÈDE
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
TROISIÈME INTERMÈDE
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
QUATRIÈME INTERMÈDE
CHAPITRE 19
CINQUIÈME INTERMÈDE
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
ÉPILOGUE
NOTES DE L’AUTEURET REMERCIEMENTS
***
Ci sono cento modi per morire,
cento modi per morire,
cento modi, cento modi, cento modi per morire.
Ci sono cento modi per morire,
cento modi per morire,
cento modi, cento modi, cento modi per morire.
Il primo modo per morire è quando stiri
i panni e le mollette si intrecciano tra i fili
magari ti sbilanci per prendere un maglione
si stacca lo stendino e cadi giù dal balcone
per questo io non stiro, a volte neanche lavo
se c’è l’acqua e la corrente che mi fulmina dal cavo
rischi la morte dal giorno in cui nasci
per questo è decisivo ogni istante che lasci
i rischi sono in giro soprattutto in città,
io t’investo alla fermata del tram
oggi è caldo, mi faccio una doccia che mi rinfresco
poi scivolo sul marmo cado e sbatto la testa
ho fatto una festa coi fuochi d’artificio
ho perso il controllo, è esploso l’edificio
e anche quello di fianco, vedi i morti nel cortile
tu passavi col booster e sei esploso dal sedile.
Fabri Fibra 1
***
J'ai toujours eu un faible pour les polars psychologiques. Entrer dans le cerveau de l'assassin, sonder ses recoins les plus obscurs, comprendre ce qui a poussé une personne, normale en apparence, à accomplir des homicides atroces est une chose qui me fascine et me passionne.
C'est précisément le thème central du nouveau roman de Vignaroli : que se passe-t-il quand un crime atroce est commis par un individu que la majorité d'entre nous définirait comme une personne comme il faut ? Nous sommes tellement habitués à imaginer un assassin comme une personnalité limite, issu d'un passé violent et traumatisant, que le contraire nous semble quasiment inacceptable.
Or le propre du mal est d'être présent partout. Par exemple, comment réagiriez-vous s'il existait la possibilité qu'un assassin fût un membre de votre famille ? Parce que c'est précisément ce qui arrive au commissaire Caterina Ruggeri, l'héroïne du roman, lorsqu'elle est amenée à enquêter sur la mort de deux femmes brûlées vives à l'intérieur d'une voiture en flammes. Ce fait, uni à un journal inquiétant, le journal d'un psychopathe, trouvé à proximité de la voiture, rend le livre palpitant et en même temps ténébreux.
Mais les romans de Stefano Vignaroli possèdent une autre caractéristique remarquable : en les lisant, on à l'impression de se déplacer dans les ruelles des petites villes des Marches que décrit l’auteur. Les références à l'histoire et aux traditions locales enrichissent le récit, aiguisant l’intérêt du lecteur même pour les plus petits villages italiens, souvent méconnus.
Je dirais que Le journal d'un psychopathe est un de ces romans policiers qui laisse une saveur étrange, qui fait réfléchir, dont on retient quelque chose. Parce que, après avoir lu ce livre, vous comprendrez qu'un esprit criminel peut naître et se développer chez des gens bien sous tous rapports, et que les perversions les plus inavouables peuvent ressortir en l'absence de tout traumatisme apparent. L'esprit est un grotte sombre et inexplorée et le roman de Stefano Vignaroli en est la preuve.
Filippo Munaro
***
Les mots suivants, propres au contexte italien, n’ont pas été traduits parce qu’ils n’ont pas d’équivalent exact en français :
Questore : haut fonctionnaire qui dirige les forces de police au niveau d’une provincia [= département], un peu l’équivalent du directeur départemental de la sécurité publique en France, mais indépendant du préfet et rattaché directement à la direction de la police à Rome ; ses bureaux sont à la Questura.
Dottore, Dottoressa : titulaire d’un diplôme d’études supérieures niveau Master ou Laurea (avant 1999) ; le terme est employé comme forme de politesse.
Commendatore : grade de distinction honorifique, pratiquement équivalent à celui de commandeur.
Avant de rentrer chez elle, Eleonora, une cigarette entre les lèvres, releva le courrier de sa boîte aux lettres. L'air était limpide ce 21 décembre 2012 en début d'après-midi ; un vent froid du nord-ouest avait balayé les nuages et le soleil brillait même s'il ne parvenait pas vraiment à réchauffer l'atmosphère. Quelqu'un avait-il dit ou écrit que la fin du monde était pour aujourd'hui ? Bah, Eleonora n'avait pas l'impression de ressentir autour d’elle les signes avant-coureurs de tremblement de terre, d'inondation ou de toute autre catastrophe naturelle imminente. C'était plutôt son cœur qui avait sombré dans l'obscurité la plus totale ces derniers temps, depuis que sa compagne Cecilia lui avait avoué qu'elle s'était entichée d'un homme et qu'elle ne souhaitait plus la voir. Pourquoi ? Elles étaient si bien ensemble, elles pouvaient donner libre cours à leurs instincts sexuels et jouir pleinement du plaisir que l'une faisait éprouver à l'autre. Cecilia ne serait jamais aussi heureuse avec un homme qu'elle l'était avec elle. Elle devait absolument faire une nouvelle tentative pour ramener à elle sa douce compagne. Elle entra, posa à terre le cabas des courses pour lesquelles elle se donnait tant de mal dans le supermarché où elle travaillait comme caissière, et appuya sa tête sur la table. Elle parvint enfin à tirer une bouffée de sa cigarette avant de l'écraser dans le cendrier, juste à temps pour éviter que deux centimètres de tabac consumé ne tombent sur le sol d'une propreté immaculée.
Dans le courrier, son œil fut attiré par une enveloppe matelassée, du genre de celles utilisées pour expédier des CD-Rom ou des livres de petite taille, afin d'éviter que le contenu ne s'abîme pendant la livraison. L'expéditeur n'était pas mentionné. Le cœur battant, elle ouvrit l'enveloppe dans l'espoir d'y trouver un message de Cecilia. À l'intérieur il n'y avait qu'un carton, de forme carrée, portant un dessin étrange : des cercles et des arcs de cercle entremêlés, croisés entre eux pour créer un effet d'optique sous la forme d'une figure en trois dimensions. Les yeux d'Eleonora fixèrent l'image qui lui donna l'impression de se mettre à tourner de façon vertigineuse, comme un tourbillon qui attirerait tout vers son centre. Eleonora perdit toute notion de la réalité et vit des lettres sortir du centre de l'image pour se diriger vers son esprit où elles s'incrustèrent dans un coin reculé de son cerveau, comme si elles y avaient été cloués à coup de marteau. À un certain point, l’ensemble des lettres forma une phrase : TUE ET SUICIDE-TOI. LE FEU EST TON ARME.
Le dessin cessa lentement de tourner, Eleonora reprit ses esprits et retrouva sa place dans l'environnement qui l'entourait ; mais elle n'avait plus la maîtrise de ses actions, désormais commandées par cette phrase gravée dans son subsconscient.
