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L'auteur s'est lancé dans son projet d'écriture avec, initialement, la modeste intention de laisser un témoignage à sa postérité. Au moment de concrétiser le projet en un livre à diffuser, il lui est apparu que ce témoignage pouvait aussi intéresser les lecteurs amateurs de récits à connotation régionale ou de chasse. En effet, les éléments et les personnes cités dans cet ouvrage parleront à ceux connaissant bien la Dracénie et les territoires fréquentés par ces habitants, du côté de Castellane par exemple. La chasse est omniprésente puisqu'elle constitue un pilier du mode de vie de Raphaël Monni.
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Seitenzahl: 285
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Avant-propos
La famille
De 1948 à 1960 – En ville
À la campagne de Saint-Joseph
Le service militaire
Le mariage
Notre maison à Saint-Joseph
Les chiens, passion bécasse
La Bretagne
Les travaux publics – Yves Laget
Les travaux publics – René Cèze
Les travaux publics – Groupe Eiffage
La retraite
Lexique
Voilà, je suis né le 1er juin 1948 à l’hôpital de Draguignan et ça, je ne m’en souviens pas du tout !
Les tranches de vie les plus marquantes, leurs fragrances et leurs saveurs s’éveillèrent dans ma toute petite enfance.
Les photos insérées dans le texte ne sont volontairement pas retouchées, elles sont la mémoire des séquences de vie passées, elles gardent les traces du temps et des manipulations répétées.
Elles sont reproduites telles que je les ai extraites des albums de famille et d’anciennes boîtes métalliques détenues de génération en génération ou font partie de mes collections personnelles et photos récentes.
Je dédie ces instants autobiographiques à tous les miens pour qu’ils découvrent ou se souviennent de la vie menée par nos Anciens et ce que j’ai pu commettre ensuite grâce à l’éducation qu’ils m’ont donnée.
J’en profite tout d’abord pour évoquer la vie de ma famille. En espérant que ce travail de mémoire sera perpétué par les jeunes générations.
Nota bene : les expressions phonétiques imprimées en italique proviennent du langage populaire et du provençal. Leurs explications sont précisées dans les pages du lexique, à la fin du livre, et présentées par ordre alphabétique.
Mon père, Spartéro Monni, dit Pastère, est né le 10 janvier 1921 en Italie, à Campi-Bisenzio en Toscane. Il était fils unique.
Toute sa famille d’origine ouvrière vint en France en 1925, pour fuir l’Italie du dictateur Benito Mussolini, ancien membre du Parti socialiste qui fonda le Parti national fasciste en 1921.
Mon père fit toutes ses études en France et quitta l’école primaire à 14 ans après avoir réussi son certificat d’études.
En 1936, il devint livreur de colis pour Gaston Paulet chez qui il travailla ensuite par intermittence pendant la Seconde Guerre mondiale.
En 1942, il s’enrôla chez les francs-tireurs et partisans dirigés par Charles Tillon, ancien député membre du groupe « Ouvriers et paysans français jusqu’en 1940 » et ministre communiste du gouvernement provisoire de 1944 à 1947.
Il partait du maquis en pleine nuit avec des petits groupes de partisans pour des missions de guérilla au contact des soldats allemands.
Il participa aussi à diverses opérations de sabotages de réseaux et à des extractions de prisonniers français de la prison de Draguignan.
Mon père et ma mère se marièrent le 12 septembre 1942.
Plus tard, il ne se confia que rarement sur cette période de guerre et ne nous imposa jamais ses idées politiques ancrées en lui uniquement en réaction à l’émigration forcée de sa famille.
À la libération, il travailla encore chez Gaston Paulet et ce, jusqu’en 1953.
Il chargeait les colis à la gare de Draguignan et les livrait aux commerçants dracenois avec son attelage.
Mon père, le transport des colis
Il fut naturalisé français en 1959, sous la première présidence de la République du général Charles de Gaulle.
Il ne retourna jamais en Toscane et n’alla à Gênes retrouver les demi-frères de ma mère qu’en 1960, après avoir reçu sa carte d’identité française. La plaie ne s’était que partiellement refermée, il en voulait toujours à la petite bourgeoisie italienne.
Il était passionné par le jeu de boules qui était en Provence le sport incontournable. Sa grande taille le prédisposait à pratiquer le jeu provençal, plus connu sous le terme de longue, qui se jouait à une distance de quinze mètres environ « du rond au bouchon ».
Le tir était sa position favorite à deux joueurs, et demi-tireur sa fonction de prédilection dans une équipe de trois joueurs. Il tirait et pointait très bien, c’était la place du capitaine.
