De tes paupières closes - Estelle Poncet - E-Book

De tes paupières closes E-Book

Estelle Poncet

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Beschreibung

De tes paupières closes, c'est une femme, c'est un homme, c'est un bébé. C'est aussi des médecins, des sages-femmes, des infirmières. Des parents, des frères, des soeurs, des ami.e.s, des proches. C'est une humanité qui se dévoile au cours du récit, qui s'offre, tantôt maladroitement, souvent avec justesse, la plus authentique version de soi. Préfacé par Dr. Joël Roy, pédopsychiatre et Jocelyne Clutier, Sage-femme, il est une ressource pour les parents, les professionnel.le.s de santé, et l'entourage cherchant à mettre des mots sur des situations complexes. Il s'adresse aussi à tout lecteur et lectrice en quête d'authenticité et de puissance de vie. Estelle a 30 ans. Elle vit à Nouméa, lorsqu'une expérience singulière de la maternité vient bousculer ses croyances. Son enfant ne pourra vivre la vie qu'elle envisageait pour lui. Au jeune couple reviendra de prendre la plus délicate décision qui soit. Pour apprivoiser un destin que nul n'aurait présagé, elle entreprend un voyage, sur terre et au coeur d'une large palette d'émotions. Les rencontres, la solitude, l'art comme thérapie, ponctuent une trajectoire où l'ombre côtoie la lumière. A travers un récit authentique brisant les tabous sur le deuil périnatal, la jeune femme nous entraîne dans l'univers obstétrical, où le médical côtoie une profonde humanité. Laissez-vous entraîner, pas à par, sur un chemin de résilience aussi intime qu'universel.

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Seitenzahl: 404

Veröffentlichungsjahr: 2023

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À mon fils, mon étoile,

À ma fille, qui m’irradie de joie,

À mon enfant en chemin que j’aime déjà,

À toutes les petites étoiles et à leurs courageux parents.

Et à Joël Roy.

Toutes les grossesses ne mènent pas au bonheur d’être mère, mais toute grossesse mène à une transformation profonde et durable de soi.

Le témoignage ici relaté est romancé. Par respect de la vie privée des personnes dont est inspiré ce témoignage, les noms des personnages sont des noms d’emprunt. Il en va de même pour certains noms de lieux. Certains traits caractéristiques, dialogues et faits ont été ont été modifiés pour servir le propos.

Préface

1975. « L’interruption de grossesse peut être envisagée au motif qu’il existe une forte probabilité que l’enfant à naître soit atteint d’une affection d’une particulière gravité reconnue comme incurable au moment du diagnostic ». La loi Veil est votée. Trois lignes d’un texte de loi qui bouleversent les pratiques médicales. « Dépistage », « risques » font désormais partie de la grossesse. Le diagnostic anténatal se développe et concerne toutes les femmes enceintes, dès la découverte de la grossesse. Les professionnel.le.s se retrouvent face à un défi auquel ils et elles ne sont pas préparé.e.s : prendre en charge et accompagner les décès périnataux1. Les lois ne reconnaissent pas l’enfant sans vie : les parents ne rencontrent pas leur enfant, l’enfant n’est pas inscrit dans le livret de famille. Comment alors faire le deuil d’un être qui n’a pas existé ? Les parents vivent un cataclysme dans la plus grande solitude. Les chocs post-traumatiques sont nombreux.

Grâce à leurs témoignages et leurs combats, les parents font évoluer les pratiques professionnelles et les lois ; en 1993, la prise en charge du corps de l’enfant est rendue possible ainsi que l’inscription par son prénom dans le livret de famille à partir de 28 semaines d’aménorrhée. Il faudra attendre 2008 pour que le délai soit ramené à 15 semaines d’aménorrhée.

Près de 50 ans plus tard, quel est le chemin parcouru ? Comment se vivent aujourd’hui ces épreuves ? Comment les accompagnons-nous ? Quelles évolutions reste-t-il à mettre en œuvre ?

Le deuil périnatal est un deuil complexe. Il est double. C’est un deuil d’une vie à construire, un deuil de l’avenir. Mais c’est le deuil de l’enfant qu’on a senti bouger, dont on a accouché, que l’on a peutêtre tenu dans ses bras. C’est le deuil d’un être que personne n’a connu, d’un enfant « non né », d’un être qui peine encore aujourd’hui à être reconnu. D’un enfant pourtant irremplaçable. La blessure est invisible, taboue, et la solitude est toujours là.

Aujourd’hui encore, à l’annonce d’une complication durant la grossesse, parents et soignants embarquent pour une délicate traversée, semée de protocoles médicaux, de techniques, de diagnostics, de pronostics, d’annonces, de décisions. Sidération, incompréhension, doute, peur, colère, amour, tristesse, acceptation, les émotions se bousculent et les parents doivent devenir acteurs dans les prises de décisions difficiles. Ils passent d’un projet de vie à l’accompagnement de la fin de vie de leur enfant.

Comment, parents, garder la tête hors des flots ? Comment, soignants, accompagner la traversée ? Quoi s’autoriser à dire ou à faire au-delà des protocoles ? Jusqu’où aller ? Où s’arrêter ?

« L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur », disait le Petit Prince. Les protocoles médicaux sont indispensables, mais ils ne suffisent pas. Chaque parent vit cette épreuve avec son histoire personnelle, ses forces et ses fragilités. Chaque histoire est unique. Et chaque histoire, aussi douloureuse soit-elle, est parsemée de rencontres humaines. Ce sont ces relations qui maintiennent présent l’espoir d’un « après ».

En 2023, les enfants « nés sans vie » tendent à exister aux yeux du monde. Du chemin reste à parcourir. Des voix s’élèvent, à nous de les écouter.

Découvrez ce magnifique roman qui nous entraine au plus profond de l’âme humaine dans ce qu’elle a de fragile et de ressources insoupçonnées. Laissez-vous guider sur le chemin autobiographique d’une femme qui nous partage des événements de vie qui auraient pu l’abimer et qui seront source d’amour et de résilience. Plus qu’un témoignage, c’est une analyse quasi chirurgicale de ce qui se joue en soi quand la vie nous mène sur des sentiers imprévus, escarpés, au bord du précipice. Laissez-vous entrainer pour ce voyage dans l’intime, avancez vers l’inconnu, perdez pied et ressortez plus fort·e, plus vivant·e.

L’énergie vitale ne disparait pas, elle se transforme quoiqu’il arrive.

Parents, soignants, lecteurs, lectrices, si vous voulez découvrir ce qui se cache derrière ces « paupières closes », lisez l’histoire que raconte Estelle.

Dr. Joël ROY, Pédopsychiatre,

Et Jocelyne CLUTIER, Sage-femme,

CHU de Montpellier

1 La mort périnatale peut survenir en cours de grossesse, à la naissance, dans les heures qui suivent ou durant les 7 premiers jours de vie, selon l’OMS.

