David Golder - Irène Némirovsky - E-Book

David Golder E-Book

Irène Némirovsky

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Beschreibung

David Golder, riche, et juif (comme l'auteur), est un être rapace et implacable. Il met fin à son association avec Marcus et, au matin, il apprend son suicide. Après l'enterrement, il rejoint sa femme et sa fille à Biarritz, toutes deux écervelées, oisives et dépensières, ne pensant qu'à tirer de l'argent de Golder. Harassé de fatigue, ce dernier est victime d'une deuxième crise d'angine de poitrine...
Irène Némirovsky, dans ce roman et dans d'autres, n'est pas tendre dans son portait du «juif affairiste», et il est parfois difficile de se rappeler qu'elle est morte à Auschwitz, en 1942. Auteur à succès dans la France des années 1930 mais oubliée après la Seconde Guerre mondiale, elle est le seul écrivain à qui le prix Renaudot ait été décerné à titre posthume, en 2004, pour son roman inachevé Suite française.

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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Irène Némirovsky

DAVID GOLDER

© 2019 Éditions Synapses

Par le même auteur dans le catalogue Synapses :

David Golder

Jézabel

Les feux de l’automne

Les mouches d’automne

Les vierges et autres nouvelles

CHAPITRE PREMIER

– Non, dit Golder.

Il leva brusquement l’abat-jour, de façon à rabattre toute la lumière de la lampe sur le visage de Simon Marcus, assis en face de lui, de l’autre côté de la table. Un moment, il regarda les plis, les rides, qui couraient sur toute la longue figure foncée de Marcus, dès que remuaient ses lèvres ou ses paupières, comme sur une eau sombre, agitée par le vent. Mais les yeux lourds, endormis d’Oriental, demeuraient calmes, ennuyés, indifférents. Un visage clos comme un mur. Golder abaissa avec précaution la tige de métal flexible qui soutenait la lampe.

– À cent, Golder ? Tu as bien compté ? C’est un prix, dit Marcus.

Golder murmura de nouveau :

– Non.

Il ajouta :

– Je ne veux pas vendre.

Marcus rit. Ses longues dents brillantes, pavées d’or scintillaient bizarrement dans l’ombre.

– En 1920, quand tu les as achetées, tes fameuses pétrolifères, ça valait quoi ? demanda-t-il de sa voix nasillarde, ironique, qui traînait sur les mots.

– J’ai acheté à quatre cents. Si ces cochons de Soviets avaient rendu les terrains nationalisés aux pétroliers, c’était une belle affaire. J’avais Lang et son groupe derrière moi. Déjà, en 1913, la production journalière de Teïsk était de dix mille tonnes… Pas de bluff. Après la conférence de Gênes mes actions sont tombées d’abord de 400 à 102, je me rappelle… Puis… Il fit un geste vague de la main : mais j’ai gardé… En ce temps-là on avait de l’argent.

– Oui. Maintenant, tu te rends compte que des terrains pétrolifères en Russie, en 1926, pour toi, c’est de la merde ? Hein ! Tu n’as pas les moyens ni le désir d’aller les exploiter personnellement, j’imagine ?… Tout ce qu’on peut en faire, c’est gagner quelques points en créant des mouvements de Bourse… Cent, c’est un bon prix.

Golder frotta longuement ses paupières enflées, brûlées par la fumée qui emplissait la pièce.

Il dit de nouveau, plus bas :

– Non, je ne veux pas vendre. Seulement, quand le Tübingen Pétroleum aura conclu cet accord pour la concession de Teïsk, auquel tu penses, alors je vends.

Marcus prononça une sorte de « Ah, oui » étouffé, et ce fût tout. Golder dit avec lenteur :

– L’affaire que tu mènes derrière mon dos depuis l’année dernière, Marcus, celle-là même… On t’offrait un bon prix pour mes actions, une fois l’accord signé ?

Il se tut, car le cœur lui battait presque douloureusement, comme à chaque victoire. Marcus écrasa lentement son cigare dans le cendrier plein.

– S’il dit part à deux, pensa brusquement Golder, il est foutu.

Il inclina la tête pour mieux écouter la voix de Marcus.

Il y eut un court silence, puis Marcus dit :

– Est-ce qu’on joue par moitié, Golder ?

