De l'aigle au coq - Vera Dehaut - E-Book

De l'aigle au coq E-Book

Vera Dehaut

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Beschreibung

Vera passe son enfance en Albanie, alors que le pays est soumis à la dictature d'Enver Hoxha. Parce qu'elle vient d'une famille de "koulaks", jadis aisée, elle et les siens subissent plus que tout autre les affres de ce régime tyrannique. Âgée de douze ans, Vera assiste à l'arrestation arbitraire de son père, qui restera près de dix années reclus dans une geôle albanaise. Dès lors, la jeune fille n'a plus qu'une idée en tête : fuir l'injustice de son pays et partir vivre ailleurs une vie plus supportable. Son rêve finira par se réaliser, mais au prix d'épreuves cauchemardesques.

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Seitenzahl: 239

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Je suis tout particulièrement reconnaissante à mon fils Endri qui m’a conseillée, accompagnée et a contribué à la réalisation de ce livre.

Je remercie également mon amie Michèle, pour la révision de la première version du manuscrit.

Enfin, je tiens aussi à remercier mon mari et mes enfants qui m’ont soutenue dans ce projet qui me tenait tant à cœur !

Table des matières

Prologue

I. En Albanie

Un été, une foi

Ma famille

Le quotidien

Activités de mon enfance

Un déménagement et un changement de vie

L’école des injustices

Histoire des koulaks

Dégradation du climat social

L’arrestation

Nos jours s’assombrissent

Le régime de terreur

La condamnation

Une nouvelle vie en enfer

Mes fiançailles

Une étoile s’est éteinte

Mon mariage

Ma vie à Tirana

La naissance d’Endri

Derniers instants à Tirana

Le peuple est tabou

II. En Hongrie

En terre nouvelle

La venue d’Endri

En attendant en Hongrie

III. En France

Paris

Dijon

À deux, sans regrets

Un dimanche matin

Mon divorce

IV. En Belgique

Yvoir

Saint-Léger

La naissance d’Astrid

À nouveau dans les tourments de couple

V. Retour en France

Longwy

Un emploi

Un nouveau millénaire d’opportunités

La naissance de Timothé

Mon rêve se réalise

Épilogue

Prologue

1912. L’Albanie, après avoir été pendant près de cinq siècles une colonie de l’Empire ottoman, s’érigea en nation indépendante. Une décennie plus tard, elle devint une république, dont le président, Ahmet Zogu, s’autoproclama roi afin d’unir sous son règne tous les Albanais. Durant sa gouvernance, il s’inspira de l’Occident, et utilisa son pouvoir pour moderniser son pays, ce qu’il accomplit en l’espace de quelques années. Ainsi, durant cette période, il fit construire des routes, des écoles et des hôpitaux et développa le territoire plus que ne l’avaient jamais fait les anciens envahisseurs. Malgré tout, l’Albanie resta en retard par rapport à ses voisins. Plus tard, elle se trouva à nouveau figée dans le temps. En effet, en 1945, après des années de combat acharné contre le régime de Mussolini, puis contre les nazis, le Mouvement de Libération National, composé des membres de différents bords politiques, se délita au profit des communistes, qui sortirent grands victorieux et bénéficièrent des retombées de cette lutte. Le chef du parti, Enver Hoxha, se retrouva catapulté à la tête du pays.Proche de Tito, et plus encore de Staline, Enver s’inspira de ce dernier et de ses méthodes pour asseoir et maintenir son autorité sur ses compatriotes. En conséquence, la population tout entière fut surveillée et poussée à la délation. Un dixième de celle-ci fut considéré comme suspect et interné dans des camps. Cent soixante-dix cadres dirigeants du parti furent liquidés et un Albanais sur trois eut un jour ou l’autre affaire à la police politique1.

Dans son élan oppressif, et parce qu’il la considérait comme un organe de contre-pouvoir à son autorité ainsi qu’à l’idéologie communiste, Enver Hoxha interdit la religion et, en 1967, il déclara l’Albanie premier pays athée au monde. Églises et mosquées furent rasées ou transformées en espaces civils ; les représentants religieux des trois monothéismes furent éliminés et de nombreux fidèles furent forcés de construire des casemates, qui fleurirent par milliers. Défigurant une grande partie du paysage, les bunkers étaient cependant jugés indispensables pour la défense du pays contre une éventuelle invasion. Même si l’ennemi n’existait pas, il demeurait bien présent dans l’imaginaire d’Hoxha.