Prologue

« Cela prendra du temps. »

Cette somme continue d’heures, de jours qui n’est qu’une succession d’instants, d’épreuves, de surprises, de pas en avant, de semblants retours en arrière à travers lesquels la vie se fraie un chemin.

***

Je n’étais pas préparée à ça. Personne n’est préparé à ça.

Et pourtant. Sans le savoir, toute ma vie je me suis construite. J’ai fait des rencontres, écouté ces guides, suivi la vie qui m’entrainait silencieusement. J’ai bâti mes ressources, inconsciemment.

Traverser cette expérience. Transcender. Transmettre.

30 ans. Le fruit d’une existence entière pour survivre.

30 ans. Une existence devant moi pour vivre.

Sommaire

PARTIE I

1. Trois

2. Vérités

3. Anthropologue

4. Instants

5. Intrusion

6. Goutte

7. Colosse

8. Calot

9. Massue

10. Ancre

11. Décision

12. Partition

13. Œil du cyclone

14. N’être

15. Ange

16. Interlude

17. Ciel

18. Adieu

19. 3 mars

20. Un mois

21. Corail

22. Départ

PARTIE II

23. Exil

24. Retraite

25. Racines

26. Cordée

27. Escale

28. Raku

29. Mère

30. Mission

31. Éclore

32. Grandir

33. Transmettre

34. Lettre

35. Trêve

36. Traversée

37. I I

38. Famille

39. Envol

Épilogue

Plus loin sur le chemin

Postface

Remerciements

PARTIE I

1. Trois

Sur la table en formica de la cuisine quelques mots griffonnés à l’arrière d’une enveloppe : « Parti sur l’eau. Je t’aime. ». Je m’assieds. Les souvenirs des jours passés défilent. Mirage.

Au pied du mont Tohiea, le camaïeu bleu lagon. Les falaises abruptes, les courbes luxuriantes, l’océan.

Hinatea a réuni ses longs cheveux noirs en une natte surmontée d’une fleur de tiaré dont le parfum délicat accompagne la grâce de ses mouvements. Les étals de fruits jonchent le bord de route, invitent à ralentir, à s’arrêter.

J’écoute Claude animer avec justesse un atelier ambitionnant de réunir pêcheurs traditionnels, agents touristiques, et habitants autour d’un projet de vivre ensemble. Ce « grand frère » qui m’a tout appris, patiemment, continue de me surprendre. Pourtant ce jour-là, je ne parviens pas à lui accorder ma pleine attention. J’écoute d’une oreille distraite les échanges alors que je rassemble mon énergie pour lutter contre le sommeil. Les volutes de fumée de sa cigarette portent mon cœur au bord des lèvres.

« Et si… ? Non… Ce n’est pas possible. » Aucune raison… Pourtant, il me faut admettre que la concentration me fait défaut, tant les doutes agitent ma conscience.

Sur le chemin du retour, l’équipe au complet dans le véhicule de location, nous croisons l’unique pharmacie de l’Ile.

— Claude ! Arrête-toi !

Je descends de la voiture, presse le pas, priant pour que personne ne décide de m’accompagner. Je pousse la porte de l’officine. M’approche timidement du comptoir. Les joues rosies, inspirer, articuler :

— Bonjour… Je voudrais un test de grossesse s’il vous plaît.

Déglutir. D’un furtif sourire remercier la dame, enfourner le paquet au plus profond de mon sac à main, rentrer la tête dans les épaules, regagner la voiture.

La soirée, faite d’amitiés retrouvées est bien arrosée. Les doutes me laissent un peu de répit. On me sert les notes fruitées d’un riesling néo-zélandais. J’en redemande. Rassemble mes esprits, me ravise. Je regagne ma couche et offre à Morphée le soin de me cueillir. Je savoure l’abandon dans les draps frais de l’auberge sur pilotis juchée au-dessus de l’océan. Les puissants rouleaux bercent mes songes.

5 h : premières lueurs à travers les rideaux, une brise légère, le pépiement des oiseaux. La maisonnée dort à poings fermés. J’ouvre un œil, puis deux. Je n’ai qu’une seule idée : me rendormir sur le champ. Le test. « Les premières urines du matin », a insisté la pharmacienne.

Les yeux à demi clos, je tâtonne du bout des doigts le fond de mon sac à main. Saisis le sachet de la pharmacie. À pas feutrés je me dirige vers la salle de bains. Referme le stick et m’empresse de regagner mon lit encore chaud.

Pose le stick sur la table de nuit. Lance un compte à rebours de cinq minutes sur mon téléphone. M’assoupis.

Cinq minutes.

J’ouvre un œil, puis deux. Je saisis le stick, le porte à mes yeux endormis. Deux traits. « C’est bien ce que je pensais. »

Je repose le stick. Me fonds dans les draps. Referme les yeux.

Deux traits… J’ouvre un œil. Puis deux. Reprends le stick. Fronce les sourcils, me redresse. Qu’est-ce que ça veut dire ? D’un geste brusque, j’écarte les draps, me précipite sur la boite pour y dérouler la notice.

POSITIF.

Un courant parcourt mon corps des orteils jusqu’à la racine de mes cheveux. Ce mot résonne en moi la journée durant. Les yeux brillants, la bouche bée à la pensée de l’expérience qui s’ouvre à nous, de la vie qui a décidé de germer au creux de mon ventre.

Trois jours avant de retrouver mon Tané 2 . Trois jours à languir. Trois jours. Contenir une envie profonde : gravir le mont Tohiea, crier à la terre entière, aux vents, aux astres, à Hina, le bonheur niché en moi.

L’auberge studieuse est trop exiguë pour contenir l’exaltation. Je rejoins la piste en terre bordée d’oiseaux du paradis qui longe l’aérodrome de la petite île sous le vent. Sous le ballet des nefs qui s’élancent sur le tarmac et regagnent un ciel sans nuages, les écouteurs sur les oreilles, je marche, encore et encore, à la cadence des rythmes musicaux. Légère, le cœur ouvert, la tête bercée dans le soleil, des promesses d’avenir radieux plein les yeux.

***

La porte s’ouvre. La peau hâlée au goût de sel, les yeux bleu océan rougis par le soleil, les muscles encore bandés, Gabriel esquisse un sourire accompli. Nous nous serrons fort, soulagés de nous retrouver après une séparation toujours éprouvante. Toujours trop longue, quelle qu’en soit la durée.

