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J’ai pris une décision que je n’aurais jamais voulu avoir à prendre. Une décision impossible, qui m’a renvoyé au coeur de toutes mes contradictions. À quarante-cinq ans, j’ai atteint ce moment précis de ma vie, résultat d’un mouvement à trois temps, avec chacun sa temporalité propre : la disparition de Lucas, après une courte vie in utero ; la rencontre avec Juliette, qui est aujourd'hui ma femme ; et l’arrêt de la vie de Zoé, après quelques mois de grossesse. Une rencontre salvatrice au milieu de deux vies brèves, pleines de sens, mais lourdes d’impact pour leurs parents, leurs frères et soeurs et leurs familles. Deux vies qui auront été des révélateurs d’existence, mais aussi les moteurs de ma résilience. Françoise Chandernagor écrit que « toute vie achevée est une vie accomplie. De même qu’une goutte d’eau contient déjà l’océan, les vies minuscules, avec leurs débuts si brefs, leur infime zénith, leur fin rapide, n’ont pas moins de sens que les longs parcours. Il faut seulement se pencher un peu pour les voir, et les agrandir pour les raconter ». C’est ce témoignage que je veux apporter, celui d’un cheminement inattendu à travers l’histoire de deux vies brèves, celles de Lucas et de Zoé.
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Seitenzahl: 98
Veröffentlichungsjahr: 2022
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« Tous les hommes pensent que le bonheur se trouve au sommet de la montagne alors qu’il réside dans la façon de la gravir. »
Confucius
Lucas
Juliette
Zoé
L’après
Épilogue
Pendant cinq ans il n’a pas eu de prénom. Après une brève existence in utero, il avait presque disparu de nos mémoires, à sa mère et à moi. Du moins je le pensais.
J’ai fait des études dans la discipline où j’étais le moins mauvais. Après trois ans de classes préparatoires scientifiques, j’ai intégré une école d’ingénieur sans avoir eu trop de questions à me poser. Sur les conseils de mon père, j’ai enchaîné avec un troisième cycle, c’était « bien » d’en faire un. À la sortie, j’ai tout de suite trouvé un emploi dans un secteur que je ne connaissais pas : la banque. C’était à l’opposé de mon stage de dernière année dans un bureau d’étude d’aéronautique. Ça ne pouvait être que plus dynamique, c’était tout ce qui comptait.
Au même moment, j’ai emménagé avec ma copine, Nathalie, que j’avais rencontrée trois ans auparavant. C’était la petite sœur d’un camarade de promo. Elle avait vingt-et-un ans.
Deux ans après, nous étions mariés. Ce fut un mariage on ne peut plus traditionnel, dans la cathédrale de Lectoure. C’était une suite logique, venant tous les deux de familles pratiquantes, et classique de mon côté.
J’ai eu ensuite un premier enfant, à vingt-neuf ans, une fille prénommée Manon.
Rétrospectivement, j’ai passé mes trente premières années sans avoir à m’interroger, évoluant sur un chemin social quasiment tout tracé, contraint aussi par le poids de mon histoire familiale qui me poussait à une certaine forme de réussite professionnelle et sociale.
Trois ans après, ma femme fut de nouveau enceinte. Une grossesse normale pendant les quatre premiers mois. J’avais très envie d’avoir un fils et j’attendais avec impatience l’échographie du cinquième mois.
Vers le quatrième mois, elle m’appela juste après son rendez-vous de contrôle avec sa gynécologue pour me dire qu’elle devait faire une échographie complémentaire avec un spécialiste : notre bébé avait un problème.
De cette période, il ne me reste que trois souvenirs, tout le reste a été effacé de ma mémoire.
Mon premier est l’annonce de la nouvelle. J’étais chez moi, seul, c’était la fin d’après-midi. Je faisais une sieste dans notre chambre, dans le noir le plus complet car les volets étaient fermés. C’est un appel de ma femme qui me réveilla, juste après son rendez-vous. Au début je ne voulais pas comprendre, je lui disais que tout allait bien se passer, refusant d’envisager un problème quelconque. Mais elle m’a répété qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, qu’il n’y avait rien à faire, et soudain je me suis écroulé. J’ai alors appelé ma mère, en larmes.
Le deuxième est à la maternité, je suis dans le bureau d’un médecin. Un bureau d’hôpital, sans âme, avec le même mobilier que nous avions au lycée. Des tables en aggloméré avec une armature en métal jaune vif. Je vois encore le médecin en blouse blanche, dans ce bureau qui n’appartenait à personne, avec lui me demandant ce que nous voulions faire après l’IMG1.