Golder serra les mâchoires :

– Quoi ? Non.

Marcus murmura en baissant les cils :

– Ah, il ne faut pas avoir un ennemi de plus, Golder. Tu en as bien suffisamment.

Ses mains serraient le bois de la table et remuaient faiblement avec un petit crissement d’ongles, rapide et aigu. Éclairés par la lumière de la lampe, les longs doigts maigres, blancs, chargés de lourdes bagues, brillaient sur l’acajou du bureau Empire ; ils tremblaient légèrement. Golder sourit.

– Tu n’es plus très dangereux, à présent, mon petit…

Marcus se tut un moment, examinant avec application ses ongles peints.

– David… part à deux !… Hein !… On est associés depuis vingt-six ans. On passe l’éponge, et on recommence. Si tu avais été ici en décembre, quand Tübingen m’a parlé…

Golder tordit nerveusement la corde du téléphone, l’enroula autour de ses poignets.

– En décembre, répéta-t-il avec une grimace : oui… tu es bien bon… seulement…

Il se tut. Marcus savait aussi bien que lui qu’en décembre il cherchait des capitaux en Amérique, pour la « Golmar », cette affaire qui les liait depuis tant d’années, comme un boulet de forçat. Mais il ne dit rien. Marcus continuait :

– David, il est encore temps… Il vaut mieux, crois-moi… On traite ensemble avec les Soviets, veux-tu ? L’affaire est difficile. Pour les commissions, pour les bénéfices, part à deux partout, hein ?… C’est loyal, j’espère ?… David ?… Hein !… autrement, mon petit…

Il attendit un instant une réponse, un acquiescement, une injure, mais Golder respirait avec peine et demeurait muet. Marcus souffla :

– Dis donc, il n’y a pas que la Tübingen au monde…

Il toucha le bras inerte de Golder comme s’il voulait l’éveiller. « Il y a d’autres Sociétés plus jeunes, et de… d’un caractère plus spéculatif, dit-il en cherchant ses mots, qui n’ont pas signé l’accord de 1922 sur les pétroles et qui se foutent des anciens ayant-droits, de toi par conséquent… Ceux-là pourraient…

– L’Amrum Oil ? dit Golder.

Marcus grinça :

– Tiens, tu sais ça aussi ? Eh bien, écoute, mon vieux, je regrette, mais les Russes signeront avec l’Amrum. Maintenant, puisque tu refuses de marcher, tu peux garder tes Teïsk jusqu’au Jugement dernier, tu peux te coucher avec tes Teïsk dans la tombe… »

– Les Russes ne signeront pas avec l’Amrum.

– Ils ont signé, clama Marcus.

Golder fit un mouvement de la main.

– Oui. Je sais. Un accord provisoire. Il devait être ratifié par Moscou dans un délai de quarante-cinq jours. Hier. Mais, comme il n’y a rien eu de fait encore une fois, tu t’es inquiété, tu es venu essayer avec moi de nouveau…

Il acheva très vite, en toussant.

– Je vais t’expliquer. Tübingen, n’est-ce pas ? l’Amrum lui a déjà soufflé des champs de pétrole en Perse, il y a deux ans. Alors, cette fois-ci, je crois qu’il aimerait mieux crever que de céder. Jusqu’à présent, ça n’a pas été difficile, d’ailleurs ; on a offert davantage au petit Juif qui traitait avec toi pour les Soviets. Téléphone à présent, tu verras…

Marcus, tout à coup, cria d’une voix bizarre, pointue, comme celle d’une vieille femme hystérique :

– Tu mens, cochon !

– Téléphone, tu verras.

– Et… le vieux… Tübingen… il sait ?

– Oui. Naturellement.

– C’est toi qui as fait ça, canaille, crapule !

– Oui. Qu’est-ce que tu veux, rappelle-toi… L’année dernière, dans l’affaire du pétrole de Mexique, il y a trois ans avec le mazout, les beaux millions qui ont passé de ma poche dans ta poche ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Je n’ai rien dit. Et puis… Il sembla chercher encore des arguments, les réunir dans son esprit, puis il les repoussa d’un mouvement d’épaules.

« Les affaires », murmura-t-il avec simplicité, comme s’il eût nommé un dieu redoutable.