Quelques mots sur mon séjour à Mo’orea. Enthousiaste, mon homme raconte la session de kite surf qu’il vient d’achever. Le platier bordant l’îlot, les vagues caressées, les rafales difficiles à apprivoiser, les échecs et les réussites. Les rencontres incongrues avec un dugong ou une tortue, les amis croisés au fil de l’eau qui m’adressent leur bonjour. Une routine en somme, au pays à l’éternel printemps. Le sourire coi, je l’observe ; me demande quand pointera une pause dans son récit. Trois jours à imaginer une annonce tendre et originale, de la plus cliché à la plus insolite. Face à lui c’est la spontanéité, dans ce qu’elle a de vérité et de profondeur, qui prend sens. Le test de grossesse dans la poche, je glisse à son oreille :

« On va avoir un bébé. »

Il resserre son étreinte.

— Je sais… murmure-t-il, avant de s’éloigner juste assez pour accrocher mon regard, et bientôt m’embrasser.

— Je craignais ta réaction… Ça compromet nos projets de voyage, de quitter Nouméa…

— On savait que ce bébé arriverait au bon moment. Cette nouvelle nous demandera de revoir nos plans. Mais c’est maintenant, le bon moment.

Comblée, je m’abandonne à son étreinte qui bientôt emmêle nos deux corps.

***

Au petit matin, c’est un homme au regard vague, au visage fermé, que je retrouve sur l’oreiller.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? songe-t-il, les yeux rivés au plafond. Il faut qu’on décide quelque chose. Qu’on envisage de nouveaux plans. J’ai besoin de projets pour avancer, tu le sais.

— Bien sûr Gabriel, mais… Pas aujourd’hui ? Chaque chose en son temps.

Ancrer ce bouleversement dans le corps avant de plonger dans l’avenir et dans les remaniements qu’impose cette surprise.

Difficile d’accorder deux trajectoires, l’une vivant les choses dans la chair, quand l’autre les appréhende dans la psyché. Celui qui aspirait à un changement de vie, de pays, à l’aube de notre rencontre déjà, trépigne à l’idée que cette nouvelle, pourtant désirée au fond, nous cloue dans une routine dont il souhaitait se défaire. Peu à peu, la fréquence monte. Il se ferme davantage. J’ai besoin de lui, de sa tendresse, aujourd’hui plus que jamais.

***

Sur la porte du cabinet, une plaque dorée aux lettres noires Docteur Sacha Nérie — Gynécologue - Obstétricien. Choisi sur les conseils de mon amie Sophia, Docteur Nérie bénéficie d’une réputation éprouvée dans le domaine de l’obstétrique. Sophia, accompagnée par ce dernier lors d’une grave complication de grossesse, avait assuré :

— Il peut être un peu froid, mais en cas de difficulté, il sera la personne sur qui compter.

Cela avait suffi à me convaincre. Assis au bureau, le médecin pose quelques questions avant de rejoindre la salle d’examen.

La sonde froide pénètre mon bas ventre. L’inconfort est vite oublié lorsqu’apparaît en noir et blanc l’image de la créature. Son minuscule cœur qui s’anime achève de nous chavirer. Si petit être recevant déjà tant d’amour. Émus, perplexes, heureux. Amoureux. Nos mains se cherchent, le haricot nous entraine sur une mélodie commune, deux cœurs qui bientôt deviendront trois.

2 Homme en langue Maohi.

2. Vérités

Sous mon nombril, un joli arrondi peu à peu se dessine. Je caresse la peau sous laquelle s’agite la minuscule créature dont je cherche les mouvements.

Sous les regards familiers ou inconnus, je dissimule mon petit ballon derrière des chemisiers dont l’ampleur croît au fil des semaines. Pour qu’encore un temps nous appartienne cet être nouveau, qui bientôt sera le fruit d’une lignée entière, d’une société qui le façonnera. Le désir de garder mon secret se heurte toutefois à une aspiration de partage, trop grande pour être contenue.

***

Sophia, mon alliée. Perchées sur les marches menant à notre bureau, à l’ombre des flamboyants, nous avons réinventé, tant de fois, notre monde.

Sophia n’est pas de ce genre de personnes « de bons conseils ». Elle est des rares à offrir une écoute sincère, entière et dénuée de jugement ; une empathie juste. Sophia n’est pas née ainsi. Elle l’est devenue. Elle s’est façonnée, sciemment, au gré des expériences vécues. Du charbon, elle a fait le diamant. D’une blessure, elle a fait un chemin radieux. D’un gouffre, un océan de sérénité.

Trois ans auparavant, la vie l’amputait d’une trompe et d’un enfant dont elle ignorait l’existence et qu’elle ne connaîtrait jamais. La vie avait ainsi décidé de lui ôter les enfants à venir. Celle qui était la mère d’une fille éblouissante, incroyable carburant d’un bonheur quotidien, avait eu beaucoup de chance de rester vivante, lui disaiton. Finalement, ce fœtus n’était-il pas qu’un accident ? Rien qu’un peu de sang ? Pourquoi alors ne parvenait-elle pas à accepter la mort d’un si petit bébé qui n’en était pas un ? D’une vie achevée avant de n’être ? Quelques mois sombres l’avaient plongée dans les méandres d’une introspection complexe sans issue. C’est alors qu’elle avait décidé d’écouter sa propre voix. Ce fœtus avorté était son second enfant. Une petite fille. Le savait-elle ou l’avait-elle décidé ? Qu’importe, c’était son intuition. La petite fille portait des ailes et ses parents l’appelèrent Mally. Ils lui offrirent un rite symbolique, beau et sincère, lui ouvrant la voie vers le ciel, laissant à sa mère un cœur léger et sur terre des pieds bien ancrés. Sophia confiait ainsi aux astres son enfant aimé et son fardeau.

La vie lui souriait enfin, ou était-ce elle ? Forte de sa voie en perpétuel mouvement, elle avait décidé de se consacrer à l’autre à travers la sophrologie. Ainsi me partageait-elle ses expériences, ses découvertes ruisselant sur ma propre évolution. Elle était mon guide.

***

Toutes deux assises sur le canapé, nous terminons notre déjeuner frugal avant d’entamer notre séance de sophrologie. Une tasse de tisane tiédie entre les mains, les yeux plongés dans l’onde du fluide allant et venant contre la paroi, je cherche les mots.

— Sophia, je dois te dire quelque chose.

— Oui ? répond-elle, inquiète.

— Eh bien, l’autre jour je t’ai menti. Je t’ai menti quand je t’ai dit que j’avais de nouveaux désordres intérieurs. La vérité, c’est que je suis enceinte.

Pas une question, pas de suite, mais un sourire ravi, une étreinte, longue, délicieuse, une tisane qui se renverse, deux amies qui rient.

***

Jour après jour, une routine nouvelle, ponctuée de somnolences, de nausées, de rendez-vous avec celui qui nous offre chaque mois le spectacle du haricot magique qui pousse tranquillement.