La loi venait de changer ; nous pouvions l’inscrire sur notre livret de famille et choisir de le faire enterrer.
Je n’ai pas su quoi répondre, il n’avait même pas encore de prénom. Nous avions tout juste commencé à en parler, à évoquer « Lucas ». Je me sentais démuni, j’étais seul avec ce médecin, ma femme n’était pas avec moi. Et je ne sais pas pourquoi…
Étonnamment je n’ai aucun souvenir de quand et comment nous avons rapidement choisi d’opter pour une IMG. C’est sûrement parce que cela nous était présenté comme un non-choix. Lucas avait une malformation appelée méga-vessie. L’orifice d’évacuation de l’urine de la vessie ne s’était pas créé ; celle-ci ne faisait que gonfler, encore et encore. Il commençait déjà à avoir d’autres malformations à cause de cela, on nous parlait de pied bot.
Les médecins nous disaient qu’il ne serait pas viable, que la situation ne ferait qu’empirer et que cette malformation n’arrivait qu’aux garçons. C’était donc un garçon. Nous pouvions retarder un peu l’inévitable en choisissant de continuer la grossesse le plus longtemps possible. Nous n’avons pas fait ce choix.
Mon troisième souvenir est le jour de l’IMG. Je l’ai revécu encore et encore, plusieurs années après, lors de mes séances d’EMDR2 avec une psychologue, Cathy D. La maternité était à dix minutes de chez nous, en scooter. Ma femme est entrée à la maternité le matin tôt et je l’ai rejointe en fin de matinée. Pourquoi n’étais-je pas avec elle dès le début, je ne me souviens plus. Une chose est sûre, nous n’étions pas très forts en communication.
Quand je suis arrivé, la piqûre dans son ventre avait déjà eu lieu. Une longue aiguille avait été introduite à travers sa peau, pour rentrer dans le liquide amniotique et déposer une substance qui met fin à la vie en arrêtant les battements du cœur de notre enfant.
Il s’en est suivi une longue période d’attente, celle qui précède l’accouchement d’un bébé déjà mort. Nous étions dans une grande chambre blanche, avec pour seul mobilier, un lit, un chariot de soins et un moniteur. Nous étions juste tous les deux, seuls avec notre enfant. Je ne savais pas comment réagir, j’étais tétanisé.
À un moment donné, Nathalie a senti que quelque chose s’était passé. Nous avons aussitôt appelé la sage-femme à l’aide du bouton prévu à cet effet. Elle est arrivée et a regardé sous le drap qui recouvrait les jambes de ma femme. Elle nous a dit que Nathalie venait d’accoucher et elle est repartie avec notre enfant. Plusieurs minutes ont passé avant qu’elle ne revienne.
Lorsqu’elle entra à nouveau dans la pièce, elle resta à distance de nous. Elle tenait dans ses bras, le plus loin possible d’elle, Lucas, mort, enveloppé dans un drap. Je ne me souviens plus de ce qu’elle a dit, je la revois juste ouvrir légèrement le drap pour nous le montrer, en insistant sur son pied bot. Nathalie ne regarda pas. Je finis par le regarder, en essayant tant bien que mal de contenir une immense vague d’émotion qui me submergeait. La suite a disparu de ma mémoire.
Je garde un souvenir très dur de cette période. J’occupais un poste exposé dans une banque de marché en pleine crise des subprimes. C’était d’ailleurs la première fois que je ressentais une peur animale chez les personnes que je côtoyais au travail. Une peur incontrôlable, irrationnelle, tout droit sortie de nos gènes.
Après l’IMG, je me suis absenté une semaine pour que nous puissions prendre du temps à deux. Nous sommes partis à Étretat, un lieu que nous aimions particulièrement. Des quelques rares souvenirs que je garde de cette semaine, la lumière en est complé-tement absente.
De retour au travail, je me revois encore dans le bureau de mon supérieur, Directeur général adjoint de la banque, qui en guise de bonjour m’a demandé si je n’aurais pas pu éviter de prendre des congés en cette période. Je n’ai rien répondu, juste encaissé.