Il deviendra champion de France de jeu provençal en 1965, de cela entre autres, j’en parlerai plus loin.
Ma mère, Antonia Rocca, dite Pauline, est née le 24 octobre 1920 en Italie, à Gênes en Ligurie. Sa sœur jumelle est décédée à la naissance.
À l’âge de 2 ans, elle vint en France à Draguignan, avec son père.
Ils habitaient au quartier des Blaquiers, près du hameau du Flayosquet. Elle passa la majeure partie de sa jeunesse à aider son père, boscatier et marchand de bois.
À Draguignan, le dépôt se trouvait en face des Petites Sœurs des Carmélites, au départ de la route de Grasse et aujourd’hui encore, on devine le mot bois peint en noir sur la vieille porte cochère.
Le bois était coupé par les bûcherons à l’aide de loubes. Il était ensuite débardé, mis en tas aux endroits accessibles aux charrettes, à l’aide de traîneaux attelés à des mulets.
Le mulet issu de l’accouplement d’un âne et d’une jument était préféré au cheval, car beaucoup plus rustique et plus endurant. Mais il était souvent brutal, il s’emballait et avait un très fort caractère.
Lors d’une violente ruade, mon grand-père y laissa toutes ses dents.
Ma mère approvisionnait les ouvriers en nourritures et boissons à l’aide d’un charreton à main, la ration de piquette était de six litres par jour et par travailleur de force.
La piquette était transportée dans des bonbonnes en verre, recouvertes de cordages enroulés pour les protéger des chocs.
Ma mère et mon père, à Saint-Joseph
Devenue ouvrière à l’usine de chaussures Vallagnosc de Flayosc, ma mère eut un très grave accident en ville à Draguignan. Elle fut traînée sur une dizaine de mètres par un camion équipé d’un gazogène. C’est Émile Peïtral, le marchand de graines, qui la secourut.
Elle passa plusieurs mois à l’hôpital de Draguignan, immobilisée dans un lit et calée dans une gouttière pour consolider toutes les fractures de son bassin.
Plus tard, Émile, lors de nos rencontres, me racontait souvent, de manière détaillée, les circonstances de l’accident, avec son éternel mégot de cigarette Gitane à papier maïs collé à un coin de ses lèvres.
Mon frère Jean Paul est né le 27 décembre 1942 à Draguignan.
Il sera élevé avec le lait de la chèvre de mes parents, au cabanon du Néïron, durant l’épisode de vie de mon père au maquis, sous l’occupation allemande.
Jean-Paul, rue du Courtiou
Ma grand-mère paternelle, Zéliade Ballerini, est née en Italie. Elle vint en France en 1925 avec mon grand-père Rino et leur fils.
Après un détour obligatoire par Bordeaux, ils s’installèrent quelques années à Draguignan. Ils s’établirent ensuite définitivement à la campagne de Saint- Joseph.
Je l’ai très peu connue, il ne me reste d’elle que quelques souvenirs très vagues, réactivés partiellement dans ma mémoire par quelques photos.
C’est ma grand-mère Zéliade qui garda Jean-Paul à la campagne de Saint-Joseph afin que ma mère puisse travailler pour aider mon père à subvenir aux besoins de la famille.
Ma grand-mère rebutait à me garder, ce qui avait le don d’irriter ma mère, car elle dispensait tout son amour à mon frère Jean-Paul.
Ma grand-mère Zéliade, Jean-Paul et moi, à gauche, à Saint-Joseph
Mon grand-père paternel, Rino Monni, est né en Italie.
En 1925, emprisonné par les Chemises noires, il s’évada pour fuir son pays et ses lois fascistissimes qui officialisèrent la dictature.
Il mena une vie paisible à la campagne de Saint-Joseph, où il nous apprit les choses simples de la vie. J’en parlerai plus longuement un peu plus loin.
Mon grand-père Rino et Jean-Paul
Ma grand-mère maternelle, Antoinette Campana, est née en Italie, je ne l’ai pas connue, elle est décédée bien avant ma naissance.
Ma mère et ma grand-mère maternelle
Mon grand-père maternel, Joseph Rocca, est né le 9 février 1894 à Gorbio, dans les Alpes-Maritimes.
Il se maria une première fois avec ma grand-mère maternelle, Antoinette Campana, le 7 février 1930, neuf ans après la naissance de ma mère.
Au décès de son épouse, il créa un négoce de bois à Draguignan.