« Coucou » inscrit docteur Nérie sur l’image qu’il dépose dans le dossier. Nous sortons du cabinet, heureux d’un bébé en pleine forme, solidement ancré dans sa matrice. S’éloignent ainsi les risques de fausse couche, nous laissant la joie d’annoncer officiellement la venue d’un nouveau membre dans le clan familial. Le récent cliché nous offre la possibilité d’une annonce originale.

Je compose le numéro de téléphone que je sais par cœur, demande la collègue de maman que je connais depuis ma plus tendre enfance. La femme décroche le combiné, surprise. Politesses et nouvelles échangées, elle demande :

— Alors, ma belle, dis-moi, que puis-je pour toi ?

— J’aimerais faire une surprise à maman…

— Oui ? dit-elle, la voix remplie de l’excitation que cet appel inopiné apporte à son quotidien paisible au cœur des Alpes.

— J’aimerais t’envoyer une photo, que tu l’imprimes et que tu notes au dos ces simples mots : « Pour toi qui aimes tant recevoir du courrier », glisse le tout dans une enveloppe au nom de Maman et dépose-la dans sa boite aux lettres. Elle la trouvera à son retour de vacances.

— Entendu ! conclut-elle, exaltée.

Timidement, elle demande de quoi il s’agit. Je lui partage la nouvelle.

— Mon Dieu ! crie-t-elle dans le combiné. Mais ta mère va tomber par terre !

Ma complice me remercie de lui accorder une telle confiance et propose de faire de même pour mon père. Si elle ne le fréquente plus depuis le divorce de mes parents, elle vit toujours non loin de la maison familiale, sur les coteaux ensoleillés de la vallée tarine.

Nous raccrochons. L’amie de ma mère réalise la tâche avec le plus grand soin.

Nous attendons que la magie opère. Que chacun de mes parents retrouve ses pénates après une escapade en amoureux ou en famille, se questionne face à l’énigme déposée dans sa boite aux lettres et que sonne alors mon téléphone, pour lever l’intrigue.

Trois jours, pas un signal. N’en pouvant plus, je saisis mon combiné et compose le numéro de ma mère. Enchantée de ses vacances, elle me dresse le récit précis de son séjour. Les plages bondées, les balades en bord de mer, les échappées montagnardes sur la traversée des Alpes, ses sœurs qu’elle s’en est allée visiter. Se délectant de l’attention toute particulière que je lui accorde, elle y va de détail en détail, comme si son absence avait duré des mois. Pas un mot sur la mystérieuse correspondance. Gabriel et moi échangeons des regards perplexes ; je demande :

— Et sinon, après cette longue absence tu as relevé ton courrier ?

— Euh… Oui, pourquoi ?

— Tu n’as rien reçu de particulier ?

Elle ne comprend pas. Je me fais plus explicite :

— Tu n’as pas reçu notre carte ?

— Ah non ! Vous avez envoyé une carte ?

— Maman, t’es certaine d’avoir relevé ton courrier depuis ton retour ?

— Mais enfin oui voyons !...Oh, mais… mais… C’est vous ?!

Stupéfaite. Les mots lui manquent. Elle porte une main sur sa bouche.

— Vous attendez un bébé ?

Les yeux moites, la voix vacillante, elle voudrait en savoir davantage, mais les sons ont déserté sa gorge. Malgré la distance qui nous sépare, la joie nous réunit. La grand-mère de deux petites filles s’apprête à ouvrir encore son cœur pour accueillir un troisième petit-enfant. Elle imagine les tenues qu’elle lui confectionnera, la place spéciale qu’elle lui accordera dans la maison et languit déjà de pouvoir le serrer dans ses bras.

***

Mon père. Même récit de vacances. Avec mon jeune frère, sa compagne et ses trois adolescents, en un coin reculé d’Italie. Parties de pêche, vieilles pierres et délicieux instants en famille. Nul mot sur la correspondance. Dans les tout prochains mois, ils feront en famille, un grand voyage, jusqu’aux terres rouges et bleu lagon, un voyage jusqu’à nous. Je saisis l’opportunité pour glisser :

— À cinq vous devriez avoir des bagages disponibles pour nous apporter quelques affaires ?

— Oui. De quoi as-tu besoin ?

— D’un landau !

À l’écran, il lève les yeux au ciel, rit. Il attendait impatiemment le dénouement de cette mystérieuse enveloppe qui l’a tenu éveillé la nuit durant. Heureux. Pour sa fille, pour la famille qui grandit. Heureux de partager, au bout du monde, un instant de cette grossesse auprès de nous.

***

L’émotion se transmettra entre les générations, à ma sœur d’abord, stupéfaite devant l’image du poussin. Les mots lui manqueront aussi. Elle l’aimera sur le champ, et les kilomètres s’imprimeront aussitôt dans son cœur. L’océan qui nous sépare est douloureux, et elle accueillera cette annonce avec autant de joie que de tiraillement.

***

— Un vrai poussin ? demande Grand-mère. Du genre de poussin sans plumes, rose avec des bras et des jambes ?

La vieille dame, courbée par les années, la peau cornée par une vie de labeur, le cœur usé de l’amour donné et des tempêtes essuyées, s’émerveille. Le couple âgé tient dans cette nouvelle une raison de plus de vivre encore, juste assez pour rencontrer ce petit être et l’accueillir au sein du clan.

3. Anthropologue

Mon ventre s’arrondit. Le monde peu à peu s’arrondit avec lui, s’ajuste. Le haricot prend ses aises et les somnolences rythment mes journées de travail, plus difficiles sur le terrain, auprès des tribus reculées de la chaîne. Des heures. Conduire sur des pistes accidentées ; palabrer, écouter, tenter de comprendre, se lier à ceux qui m’offrent leur confiance au premier jour, qui partagent avec moi un peu de thé, une tranche de pain blanc recouverte de Meadolea3 et surtout, leurs plus précieux récits.

J’ai découvert le métier d’anthropologue presque par hasard. Le désir m’aurait destinée à une vocation d’artiste, faite de corps qui jouent, de voix qui dansent, de mains qui créent, de plumes qui noircissent des pages blanches, et d’esprits en quête perpétuelle de beautés. Mais il était des choses de l’ordre du loisir et d’autres du métier. C’est ce que m’enseignaient mes parents, soucieux de la réussite matérielle et intellectuelle de leur progéniture. Ma grande sœur avait l’avenir tout tracé. Nul besoin de décider pour elle qui se voulait professeure de lettres. Elle y parviendrait, par tous les moyens, et s’épanouirait tant sur le plan matériel qu’intime. Du moins, c’est ce que j’imaginais. Moi, j’étais la fille qui ne savait pas. Rêveuse, j’étais celle qui se cherchait, qui ignorait sa voie, puisque je ne pouvais écouter ma propre voix.