L’année suivante, j’étais née.

1 Voir par exemple cette page internet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Enver_Hoxha

I

EN ALBANIE

Un été, une foi

Arrivée tout en haut d’un immense rocher en forme de butte, je m’arrête quelques instants pour contempler le panorama avant de m’asseoir. Alors tous mes souvenirs défilent, révélant combien d’années se sont écoulées depuis que j’ai quitté ces lieux. Pour moi, c’était hier.

À quelques pas derrière moi, mes parents, mes frères, mes sœurs, ainsi que les autres membres de ma famille patientent en attendant mon retour. Pourtant je reste là immobile, regardant au bas de la colline. Là-bas trônait une cabane dans laquelle j’ai passé mes premières années. C’est là que tout débuta.

Ma famille

À cette époque, les femmes qui allaient à l’hôpital pour accoucher étaient rares. C’est pourquoi ma mère donna naissance à ses huit enfants entre les murs de cette minuscule maison, avec l’aide de ma tante, de l’eau chaude et d’un feu au milieu de la pièce.

Le premier à avoir vu le jour dans ces lieux fut Kastriot. On l’appelait « le nerveux » car, très sensible à ce qui l’entourait, il était aussi plus enclin à se plaindre. Il montrait néanmoins beaucoup d’affection et de tendresse envers sa fratrie. À force de ruminations, il devint très tôt incollable en histoire.

Parce qu’elle était la fille aînée, Tajbe prit le rôle d’assistante maternelle. Ayant ainsi acquis un sens aigu des responsabilités, elle porta une grande attention à ses devoirs d’école. Toutes les nuits, elle étudiait avec une lampe à l’huile et répétait ses cours dans la chambre où nous dormions tous, frères et sœurs. Je me demandais parfois s’il lui arrivait de se reposer.

Lors de son temps libre, nos journées étaient égayées et rythmées par ses chants. Elle fredonnait, par exemple :

Kastriot

Tajbe

« Ule koken poshte moj

Se me dogji malli

Vinte era e gushes tende moj

Aromë portokalli2 »

Ensuite vinrent Gëzim et Fisnik.

Le premier était considéré comme bienveillant, patient et prévoyant.

Du dernier, ma mère disait souvent qu’il avait les yeux plus gros que le ventre. Elle nous raconta qu’un jour, à l’âge de quatre ans, il avait pris un pain entier tout juste sorti du four, l’avait mis sur son ventre et ne le lâchait plus, et lorsque ma mère lui demanda de le rendre, il répondit :

« Non, je veux le garder pour moi, je vais tout manger. »

Mais il n’y parvint jamais. Sa voracité le conduisait parfois à manger ce qu’il trouvait par terre, y compris même des fientes et des cailloux. Dès son plus jeune âge, il apprit à déléguer ses tâches à d’autres personnes pour qu’elles travaillent pour lui.

Noçia, ma deuxième sœur, de deux ans mon aînée, était appelée « madame propre », depuis son plus jeune âge. Elle râlait tout le temps lorsque nous lui empruntions ses vêtements, car elle craignait que nous les tachions.

Alors qu’elle venait à peine d’avoir quatre ans, elle fit un long séjour à l’hôpital, à cause de problèmes de foie. Notre mère nous racontait que ses visites à la clinique la déchiraient, car souvent, on lui disait que sa fille pleurait son absence des heures durant. Elle ne pouvait s’empêcher de retenir ses larmes lorsqu’elle évoquait son sort.

Gëzim

Noçia

Après un séjour d’un an à l’hôpital, le médecin conclut qu’il n’y avait rien à faire, et qu’il restait à ma sœur seulement une année à vivre. Alors mon oncle l’accueillit, et quelques semaines plus tard, elle était remise de sa maladie.

Deux ans après la naissance de Noçia, j’étais là. Ma sœur aînée choisit mon prénom : Pranvera3. Lorsqu’il me déclara auprès de la mairie, mon père ne put se rappeler que la fin de celui-ci, si bien que je devins Vera4.