Il acheta alors quelques propriétés. Il n’y avait pas de spéculations et il était facile et peu cher d’acheter des parcelles boisées pour ensuite y faire des coupes de bois. Les ventes étaient conclues par actes sous seing privé, sans formalisme particulier.
Ces actes étaient détaillés de manière manuscrite et signés par les parties devant témoins, des timbres fiscaux y étaient apposés et ils étaient transmis directement au bureau des hypothèques.
À cette époque-là, le passage des actes par devant un notaire n’était pas obligatoire.
C’est mon grand-père maternel qui fit acquérir à ma mère la campagne de Saint-Joseph avec l’argent du procès gagné à la suite de son accident causé par le camion à gazogène.
À la Libération, il arrêta le commerce du bois et céda ses propriétés à ma mère.
Il partit dans le Doubs, s’installa à Sochaux Montbéliard et travailla sur les chaînes de montage des voitures à l’usine Peugeot.
Il y rencontra Marie-Louise Pasquet et ils se marièrent le 7 août 1947.
Ils achetèrent ensuite un commerce d’alimentation qui faisait également mercerie et dépôt de pain, sur un haut plateau du Jura, à Granges-sur-Baumes.
Dans ce petit village de cent cinquante habitants environ, situé loin de tout, il rendait de grands services aux paysans.
Il était un des rares à posséder une voiture avec laquelle il approvisionnait quotidiennement son commerce en se rendant à Lons-Le-Saunier ou à Voiteur.
Mon grand-père maternel avec Marie-Louise Pasquet
Il revint plus tard à Draguignan pour quelques mois avec son épouse gravement malade et c’est ma mère qui s’occupa d’elle jusqu’à son décès.
Il repartit ensuite dans le Jura, à Lons-le-Saunier où il rencontra et se remaria avec la dénommée Olga Cosentino, le 7 avril 1971 et il y termina sa vie auprès de sa dernière dulcinée.
Nous apprîmes son décès le 30 mars 1973 par son épouse, huit jours après son enterrement. La messe était dite !
Plus tard, lorsque je devins géomètre, maman me demanda de retrouver ses terres sur lesquelles étaient faites les coupes de bois.
Rien ne fut simple, le nouveau cadastre avait remplacé le cadastre napoléonien de l’an 1835 et les parcelles achetées n’apparaissaient pas sur les nouveaux plans.
Il fallut dresser des documents d’arpentage et faire établir des actes de notoriété publique pour les terres de Draguignan situées quartier Parigaou et aux Selves, et pour celles de Flayosc au quartier Grenouillet.
Je ne parvins pas à régler les problèmes fonciers pour les grandes parcelles du quartier des Moulières à Ampus.
Ma cousine Marie Josée Stagno, fille de Carlette, est née le 12 octobre 1942 et a été abandonnée par sa mère le 15 août 1944. Ma mère est allée la chercher à Fréjus sous les bombardements, à la demande de son demi-frère Carlette.
Elle fut élevée par mes parents et passa sa petite enfance et son adolescence avec mon frère et moi, elle devint notre sœur.
C’est chez elle, aux Arcs-sur-Argens, après son mariage avec Robert Florent, qu’en 1966 j’ai rencontré Danielle, avec qui je signerai ensuite la plus belle histoire de ma vie.
Marie-Josée, à 3 ans
Mon oncle Jérôme Stagno, dit Carlette, est né à Gênes en Italie.
Il était un des demi-frères de ma mère et le père de Marie-Josée.
Dans son enfance, il avait eu son œil gauche crevé par une baleine de parapluie, envoyée comme projectile avec un arc, en jouant avec ses frères.
Cette invalidité ne l’empêcha pas de passer son permis poids lourd.
Il se plaisait à raconter malicieusement que, lors de la visite médicale préalable à l’examen du permis, pendant le test visuel, il entrouvrit légèrement les doigts de sa main qui cachait l’œil droit.
Il obtint, de cette manière, dix dixièmes à l’œil gauche en acuité visuelle !
Carlette et mon père à Saint-Joseph
Mon oncle Amilcaré Stagno, frère de Carlette et demi-frère de ma mère, marié avec Rosetta, vivait à Gênes en Italie.
Ils eurent deux enfants, Carlo et Lili.
Amilcaré, qui parlait un peu le français, travaillait dans une société spécialisée dans le montage d’échafaudages. Son épouse était concierge d’immeuble.
Je suis allé plusieurs fois avec ma mère en Italie, à l’occasion de mariages, et avec Danielle lors de notre voyage de noces. Nous avons rencontré d’autres frères à lui et leurs familles, tous établis à Gènes.
Certains vinrent en France en 1961 pour le mariage de Marie-Josée et ensuite en 1967 pour le mariage de Jean-Paul.