Douée de facilités dans les domaines des sciences et des lettres, il était convenu que je m’engagerai dans de longues études et choisirai un métier cérébral et rémunérateur. Soucieuse de me conformer aux désirs inconscients de mes parents, plus particulièrement à compter de leur divorce survenu en pleine fleur de l’adolescence, j’en oubliais presque ma vocation première. Je me plaisais dans une voie scientifique, nourrissant du même coup une autre sphère de possibles et mon attrait pour la nature, pour la compréhension des systèmes, et du sens de la vie. Je me rêvais une carrière de vétérinaire. Je m’écartai rapidement d’un cursus agronomique que je m’avérai bien en peine de poursuivre, contrainte d’ingurgiter des volumes de savoirs indigestes en vue de l’obtention d’un concours. Stratégie bien trop éloignée de mon besoin de congruence et de relations humaines. La seconde femme de mon père, qui l’arracha à ma mère avant de le quitter peu après avoir donné naissance à leur fils, eut la fraicheur de m’apporter un vent inédit pour envisager mon orientation professionnelle. Au manque de débouchés, elle répondait : « Si tu es la meilleure, tu auras du travail. ». À l’effrayante question « Te vois-tu faire ce métier toute ta vie ? », elle rétorquait : « Qu’aimerais-tu faire maintenant ? ». Elle m’invita à écarter les préoccupations castratrices pour ne garder que les vibrations qui nous font nous sentir vivants.

Elle me fit rencontrer une femme à la beauté mûre et suave, dont l’accent italien ajoutait de l’exotisme à son personnage mystérieux et fantasmé. Il m’avait fallu rechercher dans le dictionnaire la signification de ce mot — Anthropologue — que je n’avais jamais entendu prononcer auparavant, dont l’énigme attisait ma curiosité. Quelques instants et le récit d’une vie de rencontres, d’échanges, de voyages, de sens posé sur des gestes et sur des mots, suffirent à me réengager dans la voie des sciences, humaines cette fois-ci.

Aucun regret. Ni de n’avoir su me soustraire aux désirs de mes parents ni de n’avoir poursuivi une aspiration plus intime. Cette voie m’a conduite sur ces terres rouges où j’ai bâti ma vie, m’a offert les plus belles rencontres. Elle a construit la femme que je suis devenue, qui s’efforce d’écouter l’autre, de le comprendre davantage que de le juger.

La remise en question du métier que j’exerce est régulière. Doute que j’ai appris à apprivoiser. Certitude qu’un jour, mes aspirations de petite fille me guideront vers des sentiers inédits. S’animeront alors mes mains sous l’impulsion créative d’un pan de mon être qui réclamera, à son tour, sa part d’achèvement.

Pour l’heure, je laisse aux opportunités le soin de m’entrainer vers la prochaine destination.

***

Un appel de mon acolyte, Raphaëlle, survoltée :

— Esteeelle !

— Raph… ?

— Le Gouvernement calédonien cherche une anthropologue, ma biche ! Je sais que vous êtes sur le départ… Mais regarde ! Ce poste a été écrit pour toi !

Raphaëlle m’enverra la fiche de poste que je parcourrai sans conviction. La Calédonienne rêverait de me garder auprès d’elle. Il faut dire que nous formons un beau duo toutes deux. Elle et sa fougue, sa rigueur universitaire, moi et mon sens de l’analyse, ma sensibilité dans les interactions humaines. Mais voilà deux ans que je partage le quotidien d’un homme aux rêves d’ailleurs, de nature enivrante et de falaises abruptes, loin de l’air moite et des charmes lisses et paisibles de notre ile à l’éternel printemps. Loin surtout d’un métier qui l’use depuis de trop nombreuses années face aux rivalités avec lesquelles il doit chaque jour composer. Il lui faudra partir, il le sait. Il m’a rencontrée. Il est resté. Pour moi. Aujourd’hui je veux partir. Pour lui. Pour nous. Pour réaliser notre rêve d’évasion en famille, pour bâtir la vie dont nous rêvons tous deux.

Je parcours le document. Je ne postulerai pas. Ce n’est pas ce qui était convenu. Je le relis. Sans conviction. Qu’était-il convenu ? Ce poste n’est pas seulement écrit pour moi. Il converge en une synergie mes expériences et aspirations. Je relis la fiche. Je postulerai. Sans conviction. Passe un coup de fil. Ils me veulent. S’assurent que je postule. Je suis la seule qui réunisse les compétences recherchées. Quand bien même cette mission serait pour moi, quel poste s’écrit-il pour une femme qui porte la vie depuis plusieurs mois déjà ? Étrange société qui se veut égalitaire, mais requiert d’une femme de trente ans de dissimuler la courbe sous sa blouse pour répondre à un entretien, au risque de se voir écartée de manière anticipée.

***

Les journées sont plus agréables. Fatigue et nausées laissent place à une énergie nouvelle, un tonus et une gaîté qui me ravissent.

Les mains en prière, index pointés vers le ciel, en une profonde expiration, je rejoins le sol pour une première salutation au soleil. L’écume des vagues berce mon mental, l’air frais pénètre mes poumons, la lumière du matin irradie mon être. Les torsions et étirements créent de l’espace entre mes tissus pour mon tout-petit. Elles soulagent les maux d’une cohabitation chaque jour plus présente, qui deviendra, dans quelques mois, lourde et envahissante.

***

Escapade sportive entre amis. Baudriers solidement harnachés à nos hanches, nous partons à l’assaut des voies que proposent les falaises sombres et saillantes de la Grande Terre. Je me réjouis de faire goûter à mon bébé les plaisirs de se mouvoir, de sentir sa chair dans l’action, de ressentir l’endorphine nous envelopper au contact de la nature. Je savourerai l’un des derniers instants partagés à deux, libres de nos mouvements, avant que mon corps ne m’appartienne plus tout à fait, avant que l’équilibre amoureux ne se transforme irrémédiablement en une dynamique familiale composée de joies et de compromis.

Au crépuscule d’une journée de mousquetons, de relais et de muscles tendus, les cordes lovées dans le coffre de la voiture, June s’engouffre à l’arrière de la camionnette, s’étend sur les matelas du fourgon aménagé. June, comme tant d’autres, ignore encore tout de la récente nouvelle. Excitée par sa folle idée du soir, son regard me supplie de la rejoindre. Toutes deux isolées de l’habitacle, la vitre nous sépare de nos hommes. L’espace exigu de notre embarcation n’est pas le plus confortable pour sillonner la longue piste martelée qui nous ramène vers notre bivouac, mais il façonne la bulle idéale pour recueillir la confidence. June est exaltée. Telle une enfant qui aurait remporté un tour de manège, elle n’en finit pas de s’agiter, rire, crier, taper contre la vitre. Chaque secousse est une réjouissance, un élixir de jeunesse qui la ramène à l’enfance et je ris de sa candeur exquise dont je ne me lasse pas.