Deux ans passèrent puis Vjollca arriva. Jusqu’à l’âge adulte, les gens nous ont pris pour des jumelles car nous nous ressemblions beaucoup physiquement. Toutefois, nous avions des personnalités bien différentes. Ma sœur était de nature posée tandis que j’étais plus énergique. Nous nous considérions complémentaires5.

Puis vint le tour de Moza. Je trouvais qu’elle était la plus jolie d’entre nous toutes. Elle savait ce qu’elle voulait et il était très difficile de la faire changer d’avis, ce qui l’amena à se mettre à dos bon nombre de personnes. Adolescente, ses cheveux et certains traits de son visage se confondirent avec ceux de notre mère.

J’en viens à mes parents.

Mon père était assez petit6. Beaucoup de femmes le trouvaient attirant, mais lui ne vouait un amour sans limite qu’à ma mère, même s’il le montrait peu souvent. Sculpté par les mœurs de son époque, il était devenu un chef de famille qui savait se faire respecter par la crainte et l’autorité. Sa grande sensibilité le rendait facilement irritable, mais elle lui avait aussi permis de se doter très vite d’une culture hors du commun. Mon père avait notamment un goût prononcé pour la littérature, passion qu’il partageait avec sa femme, qui eut toujours un faible pour les écrits des très nombreux poètes de notre histoire.

Ma mère, qui avait été instruite par une préceptrice dédiée, devint une femme raffinée, douce et sage, dont beaucoup louaient l’élégance et la manière d’être.

Faïk, mon père, et Zinete, ma mère

2 « Hé baisse la tête / Car ça me manque / Cette odeur sur ton cou / De parfum d’orange »

3 Printemps, en albanais.

4 J’avais sauté une saison au passage, « vera » veut dire « été » en albanais. Je préfère ce dernier prénom.

5 Plus tard, elle me confia que j’avais été une peste avec elle, car j’avais toujours joué la cheffe autoritaire.

6 En comparaison des standards actuels de taille.

Le quotidien

Nous habitions tous ensemble à Vllahinë7, dans une de nos trois cabanes.

Les petites fenêtres étaient encerclées par des murs faits de terre cuite mélangée à du foin, puis tapissés de chaux. Le toit était couvert de tuiles d’argile fabriquées par nos soins. L’une des masures disposait d’un feu au milieu de la pièce. Une autre était destinée à l’accueil de la famille et des amis et c’est là que mon père et mon grand-frère dormaient. Des toilettes rustiques avaient été placées à l’extérieur.

Notre cabanon comportait deux chambres, une pour nos parents et une pour nous, les enfants. Il était équipé d’une cheminée en terre cuite et servait également de cuisine en hiver. En été, les repas étaient préparés dans une cuisine extérieure, puis mis à cuire dans un plat allant au four avec saç8 sur trépied ou dans des casseroles.

Les garçons d’un côté, et les filles de l’autre, nous dormions tous par terre sur des matelas, avec des couettes en laine confectionnées par ma mère.

Le bois humide que nous tentions de brûler laissait échapper une fumée qui, par la force des courants d’air, revenait à l’intérieur pour nous arracher des larmes. Nos yeux piquaient tellement parfois que nous nous réfugions en courant le plus vite possible dans la chambre de nos parents. Mais une fois là-bas, le froid nous chassait de là.

À quelques pas de notre habitation se trouvait une source d’eau, où chaque jour ma mère et ma tante allaient remplir des seaux. Elles les portaient sur la tête jusqu’au foyer. Nous utilisions cette eau pour boire, pour nous laver et pour nettoyer les légumes et fruits de notre jardin.

Celui-ci était clôturé de fil en aluminium. Il nous était interdit d’y entrer sans permission, mais cela ne nous empêchait pas d’y aller en cachette, pour y cueillir de délicieuses tomates cœur de bœuf. Elles étaient brûlantes sous le soleil de l’été, alors nous les trempions dans l’eau glacée de la source pour les refroidir. Puis, nous goûtions ces fruits à la saveur unique tout en écoutant le chant des cigales. La chaleur et les concerts des insectes nous figeaient parfois sur place.

Mon père se levait souvent à l’aube. Il prenait le petit déjeuner seul ; ensuite, il descendait les collines où il amenait paître le troupeau de moutons. Une fois par mois, il se rendait en ville pour vendre la laine de nos bêtes, et d’autres produits que nous avions cultivés et confectionnés. Il profitait de cette occasion pour nous rapporter des gâteaux au sucre, des habits ou encore des chaussures. Ces cadeaux étaient d’autant plus précieux à nos yeux qu’ils étaient rares. Il nous arrivait d’ailleurs de dormir avec nos chaussures neuves la première nuit tant nous étions excités.