Lili se maria plus tard avec Hervé, Savoyard et Français, et de leur union naquit Charlotte.
Amilcaré, Rosetta et Lili
Louis Cassini, appelé familièrement Loulou, était le fils de la sœur de ma grand-mère Zéliade, donc cousin de mon père. Né en Italie, il vint en France avec son père en 1925, en même temps que toute la famille.
Il se maria à Sainte-Maxime où son épouse et ses parents tenaient un bar, le Café de France.
Loulou Cassini, à gauche, et mon père
Moi à 18 mois
Ma mémoire s’éveilla à l’occasion d’un évènement douloureux, un accident de la vie courante survenu alors que je n’avais que de 2 ans et que je commençais à peine à marcher.
Je m’emmêlai les pinceaux et tombai cul le premier dans une grande lessiveuse remplie d’eau bouillante utilisée par ma mère pour faire la bugade, rue des Courtious, dans le vieux Draguignan.
Je fus gravement brûlé aux fesses et transporté à l’hôpital-hospice de Draguignan.
De retour quelques jours plus tard, je retrouvais ma famille. La douleur ayant dû connecter pas mal de mes neurones, mon cerveau ainsi stimulé s’était bien éveillé, j’allais découvrir ma filiation et apprendre la vie.
Nous avons habité dans le vieux Draguignan jusqu’en 1956.
L’appartement était situé au premier niveau d’un bâtiment de deux étages, dans la rue du Fabriguier, à l’angle de la place Gansard, proche de la Tour de l’Horloge et de l’église Saint-Michel.
Il y avait seulement l’eau froide à la pile, dans laquelle ma mère lavait la vaisselle et une partie des petits effets.
L’eau grasse était évacuée directement au pied de l’immeuble par un tuyau en Fibrociment apparent en façade, puis acheminée par une petite gandole jusqu’au caniveau central, à ciel ouvert dans la rue.
Le cabinet de toilette se situait dans un angle du premier demi-étage.
Ces WC à la turque étaient communs à tous les habitants de l’immeuble qui l’entretenaient à tour de rôle.
Sur notre palier, monsieur Albert Christina, son épouse et leur fils, eux aussi d’origine italienne, avaient leur appartement.
« Madame Albert » nous gardait chez elle, ma cousine Marie-Josée et moi, pendant que mes parents travaillaient. Ma grand-mère maternelle gardait mon frère Jean-Paul.
« Monsieur Albert » était maçon à la campagne de Saint-Joseph. C’est lui qui ferma les deux grandes façades à claires-voies et les remplaça par deux larges fenêtres pour créer une salle à manger.
Marie-Josée, Maman, Mme et M. Albert Christina
Ma mère lavait le linge de maison en faisant d’abord la bugade rue des « Courtious », puis elle le savonnait, le tapait et le rinçait à l’eau courante au lavoir de Capesse ou au grand lavoir du jardin des plantes, avant de l’étendre sur place pour qu’il sèche.
La famille Chazzottes vivait la place Gansard. André, le père, cuisinier à l’hôpital-hospice de Draguignan, et sa femme Lucie, mère au foyer, étaient des amis intimes de mes parents.
Leurs fils, Daniel et André, furent nos premiers copains à Jean-Paul et moi.
Monsieur Chazzottes, pendant le peu de temps de loisirs que lui laissait son travail, était un très bon pêcheur en rivière.
Ils déménagèrent pratiquement en même temps que nous et allèrent habiter rue des Chaudronniers, contiguë à la place aux Herbes.
Place Gansard, monsieur Savine, glacier de profession, avait une remise qui lui servait d’atelier.
Il y confectionnait des glaces que son épouse vendait avec sa roulotte ambulante.
Il utilisait pour cela de grandes barriques qu’il remplissait d’un mélange odorant à base d’œufs, de lait, de divers fruits et aromates et de sucre, entourées de pains de glace isolés dans de la toile de jute.
C’était un brave homme, et parfois, les trois ou quatre mômes du quartier dont je faisais partie assistaient à la confection des glaces. Dès qu’elles avaient figé, il ne manquait pas d’en offrir un cornet à chacun de nous.
Ma mère était femme de ménage chez madame et monsieur Matteï. Ce dernier était commissaire de police à Draguignan.
Elle y apprenait les exploits de mon père au stade de football, dès le lundi matin de la bouche même du commissaire.
Mon père s’était lié d’une grande amitié avec un arbitre prénommé Garri, qui mesurait un mètre cinquante pour un poids de cent vingt kilogrammes. Il était son protecteur au stade de football et en dehors du stade.