Je me souviens précisément la première fois que mon regard s’est posé sur elle. J’ai été transportée par sa beauté atypique. Sa peau lisse, ses joues rebondies, ses grands yeux pétillants, son large sourire esquissant deux fossettes. Ses longs cheveux noirs, sa peau hâlée et ses formes voluptueuses font d’elle une femme à la beauté pulpeuse et candide. Je ne saurais dire comment ni pourquoi nous sommes devenues amies. Au bout d’une corde ? Autour d’un déjeuner ? Pour son humour ? Pour les instants quotidiens passés l’une avec l’autre ? Nous sommes devenues amies naturellement, sans prêter attention. Cette amitié était simple, évidente.

Face à June survoltée par notre aventure automobile, difficile d’amorcer la confidence. Alors que j’abandonne l’espoir de lui susurrer ma nouvelle ce soir, la voilà calme et curieuse, saisissant la promiscuité inattendue que nous procure le cocon de métal :

— Alors avec Gab’ vous parlez d’avoir un enfant ?

A-t-elle senti cette vie qui se tortille dans mon bas ventre ? At-elle entendu le bouillonnement qui m’anime depuis quelques semaines ?

— Eh bien… Oui justement… C’est en cours.

— Comment ça, c’est en cours ? C’est en projet ?

— Oui voilà. « En projet ». On va avoir un enfant June.

— Quoi ?! « Ha, ha ». Très drôle.

Ma complice croit à une supercherie. Il faut dire que nous apprécions souvent le ton de l’humour et qu’il m’arrive, quelques fois — fréquemment — d’user de sa crédulité pour lui jouer des tours. Je ne peux m’empêcher de rire en lui assurant :

— June, c’est vrai. On attend un bébé.

— Mais non ! C’est une blague ! Si c’était vrai, tu ne me le dirais pas comme ça ! Pas à l’arrière du camion sur la route toute cabossée pour rejoindre le camping !

Je ne sais quoi répondre, décontenancée par le flop de ma manœuvre.

— Tu as des preuves ? Un dossier de maternité ? Une échographie ?

Je saisis dans l’équipée mon dossier de maternité et sors les derniers clichés.

— Regarde June. C’est notre bébé.

— Mais non !!! Il est déjà bien trop grand ce bébé ! Tu me fais marcher ! Elles sont pas à toi ces photos !

— Regarde, mon nom est inscrit ici, là et encore là. Il y a même la date.

— Mais c’est un photomontage !

J’ai du mal à reprendre ma respiration tellement le rire est violent. Il n’y a que June pour refuser de croire pareille évidence. Il faut reconnaître qu’il n’y aurait qu’elle pour effectivement réaliser un tel photomontage dans l’objectif de provoquer un fou rire général. Elle jette un œil à l’ensemble du dossier, parcourt le carnet de maternité. Son regard a changé, perplexe.

— Mais alors… C’est vrai ?

— OUI June. C’est vrai.

Ses yeux se remplissent de larmes, l’émotion la renverse. La petite furie se jette sur moi. M’étouffe sous la lourde cheveulure.

— Mais c’est une merveilleuse nouvelle !

— Hm, hm…

— Il est magnifique ce petit bébé ! Et puis tu me l’annonces ici, à l’arrière du camion… C’est extraordinaire !

Elle laisse l’excitation s’emparer d’elle à nouveau et martèle la vitre de l’habitacle pour exhiber le cliché de la crevette à son amoureux et lui annoncer, sans un mot, mais non sans gestes farfelus, une nouvelle exaltante pour son cœur amoureux de l’enfance.

3 Margarine australienne consommée en Nouvelle-Calédonie.

4. Instants

Entre les draps, tirée de mes songes, mon océan intérieur se meut, vague sensation qui se précise plus nettement.

— Gab’ ! Je l’ai senti bouger !

— Hmm…

Mon cœur de mère danse.

***

Nouvel examen, empli d’excitation. Docteur Nérie, le regard fermé, les lèvres pincées, nous accueille. Sans quitter les yeux de son écran, il demande comment je vais, si je sens des mouvements. Je m’empresse de lui faire part de mes sensations de la nuit dernière.

– Oui, comme des bulles ou des battements d’ailes de papillon ? précise-t-il.

— Heu… Non. Comme des coups de pied.

Il ne relève pas. Demande si nous désirons connaître le sexe du bébé. Je connais le sexe de mon enfant. C’est un garçon. J’en ai la certitude. Moi qui ai toujours imaginé avoir une fille, je m’enchante à l’idée d’apporter un mâle à la lignée. Il faut dire que ma mère, ses sœurs, ses filles et ses deux petites filles perpétuent une tradition féminine au sein du clan matriarcal. Un fils, quoi de mieux pour souffler un vent nouveau sur un équilibre trop versé de X ?

Les yeux rivés sur le moniteur, une main au bout de la sonde, l’autre maniant la molette de l’appareil échographique, pas une ride ne tremble sous l’émotion. Un seul mot, désinvolte.

— Garçon.

— Sans surprise, réponds-je.

Tant d’attentes, trop peut-être. Cet instant qui révèlerait davantage les contours de notre famille. Me réjouir. Contenir mes larmes. Je ne suis plus maître de mes émotions. Elles se jouent de mon corps comme d’un vecteur de vie prêt à tout supporter.

— Ça s’appelle la labilité de la femme enceinte. C’est normal. Répond docteur Nérie lorsque je crois bon d’évoquer mes difficultés émotionnelles.

En silence, nous sortons. Je serre les dents. Gabriel me précède dans l’escalier. Un flot de larmes et de colère me submerge. Instant volé. Gabriel se retourne, perplexe. Il entoure mon visage de ses mains, le soulève jusqu’au sien. Il est une chose que l’on ne nous enlèvera pas.

— Nous avons un garçon… Estelle, nous avons un fils, susurre-til.

Mon cœur bascule comme le sien. De l’idée d’un bébé, nous avons maintenant un garçon. Il est une chose que l’on ne nous enlèvera pas. Un fils pour notre famille.

Notre fils.

***

L’ambiance est à la fête. Une excitation singulière. La maison sent le propre, la poussière est chassée pour l’occasion, les lits sont faits, le réfrigérateur est rempli. Le soleil brille, l’air est frais, les fleurs des bougainvilliers et des hibiscus panachent de couleurs vives les haies de notre maisonnette. Les poules picorent, ébouriffent leurs plumes, égaillent le jardin. Tout est en place. Nous sommes prêts à accueillir la joyeuse fanfare, la tribu familiale qui a traversé la planète pour partager une bribe de notre quotidien, les pieds dans l’eau, la tête sous les cocotiers.