Marcus, immédiatement, se tut. Il prit sur la table un paquet de cigarettes, l’ouvrit, frotta l’allumette avec application. « Pourquoi est-ce que tu fumes ces sales Gauloises, Golder, riche comme tu es ? » Ses doigts tremblaient très fort. Golder les regardait sans rien dire comme s’il mesurait la vie aux derniers tressaillements d’une bête blessée.

– J’avais besoin d’argent, David, dit Marcus tout à coup d’une voix différente. Une grimace brusque lui tordit un coin de la bouche : je… j’ai terriblement besoin d’argent, David… Tu ne veux pas… me laisser gagner un peu ?… Est-ce que tu ne crois pas que…

Golder buta sauvagement l’air du front.

– Non.

Il vit les mains pâles se nouer, se lier l’une à l’autre, entrelaçant les doigts crispés, enfonçant les ongles dans la chair.

– « Tu me ruines », dit enfin Marcus d’une voix sourde et étrange.

Golder, les yeux obstinément baissés, ne répondait rien. Marcus hésita, puis se leva, repoussa doucement sa chaise.

– Adieu, David. Quoi ? jeta-t-il tout à coup dans le silence avec une force extraordinaire.

– Rien. Adieu, dit Golder.

CHAPITRE II

Golder alluma une cigarette, mais dès la première bouffée, il commença à suffoquer et la jeta. Une toux nerveuse d’asthmatique, rauque, sifflante, secouait ses épaules, lui emplissait la bouche d’une eau amère qui l’étouffait. Un flux brusque de sang colora ses traits, habituellement blancs, d’un blanc mat et mort, cireux, avec des poches bleues sous les paupières. C’était un homme âgé de plus de soixante ans, énorme, les membres gras et mous, les yeux couleur d’eau, vifs et pâles ; d’épais cheveux blancs entouraient le visage ravagé, dur, comme pétri par une rude et lourde main.

La chambre sentait la fumée et cette odeur de suie refroidie, particulière l’été, aux appartements parisiens longtemps inhabités.

Golder fit pivoter sa chaise, entr’ouvrit la fenêtre. Un long moment, il regarda la Tour Eiffel illuminée. Le feu rouge, liquide, coulait comme du sang sur le ciel frais de l’aube… Il pensait à la « Golmar ». Six lettres d’or, lumineuses, éclatantes, qui tournaient, elles aussi, comme des soleils, cette nuit, dans quatre grandes villes du monde. La « Golmar », des deux noms, celui de Marcus et le sien, fondus ensemble. Il serra les lèvres. « Golmar… David Golder, seul, maintenant… »

Il prit le bloc-notes à portée de sa main, relut l’en-tête imprimé.

GOLDER & MARCUS

ACHAT, VENTE DE TOUS PRODUITS PÉTROLIFÈRES

ESSENCE D’AVIATION, ESSENCE LÉGÈRE, LOURDE ET MOYENNE

WHITE-SPIRIT. GAS OIL. HUILES LUBRIFIANTES.

New-York, Londres, Paris, Berlin.

Il effaça lentement la première phrase, écrivit « David Golder », de son écriture épaisse qui trouait le papier. Car il serait seul enfin. Il pensa avec soulagement : « c’est fini, grâce à Dieu, il partira à présent… » Plus tard, la concession de Teïsk accordée à Tübingen, quand lui-même ferait partie de la plus grande entreprise pétrolifère dans le monde, il renflouerait aisément la Golmar.

D’ici-là… Il aligna des chiffres avec rapidité. Ces deux dernières années, surtout, avaient été terribles. La faillite de Lang, l’accord de 1922… Du moins, il n’aurait plus à payer les femmes de Marcus, ses bagues, ses dettes… Assez de frais sans lui… Tout ce que coûtait cette vie idiote… Sa femme, sa fille, la maison de Biarritz, la maison de Paris… À Paris seulement, il payait soixante mille francs de loyer, les impôts. Le mobilier avait coûté plus d’un million à l’époque. Pour qui ? Personne n’y vivait. Des volets clos, la poussière. Il regarda avec une sorte de haine certains objets qu’il détestait plus particulièrement que d’autres : quatre victoires de marbre noir et de bronze soutenant la lampe, un encrier vide, carré, énorme, orné d’abeilles d’or. Il fallait payer pour tout ça, et l’argent ? Il grommela avec colère : « Imbécile… tu me ruines, et après ?… J’ai soixante-huit ans… Qu’il recommence… Ça m’est arrivé assez souvent, à moi… »