Cette protection prenait tout son sens à la fin des matchs houleux, quand les rentrées aux vestiaires tournaient au pugilat dans la confusion générale, à cause des décisions incohérentes et répétées de cet arbitre.
Je me souviens d’un dimanche après-midi où un joueur jeta la casquette neuve de mon père dans une flaque d’eau, il y eut des empoignades, des coups de poing et finalement des dents cassées et des yeux au beurre noir.
Mon père avait dû amener Garri chez un ami, tueur à l’abattoir de Draguignan, qui lui avait appliqué une escalope de veau sur l’œil tuméfié, cela finissait toujours en rigolade et il y eut bien d’autres fois…
Lors des périodes de taille des oliviers et de ramassage des olives, toute la famille passait la journée du dimanche au Néïron.
La campagne du Néïron, ainsi qu’une autre très proche au Trou de la Dévèse, toutes deux plantées en oliviers, se situaient dans le quartier du Malmont, au nord-ouest de Draguignan.
Ces propriétés appartenaient à mon grand-père Rino, on y allait en prenant de mauvais chemins forestiers, avec le cheval et la charrette.
Mon père, mon grand-père Rino, Jean-Paul et moi au Néïron
En 1953, au mois d’octobre, ce fut ma première scolarisation à l’école maternelle Louis Pasteur, à l’angle de la place portant le même nom. Je l’ai fréquentée jusqu’au début du mois de juillet 1954.
Ma cousine Marie-Josée m’y emmenait le matin et venait me chercher toutes les fins d’après-midi.
Le trajet quotidien, nous faisait passer par la rue de la Vieille Halle, puis sous la porte romaine de la place aux Herbes et enfin nous remontions la très commerçante rue de Trans pour arriver à l’école.
Dans mon groupe, une fille m’avait ému, c’était la première fois que j’étais au contact d’une personne d’apparence différente.
J’en pleurai un soir à la maison et ma mère, inquiète, demanda les raisons de mes sanglots à Marie-Josée.
Ma cousine, qui était aussi ma confidente, lui expliqua qu’une petite fille de l’école était « noire » et que je m’en étais confié à elle en lui disant que pour avoir une telle couleur de peau, ses parents ne devaient jamais la laver… j’étais inconsolable.
Au premier plan à gauche, à l’école maternelle Louis Pasteur
Mon père quitta l’entreprise Paulet qui cessait son activité de messagerie, pour aller travailler au sein de l’entreprise générale de maçonnerie Ange Nardelli. Il y resta jusqu’à l’été 1955.
D’octobre 1954 jusqu’au mois de juillet 1955, je fus scolarisé au bas de la rue de la République, cinquante mètres après la maison d’arrêt de justice et de correction, dans l’unique classe de cours préparatoire située dans une aile de l’ancien tribunal de la paix, salle Joseph Collomp, du nom d’un ancien maire socialiste de Draguignan, conseiller général et député.
Je me souviens très bien de ma première maîtresse, madame Marin, qui m’apprit à lire et à écrire.
J’appréciais angéliquement sa beauté, c’était une jeune femme blonde, dotée d’une grande gentillesse.
J’écrivais de la main droite alors que j’étais gaucher de naissance : est-ce parce que les encriers étaient à droite en haut des bureaux ?
Ce dont je crois me souvenir, c’est qu’on ne m’a jamais imposé d’écrire de la main droite.
Ces encriers étaient remplis d’encre violette tous les matins, les porte-plume équipés de plumes Sergent-Major permettaient de réaliser les pleins et les déliés des caractères alphabétiques et de belles taches !
Les pleins se faisaient à gauche en rentrant et sur les barres verticales.
Les déliés se faisaient à droite en rentrant, et sur les barres horizontales.
Il suffisait d’appuyer graduellement sur le porte-plume pour les réaliser, le buvard de couleur rose était indispensable.
Toutes les pages d’écriture se terminaient par le dessin de frises multicolores de formes géométriques variées.
C’est dans cette classe que j’attrapai, avant même d’être vacciné par le BCG, une primo-infection au contact d’un élève porteur du bacille de Koch. Son père était atteint de tuberculose, maladie encore répandue, cela me valut de rester en quarantaine à la maison pendant plusieurs mois avec un traitement à la pénicilline sous forme de piqûres.
À l'école Joseph Collomp au CP : 1re rangée, 3e élève à gauche.
Avant l’été 1955, mon père s’essaya au métier de déménageur aux établissements Garcin à Draguignan. Le transport était effectué avec un camion fonctionnant au gazogène que conduisait son beau-frère Carlette.