***

Au départ de sa seconde épouse, mon père a rencontré sa présente compagne. Une femme dont la voix forte aux intonations gorgées de soleil s’applique à bouleverser de joie et de désordre le calme établi du quinquagénaire. Six enfants à eux deux et un équilibre à inventer entre deux mondes qui se mêlent dans des nuances de couleurs inédites. Il faut reconnaitre que les multiples teintes en font une toile métissée originale, débordant d’énergie !

Les années nous ont contraints à nous accoutumer à l’éloignement familial, quoique jamais totalement. Les liens tissés avec nos amis du caillou tendent à dissimuler le manque, à lui donner des contours acceptables. Il est pourtant des événements qui nous renvoient au caractère inéluctable de ce besoin filial. Un premier cri, deux âmes qui s’unissent, une belle réussite, des petits qui grandissent, un dernier souffle. Autant d’instants, d’étreintes charnelles, de larmes mêlées, de photographies mentales ; celles qui font les deuils, ancrent les bonheurs, participent en somme à la construction de soi, dans la continuité de la lignée.

C’est à cinq qu’ils bousculent notre équilibre pour vivre des instants uniques de découvertes, de rencontres et de partages.

Une chance. Partager en famille le bonheur grandissant que nous vivons à deux. Nous prenons plaisir à organiser un séjour inoubliable à nos hôtes. Une échappée sauvage sur fond de Robinson Crusoé, campée sur un îlot sablonneux aux multiples recoins, des étendues de terre rouge qui impriment la peau et la rétine, des trésors de récifs coralliens, de poissons multicolores, des champs d’ignames et des palabres au coin du feu.

La main contre mon trésor, je nage au milieu du ballet de tortues qui semblent voler avec grâce autour de nous. J’enveloppe mon garçon dans les charmes d’une nature puissante et belle. Ainsi naissent les premiers souvenirs de notre famille.

Je me donne à tel point que je ne me vois pas défaillir. Une courte pause, le calme revenu, la détente salutaire, s’installe. La main de mon jeune frère posée sur mon ventre cherche à établir une connexion entre les générations. Je l’observe, ébahi, scrutant les mouvements de mon abdomen. Je me plais à détailler ses traits nouveaux. Ses yeux bleus qui prennent de la profondeur, sa peau qui s’épaissit, les lignes de son visage qui se dessinent. Il a gardé son sourire rieur et sa candeur d’enfant. Est-ce la dernière fois que je les lui vois, la dernière fois que j’entends sa voix chanceler dans une mue qui fera de lui un homme ? J’aimerais que cet instant s’étire. Garder encore près de moi, mon petit frère que le temps me dérobe. Bientôt, il tiendra mon fils dans ses bras sculptés.

Le temps se joue de nous et la joyeuse fanfare déjà s’envole. À leur départ se dissipe le mirage d’un souvenir tendre.

***

J’ai le poste. Je n’y croyais plus. La mission démarre dans deux jours. La personne au combiné me presse. Le projet doit débuter, il me faut m’organiser. Je tente de calmer les ardeurs de mon interlocuteur. J’ai besoin de m’entretenir avec lui. Rapidement.

— Je suis enceinte.

Je ne peux plus le dissimuler. Je ne le souhaite pas.

— Nous nous en accommoderons, a répondu monsieur Wayeni, le chef de projet.

Advienne que pourra, la mission démarrera. Je prends mes fonctions au pied levé. Pas le temps de clore mes dossiers en cours, d’accueillir la tristesse du départ de la famille, de savourer le calme revenu. À peine le temps d’étreindre Claude et Raphaëlle pour refermer ces cinq années de travail auprès d’eux. Pas le temps de me voir défaillir.

***

Je gravis les marches du vieil immeuble pour rejoindre le bureau. Par la fenêtre, j’aperçois la couronne des palmiers royaux de la place des cocotiers. Le vide résonne dans les locaux ; sur la table, sur les étagères, au sein du projet. Les murs portent l’odeur de peinture fraiche. Tout est à bâtir. La tâche est vertigineuse, l’enjeu est grand.

Je salue ma collègue. Banalités échangées, nous apprenons, timidement, à nous connaître. Elle remarque l’arrondi que l’on devine nettement sous mon chemisier. Surprise, elle me félicite. Puis, elle réalise. Une grossesse implique un départ. Le ton mue. Retrait. Incompréhension. Au moment de la maternité, la fonctionnaire a mis en pause ses ambitions, le temps d’apprécier la petite enfance. Il est des parcours bien différents et la maternité, aussi palpitante soit-elle à mes yeux, ne saurait me faire renoncer à la carrière que je mène avec passion. L’incompréhension glisse subtilement vers le reproche. Quel investissement escompter d’une collaboratrice baignée par les hormones ?

Triviale entrée en la matière, il me faudra affronter les regards perplexes des décideurs face à ma silhouette métamorphosée. La recherche de l’équilibre entre vie professionnelle et familiale est un droit. Un droit qui se gagne, une revendication. Je saurai prouver que la maternité n’entame aucune de mes compétences ni n’entrave ma résolution. Chaque jour, je gravirai les marches pour rejoindre mon bureau, je ferai ce qui doit ; je mettrai au monde mon enfant avec bonheur, et je reviendrai avec la même détermination, le cœur rempli de la joie d’être mère et d’une envie furieuse de réalisation. Je retrouverai mon enfant chaque soir avec le même amour et je parviendrai à faire ce que tant de femmes accomplissent au quotidien : concilier deux emplois à temps plein, et le faire bien.

***

Les semaines défilent. Mes journées sont remplies de nouveautés à appréhender, d’énigmes à résoudre, de méthodologies à développer, de personnes à rencontrer. Mes soirées quant à elles sont dédiées aux études à terminer pour clore ma précédente activité. Je n’ai plus la même résistance à la fatigue, contrainte de me reposer pour deux. Ma ténacité me permettra de tenir bon jusqu’à n’avoir plus qu’un seul emploi et pouvoir enfin me relâcher, savourer davantage les joies d’être habitée par l’être qui se meut en moi.

***

Dans l’escalier qui mène à mon bureau, ce matin, une force me contraint, m’arrête. Douleur diffuse. Mes sourcils froncent, mes jambes hésitent. Mon ventre se crispe. Durcit. Il mue, le ballon devient cube, moulant les contours de son occupant. La secousse me libère et, lentement, je parviens jusqu’à mon bureau.

Des contractions ? Trop tôt. Je m’assieds, m’efforce de me calmer, m’allonge au sol. Mon ventre semble retrouver ses contours lisses et souples. Inquiète, je contacte la sage-femme. Elle s’appelle Diane. D’une grande douceur, son calme me rassure. Elle pose quelques questions avant de m’examiner. Le col est long et fermé. C’est bon signe.