De son côté, ma mère trayait les vaches à leur retour, et mettait le lait à reposer dans une grande casserole durant la nuit pour qu’il se transforme en yaourt. Ensuite, dès que le soleil dardait ses premiers rayons, elle le battait dans une baratte, d’où il ressortait un beurre savoureux. Puis elle couvrait la table d’aliments frais pour le petit déjeuner. Pour nous réveiller en douceur, elle allumait la radio et nous faisait de doux massages.

Tandis que la musique traditionnelle accompagnait le chant du coq et les aboiements du chien dans une agréable cacophonie, elle démarrait d’autres tâches ménagères. S’il lui restait du temps libre, elle coupait et cousait nos habits, le linge, les couettes, les draps, les taies d’oreiller, mais aussi nos jouets et poupées ainsi que le ballon de football.

Elle était tellement douée dans tout ce qu’elle faisait que plus tard elle devint la couturière attitrée du village.

7 Lieu-dit perdu dans les montagnes du sud du pays, dans la région de Vlorë

8 Cloche

Activités de mon enfance

Assistée par ma mère, ma tante mit au monde mes sept cousins dans les mêmes conditions que sa sœur.

Petit à petit, nous devînmes assez nombreux pour jouer à notre jeu favori, le football. Nous avions confectionné une lourde boule enroulée de tiges de typha compressées. Cette balle ne rebondissait pas vraiment, mais une fois frappée, elle était propulsée tel un boulet de canon qui venait se fracasser sur le corps situé sur son trajet. À cause de cette particularité, certains membres de mon équipe avaient décidé de me choisir comme gardien de but. Ce qui n’était pas une très bonne idée car, terrorisée à l’idée de laisser la balle percuter mes mains ou ma tête, je la laissais passer jusqu’au filet.

Quand nous n’étions pas tous réunis, nous devions nous contenter d’autres jeux, collectifs ou solitaires. Nous jouions alors à cache-cache, lancions des avions en papier, faisions tourner des hélices sur tige, ou nous attrapions des cigales pour les relâcher peu après.

Notre école se trouvait aux abords du village de Treblovë, sur un plateau en haut de la vallée, à quelques kilomètres de chez nous.

Pour la rejoindre, nous parcourions des sentiers abrupts à flanc de montagne, en toute saison, et donc par tous les temps. Il nous fallait parfois affronter des vents forts qui nous obligeaient à nous agripper aux arbres pour qu’ils ne nous emportent pas. Mon cousin Baçi et moi empruntions ces reliefs en courant et en déployant nos bras, imitant les oiseaux planant au-dessus des montagnes.

Nous prîmes vite l’habitude des hauteurs, et n’avions pas peur de nous aventurer dans des endroits plus raides, ce qui avait tendance à rendre nerveux les aînés. Un jour, ils nous menacèrent de tout raconter à nos parents si nous persistions à nous balader dans ces lieux. Terrifiés à l’idée de devoir affronter la colère de nos parents, nous nous arrêtâmes net.

Nos plus proches voisins vivaient à quelques kilomètres de chez nous, derrière des à-pics. Lorsque nous étions petits, nous avions l’habitude de nous approcher de leur maison. Mais comme nous ne voyions jamais personne y entrer ou en sortir, nous imaginions que la maison était hantée. Ce n’est que vers l’âge de six ans que je remarquai pour la première fois deux garçons jouer dans la cour. Plus tard, ces derniers devinrent nos camarades de jeu.

Durant ces années passées à Vllahine, ma famille pouvait posséder des parcelles de terre et des têtes de bétail, grâce à l’accord donné par les autorités régionales. Mais autour de 1975, la santé mentale d’Hoxha déclina, ce qui eut des répercussions sur la vie de millions de compatriotes, et à plus forte raison, sur la nôtre. Partant, et sans explication réelle, le pouvoir décida de s’approprier nos terres ainsi que celles de nos cousins.

Dépossédés de nos biens, nous fûmes contraints de déménager dans un hameau situé plus haut.