Elle prit son portable et téléphona à Cecilia :
« J'ai besoin de te parler. Ce sera la dernière fois, ne t'inquiète pas, après tu seras libre d'aller vivre avec ton homme. Voyons-nous dans deux heures devant les terrains de sport, je t'attendrai à l'intérieur de ma voiture. »
Elle mit fin à l'appel sans lui donner le temps de répliquer, elle savait que son amie viendrait au rendez-vous. Elle s'habilla avec soin, choisissant des vêtements élégants, et s'aspergea de parfum. Elle prêta une attention toute particulière à sa coiffure et mit une dose abondante de laque sur ses cheveux pour conserver leur mise en pli. Elle enfila ses boucles d'oreilles et ses piercings avant de se consacrer au maquillage : fond de teint, mascara, rouge à lèvres. À la fin, elle se regarda dans le miroir et jugea le résultat plus que satisfaisant ; voyant son image, elle ne put s'empêcher de porter la main à son bas-ventre et d'effleurer son pubis, ce qui provoqua en elle un frisson de plaisir.
À partir de cet instant elle savait précisément ce qu'elle devait faire. Avant de se rendre au rendez-vous, elle passa au bureau de tabac pour y acheter un paquet de cigarettes et quelques cartouches de gaz pour briquets. La mort surviendrait immédiatement après un dernier acte de plaisir intense.
***
J'expliquais à mon collègue de Senigallia, le commissaire principal Sergio Adinolfi, le rôle de mon équipe dans le contexte régional et les possibilités de collaboration et d'échange avec les districts de police locaux dans le cadre d'enquêtes sur les crimes atroces qui se produisaient de plus en plus souvent, même dans notre région. Lui, un homme de quarante ans, grand, athlétique, le regard intelligent et deux yeux bleus qui paraissaient vous déshabiller au travers de ses lunettes, m'écoutait attentivement.
« Mon cher, il est probable qu'à partir de 2014 toutes les forces de l’ordre, nous, les carabiniers, ainsi que la brigade financière, seront fusionnées dans un corps unique afin d'économiser l'argent public. Beaucoup de nos petits districts, tout comme les petites casernes des carabiniers ou de la brigade financière, disparaîtront et des brigades renforcées seront crées sur le territoire, avec du personnel mélangé provenant des anciens effectifs. Nous ne connaissons pas encore les modalités de cette réforme, ni son calendrier de mise en place, ni comment nous nous appellerons, mais une chose est sûre : il faudra que nous arrivions forts et déterminés à l'échéance pour ne pas laisser les autres prendre notre place. Et la section "Homicides et personnes disparues" que je dirige est notre point fort. Je tiens à la mettre en avant pour en garantir la survie et, pour cette raison, j'ai besoin du soutien de vous tous qui travaillez dans les petits commissariats au contact de la réalité du quotidien. »
Mon collègue allait répondre lorsque notre attention fut attirée par une animation insolite provenant de la rue, à peu de distance du bâtiment où nous nous trouvions, situé dans un quartier à la périphérie de Senigallia face aux installations sportives, un quartier paisible en réalité, peu fréquenté en cette période de l'année. Nous étions vers la mi-décembre et les jours s'étaient beaucoup raccourcis, au point qu'à quatre heures de l'après-midi, le soleil se couchait à l'horizon.
Une voiture garée était en train de brûler, une colonne de fumée noire s'élevait déjà au-dessus d'elle. Sur le coup je pensai qu'il n'y avait rien de grave, à part la perte économique de la voiture par son propriétaire, mais certains détails de la scène nous firent comprendre qu'une tragédie était en train de se dérouler sous nos yeux. La voiture n’était pas vide : il y avait des passagers à son bord. Sans prendre le temps d'enfiler nos pardessus, nous nous précipitâmes dans la rue. Sergio s'empara du premier extincteur qui lui tomba sous la main, j'en fis autant et, passant à la hauteur de la guérite du planton, je lui hurlai d'appeler une ambulance et les pompiers. Arrivés devant la voiture en flammes, une Peugeot 207, nous eûmes tout loisir de tester l'efficacité des extincteurs que nous avions en dotation. Le mien était vide tandis que celui que tenait en main le commissaire Adinolfi réussit à étouffer les flammes juste assez pour voir qu'il n'y avait plus rien à faire pour la personne assise sur le siège du conducteur. Puis, après le dernier jet de mousse, les flammes parachevèrent leur travail en réduisant la voiture à une carcasse noircie. Heureusement - si l'on peut dire - que le véhicule devait rouler au diesel, car il n'y eut pas d'explosion.
Les pompiers arrivèrent toutes sirènes hurlantes et, en un instant, il éteignirent les dernières langues de feu. À peu de distance, les urgentistes soignaient un individu qui tenait encore un tuyau de métal entre ses mains, légèrement brûlé au visage. Au sol, totalement inconsciente, une personne, que je reconnus être une femme. Selon toute vraisemblance elle était sortie de l'habitacle du côté passager ; elle s'était traînée sur quelques mètres, enveloppée par les flammes, avant de s'effondrer au sol, sans vie. Je me traitai d'idiote : si au lieu de perdre mon temps avec l'extincteur je m'étais aperçue de sa présence, j'aurais pu jeter quelque chose sur son corps afin d'étouffer les flammes et lui éviter d'atroces souffrances. Mais, dans toute cette agitation, je n'avais pas prêté attention à ses hurlements. Les infirmiers la retournèrent délicatement, l'un d'entre eux appuya deux doigts sur son cou et dit à l'autre : « Elle vit encore ! Courage, allons-y. »
Le deuxième infirmier secoua la tête. « On ne peut plus rien pour elle, elle est en piteux état. Si elle survit, elle sera défigurée pour le restant de ses jours. Plaçons-la sous oxygène et appelons l'hélicoptère ; ils l'emmèneront au centre des grands brûlés. »
La scène était horrible, j'avais un nœud à l'estomac et j'allais vomir mais je me donnai du courage ; je m'approchai de mon collègue qui avait les yeux rivés sur le cadavre carbonisé de la personne restée à l'intérieur de la voiture, le secouant pour le ramener à la réalité.
« Courage, Sergio, nous ne pouvons rien faire de plus. Essayons plutôt de comprendre ce qui s'est passé. Il faut qu'on interroge l'individu avec cette barre dans la main avant qu'ils ne l'emmènent aux urgences. Voyons ce qu'il aura à nous raconter. Pendant que tu lui fais décliner son identité, j'appelle Cimino. Des investigations de la police scientifique pourront nous être utiles. »
Pendant que je téléphonais je vis avec plaisir deux agents du district descendre dans la rue et apporter nos pardessus à Sergio et à moi-même. Le fait d'enfiler le pardessus fut un soulagement car je commençais à grelotter de froid. L'appel terminé, j'écoutai attentivement les paroles prononcées par l'individu interrogé par mon collègue.
« Je passais dans le coin par hasard quand j'ai noté quelque chose d'anormal à l’intérieur de cette voiture. Les vitres noircissaient de fumée par l'intérieur. Il y avait des flammes mais elles n'étaient pas hautes, elles ne sortaient pas de l'habitacle et j'entendais les hurlements désespérés d'une femme. J'essayai d'ouvrir la portière : la poignée était brûlante mais j'ai insisté malgré tout. La portière ne s'ouvrait pas parce qu'elle était bloquée de l'intérieur. Alors j'ai trouvé cette barre de fer et j'ai défoncé la vitre. Grossière erreur et je n'ai fait qu'empirer la situation, alimentant l'incendie en oxygène ; une violente flambée m'a investi et m'a projeté au sol. J'ai pu voir cette femme, enveloppée par les flammes, s'extraire par la fenêtre et courir sur quelques mètres, laissant derrière elle une traînée de morceaux de vêtements et de lambeaux de chair noircis par le feu, avant de s'effondrer au sol en se démenant. La personne assise à la place du conducteur est restée immobile. Je n'ai pas réussi à comprendre si elle était déjà morte ou si elle ne bougeait pas volontairement, décidée à mourir d'une façon aussi horrible. »
Les infirmiers nous jetèrent un regard sévère avant de faire monter le signor Giovanni Bartoli, nom qu'il nous avait donné, à bord de l’ambulance.