Ils furent rapidement licenciés tous les deux, à cause d’une longue absence impossible à justifier.
En effet, le camion resta arrêté au parc, car mon père avait décidé de participer au championnat national de boules au jeu provençal, la longue, à Marseille, et Carlette l’avait accompagné.
Il gagna cette épreuve de longue haleine puisqu’elle dura plus d’une semaine, en battant les meilleurs joueurs de l’hexagone.
En 1956, par gratitude pour ce titre national, monsieur Antoine Favro, maire SFIO de Draguignan, demanda au président du conseil d’administration du Cercle Bouliste des Philosophes, dont mon père était adhérent, de proposer mes parents à la gérance de leur bar, situé place du Dragon, quartier de Portaiguières.
Ce qui fut mis à l’ordre du jour et accepté à l’unanimité.
Mon père, « aux boules », avec la cocarde de champion de France
Ancienne mairie de la « commune libre de Portaiguières », le cercle était composé de membres à jour de leurs cotisations et d’un conseil d’administration.
C’est ma mère qui allait tenir le bistrot.
Mes parents louèrent alors un appartement rue des Tanneurs appartenant à madame Einaudi, car il ne se situait pas loin du Cercle Bouliste des Philosophes.
Mon père et ma mère au comptoir avec le conseil d’administration.
Mon père retrouva du travail aux établissements Laugier où il fabriqua des agglomérés pendant un an.
Mon père à la fabrique de parpaings
Début octobre 1955, j’entrai en classe de cours élémentaire première année à l’école primaire de la piscine, dénommée ainsi tout simplement en raison de sa proximité avec la piscine municipale.
Les constructions de la piscine et de l’école étaient très récentes.
Madame Cavalier, mon institutrice, demandait tous les matins aux élèves de se moucher, par mesure d’hygiène, ensuite les travaux de la matinée commençaient par le cours de morale pendant quelques dizaines de minutes.
Les leçons concernaient la vie en famille, la vie au contact des autres, la violence, les injustices, les mensonges…
Elle nous enseignait la dictée, la lecture, l’écriture et nous éveilla à la découverte du monde.
Avec mes copains de Portaiguières, pour aller en marchant à l’école distante d’environ un kilomètre du cercle, nous passions devant la chapelle Sainte-Marthe sur la route de Montferrat et deux cents mètres plus loin, nous prenions sur la gauche le chemin des Araignées en contrebas de la route.
On y accédait par une descente d’escalier en béton, c’était un chemin-vallon, terme local employé pour préciser ses deux fonctions, chemin piétonnier et vallon pour l’écoulement des eaux de ruissellement amont.
Il commençait dans le prolongement sud du vallon de la Riaille et se transformait en torrent aux crues violentes lors des orages, car il collectait toutes les eaux de pluie des quartiers nord de Draguignan et plus généralement celles de la colline du Malmont en amont où il prenait naissance.
Le mur côté ouest du chemin était couvert de clématites, nous utilisions leurs lianes séchées, « le bois fumant », pour confectionner des cigares.
Nous passions ensuite devant les abattoirs, à l’angle de la rue Jean Aycard, d’où s’échappait en permanence une odeur pestilentielle due au dégraissage des peaux des animaux abattus et au mélange de sel marin et d’alun utilisés pour leur tannage.
Nous longions cette rue jusque devant la distillerie Demaria que nous traversions et où nous pouvions ramasser, parfois, des fragments de bâtonnets de réglisse, utilisés pour la confection des apéritifs anisés.
Venait ensuite un grand terrain vague bosselé, contigu avec les jardins de la préfecture et aménagé pour les courses de motocross, et nous arrivions à l’école.
Jean-Paul allait lui aussi à l’école primaire de la piscine, il y obtint le diplôme du certificat d’étude primaire chez monsieur Coulomp.
À cette époque, ce diplôme mettait fin aux études pour les jeunes qui souhaitaient entrer dans la vie active et accéder à des emplois manuels après un cycle de deux ans en centre d’apprentissage.
Il voulait devenir mécanicien automobile, il intégra le centre d’apprentissage de Draguignan.
Il fit sa formation pratique de mécanique générale automobile, sous contrat d’apprentissage, dans le garage de monsieur Blancherie, situé à moins de cinquante mètres au-dessus du Cercle Bouliste des Philosophes, boulevard de la Liberté, et il y obtint facilement le CAP de mécanicien automobile.
Il y avait beaucoup d’artisans dans notre quartier, le travail ne manquait pas et le commerce y était florissant.