Il tourna brusquement la tête vers la grande glace au-dessus de la cheminée nue, regarda un moment avec malaise ses traits tirés, blêmes, marbrés de tâches bleuâtres et les deux plis autour de la bouche profondément creusés dans la chair épaisse, comme les bajoues tombantes d’un vieux chien. Il grogna avec rancune : « On vieillit, quoi, on vieillit… » Depuis deux, trois ans, il se fatiguait plus vite. Il pensa : « Avant tout, demain, partir, huit ou dix jours de repos à Biarritz et qu’on me laisse tranquille, autrement je crève. » Il prit le calendrier, le mit debout sur la table, contre le cadre d’or d’un portrait de jeune fille, le feuilleta. Il était marqué de chiffres et de noms, la date du 14 septembre soulignée d’un trait d’encre. Tübingen, ce jour-là l’attendrait à Londres. Cela faisait une semaine à peine à Biarritz… Ensuite Londres, Moscou, de nouveau Londres, New-York. Il poussa un petit gémissement irrité, regarda fixement le portrait de sa fille, soupira, puis se détourna et frotta lentement ses yeux douloureux, brûlés de fatigue. Il était rentré de Berlin le jour même, et, depuis longtemps, il ne dormait plus en wagon comme autrefois.

Cependant, il se levait machinalement pour se rendre au cercle, comme à l’ordinaire, mais il vit qu’il était plus de trois heures. « Je vais me coucher, songea-t-il, demain, le train de nouveau… Il aperçut le paquet de lettres à signer, posé sur un coin du bureau. Il se rassit. Tous les soirs il relisait le courrier préparé par les secrétaires. C’était une race d’ânes. Mais il les préférait ainsi. Il sourit en pensant à celui de Marcus, Braun, un petit Juif aux yeux de feu, qui lui avait vendu le projet du contrat avec l’Amrum. Il commença à lire, penchant très bas sous la lampe ses épais cheveux blancs, jadis roux, où demeurait encore sur les tempes et la nuque un peu de couleur ardente, pétillante, comme une flamme à demi-étouffée sous la cendre.

CHAPITRE III

Le téléphone, au chevet de Golder, éclata brusquement en une longue sonnerie, aigre, interminable, mais Golder dormait : il avait au matin un sommeil pesant et profond comme la mort. Enfin il ouvrit les yeux en gémissant sourdement, saisit le récepteur : « Allô, allô… »

Un moment il continua à crier « Allô, allô », sans reconnaître la voix de son secrétaire, puis il entendit :

– Monsieur Golder… Mort… M. Marcus est mort…

Il se taisait. La voix répéta :

– Allô, vous n’entendez pas ? M. Marcus est mort.

– Mort, répéta Golder lentement, tandis qu’un petit frisson étrange glissait entre ses épaules, mort… ce n’est pas possible… »

– C’est cette nuit, Monsieur… Rue Chabanais… Oui, dans une maison… Il s’est tiré un coup de revolver dans la poitrine. On dit… » Golder coucha doucement le récepteur entre les draps et appuya la couverture dessus comme s’il voulait étouffer la voix qu’il entendait ronronner encore comme une grosse mouche captive.

Enfin, elle se tut.

Golder sonna.

– Préparez-moi mon bain, dit-il au domestique qui venait d’entrer avec le courrier et le plateau du déjeuner, un bain froid.

– Est-ce que je mets le smoking de Monsieur dans la valise ?

Golder fronça nerveusement les sourcils.

– Quelle valise ? Ah oui, Biarritz… Je ne sais pas, je partirai demain, peut-être, ou plus tard, je ne sais pas…

Il jura à voix basse, murmura : « Il faudra aller chez lui demain… Mardi l’enterrement, sans doute… Nom de Dieu… » Le domestique, dans la pièce voisine, faisait couler l’eau dans la baignoire. Il but une gorgée de thé brûlant, ouvrit quelques lettres au hasard, puis il précipita le tout à terre et se leva. Dans la salle de bains il s’assit, croisa sur ses genoux les pans de sa robe de chambre et regarda couler l’eau d’un air absorbé et maussade en tressant d’un mouvement machinal les glands de sa cordelière de soie.