Un déménagement et un changement de vie

Mon père nous construisit une maison à l’extrémité sud-ouest du village, d’où nous pouvons, aujourd’hui encore, jouir d’un panorama unique sur un lac de montagnes s’étalant jusqu’aux côtes adriatiques et ioniennes. Par sa localisation et son architecture, elle possédait un charme attrayant qui la distinguait des autres maisons et surtout, de notre ancienne demeure. J’étais très contente à l’idée que nous nous installions dans cet endroit plus spacieux et plus joli. Mais j’étais aussi un peu triste. En effet, mes cousins emménagèrent dans un village très éloigné du nôtre, si bien que nos rencontres se firent plus rares.

En Albanie, pendant des décennies, voire des siècles, le pain a représenté l’aliment phare des repas, ce qui explique qu’il nous a toujours paru vital. Mais aussi essentiel qu’il fût, le pain était pour chacun difficile d’accès.

Le travail dans les champs demandait beaucoup d’énergie, il fallait compter cinq ou six pains par jour pour nourrir suffisamment les huit membres de notre famille.

Le maïs, que des camarades récoltaient, était stocké dans des entrepôts insalubres dont l’humidité contaminait rapidement les graminées. Celles-ci sentaient tellement mauvais qu’elles faisaient fuir même les cochons à qui elles étaient destinés. Pour éviter de les jeter, on les transformait en farine qui servait ensuite à faire le pain. Le pain que nous, humains, consommions. À Treblovë, nous produisions aussi du blé, mais il était récupéré par les autorités, pour des raisons que seul le parti connaissait, tandis que nous, les habitants, nous devions nous satisfaire de produits à base de maïs neuf mois sur douze.

Chaque jour, nous allions à tour de rôle, mes sœurs et moi, à la boulangerie du village, qui se réduisait à une minuscule fenêtre par où passait le pain tout juste sorti du four, et devant laquelle s’étirait une queue interminable. Estimant avoir un passe-droit car faisant partie de la caste dirigeante, les femmes et enfants communistes se permettaient de dépasser tout le monde. De ce fait, et parfois aussi parce que nous n’étions pas parties à temps, il nous arrivait de rentrer les mains vides, épuisées par les nombreuses heures à attendre, en vain, de récupérer au moins un pain.

Devant une boulangerie, la queue pour avoir du pain.

Alors même que nous travaillions la terre, cultivions des légumes et élevions des bêtes, nous étions obligés de tout acheter dans les magasins de l’État. Nous vivions à la campagne, mais nous ne pouvions pas avoir du bétail pour la viande et le lait. Les poules en revanche étaient autorisées, mais elles disposaient seulement d’herbe pour se nourrir. Elles étaient maigres et pondaient peu, et lorsque nous avions la chance de manger un œuf nous le partagions à deux, car il y en avait rarement assez pour que chacun en ait un entier.

Durant l’hiver, dans nos maigres habits et nos chaussures trouées, nous ressentions le froid comme si nous étions à nu. Mais cela ne nous empêchait pas de courir les grottes pour jouer avec les stalactites. Nous rentrions souvent les vêtements trempés et les mains gelées, ce qui avait le don de mettre nos mères en colère. Alors, elles nous changeaient et nous obligeaient à nous asseoir près du feu. La douleur était insupportable, mais nous ne pouvions pas nous plaindre car nous nous savions responsables de cette situation.

Malgré le froid et la distance, j’adorais aller à l’école chaque jour de la semaine pour étudier. Jusqu’à ce que je me rende compte des différences de traitement entre mes camarades et moi.

L’école des injustices

Les enseignants me répétaient souvent que j’étais une très bonne élève, et que j’étais digne d’avoir la meilleure note.

Ce bon vieux professeur de mathématiques, camarade Lasko, après avoir contrôlé mes devoirs faits à la maison, me demandait d’en faire d’autres en classe. Après les avoir vérifiés, il me félicitait car je n’avais pas fait d’erreur, et m’octroyait la note de neuf sur dix.

Puis un jour, je l’entendis féliciter un autre élève ; il lui dit excuser ses errements et petites fautes, et lui attribua dix sur dix. Je me cachai le visage pour que l’on ne voie pas mes larmes.

Je me rendis compte que tout ce que je faisais, quel que soit le cours, n’était jamais couronné de la note ultime.