Entre le garage automobile de monsieur Blancherie et le Cercle Bouliste des Philosophes, la menuiserie Imbert employait un jeune ouvrier, Jean Trotobas, surnommé Miol. Il utilisait son vélo de course pour « descendre » travailler le matin et « remonter » chez lui à Flayosc le soir, tous les jours de la semaine.
Monsieur Ciocca, électricien déjà âgé, avait un minuscule atelier sur la place du Dragon.
Monsieur Troin, qui était manchot du bras gauche, récupérait avec l’aide de sa femme et de son fils muet de naissance la sciure dans les menuiseries de Draguignan. Ils remplissaient de gros sacs en toile de jute et les transportaient avec un charreton à bras. Ils stockaient la sciure en vrac dans leur cave, rue du Jeu de Paume, et la revendaient ensuite aux particuliers et aux commerçants de la ville qui l’utilisaient couramment pour nettoyer les sols non carrelés après avoir passé la pièce à l’eau de Javel pour les désinfecter.
À l’angle du boulevard de la Liberté et de la route de Montferrat, en face du cercle, se trouvait le garage Viotti et Aude qui comprenait des pompes à essence sur les deux voies et qui sera repris plus tard par leurs ouvriers, les frères Alione.
Du même côté que le garage Viotti et Aude, tout en haut du boulevard de la Liberté, se trouvait la famille Strambio dont le père était égoutier avec ses fils Joseph, Robert et Jean.
Plus tard, j’ai côtoyé professionnellement Robert et son fils Julien, spécialisés dans les travaux de goudronnage, ainsi que Jean, sa fille Sophie et son fils Jacques spécialisés dans les travaux de canalisations d’eaux usées et d’eaux potables.
Je passerai souvent à l’entreprise de Robert pour discuter affaires avec Julien et nous ferons quelques chantiers en commun en très bonne entente.
Jean, un homme très attachant et toujours heureux de me rencontrer, me rappela souvent sa cuite mémorable à la Marie Brizard, prise au cercle la veille de son départ pour le service militaire en Algérie.
J’aiderai parfois sa fille Sophie à répondre à certains appels d’offres publics un peu délicats.
Contigu au cercle et sur sa droite, monsieur Careste, plombier, venait d’ouvrir sa boutique.
Je me souviens très bien de l’histoire du sanglier, dévoilée au cercle par un de ses bons amis lors d’un apéro chargé, je la rapporte textuellement ci-après.
Monsieur Careste chassait sur la commune de Claviers au nord-est de Draguignan. Il eut un matin une mésaventure qui fut donc commentée de la façon suivante.
Pas très loin du village, notre plombier se retrouva nez à nez avec un sanglier pesant plus de cent kilogrammes.
Il garda son calme et pendant que la bête sur sa gauche l’ignorait, il chargea son fusil avec deux chevrotines et la tua proprement.
Il embarqua le sanglier dans sa camionnette et s’en alla arroser son joli coup de fusil au bistrot, sur la place du village.
Il entra dans le bar et claironna fièrement à la cantonade son exploit lors de sa partie de chasse du matin même et les consommateurs voulurent voir la victime.
La première personne à voir le cadavre lui dit alors qu’il ne devait pas avoir eu de difficultés à le tuer, car le sanglier était borgne de l’œil gauche.
Un autre un peu plus sérieusement lui expliqua qu’il venait de tuer Kiki, prénommé ainsi familièrement par les villageois qui le nourrissaient quotidiennement sur cette même place, et qu’il était la mascotte de Claviers.
Monsieur Careste revint tout penaud à Draguignan où il ne se vanta pas de cette triste matinée de chasse et il porta la dépouille du sanglier à l’hospice pour qu’elle soit cuisinée pour les anciens.
Au milieu de la rue du Dragon, on trouvait à gauche un coiffeur, à l’étage un rebouteux, chez qui l’on allait se faire enlever les coups de soleil et les lumbagos, et au bout de la rue une épicerie.
De l’autre côté de cette même rue, en son centre, se trouvait le bar-tabac la Civette du Dragon tenu par monsieur Lucien Patucca et son épouse. Leur fils Georges devint logiquement mon copain, nous avions le même âge.
Contigu à la porte de Portaiguières, officiait le boucher Émile Jassaud qui achetait la viande directement à l’abattoir de Draguignan.
À l’angle de la rue du Dragon et de la Grand-Rue, la boulangerie Beccaria, tenue par la mère et la fille, vendait les pains pétris et cuits la nuit par le père et son fils aîné Marc, dans le fournil situé en face sur une toute petite placette.