« Vous aurez tout loisir de l'interroger plus tard. Maintenant il a besoin de soins urgents. »
L’ambulance partit à sirènes déployées pendant que du ciel, sombre désormais, le bruit du rotor de l'hélicoptère nous parvint ; il se posa rapidement au centre du terrain de football tout proche. Un peu plus calmement suivrait la police médico-légale et le fourgon de la police scientifique. Entretemps nous recueillîmes également le témoignage du capitaine des pompiers.
« La voiture était fermée de l'intérieur, verrouillée par la fermeture centralisée que la personne assise au volant avait probablement actionnée. Je n'ai rien touché mais j'ai noté, parmi les restes calcinés à l'intérieur de l'habitacle, au moins quatre cartouches de gaz butane, du type de celles qui servent à recharger les briquets. La victime, je crois qu'il s'agit également d'une femme, tient encore un briquet dans sa main. C'est elle-même la cause de la tragédie. Peut-être toutes les deux avaient-elles décidé de se suicider : elles ont tout fermé et saturé l'atmosphère de l'habitacle avec le gaz, se procurant de cette façon un certain degré d'étourdissement. Une étincelle provenant du briquet a été plus que suffisante pour déclencher l'incendie. »
« Une sale façon de se suicider », observai-je, « cependant l'une des deux n'avait pas l'air tout à fait d'accord pour finir grillée. Laissons la police scientifique faire son travail, Sergio ; au cours des prochains jours nous aurons la possibilité de mieux comprendre la dynamique des faits et les motivations de ces femmes à accomplir un geste aussi absurde. En attendant, à partir de la plaque d'immatriculation du véhicule, essayons de remonter jusqu'au nom de ce cadavre et à celui de la personne qui devait mourir avec elle. Cette affaire me concerne désormais, donc nous mènerons l'enquête ensemble. À présent je rentre au poste mais restons en contact. »
« Tu peux compter sur moi ! » répondit Adinolfi en partant.
Dans les jours qui suivirent, je pus apprécier les qualités professionnelles de cet homme, rencontré depuis peu, et qui m'avait frappé de façon positive. Si je l'avais eu à mes côtés en tant qu'adjoint, au lieu de Santinelli, notre équipe serait assurément passée à la vitesse supérieure.
Deux jours plus tard nous nous retrouvions dans son bureau à Senigallia.
« La voiture, une Peugeot 207, appartenait à une certaine Eleonora Giulianelli, âgée de 36 ans. Elle était vendeuse dans un centre commercial et habitait seule dans un immeuble collectif à quelques pas d'ici », commença Sergio. « Elle est connue de nos services pour avoir été interpelée à plusieurs reprises en possession de petites doses de drogue à usage personnel, pas grand-chose à vrai dire ; de fait elle n'a jamais été arrêtée et son casier judiciaire est vierge. Toutefois, nous savons qu'elle fréquentait le milieu des rappeurs. Elle participait souvent à des rave party, à la recherche de la défonce à tout prix. Sa mère, lors de l'identification de la dépouille, était au comble du désespoir mais elle a affirmé qu'elle s'attendait à ce qu'Eleonora, tôt ou tard, finisse mal. Et c'est ce qui s'est passé. Nous avons interrogé ceux qui la connaissaient, lesquels ont affirmé qu'elle était gay, en couple stable depuis des années avec son amie, Cecilia Bertini, âgée de 37 ans, l'autre femme avec elle dans la voiture. Celle-ci avait récemment connu un homme dont elle était tombée amoureuse et, par conséquent, cherchait à rompre sa relation avec Eleonora. En mettant tous ces éléments bout à bout, je pense que nos conclusions ne différeraient guère des faits que nous avons observés. »
« C'est à moi d'en décider. Eleonora a un rapport excessif avec sa partenaire et cela ne lui plaît pas du tout qu'elle la quitte pour un homme. Elle veut faire une dernière tentative et invite son amie en voiture pour lui parler, pour la convaincre de rester avec elle. Mais si elle n'y parvenait pas, elle a déjà tout prévu : elles mourront ensemble. Elles ont déjà sniffé du butane pour s'offrir un trip à bas prix, donc Cecilia ne s'inquiète pas de ces quatre cartouches de gaz pour briquet. Le fait est qu'Eleonora a trafiqué les cartouches de façon à ce qu'elles libèrent lentement le gaz à l'intérieur de l'habitacle. Cecilia écoute son amie, un peu étourdie par l'odeur du gaz, peut-être même se laisse-t-elle caresser et embrasser, mais ensuite elle résiste, elle ne veut pas renoncer à ses projets : elle approche des quarante ans, il est temps pour elle de se ranger et de se consacrer à une relation comme il faut, avec un homme, voire même l'épouser, qui sait ? Eleonora, entre-temps, a remonté les vitres et bloqué les portières avec le bouton de fermeture centralisée, situé de son côté sur le tableau de bord, à côté des lève-vitres. Un autre bouton permet de les bloquer aussi. Feignant l'indifférence, elle sort un paquet de cigarettes, en offre une à son amie, en approche une autre de ses lèvres et prend le briquet. Afin d'être sûre que l'incendie se déclenche, Eleonora s’est renversé des bouteilles de parfum sur elle, a aspergé de laque ses cheveux et porte des habits en fibre synthétique, facilement inflammables. Une étincelle du briquet suffit pour transformer l’habitacle en enfer. Eleonora ne bouge pas : à ce point, la mort est une libération pour elle, malgré le choix d'une mort atroce. Clairement, Cecilia n'est pas de cet avis et cherche à échapper aux flammes : elle tente d'ouvrir la portière qui est bloquée, la vitre est bloquée aussi, elle crie, désespérée, et s'efforce d'atteindre avec sa main le bouton de la fermeture centralisée ; peut-être y parvient-elle mais, à cause de la chaleur, l'ouverture ne fonctionne plus parce que l'installation électrique a grillé. Elle tousse, elle a les larmes aux yeux, elle désespère, les flammes commencent à brûler ses vêtements, ce qui provoque des élancements lancinants lorsqu'elles arrivent au contact de sa peau. Alors qu'elle croit sa dernière heure arrivée, elle sent que la vitre se brise et une pluie de fragments de verre s'abat sur elle. Quelqu'un essaie de l'aider mais, au même moment, les flammes augmentent d'intensité grâce à l'apport d'oxygène qui les alimente généreusement. Tant bien que mal, elle parvient à s'extirper de l'habitacle en passant au travers de la vitre brisée, mais elle n'est plus qu'une torche humaine désormais et, après quelques pas, elle s'effondre au sol. Et le reste nous l'avons vu de nos propres yeux. »
« Donc on peut classer l'affaire comme un cas d'homicide-suicide. Indépendamment du fait que la demoiselle Bertini s'en sorte ou pas, son bourreau est mort, donc l'affaire est close. »
« Ce serait le cas à un petit détail près, quelques pièces que la police scientifique a trouvées à proximité : un petit cahier à la couverture en cuir finement élaborée, de couleur pourpre, une bougie à demi consumée et une photo de Cecilia Bertini déchirée en quatre morceaux. Cimino m'a rapporté que le petit cahier qui, à première vue, pourrait passer pour un exemplaire d'une Bible ou d'un Évangile, n'avait pratiquement que des pages blanches, à l'exception de quelques unes au début, remplies à la main. Sur la page de titre, écrit en caractères d'imprimerie, "LE JOURNAL D'UN PSYCHOPATHE" ; dans les pages suivantes une dissertation de véritable psychopathe dont je pourrai prendre connaissance quand la police scientifique aura terminé son travail sur cette pièce à conviction et me la confiera, et, enfin une citation de l'Évangile de Matthieu :
" Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce. Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes ; Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce. Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce ; il lui dit : Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ? L’autre garda le silence. Alors le roi dit aux serviteurs : Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. "
« Inquiétant. Le type fait référence aux flammes, à l'enfer, mais qu'est-ce que cela veut dire ? Peut-être Eleonora en personne a-t-elle préparé tout ceci : en fin de compte, elle était arrivée à la rupture d'avec Cecilia et avait projeté de l'assassiner. Tout y est : la photo déchirée, la référence au feu, la chandelle consumée, un extrait de l'Évangile sélectionné avec soin. »
« Il y a quelque chose qui cloche. Si une femme l'avait écrit, elle aurait écrit le journal d'une psychopathe, pas celui d'un psychopathe. Ce qui me laisse supposer qu'elle n'en est pas l'auteure, vu son niveau culturel. Eleonora travaillait comme vendeuse dans un supermarché, elle était toxico-dépendante et fréquentait les milieux du rap. Il faudra que nous lisions attentivement ce qu'il y a d'écrit dans ce journal, mais qu'il soit le fruit d'un esprit subtil, cultivé, saute aux yeux. Je crains que nous ne nous trouvions face à un cinglé, un manipulateur qui a fait d'Eleonora son bras armé pour tuer sa victime tout en restant à faible distance de la scène pour observer l’holocauste et disséminer sur le terrain, sans se faire remarquer, les indices que nous avons ramassés et qui, de sa part, représentent un défi à notre encontre. Il pourrait s'agir d'un tueur en série : " Attrapez-moi si vous en êtes capables ", est-il en train de nous dire, " autrement je frapperai de nouveau ". »
« Mon Dieu, Caterina, ce ne sont que des conjectures de ta part. Il reste à le prouver. Mais ce qui m'inquiète est le fait que tu te sois exprimée au pluriel : Il faudra que nous lisions attentivement… Que veux-tu dire ? »
« Ah oui, j'oubliais ! La lettre du questore, tiens. À partir de demain tu es affecté dans mon service, tu seras mon adjoint à la place de Santinelli qui, temporairement, assurera l'intérim de la direction du district de police de Senigallia. Nous avons une affaire chaude entre les mains et le dottor Spanò pense que tu seras plus utile à la section des homicides en ce moment, que dans un district périphérique. Tu verras, tu t'intègreras bien à l'équipe ! »
Il tenta d'objecter : « Mais… » Je ne lui laissai pas le temps de répondre et je tournai les talons pour me diriger vers la porte du bureau.
« À demain matin, huit heures, j'aime bien l'exactitude ! »
***
La psyché humaine est parfois capable de mettre en branle des mécanismes inattendus, de transformer un individu qui a l'air tout à fait normal en criminel odieux. Les facteurs déclenchants ne sont pas toujours connus : il faut les rechercher dans le passé proche ou lointain du psychisme de la personne, dans des évènements inhabituels qui peuvent toucher n'importe qui, lesquels, dans certains cas, provoqueront des réactions anormales. La criminologie et la psychologie criminelle sont des sciences non exactes et en perpétuelle évolution, certes, mais qui aident l'enquêteur à découvrir ces individus dont les caractéristiques mentales font qu'il leur suffit peu de chose pour franchir cette ligne subtile qui sépare la raison et la normalité, de la mise en œuvre de comportements préjudiciables pour eux-mêmes et, surtout, pour autrui. Il n’est pas question ici des criminels ordinaires : il est facile pour un policier d'arrêter un voleur, un dealer ou un receleur au sein de ces poches de la société où l'on vit aux marges de la légalité, dans les quartiers défavorisés des grandes villes, dans les discothèques de banlieue ou dans les ghettos des périphéries urbaines où vivent en majorité les familles des classes sociales les plus démunies. Ici, il s'agit de ces individus à l'intelligence subtile, qui mènent au quotidien une vie normale de travailleurs sans histoires, de professions libérales, quelquefois pères de famille, chez lesquels quelque chose se déclenche parfois : un ressort, un désir irrépressible, qui les amène à commettre des crimes à l'encontre de personnes, même inconnues d'eux, généralement du sexe opposé, et à devenir des tueurs en série. Une fois le crime perpétré, il y a une phase de satisfaction où l'individu reprend le cours normal de son existence, méditant sur le fait que ce qu'il a accompli puisse être mauvais. Mais il est si bien parvenu à dissimuler son méfait que nul ne nourrit de suspicion à son égard ; et il l'a même fait sous les yeux de la police, qui l'a peut-être interrogé, mais il s'est brillamment tiré des questions qu’on lui a posées. Il a presque l'impression que l'auteur de ce qui vient d'arriver est un autre, un dédoublement de personnalité qui est à la base de sa schizophrénie. Mais il a conservé un souvenir, une photographie, une vidéo, un morceau du corps de sa victime, rien d'autre qu'une touffe de cheveux par exemple, voire un objet ou un vêtement lui ayant appartenu. Et en regardant, en touchant ce fétiche il s'excite jusqu'à ce que, la phase de dormance terminée, l'envie d'agir, de tuer, le reprend même si la raison lui dit que c'est mal. Et la chose s'enchaîne comme dans un cercle vicieux repartant toujours de zéro, et il sème les victimes jusqu'au jour où un bon enquêteur parvient à le démasquer et à l'arrêter. Inconsciemment il désire qu'on l'arrête, au point qu'il est le premier à laisser des indices toujours plus fréquents et plus énigmatiques, un défi pour celui qui le pourchasse, une façon de dire : il faut qu'on m'arrête mais je suis très intelligent et il n'est pas si simple de remonter jusqu'à moi. Ce genre de personnage pullule dans l'histoire, ancienne et contemporaine : Dracula, Jack l'éventreur, Gianfranco Stevanin, le monstre de Florence, Hannibal Lecter, pour n’en citer que quelques uns.
Mais, au-delà de ce qui vient d’être décrit, il existe des individus, pas dangereux en tant que tels, lesquels, pour satisfaire leurs pulsions ou leur sexualité refoulée, mettent en œuvre des comportements déviants par rapport à la norme afin de donner libre cours à leur plaisir d'une façon ou d'une autre. Il peut s'agir de comportements qui simulent la mise en œuvre de pratiques violentes sur eux-même ou sur un partenaire consentant, dans ce qu'on appelle des pratiques sado-masochistes ou, plus simplement, ils peuvent être attirés par les aspects fétichistes. Certains sont excités à la vue d'une femme en talons-aiguilles ou portant des bas avec porte-jarretelles, et ainsi de suite. Le fétichisme est d'ordinaire cultivé par les hommes, il est très rare qu'une femme partage de telles passions sauf pour faire plaisir à son partenaire, lequel, s'il n'était pas stimulé par ces fantasmes, ne serait probablement pas excité. La plupart du temps, d'ailleurs, il n'y a pas de mal à exécuter des petits jeux érotiques en présence de son partenaire. Parfois, de tels mécanismes ne sont carrément pas partagés par la personne avec laquelle on fait l'amour, mais restent l'apanage exclusif de l'esprit de celui qui, par exemple, atteint l'orgasme en imaginant dans sa tête étrangler sa propre femme. Ce n'est pas qu'il le ferait en réalité, mais si ce fantasme violent ne prenait pas forme dans son esprit, il n'arriverait jamais à éjaculer. D'où viennent toutes ces perversions ? Et jusqu'à quel point un individu qui emmagasine de telles pensées, de tel fantasmes, peut-être jamais avoués ni partagés avec quiconque, puisse devenir potentiellement dangereux ?