J’avais beau réfléchir, je n’arrivais pas à expliquer pourquoi mes camarades obtenaient systématiquement de meilleures notes que moi, même quand leurs travaux étaient truffés d’erreurs et que je n’en avais fait aucune. Je ne comprenais pas pourquoi certains, avec des moyennes inférieures aux miennes, voyaient leur nom figurer sur le tableau d’honneur alors que le mien n’y était jamais inscrit.

Cependant, les professeurs étaient bien contents de m’avoir dans leur classe quand il s’agissait de présenter des élèves aux concours scolaires.

Moi, Vera, à 12 ans

Petit à petit, les écoliers me prirent pour cible, et se mirent à me harceler :

« Va-t’en sale merde (…) Tu n’as aucun droit, et je prie pour que toi et ta famille vous n’en ayez jamais (…) Pourquoi tu te la joues bonne élève ? Tu crois qu’ils te laisseront aller à l’université ? Mais tu rêves, pauvre cloche ! »

Ces traitements grignotèrent petit à petit ma motivation et tarirent ma soif d’apprendre. Mes notes finirent par s’en ressentir, ce qui ne manqua pas d’interpeller ma mère.

Un après-midi du mois de juin, de retour des champs et épuisée par la chaleur, elle s’assit sur le seuil de la maison et me demanda de lui apporter un verre d’eau. Après qu’elle eut fini de boire, elle me dit d’une voix douce :

« Hajde këtu9 Vera, viens près de moi ma fille ! Nous devons discuter. »

Je m’exécutai la peur au ventre. Je commençais déjà à m’inquiéter et à m’interroger : qu’avais-je fait pour que ma mère veuille me parler ?

Elle poursuivit :

« Je t’ai observée ces derniers jours et j’ai remarqué que tu partais de plus en plus triste à l’école. J’ai vu aussi que tes notes avaient baissé… »

Je comprenais son inquiétude, mais j’étais irritée par ce que je venais d’entendre. Je me disais :

« Pourquoi s’en prend-elle à moi ? Après tout, mes frères et sœurs, hormis Tajbe et Vjollca, ont de moins bonnes notes ! Pourquoi ne crie-t-elle pas sur eux ? »

Ce n’était pas juste ! Quand allait-on me laisser tranquille ? Je vais à l’école, on m’embête, les profs ne me donnent jamais dix, et maintenant voilà qu’on ne me laisse pas en paix à la maison !

Je fondis en larmes. Peu après, je lui racontai tout ce qui se passait dans mon établissement. Les mots sortirent tout seuls, et je parlai tellement vite que ma mère fut parfois obligée de me demander de répéter. Je n’omis pas de lui dire comment nous, les enfants Lamaj, étions vus et considérés par les enseignants, par les camarades de classe, mais aussi par tous les villageois. Lorsque j’eus terminé mon récit, je me sentis soulagée d’avoir enfin pu révéler ce qui me stressait depuis plusieurs semaines.

Toutefois, je voulais avoir des explications. Je devais comprendre. Ainsi je m’empressai de lui demander :

« Pourquoi disent-ils qu’on ne devrait pas avoir de droits ? Pourquoi seuls mes camarades ont des dix et moi pas ? Pourquoi tout le monde nous appelle-t-il « koulaks » ? »

9 « Viens ici »

Histoire des koulaks

Après un instant, ma mère me fixa de ses yeux bruns, et pour la première fois, elle me raconta ce qu’on ne nous avait jamais dit auparavant :

« Mes parents étaient riches, tout comme ceux de ton père. Toute notre famille était riche. Nous possédions des hectares et des hectares de terres, mais aussi des hôtels, et encore des immeubles. Tes grands-parents avaient tellement d’argent qu’ils pouvaient s’offrir les services de domestiques, qui restaient pour certains en permanence chez eux. Je fus pour ma part élevée par une nourrice et un professeur particulier me donna des leçons ; des employés de maison nous aidaient dans nos différentes tâches.

Ton père appartenait au Parti du Front National10, qui combattit les communistes après le départ des Italiens de notre pays en 1943. Jamais il ne se laissa décourager par le froid et les loups qui rôdaient dans les montagnes, car il savait qu’il luttait pour une juste cause. Mais les communistes, grâce au soutien des Alliés, réussirent à prendre le pouvoir sur tout le pays. Ils profitèrent de leur victoire pour chasser et emprisonner tous ceux qui avaient combattu contre eux. C’est ainsi que ton père fut condamné à trente ans de prison. Quelque temps plus tard, quand les autorités s’aperçurent qu’il représentait peu de danger pour le parti, sa peine fut ramenée à trois ans.