Pour les mêmes raisons que Georges Patucca, Raymond, le plus jeune fils, devint aussi mon copain et nous allions former tous les trois une bonne équipe pour les concours de boules pour enfants.
Georges Patucca et moi, à gauche, à côté du cercle
Monsieur Marcel Meiffret, employé des PTT et conseiller municipal plus particulièrement délégué à la célébration des mariages, logeait au premier étage au-dessus du bar. Il était également le président du « Réveil Dracénois », la fanfare dracenoise.
Cette clique, composée de musiciens amateurs, jouait des airs populaires en marchant, lors des inaugurations et festivités diverses.
Il y avait toute la famille des cuivres ainsi que les tambours et la grosse caisse.
Quelques enfants, dont je faisais partie, étaient équipés de petits tambourins métalliques.
Les tuniques, les pantalons et le képi étaient bleus avec un liseré blanc.
En dehors des commerçants et artisans, la majorité des habitants étaient des ouvriers ou des fonctionnaires de la préfecture du Var, transférée à Toulon à la fin de l’année 1974, sous le gouvernement de Jacques Chirac, Premier ministre.
Pour nous occuper, il y avait également la pratique non encadrée du football.
Mon grand-père Rino, cordonnier, me confectionna ma première paire de chaussures de football.
Sous les semelles de la paire de godillots en cuir, il fixa des crampons en cuir.
Nous n’avions pas accès aux stades municipaux, notre aire de jeu se situait donc au terrain des Oliviers, à sept cents mètres environ de la place du Dragon, derrière l’hôpital, sur la route du Malmont.
On s’entraînait le jeudi matin, avec les grands du quartier.
Il arrivait souvent que cet entraînement soit interrompu pour quelques-uns d’entre nous, par le jeune abbé Guyllot, curé de la paroisse Saint-Michel, qui venait nous chercher en voiture pour aller en cours de catéchisme au presbytère.
Il avait une Quatre Chevaux Renault et le cours de catéchisme fini, il nous ramenait au terrain des Oliviers et folâtrait avec nous.
Les parties de football interquartiers se déroulaient le jeudi après-midi, elles étaient organisées par les gamins plus âgés de tous les quartiers dracenois et certains matchs étaient empreints de rivalités coutumières.
C’était le cas notamment de ceux opposant Portaiguières à la place aux Herbes, qui finissaient parfois en échauffourées, vite stoppées par les grands.
Daniel Chazottes à gauche et moi avec le ballon, au terrain des Oliviers
Un autre curé beaucoup plus âgé officiait à la chapelle Sainte-Marthe et tous les matins, son trajet pour s’y rendre depuis le presbytère le faisait passer devant le Cercle Bouliste des Philosophes, où il ne manquait pas de s’arrêter pour boire son petit verre de vin blanc d’avant-messe.
Ma mère, bonne commerçante, lui proposa de m’affecter à la chapelle comme enfant de chœur et ainsi fidéliser le client au cercle !
Je servis donc la messe le dimanche matin à huit heures.
Nous étions quelques enfants du quartier à avoir une carriole, confectionnée par les aînés.
Il s’agissait d’une planche d’environ cinquante centimètres de largeur et d’un mètre cinquante de longueur formant le châssis sur lequel on s’asseyait ou s’allongeait.
La planche châssis était accouplée devant par un boulon central à une autre planche de section carrée, d’environ un mètre de longueur qui faisait office de guide sur essieu mobile.
Ce guide était arrondi à ses extrémités, cela permettait d’y loger deux gros roulements à billes de camions.
Les roulements à billes donnés par les mécaniciens du quartier n’étaient pas neufs, ils étaient maintenus de part et d’autre par un boulon ou un clou jouant le rôle de clavette.
L’essieu arrière, rigide et fixé lui aussi au châssis, était entièrement identique au guide avant, mais sa longueur était d’environ quatre-vingts centimètres.
Un bout de corde attaché aux extrémités du guide avant permettait de diriger la carriole en position assise.
Notre position privilégiée, la position allongée, nous permettait de démarrer de la place du Dragon, de descendre sans freins le boulevard de la Liberté et de finir notre course environ deux cent cinquante mètres plus bas sur la place Claude Gay.
C’était les années cinquante, avec peu de voitures qui circulaient et qui n’allaient de toute manière pas bien vite.
Durant ces mêmes années, les chiens sans maîtres laissés en liberté dans la ville étaient considérés comme des chiens errants.
Le Tchiapacan passait régulièrement accompagné d’un gendarme dans les quartiers avec sa camionnette-plateau équipée de cages.