– Mort… mort…

Peu à peu un sentiment de colère l’envahissait. Il haussa les épaules, grommela avec haine : « mort… est-ce qu’on meurt ? si moi, je…

– Le bain est prêt, Monsieur, dit le domestique.

Golder, demeuré seul, s’approcha de la baignoire, trempa la main dans l’eau, l’y laissa ; tous ses mouvements étaient extraordinairement lents et vagues, inachevés. L’eau froide glaçait ses doigts, ses bras, son épaule, mais il ne bougeait pas, la tête courbée, regardant d’un air stupide le reflet de l’ampoule électrique, pendue au plafond, qui brillait et remuait dans l’eau.

– Si moi, je…, répéta-t-il.

De vieux souvenirs oubliés se levaient au fond de lui, obscurs, étranges… Toute une dure existence, ballottée, difficile… Aujourd’hui la richesse, demain, plus rien. Puis recommencer… Et encore recommencer… Ah oui, vraiment, s’il avait dû faire ça, il y a longtemps… Il se redressa, secoua machinalement sa main mouillée, vint s’appuyer à la fenêtre, présentant alternativement à la chaleur du soleil ses mains glacées. Il hochait la tête, disait à haute voix : « Oui, vraiment, à Moscou, par exemple, ou bien à Chicago… » et son esprit, malhabile au rêve, reformait le passé en petites images sèches et courtes. Moscou… quand il n’était qu’un petit Juif maigre, aux cheveux roux, aux yeux perçants et pâles, les bottes trouées, les poches vides… Il dormait sur les bancs, dans les squares, par ces sombres nuits du commencement de l’automne, si froides… Il lui semblait encore, après cinquante années écoulées, sentir au fond de ses os l’humidité pénétrante des premiers brouillards, épais, blancs, qui collent au corps et laissent sur les vêtements une sorte de givre raide et glacé… Les tempêtes de neige, en mars, le vent…

Et Chicago… le petit bar, le gramophone qui nasillait et grinçait une vieille valse d’Europe, cette sensation de faim dévorante, tandis que l’odeur de la cuisine chaude souffle au visage. Il ferma les yeux et revit avec une précision extraordinaire la face noire et luisante d’un nègre ivre ou malade, qui criait, couché dans un coin, sur une banquette, avec des hululements plaintifs, comme un hibou. Et encore… Ses mains, à présent, brûlaient. Il les posa avec précaution à plat sur la vitre, puis les ôta, remua les doigts, frotta doucement les paumes l’une contre l’autre.

– Idiot, murmura-t-il, comme si le mort eût pu l’entendre, idiot… pourquoi as-tu fait ça ?

CHAPITRE IV

Golder tâtonna longuement à la porte de Marcus avant de sonner : ses mains molles et froides heurtaient le mur sans trouver le timbre. Quand il entra, il regarda autour de lui avec une sorte de terreur, comme s’il s’attendait à voir le mort, déjà couché là, prêt à être emporté. Mais il y avait seulement des rouleaux d’étoffe noire à terre et, sur les fauteuils du hall, des gerbes de fleurs, nouées de rubans de moire violette, si larges et si longs qu’ils traînaient sur le tapis avec leurs inscriptions en lettres d’or.

Quelqu’un sonna derrière Golder, et le domestique prit à travers la porte entrebâillée une épaisse, énorme couronne de chrysanthèmes roux qu’il enfila à son bras comme l’anse d’un panier. Golder pensa : « Il fallait envoyer des fleurs… »

Des fleurs à Marcus… Il imagina le visage lourd, avec le pli grimaçant des lèvres, et des fleurs comme à une mariée… Le domestique chuchota :

– Si Monsieur veut attendre un instant au salon… Madame est auprès de… » il eut un petit geste vague, gêné… « de Monsieur, du corps… »

Il lui avança une chaise et sortit. Dans la pièce voisine deux voix se mêlaient en un murmure indistinct, mystérieux, comme un bruit étouffé de prières ; elles s’élevèrent par degrés ; Golder entendit :

– Le corbillard orné de cariatides, à galerie argentée, à impériale, à cinq plumets, le cercueil en ébène, à panneaux, avec huit poignées ciselées, argentées, et l’intérieur en satin capitonné, sont compris dans la première classe extra. Ensuite, nous avons la première classe type A avec cercueil d’acajou verni.