Alors qu’il l’avait purgée et que nous nous pensions libres, une dizaine d’années plus tard, le régime en place décida de confisquer nos biens, avant de nous déporter et nous isoler dans les montagnes. Pour lui, nous étions des koulaks, des parasites ayant acquis notre richesse de manière illégitime, sur le dos de nos pauvres compatriotes.

Dans ses discours, le parti ne cesse de rappeler aux gens d’où ils viennent, et comment il les a libérés des exploiteurs comme nous. Par vengeance, ces gens nous insultent et nous méprisent car ils pensent que nous étions responsables de leur misère avant qu’Enver arrive au pouvoir.

Ma mère, Zinete, à 19 ans

Non seulement nous avions perdu tout ce que nous possédions, mais nous étions aussi davantage taxés que nos « camarades ». Ainsi il nous a fallu recommencer notre vie à partir de rien mais aussi travailler encore plus pour pouvoir survivre.

C’est pourquoi, depuis ce jour, nous sommes, nous et beaucoup d’autres, appelés « koulaks » et avons moins de droits que le reste de la population. »

Ma mère conclut en me disant qu’être « koulak », ce n’était qu’une appellation, et que nous devions être fiers de notre famille.

Enfin, tout s’éclairait pour moi. Désormais, j’avais les réponses aux questions que je m’étais posées durant toutes ces années. Je n’acceptais pas la situation pour autant.

La propagande communiste avait réussi à me mettre dans la tête que moi aussi je devais considérer les koulaks comme de mauvaises personnes. Après tout, si tant de monde souscrivait à cette idée, c’est qu’elle devait être juste. Mais maintenant, ayant écouté la version de ma mère, je savais que je ne devais avoir honte de rien. J’étais par ailleurs soulagée de savoir que mes parents étaient des gens bien, quoi que les autres et le parti veuillent nous faire croire. Mais si j’avais enfin la conscience plus tranquille, mon quotidien ne changea pas pour autant.

Autour de nous, les gens continuaient de nous harceler de leur sempiternelle rengaine. Au début je ne disais rien, puis je finis par réagir, comme ce jour, alors que j’avais quinze ans.

Avec mes deux sœurs, Vjollca et Moza, nous rencontrâmes en chemin trois filles de notre village, Pajamja, Luiza et sa sœur. Nous nous rendions au même champ de récolte11. À un moment, elles nous demandèrent de nous arrêter, avec insistance et agressivité. Prises par surprise, nous nous exécutâmes, tout en nous nous demandant ce qu’elles nous voulaient. La plus téméraire, Pajamja, se lança :

« Vous n’avez pas droit d’être sur la même route que nous, et en tant que filles de communistes nous ne vous laisserons pas passer. Vous les sales koulaks, vous n’êtes rien du tout. Si je vous dis de dégager vous devez déguerpir sur le champ ! »

Les deux autres prirent la relève et se mirent à vomir leur colère.

Vjollca, Moza et moi

À première vue, elles ne souhaitaient qu’une chose : se battre. Je me surpris à rester calme malgré leurs menaces, et demandai à mes sœurs de faire de même. Ce que Vjollca fit, mais pas Moza. Furieuse, elle fonça droit sur la plus jeune d’entre elles, et l’attrapa par les cheveux. Nous nous joignîmes à elle, et un combat de rue débuta. Je m’étais promise de ne pas réagir à leurs provocations mais je ne pouvais pas laisser ma sœur se battre seule. Et puis elles avaient bien mérité qu’on leur remette les idées en place.

Je sautai sur Pajamja, et la projetai en arrière.

Quelques minutes plus tard, elles pleureraient à l’unisson au bord du canal tout en nous promettant de nous le faire payer cher.

Nos parents auraient certainement été furieux d’apprendre que nous avions pris part à une bagarre. Ils nous avaient éduquées à conserver notre sang-froid en toutes circonstances. Pourtant, je ne pouvais réfréner la joie que j’éprouvais à l’idée que je leur avais donné une sacrée leçon.