— Pourquoi n’avez-vous pas contacté le docteur Nérie qui vous suit ? demande-t-elle.

— Oh. À vrai dire… Je n’y ai pas pensé !

M’étant sentie si peu écoutée lors de mes derniers rendezvous, il ne m’est pas venu à l’esprit de l’appeler.

Deux capteurs recouverts de gel sont posés sur mon ventre. Le premier enregistre les contractions ; à l’aide du second, Diane recherche les battements de cœur du bébé. Vingt minutes à écouter la symphonie de ce minuscule cœur que j’aime déjà tant. Vingt minutes rien qu’à nous. Diane explique que les contractions de Braxton que j’ai ressenties ne provoquent pas l’accouchement. Dues au surmenage, à la fatigue ou à un utérus contractile, elles signalent la nécessité de lever le pied.

— Une ordonnance de repos, dit-elle en retirant ses gants.

***

Si l’arrivée tintamarresque, fort attendue, de nos amis du premier jour, Marin et Nine, et de leurs deux jeunes enfants Loïs et Dimitri, apporte un souffle frais dans notre quotidien, il rime avec fatigue supplémentaire pour des semaines encore.

J’ai connu Marin dès mon premier jour en Nouvelle-Calédonie. Nous étions colocataires au sein de l’organisme de recherche qui nous employait. Moi à la rencontre des populations tribales du bord de mer, lui débutant une thèse très attendue, à la recherche d’une molécule permettant de guérir la dengue, véritable fléau pour l’archipel mélanésien. Nous sommes rapidement devenus amis, partageant un même humour douteux et le goût des excursions sauvages et découvertes sous-marines. J’ai immédiatement été séduite par sa femme, Nine, dont le métissage — congolo-russe — lui conférait les charmes d’une déesse africaine à la peau claire. Son charme le plus grand résidant toutefois dans sa capacité à se donner sans compter, à se préoccuper du bien-être de tous ceux qui l’entourent, à entendre dans le silence, à comprendre l’indicible. Elle est de ces précieuses personnes qui font de leur vie une dévotion. Tant à travers les soins qu’elle prodigue quotidiennement à ses patients, qu’aux attentions qu’elle dépose sur nos blessures sans préjugés, sans intrusion, ni attente.

Parallèlement, Marin rencontra Gabriel alors que ce dernier foulait le territoire pour la première fois. Marin se fit son guide local, réciproquement Gabriel son guide d’expédition. Ils partageaient tous deux un attrait pour les sensations fortes et défis sportifs en tous genres. Ils découvrirent ensemble les richesses du caillou et Marin devint ainsi le plus proche confident de Gabriel.

Quelques années plus tard, à mon tour, je faisais la connaissance de cet inconnu, Gabriel. Pourtant intimement lié à mes proches, je ne l’avais jamais vu, jamais remarqué. N’étais-je pas prête à le voir ?

C’était lors d’un barbecue organisé chez l’un de nos amis communs. Je le revois encore vêtu d’un débardeur de sport rouge qui jurait avec un short de bain vert criard. Le visage rougi par le soleil, sa peau luisait de crème solaire. Il retira ses lunettes pour me faire la bise, découvrant ses jolis yeux bleus, altérés par le sel. Il revenait d’une régate avec Marin et tous deux débordaient d’énergie.

— Alors c’est toi Gabriel ?! lui lançai-je, enthousiaste. J’entends beaucoup parler de toi !

Il rit, moi aussi. C’est un homme simple, abordable, que je pris plaisir à rencontrer. Loin de considérations sensuelles, et bénéficiant d’une confiance spontanée puisqu’il était déjà « l’un des nôtres », j’étais à mon aise dans cette amitié naissante. Nous nous découvrîmes des connexions, autour de nos passés montagnards notamment. Près du feu, nous parlions, de tout de rien, qu’importe, mangions quelques bouchées, nous resservant du vin. Quand nous nous tournâmes vers les autres, tous étaient partis.

C’est à ce moment-là que Marin et Nine quittèrent le Pays pour s’installer en métropole. Les fêtes, les repas, les adieux nous offrirent, au bel inconnu et moi, de multiples occasions de nous revoir. Apprenant à vivre seule, et le vivre bien, l’amitié de Gabriel me sécurisait. Sans le percevoir, je tombais sous les charmes d’un homme cultivé, accessible et réservé. Plus que les récits de ses expéditions racontés par ses amis, j’étais séduite par les subtilités de sa personnalité. C’est ce qu’il aimait lui aussi, je crois. Un dimanche soir, il posa ses lèvres sur les miennes. D’abord avec réserve. Son baiser s’emplit de fougue à mesure que les verrous en moi cédaient. Je fondis dans ses bras qui enserraient ma taille. Il me souleva de terre et mon pyjama ne put rien empêcher du désir qui circulait entre nos corps. La rencontre de nos chairs eut une évidence exquise.

Deux années se sont écoulées depuis le départ de nos amis. Deux années ponctuées de découvertes amoureuses et emplies d’une envie, mutuelle, de fonder une famille, de grandir ensemble, de suivre la vie, où qu’elle nous entraine.

***

L’amas de valises déposées sur le bord de la route, nous nous empressons d’étreindre nos amis. Sous l’excitation des retrouvailles, nos langues se délient. Loïs relate les vagues souvenirs de sa vie de bambin ici. Anecdotes qu’il aime rappeler comme pour asseoir sa « Calédonienneté ». Dimitri, son jeune frère, est un bonhomme apeuré par les bouleversements qu’occasionne cette nouvelle routine loin de toute chose connue. Il cramponne les oreilles de son doudou, blotti contre sa maman.

***

Nos amis déjà emménagent dans leur nouvelle demeure, à deux pas de chez nous. Gabriel, quant à lui, s’envole pour un bref séjour professionnel sur les terres aborigènes voisines. J’attends cette solitude avec envie. Les dossiers clos, une dernière présentation et me voilà libérée de toute surcharge de travail. Enfin me prélasser dans une mollesse délicieuse : de longs bains chauds, quelques caresses sur le ventre et un sommeil bien mérité. Je prends mes aises dans mon large lit, sans craindre de gêner mon partenaire par mes rondeurs.

***

Figée. Une douleur vive me tétanise, s’empare de mon dos, le transforme en corset. Circule entre mes côtes, rejoint mon sternum, dérobe ma respiration. Chaque inspiration est un supplice. Mes bras, bien incapables, ne parviennent ni à soulager ni à libérer mon corps de l’épée. La nuit engloutit encore tout dehors. Immobile, respirer. Garder mon souffle. Patienter jusqu’à ce que le soleil pointe et consulter un médecin.