Étudions deux exemples.
Artemio, nom purement imaginaire qu'il ne faut associer à aucune personne vivant sur Terre, est un architecte âgé d'une cinquantaine d'années, pas riche mais relativement aisé ; il est propriétaire de sa petite maison, a une femme qui l'aime et le respecte, même si les rapports intimes entre eux sont de moins en moins fréquents, et deux garçons âgés d'une vingtaine d'années. Une personne tout ce qu'il y a de plus normal, mais remontons dans son passé, jusqu'à ses onze ans. Nous sommes au début des années soixante-dix et Artemio est un enfant franc et intelligent qui est doué à l'école ; il est en sixième, assis au premier rang, juste en face du bureau du professeur. La professeure de lettres a une trentaine d'années, pas très jolie mais elle possède une paire de jambes superbes qu'elle met en évidence en portant des jupes ou des robes courtes qui sont à la mode à l’époque. Artemio est dans la phase de pré-puberté et, de sa place au premier rang de la rangée du milieu, juste en face du bureau, il a une vue panoramique sur les jambes de l'enseignante laquelle est douée pour les croiser et les enrouler presque jusqu'à les nouer. Ces jambes ont l'air de deux serpents à leur façon de se nouer et se dénouer entre elles ; et puis, de temps en temps, la jambe qui chevauche s'abaisse et l'autre prend sa place et, à chaque mouvement, la jupe glisse vers le haut en découvrant de plus amples portions de la cuisse. Jusqu'à ce jour, Artemio est resté indifférent à ces mouvements de jambes mais, le jour d'après se produit un évènement inattendu : au enième changement de position des jambes la petite culotte de l'enseignante apparaît, mettant en évidence la couture du collant qu'elle endosse pour voiler ses belles jambes. Artemio s'attarde sur cette couture et sur la couleur des jambes, un gris Fumée de Londres obtenu grâce au sous-vêtement voilé.
Et il songe : " Ces jambes si fantastiques ne sont pas nues. Ma mère enfile aussi un collant le matin quand elle s'habille… "
Et pendant qu'il formule ces pensées, une décharge inattendue de testostérone provoque en lui une érection. Et puis le rêve se poursuit et il imagine de faire glisser progressivement le collant et puis…
Une personne normale penserait : " Ensuite, évidemment, on s'accouple et on lui fait l'amour. "
Mais personne ne lui a encore expliqué ce qui se passe entre un homme et une femme qui s'aiment. Son esprit pense à autre chose : " Maintenant que j'ai son collant entre les mains, qu'est-ce que j'en fais ? Tiens, je lui noue autour du cou et je commence à tirer sur les extrémités puis je serre de plus en plus fort, jusqu'à la faire suffoquer. Je ne lui en veux pas, elle ne m'a rien fait de mal, elle me donne de bonnes notes, j'en suis presque tombé amoureux, mais la voir souffrir m'excite. Elle commence à crier, elle m'implore d'arrêter jusqu'au moment où ses cris faiblissent et son corps perd sa vitalité, son visage passe du rouge violacé au blanc pâle et… " Et puis survient la sécrétion à l'intérieur de son pantalon. Et c'est la premier acte d'auto-érotisme vécu par l'enfant, tout dans le cerveau, obtenu sans même effleurer son membre avec la main.
À la maison il reviendra sur ce rêve et il se touchera à de nombreuses reprises sous forme de masturbations en série, jusqu'à épuisement, toujours en revivant cette même scène où il étrangle l'enseignante avec son propre collant. Il portera cette déviance tout au long de sa vie, sans jamais oser confesser à sa partenaire du moment que, pendant l'acte sexuel, lui n'atteint l'orgasme qu'en imaginant dans son esprit qu'il l'étrangle avec un collant en nylon. Maintenant, ayant atteint et dépassé la cinquantaine, comme son épouse le satisfait de plus en plus rarement au lit, il recourt au sexe tarifé : il a trouvé une prostituée qu'il paie un peu plus que le prix convenu si elle accepte qu'il lui ôte ses collants pour les lui passer autour du cou, et si elle fait semblant de se laisser étrangler. Cela ne restera-t-il qu'un jeu érotique, un simple expédient pour atteindre la jouissance ? Ou bien un jour tirera-t-il vraiment sur les extrémités jusqu'à tuer la malheureuse prostituée qui jusque là s'était fiée à lui, la laissant à terre sans vie ? Une possibilité lointaine, quoique non impossible. Artemio est un homme sensé qui sait que le crime n'est pas fait pour lui, que le fait d'assassiner est trop éloigné de ses façons d'être et d'agir ; à coup sûr, il se cantonnera au jeu.
Le cas de Gualberto est tout autre. Encore une fois, il s'agit d’un nom imaginaire et qui ne peut être associé d'aucune façon à une personne réelle. Nous sommes au début des années soixante, Gualberto a cinq ans, c'est un enfant d'âge pré-scolaire déjà très intelligent, bien qu'un peu timide. Il est fils unique et dans sa famille règne une tension assez vive entre les parents : il assiste souvent à des disputes et des scènes de jalousie de la part de sa mère à l'encontre de son père, spécialement quand ce dernier, pour raisons professionnelles – d'après ses dires – rentre tard le soir à la maison. L'enfant ne comprend pas la signification de ces disputes. Il est très attiré par la télévision, un nouvel appareil qui a fait récemment irruption dans la maison. Une émission l'attire en particulier, Non è mai troppo tardi2 du maître Alberto Manzi, programme destiné à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture aux analphabètes, encore très nombreux en Italie à cette époque. L'air de rien, un enfant aussi intelligent que lui apprend à lire avant l'école primaire en suivant cette émission sans que ses parents s'en aperçoivent. Ainsi, quand sa mère le voit feuilleter les revues qu'elle achète, elle pense que l'enfant est en train d'examiner les illustrations, pas qu'il soit capable de les lire. Mais lorsqu’il est seul, Gualberto, épelant à mi-voix en suivant les mots du bout de son petit doigt, lit ce qui est écrit dans les bandes dessinées qui lui plaisent, en particulier celles qui racontent les aventures d'un personnage nommé Atomino, publiées sur l'une des revues de sa mère, Noi Donne. À cet âge-là, chez quelques enfants se produit une chose curieuse, mais naturelle. Fréquemment il arrive que l'enfant découvre ses organes génitaux en se touchant, et se rende compte que son petit zizi est capable de gonfler, ce qui engendre un plaisir dont il ne comprend pas la nature. Il ne s'agit pas encore de masturbation en tant que telle, l’appareil génital n'est pas encore mûr et ne peut parvenir à éjaculer, mais ce plaisir comble le petit garçon qui tend à se toucher fréquemment.