Le monde de la banque est un microcosme très particulier, où des millions sont manipulés toute la journée, parfois sans en mesurer les conséquences. Dans cette banque, c’était mon responsable qui avait le pouvoir. Je me souviens de lui sortant du bureau du Directeur général et hurlant dans le couloir qu’il était un décérébré mental. Aucune réaction de la part du DG bien entendu. Il touchait une confortable prime de quasiment un million par an, et il la devait au DGA, qui en plus de cumuler la fonction de directeur financier, était lui aussi fortement intéressé au résultat.
Le DGA était un homme d’une redoutable intelligence, qui, à cinquante ans, espérait encore obtenir la reconnaissance de son père, qu’il n’aurait jamais d’ailleurs. Il était resté coincé émotionnellement au stade d’un enfant de cinq ans et sa seule réponse à la moindre frustration était la colère, une colère noire et sourde. Il était impossible d’anticiper le déclencheur de ses états de rage. Ce pouvait être un mot anodin, un geste… Il faisait régner un climat de terreur au sein de la banque et se rachetait avec le montant des primes qu’il faisait verser. Même si je trouve ce terme galvaudé, il avait tout du pervers narcissique.
Rétrospectivement, je n’arrive pas à me rappeler comment j’ai résisté au cumul des deux situations, mais les vagues souvenirs que j’en ai ne sont pas agréables. Je crois que quelques collègues étaient au courant de ce qui m’arrivait, mais c’était plutôt chacun pour soi.
Au bout d’un mois, plus personne autour de nous ne parlait de ce que nous venions de traverser. Nous communiquions peu sur le sujet, même entre nous. Naturellement, tout le monde était passé à autre chose, considérant sans doute que si nous n’en parlions plus c’est que nous l’avions « géré ».
Au bout deux mois, nous n’en avons plus parlé non plus avec Nathalie. Je pensais que nous avions fait notre deuil, que le sujet était clos. J’appris des années après que je me trompais lourdement. La réalité était tout autre. Nous sommes dotés de nos propres mécanismes de protection, qui s’étaient enclenchés dans notre cas, en enfouissant au plus profond de nous le souvenir de Lucas. Ils avaient fait en sorte que nous oubliions ce qui s’était passé pour pouvoir continuer à vivre.
À l’époque, mes parents nous avaient conseillé de lui donner un nom et de l’inscrire sur le livret de famille, mais dans notre processus d’oubli, je n’arrivais pas à en comprendre la signification.
Un an et demi plus tard, nous avons eu un autre fils, Victor. J’y tenais beaucoup à cette grossesse, je voulais conjurer le sort. Je me répétais sans cesse, comme un mantra : « Nous n’avons pas eu de chance la dernière fois, ça ne peut pas se reproduire deux fois, statistiquement parlant »…
La grossesse fut effectivement parfaitement normale cette fois, mais empreinte de beaucoup de stress, de peur de revivre ce que nous avions traversé. Victor vécut ses premières années dans l’ombre de ce frère jamais connu, jamais nommé. Pendant longtemps, il garda des stigmates de ce qui était arrivé, supportant un traumatisme qui ne lui appartenait pas. Le deuxième prénom de Victor est Lucas…
Au moment de sa naissance, j’ai changé de travail et d’entreprise, cela faisait plusieurs années que j’y aspirais sans pour autant y arriver. Pourquoi, à ce moment-là précisément, ai-je eu une opportunité ? Je ne pense pas que c’était une coïncidence. J’étais complètement absorbé par ce nouveau poste ce qui me permettait d’éviter de faire face à la peur de perdre à nouveau un enfant. Je me déconnectais inconsciemment, petit à petit, de ma vie familiale.
Cinq années passèrent. J’étais en pleine organisation d’un voyage pour nos dix ans de mariage quand ma femme m’annonça qu’elle souhaitait me quitter. Plus tard je découvrirais que l’IMG était l’une des raisons de son départ. Elle ne l’avait jamais surmontée et j’y étais intimement associé. Mon monde s’écroula. Je compris alors comment on pouvait atteindre ce point de non-retour, celui où l’on est pris dans un cercle vicieux, où tout peut s’enchaîner : le divorce, la perte d’emploi, le suicide.
Nous avions déjà pris des trajectoires différentes depuis quelques années ; l’IMG avait simplement été un accélérateur de cette divergence. Un moment où vous ne pouvez pas à la fois vous réparer et dépenser de l’énergie pour maintenir une cohésion qui n’arrive plus à exister. Ce fut un divorce difficile et douloureux, comme tous les divorces, mais au moins, nous avons fait en sorte que les enfants soient épargnés.