– Combien ? murmura une voix de femme.

– Vingt mille deux cents avec le cercueil en acajou. La première classe extra est de vingt-neuf mille trois cents.

– Mais non. Je ne désire pas mettre plus de cinq à six mille. Si j’avais su, je me serais adressée à une autre maison. Le cercueil peut être fait de chêne ordinaire, s’il est recouvert d’une tenture suffisamment large… »

Golder se leva brusquement ; la voix, aussitôt, baissa, fondit de nouveau en un chuchotement sourd et solennel.

Golder murmura en serrant convulsivement des deux mains son mouchoir qu’il nouait et tordait machinalement entre ses doigts : « C’est bête, tout ça… Ah, c’est bête… »

Il ne trouvait pas d’autres mots… Il n’y en avait pas d’autres. C’était bête, bête… Hier Marcus, en face de lui, qui criait, qui vivait, et maintenant… On ne l’appelait même plus par son nom. Le corps… Il pensa en humant avec épouvante une odeur fade et lourde qui emplissait la pièce : « Est-ce que c’est lui, déjà, ou ces saletés de fleurs ?… Pourquoi a-t-il fait ça ? Se tuer, à son âge, comme une modiste, murmura-t-il avec une espèce de dégoût, pour de l’argent… Combien de fois déjà il avait tout perdu, et il faisait comme les autres, il recommençait… c’est la vie. Et dans cette affaire de Teïsk, il y avait cent chances pour une de réussir, » dit-il tout à coup, tout haut, avec passion, comme s’il se mettait mentalement à la place de Marcus, « avec l’Amrum, derrière lui, l’imbécile ! »

Il imagina fiévreusement des combinaisons diverses. « Dans les affaires on ne sait jamais, il faut tourner, retourner, ronger l’os jusqu’au bout, mais mourir… Est-ce qu’il va me faire attendre longtemps ? » songea-t-il avec haine.

Madame Marcus entra. Son maigre visage au grand nez dur, en forme de bec, était jaune et opaque comme de la corne ; ses yeux brillants et ronds saillaient fortement sous les sourcils rares et clairs, placés de façon étrange, inégale, très haut.

Elle s’avança sans bruit, à petits pas pressés, rapides, prit la main de Golder et parut attendre. Mais Golder, la gorge serrée, ne disait rien. Elle murmura, avec un petit grincement bizarre comme un rire irrité ou un sec sanglot :

– Oui. Vous ne vous attendiez pas !… Cette folie, ce ridicule, ce scandale… Je bénis le Seigneur de ne pas nous avoir donné d’enfants. Vous savez comment il est mort ? Dans une maison close, rue Chabanais, avec des filles. Comme si la ruine ne suffisait pas, acheva-t-elle en portant son mouchoir à ses yeux.

Le mouvement brusque déplaça sous le crêpe un collier de perles énormes, enroulé trois fois autour du long cou ridé qu’elle agitait par saccades comme un vieil oiseau de proie.

– Elle doit être très riche, vieux corbeau, pensa Golder ; c’est toujours ainsi chez nous. Crever à force de travail pour qu’« elles » s’enrichissent !… » Il revit dans son souvenir sa propre femme qui cachait précipitamment son carnet de chèques dès qu’il entrait, comme un paquet de lettres d’amour.

– Vous voulez le voir ? demanda Mme Marcus.

Une grande vague glacée submergea Golder ; il ferma les yeux, répondit d’une voix bizarre, tremblante, sans timbre :

– Certainement, si je…

Madame Marcus traversa silencieusement le grand salon, ouvrit une porte, mais ce n’était qu’une autre pièce plus petite, où deux femmes cousaient des étoffes noires. Enfin elle murmura : « C’est ici. » Golder vit des cierges qui brillaient faiblement. Il demeura un moment immobile, hébété, puis demanda avec effort.

– Où est-il ?

Elle désigna de la main le lit à demi dissimulé sous un grand baldaquin de velours.

– Ici. Mais j’ai dû lui faire couvrir le visage pour éloigner les mouches… L’enterrement est pour demain. »