Une fois passée cette phase de la croissance, l'enfant a d'autres centres d'intérêt et il oublie ce petit plaisir, jusqu'à ses douze ou treize ans, une époque où, parvenu à la puberté, il se consacrera à la véritable activité masturbatoire au cours de la découverte normale de sa propre sexualité. Tôt ou tard il rencontrera une fille qui, en lui offrant son corps, lui fera quitter la phase du plaisir solitaire pour découvrir l'amour.
Petit retour en arrière et revenons à Gualberto en train de lire une bande dessinée d'Atomino dès l'âge de cinq ans. Dans cette bande dessinée, la fiancée d'Atomino, Smeraldina, a été enlevée par les indiens et attachée à un poteau. Sous ses pieds les indiens ont accumulé des fagots de bois afin de la brûler vive si le shérif du village – Atomino en l'occurrence – ne satisfait pas leurs exigences. Smeraldina crie " AU SECOURS ! ATOMINO ! ", tandis que l'un des indiens approche une torche enflammée de ses pieds. En même temps qu'il lit, la main de Gualberto glisse à la recherche de son petit pénis à l'intérieur du pantalon afin de le faire grossir par ce petit jeu qui lui donne une sensation agréable. À cet instant précis et de façon totalement inconsciente, le plaisir sexuel se trouve associé à la vue du feu. Rien de mal à cela : en fin de compte nous associons tous l'image du feu, de la chaleur, de la couleur rouge, à l'amour, à la passion, au désir. Mais chez Gualberto il en va différemment : il associe le plaisir au feu qui s'apprête à dévorer une victime, une femme qui va être brûlée vive, même si, dans la suite, de la bande dessinée Atomino réussira à sauver sa fiancée des flammes.
Au cours des jours suivants, à plusieurs reprises, l'enfant prendra la revue entre ses mains et se focalisera particulièrement sur cette illustration, dissimulant de ses petites mains les suivantes où Smeraldina est sauvée par Atomino ; en se touchant, il éprouve du plaisir en s'imaginant une femme tuée par le feu.
Il en arrive au point de cacher cette revue, de crainte que sa mère ne la jette un jour ou l’autre.
Les années passent et cette chose, tout comme d'autres jeux, tombe dans l'oubli. Gualberto entre à la grande école ; il est doué, intelligent, il a de très bonnes notes en italien et en arithmétique et se passionne dès le CE2 pour la lecture des romans. Mais en famille, les disputes entre ses parents sont de plus en plus fréquentes ; son père trompe sa mère, ce dont elle est consciente, mais l'enfant ne comprend pas ces choses-là. Or un soir, le dîner préparé par sa mère est sur la table mais son père est beaucoup plus en retard qu'il ne l'a jamais été : à vingt-deux heures il n'est toujours pas rentré. Sa mère pique une crise et prend les couverts, les verres et les assiettes, qu'elle jette par terre ou lance contre les murs où ils se brisent en mille morceaux. En ayant terminé avec tout ce qu'il y avait sur la table dressée, elle se met en devoir de vider la desserte, cassant et brisant tout ce qui peut l'être. Le sol ressemble à un champ de bataille. La dernière assiette encore intacte est lancée contre la porte juste au moment où son père rentre à la maison. Celui-ci réussit tout juste à l'esquiver, avant d'être agressé verbalement et même malmené par sa femme, jusqu'à ce qu'il décide de faire demi-tour et retourne dans la rue.
Le père de Gualberto ne remettra plus jamais les pieds dans cette maison. L'enfant s'imagine que sa mère, à ce point fâchée, lui en veut également ; il s'est accroupi dans un coin, le dos appuyé au mur, et pleure silencieusement pour ne pas se faire remarquer. Après les larmes, il glisse progressivement dans le sommeil, restant caché dans ce coin. Ce n'est que quelques heures plus tard que sa mère, enfin calmée, prend soin de lui, le soulève et le met au lit. Sans qu’il puisse s'en faire une raison, dans la mesure où il continue à vivre avec elle, une haine profonde envers sa mère naît en lui car elle l'a privé ce soir de l'amour paternel, haine qui s'étendra ensuite à l'ensemble de la gent féminine, se déversant sur toutes les femmes qu'il rencontrera à l'avenir. Il ne sera jamais capable d'aimer une femme, il la percevra toujours comme une adversaire ou, en tout cas, comme quelqu'un dont il doit se défendre au lieu de lui ouvrir son cœur et lui faire don de ses sentiments.
Mais procédons par ordre. Que se passe-t-il après cette scène ? Le caractère de l'enfant change progressivement : bien qu'il soit très intelligent, il se replie sur lui-même, devient taciturne, a du mal à s'identifier aux autres, en particulier avec les représentantes du sexe opposé, avec les filles, et toute personne adulte qu'il ne connaît pas suffisamment. Il rougit souvent lorsqu'il s'adresse à une personne pour la première fois, ce qui le met profondément mal à l'aise, tant et si bien qu'il préfère demeurer seul au lieu d'aller vers les enfants de son âge.
Les années passent et puis survient la phase de la puberté. Comme tous les garçons de son âge, il lui arrive de se masturber en pensant à l'une ou l'autre des élèves de la classe des filles – à l'époque les classes n'étaient pas encore mixtes – qui l'a frappé, peut-être par sa tenue vestimentaire ce jour-là, repérée à la rentrée ou à la sortie des classes ou dans les couloirs pendant la récréation. Mais pendant qu'il se masturbe, voici que des souvenirs d'enfance lui reviennent à l’esprit : le plaisir lié au feu, le plaisir rattaché à l'image de la femme qui va être brûlée vive. Il pense à la fillette de ses rêves : " Quel est son nom ? Silvia, bien sûr, j'ai entendu ses camarades l'appeler ainsi. Elle était vraiment mignonne aujourd'hui, elle portait une mini-jupe sous son tablier noir qu'elle avait laissé ouvert pour mettre ses jolies jambes en évidence. " Et effectivement, le souvenir de ces jambes l'excite, mais imaginer Silvia liée à un poteau l'excite davantage, avec une torche enflammée qu'il approche de ses habits pour la livrer aux flammes. " Oui, brûle vive, Silvia ! ", pense-t-il en s'excitant de plus belle, " crie, crie comme Smeraldina – AU SECOURS ! GUALBERTO ! – de toute façon mes mains couvrent les illustrations suivantes et personne ne viendra à ton secours. Tu seras dévorée par les flammes, comme tu le mérites parce que tu es une femme. Oui, brûle ! Brûle vive ! Oui, oui, ouiii ! "
Précisément à cause de sa timidité et pour la haine qu'il voue aux femmes en général, jusqu'à l'âge de vingt ans Gualberto n'en fréquentera jamais bien qu'il soit attiré par elles. Il poursuivra ses activités d'auto-érotisme, en imaginant toujours l'une ou l'autre de ces filles, qu'il connaît plus ou moins, mourir dans les flammes du bûcher comme une sorcière au Moyen Âge, ou au cours d'un incendie ; et à chaque fois son imagination invente une façon différente, gardant toujours le feu, élément déclencheur de son érotisme pervers, présent à l’esprit.
Gualberto entre finalement à l'université : il intègre la faculté d'agronomie de Pérouse, loin de sa ville d'origine, loin de sa mère dont le voisinage l'oppresse toujours davantage. Quelque chose d'insolite se produit au début des cours. Une condisciple s'asseoit près de lui, juste à sa droite. Elle est mignonne, elle a de longs cheveux blonds, quelques tâches de rousseur sur sa peau claire, des yeux bleus clairs, un parfum délicat émane d'elle ; elle porte une jupe qui descend jusqu'au genou et remonte à mi-cuisse quand elle s'asseoit. Gualberto s'efforce de rester indifférent, il prend des notes comme d'habitude, tandis que la jeune fille n'a qu'un feuillet à carreaux appuyé sur la tablette tournante du siège qui fait fonction d'écritoire. Elle ne prend aucune note sur ce feuillet. En haut à gauche elle inscrit son prénom en caractères majuscules, LAURA, et elle dessine à côté un petit cœur avec son stylo rouge ; ensuite elle commence à provoquer ce camarade assis à sa gauche.
« Oh, quelle distraite je suis, le stylo m'a échappé des mains. »
Gualberto se penche pour le ramasser à proximité des pieds de la jeune fille et il ne peut qu'admirer ces jambes si proches de ses yeux. Alors qu'il s'apprête à lui restituer son stylo, elle lui demande d'inscrire son prénom de l’autre côté du petit cœur qu'elle a dessiné sur le feuillet. Puis elle reprend le stylo mais elle retient sa main qu'elle amène au contact de sa cuisse dans l'espoir d'être caressée.
« Gualberto. Quel drôle de prénom. »
Comprenant son embarras du fait qu'il a immédiatement retiré sa main, sans essayer de remonter jusqu'à son bas-ventre, comme l'aurait fait n'importe qui d’autre, Laura tente une autre approche pour faire sien le garçon.
« Je ne suis pas trop douée dans la prise de notes. Je vois que tu te débrouilles mieux que moi. Pourrais-je venir étudier chez toi ? »
« Ce n'est pas une mauvaise idée mais je loge dans un établissement tenu par des religieux. Il est strictement interdit d'introduire des filles à l'intérieur. »
« Tu pourrais venir chez moi, alors. J'habite toute seule dans un studio au centre-ville. Si ça te convient, le cours une fois terminé, viens chez moi ; nous mangerons un morceau et puis nous passerons l'après-midi ensemble à étudier. »
Gualberto comprend parfaitement que Laura n'a nulle intention d'étudier et que son but est d'occuper l'après-midi à tout autre chose, et il en est stupéfait. Lui qui a toujours été si timide, qui n'a jamais osé abordé une fille, maintenant le voilà racolé si effrontément par celle-là ? Qu'est-ce qu'elle lui trouve de spécial ? Il y a plein d'autres garçons dans la salle de cours, devait-elle vraiment venir lui chercher des noises, à lui ? Il accepte l'invitation, dans l'espoir que Laura veuille vraiment repasser les cours avec lui, que cette attitude ne soit qu'une façon de paraître de sa part. Mais il n'en est rien : elle a vraiment l'intention de l'entraîner dans son lit.
Arrivée chez elle, Laura se met à son aise et enfile une minuscule robe de chambre qui ne cache rien de ses grâces féminines, de ses jambes et de son décolleté. Après le repas, Gualberto dépose livres et carnets de notes sur la table mais elle le prend par la main et l'entraîne dans la chambre. Les volets sont clos et la pièce baigne dans la pénombre. Elle ôte sa robe de chambre, restant nue, et commence à le déshabiller lui aussi, appuyant les seins contre sa poitrine, se faisant caresser et le caressant à son tour. Le fille lui plaît, il pourrait faire l'amour avec elle, maintenant et en d'autres occasions, mais la situation le gêne et son membre ne daigne même pas ébaucher une érection. Laura le lui caresse longuement, jusqu'à ce qu'il durcisse, mais ensuite, une fois livrés à eux-mêmes sur le lit, alors qu'elle s'efforce de le guider pour la pénétration, l’érection disparaît de nouveau. Arrivée à ce point, Laura se glisse entre les draps et lui lance, contrariée : « Hé bien, qu'est-ce qui ne va pas ? Je ne te plais pas ou tu es une tapette ? »
Gualberto rougit, il a les joues en feu et remercie le fait que la chambre soit plongée dans l'obscurité. En attendant une réponse de sa part, Laura cherche le paquet de cigarettes sur la table de nuit, en prend une qu'elle allume. Voir le visage de Laura éclairé par la lumière jaunâtre de la flamme du briquet déclenche en lui une série de pensées et de réactions inattendues. D’abord la vue de la flamme l'excite ; puis il envisage le briquet comme une arme, laquelle, approchée des cheveux ou des habits, voire des draps, servirait à donner la fin qu'elle mérite à cette sorcière qui se tient en face de lui. Il voit briller l'extrémité de la cigarette à chaque bouffée qu'en tire la fille, ce qui l'excite davantage. " Brûle, sorcière, brûle vive ! " pense-t-il au fond de lui-même. Maintenant l'érection est bien présente ! Il se rapproche de Laura qui, après avoir écrasé le mégot dans le cendrier, accueille le garçon en elle. Le rapport est intense et prolongé ; à la fin, au seuil de l'orgasme, elle pousse un long hurlement de plaisir. Ce cri plaît énormément à Gualberto qui l'associe dans son esprit au cri d'une sorcière en train de mourir, embrasée par les flammes sur le bûcher.
Il ne révélera jamais ses pensées les plus intimes à Laura, il lui dira simplement qu'il adore la voir fumer. Et la chose est à peine croyable de sa part : non seulement il ne fume pas mais il est incommodé par la fumée des cigarettes des autres.
À compter de ce jour, l’imagination de Gualberto est stimulée par ce fait nouveau. Voir une femme fumer, utiliser un briquet ou une allumette pour allumer une cigarette, l'inspire particulièrement. Il imagine à chaque fois que cette petite flamme puisse déclencher un incendie qui réduira en cendres cette fumeuse. En fin de compte, il laisse Laura fumer, même si la chose le dérange un peu, précisément parce que cela l'excite ; ceci est bénéfique pour leurs rencontres sexuelles, ce qui satisfait tous les deux. Après la première étreinte, c'est souvent lui qui allume une cigarette à Laura afin d'approcher la flamme de son visage, en s'imaginant l'immoler par le feu. Alors le désir reprend le dessus et Gualberto fait de nouveau l'amour à Laura.
Leur relation dure quatre années, soit la durée des études de laurea. Mais, comme toutes les bonnes choses, même l'amour défleurit tôt ou tard. Laura, probablement tombée amoureuse d'un autre garçon ou simplement lassée des bizarreries du comportement de Gualberto, de ses silences prolongés, de son besoin fréquent de solitude, décide un beau jour de le quitter. Elle s'efforce de le faire de manière indolore, cherchant les mots justes car elle connaît la sensibilité de Gualberto qu'elle ne veut pas blesser, en même temps elle désire s'éloigner de lui et reprendre sa liberté.
« Tu un type intelligent, tu es très doué, tu vas décrocher ton diplôme avec les meilleures notes. Crois moi ! C'est moi qui ne suis pas à ta hauteur. Tu auras d'autres occasions dans la vie de rencontrer une autre femme même si, en pratique, je ne vois personne d'autre que moi à tes côtés. »
Gualberto l'écoute et acquiesce silencieusement. Il semble ne pas trouver les mots justes pour lui répondre, bien qu'au fond de lui, les mots soient présents, durs et tranchants comme des couteaux effilés.
" Évidemment, j'aurais dû me douter que les femmes sont toutes les mêmes. Comme ma mère. Elles te gardent auprès d'elles tant que ça les arrange puis elles te jettent, elles t'abandonnent pour se précipiter dans les bras d'un autre. Jusqu'à ce qu'elles se lassent de celui-ci. Sorcières, toutes des sorcières. À la fin vous ne méritez que le bûcher ! "
Dans le cerveau de Gualberto commence à germer une idée : immoler vraiment Laura par le feu. Il sait même comment s'y prendre, il ne faut pas grand-chose. Il peut la conduire dans cet endroit isolé où ils sont souvent allés ensemble, un bel endroit près de la forêt, sur la route du Monte Tezio. Là se trouve un muret où il se sont souvent assis pour bavarder et où ils ont passé des heures inoubliables. Il suffit de placer un seau d'essence derrière le muret. Tôt ou tard Laura allumera une cigarette ; alors, d'un geste rapide et décidé, il renversera sur elle le liquide inflammable et il pourra jouir de la vision d'elle réellement enveloppée par les flammes.
Et il le fait. Il se rend dans une station en libre service et achète pour trois mille lires d'essence qu'il met dans un seau qu'il va dissimuler ensuite au milieu des herbes derrière le muret. Le lendemain il invite sa copine à se rendre une dernière fois dans cet endroit qui leur est cher pour une ultime conversation. Elle y consent en s'imaginant que Gualberto lui parlera finalement à cœur ouvert, acceptant la fin de leur relation. Malheureusement, quand ils arrivent sur les lieux, elle se rend compte qu'il est plus triste et taciturne que jamais. Elle est la seule à parler, lui ne répond pas, il est muet, il ne fait qu'approuver du chef. À un certain point, elle extrait nerveusement son paquet de cigarettes du sac à main et en allume une. C'est le moment. Le cœur de Gualberto bat très fort dans sa poitrine, sa main serre déjà la poignée du seau. Mais non, il ne peut pas faire ça. Il n'est pas un assassin, d'autre part elle l'aime bien. Il n'est bourreau que dans son imagination, la chose ne peut pas devenir réalité. Et puis si un incendie se développait en dehors de tout contrôle ? Lui aussi pourrait mourir, ce qui lui importe peu à ce moment-là, mais un endroit aussi beau partirait en fumée, cette forêt préservée, cette nature merveilleuse. Il desserre sa main du manche du seau et attend que son cœur retrouve un rythme normal. Entre-temps Laura a fini sa cigarette et elle écrase consciencieusement le mégot sous la semelle de sa chaussure. Il approche ses lèvres des siennes à la recherche d'un dernier baiser au goût de fumée de tabac, avant de prononcer quelques mots : « C'est peut-être la dernière fois que j'embrasse une fille. Adieu Laura ! »
Il la raccompagne chez elle et, à partir de ce jour, il ne la reverra plus jamais. Pendant quelques jours il revit la scène en se masturbant à plusieurs reprises quand il s'imagine en train de renverser l'essence sur Laura et jouir de ses hurlements pendant que les flammes la dévorent. Il lui faudra du temps avant que le souvenir de Laura ne passe aux oubliettes, son parfum, son corps, sa voix, ses cigarettes.
Mais il est bien connu que le temps guérit les douleurs et aide tout un chacun à surmonter les moments difficiles. Une fois son diplôme en poche, Gualberto retournera d'où il est venu. Ne pouvant plus supporter de vivre chez sa mère, il louera un appartement qui sera à la fois son domicile et son bureau, à partir duquel il exercera son activité en profession libérale.
À présent sans femme, ses désirs sexuels ne peuvent être assouvis que par le biais de l'auto-érotisme. Au fil du temps, l'imagination ne suffit plus. Gualberto utilise la cheminée qu'il a chez lui pour monter des petites mises en scène, des bûchers miniatures. Il découpe avec soin des photographies de femmes tirées de revues, photos qu'il dispose sur un petit tas de bois destiné à simuler un bûcher auquel il met le feu, jouissant du spectacle et atteignant le plaisir. Il prépare souvent plusieurs victimes à brûler une fois que le feu a bien pris. Avec le temps il perfectionne sa technique, simulant un véritable procès à la sorcière dans lequel il interprète à la fois le rôle de l'inquisiteur, qui condamne la femme, et celui du bourreau, qui met le feu au bûcher. Il a carrément trouvé une chanson de Carmen Consoli, L’ultima preghiera, qui sert de fond sonore à ses petits jeux.
Al rogo, strega isterica,
e le tue ceneri si disperderanno col vento.
Al rogo, strega eretica,
le tue mani non dissemineranno mai più cattiva sorte.3
Gualberto s'efforce d'améliorer chaque nouvelle représentation : il en arrive à rechercher des posters de femmes toujours plus grands, dans des poses plus ou moins sexy, plus ou moins dénudées. Il découpe avec soin le contour de sa victime qu'il colle sur un morceau de carton afin de le rigidifier, l'attache à un poteau postiche sous lequel il place quantité de bois, simulant des bûchers de plus en plus proches de la réalité. À un certain point sa cheminée ne suffit plus, Gualberto veut installer un bûcher de taille véritable. Il parvient à se procurer l’image d'une fille haute d'un mètre soixante, en carton épais, utilisée dans une publicité de chaussettes pour femmes. La fille, aux formes généreuses, ne porte qu'un slip, un soutien-gorge et de hautes chaussettes. La publicité est exposée dans la vitrine d'un magasin à peu de distance de chez lui ; Gualberto connaît le propriétaire et se fait promettre que, à la fin de la campagne publicitaire, il lui fera cadeau de cette photo géante laquelle, de toute façon, était destinée au pilon. Entre-temps il cherche l'endroit qui conviendra à son but qu'il trouve dans une vieille cascina4 isolée, inhabitée de longue date, à moitié en ruine. Dans un coin de la cour il peut monter son spectacle sans courir le risque de provoquer un incendie. Si quelqu'un voyait de la fumée au loin, il penserait qu'un vieux paysan est en train de brûler des mauvaises herbes.
Et la chose fonctionne : quelques fagots, un poteau, la victime virtuelle posée sur le bûcher, la chanson de Carmen Consoli qui se déroule dans les écouteurs du lecteur MP3. La scène est vraiment excitante pour Gualberto : elle dure longtemps, il faut un certain temps aux flammes pour réduire en cendres le poster en carton. La silhouette de sa sorcière disparaît peu à peu, la chaleur est élevée et Gualberto doit s'écarter un peu de la scène pour ne pas être brûlé, mais tout est si excitant ! L'orgasme final arrive comme un coup de canon ; il n'éprouverait jamais rien de tel en faisant l'amour avec une femme. Reprenant ses esprits après le vertige post-éjaculatoire, Gualberto prend soin de remettre les lieux dans leur état initial, nettoyant tout et effaçant les traces de son passage. Une telle expédition comporte, certes, des risques et ne peut pas être organisée tous les jours ; mais l'endroit s'y prête et il y reviendra de temps à autre jouir du spectacle dont il est à la fois acteur et metteur en scène. Un jour il réussira carrément à se procurer un mannequin, l'un de ceux présents dans les boutiques d'habillement, très ressemblant à une femme véritable. Il le préparera, l'habillant de collants en nylon et d'un habit court avant de le livrer aux flammes.
