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Henri, surnommé « le Riri », perd ses parents à l'âge de 9 ans. La vie devient alors un défi pour ses frères et lui qui sont séparés et placés dans différentes familles d'accueil. Le petit Henri apprend, à ses dépens, à voler de ses propres ailes pour se faire une place dans la société. Sur le difficile chemin de la vie, il rencontre des individus qui influenceront sa vie, mais de quelle manière ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Henri Paulet est un grand amateur d’œuvres architecturales et de sculptures antiques. Passionné par la vie des personnages qui ont marqué l’histoire, il est également amoureux de la réalité et fait découvrir la sienne, lui qui a été, presque toute sa vie, enfant de personne.
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Seitenzahl: 361
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Henri Paulet
Enfant de personne
Un train pas comme les autres…
© Lys Bleu Éditions – Henri Paulet
ISBN : 979-10-377-9525-0
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Biologiquement, on ne peut pas être un enfant de personne, mais si l’on perd ses parents dès notre plus tendre enfance, alors on le devient.
Sans père ni mère, on appartient à plus personne, on est séparé pour être jeté soit à l’assistance publique, soit placé dans des familles d’accueil où l’on est forcément traité comme des étrangers par rapport à leurs propres enfants.
Ce fut mon cas et celui de mes frères et sœurs les plus jeunes de notre famille de huit enfants, à qui je dédie cet ouvrage
Quand on se contente de peu
On a besoin de rien
Mieux vaut rire dans une cabane
Que de pleurer dans un château
… Je la revois, sa tête enfoncée dans l’oreiller blanc immaculé. Dans ce capitonnage pourpre, elle semblait être bien dans tant de propreté et de confort, ce qu’elle n’a jamais connu de toute sa vie.
Nous sommes en 1951, année de mes premiers souvenirs familiaux, j’avais alors 5 ans.
Nous étions une modeste famille de paysans issue du plateau de Sainte-Sigolène en Haute-Loire.
Mes parents, Antoine dit « le Toine » et ma mère, « la Marthe », se sont mariés le 10 août 1935 et le 16 août de l’année suivante elle mettait au monde deux garçons. Malheureusement, 3 jours plus tard, l’un d’eux devait décéder. Ce fut la première épreuve à laquelle mes parents ont dû faire face. Il ne faut pourtant pas trop s’émouvoir du décès du petit, à cette époque ce n’était pas très choquant, on disait que le « tri » se faisait peu après la naissance, seuls les plus costauds survivaient ; on parle encore comme cela dans certains pays.
Pour ma part, ma mère et mes grandes sœurs aussi me l’ont souvent raconté, lorsque j’ai atteint l’âge de deux ans, je suis tombé en quelques jours dans une espèce de coma pour me réveiller un an plus tard.
Si je me permets de raconter cette histoire, c’est parce qu’elle est la plus grande énigme de ma vie et, si je ne crois pas aux miracles, sur mes vieux jours, je me pose encore des questions.
Bien sûr, je n’ai jamais été admis à l’hôpital pendant cette année de coma, on n’avait pas les moyens que l’on a de nos jours pour se soigner. « Il avait pris une infection à la tête », disait-on.
Ma mère prenait grand soin de moi pour me faire des pansements. Elle appliquait sur mon crâne, je ne sais quelles décoctions de grand-mère qu’elle avait apprise sans doute de sa mère, ou peut-être même de sa grand-mère. Le tout était maintenu par des bandelettes, je devais ressembler à une momie.
Étant donné que mes parents n’avaient pas les moyens de m’envoyer à l’hôpital, et sans doute aussi parce que ma mère voulait veiller jour et nuit sur moi, elle m’a gardé dans sa chambre où j’étais « confortablement », installé au creux de ma paillasse faite de feuilles mortes insérées dans une toile de jute.
Quand on reste une année dans un lit sans même ouvrir les yeux, il n’y a plus qu’à attendre que ça passe d’un côté ou de l’autre, selon l’expression de l’époque.
Et puis, miracle ! Environ un an après, un beau matin, comme tous les matins, après avoir fait le travail de la ferme, alors qu’elle venait en silence pour me faire les soins coutumiers, elle eut l’incroyable surprise de me trouver éveillé et tout « vigouret » ; je la regardais avec des yeux « écarquillés1 » en lui faisant un grand sourire. Avec ses bras tendus vers le ciel, elle alerta tous ceux qui étaient dans la maison pour qu’ils viennent me voir. Ce fut, paraît-il, une joie immense pour tout le monde, y compris mon père qui avait accouru de l’écurie en entendant les cris de joie de ma mère à la fenêtre. Tous sont venus autour de ma paillasse, ils voulaient me toucher et m’entendre balbutier quelque chose.
Jamais personne n’a pu trouver une explication pour comprendre ce qui s’était passé. Par contre, je sais que mes parents m’avaient emmené en désespoir de cause avec la charrette et le cheval chez un magnétiseur à Saint-Étienne quelques jours auparavant ; pour la petite histoire, ce monsieur était de couleur noire. Rencontrer un personnage de couleur à l’époque était une chose très rare, et ce genre de personnage africain attisait toutes sortes de croyances.
Enfin, comment ne pas se poser tout un tas de questions sur l’issue de cette affaire ?
Pour ce qui est de l’évolution de notre future grande famille, le survivant des jumeaux portera le prénom d’Hippolyte, il répondra naturellement au diminutif de « Paulyte ».
Et un an plus tard sera la naissance d’une fille, elle s’appellera Julie, et bien sûr son diminutif sera « la Lily ». Un an et demi après sera la naissance d’Odette, inévitablement ce sera « la Dédette ». Deux années plus tard, ce sera la naissance de « Jeanine ». Je ne saurai que bien des années plus tard, que son prénom était Jeanne. Et puis dans la foulée, il y aura Lucien, bien sûr ce sera « Lulu », et puis moi, l’Henri, ce sera « le Riri ». Viendront ensuite les naissances de Gérard « Gégé » pour les intimes et elle « la Michou ».
Pour clôturer le tout naîtra le 25 décembre, jour de Noël, le dernier enfant de la fratrie, un garçon, mes parents changeront au dernier moment le prénom qu’ils avaient choisi auparavant, ils l’appelleront naturellement, Noël. Un garçon le jour de Noël, ce fut une grande joie pour mes parents, un beau cadeau venu du ciel et pourtant… C’est à partir de cette naissance que de grands malheurs s’abattront sur notre famille ; en effet, ce petit mourra deux mois après sa naissance, et ma mère le suivra cinq mois plus tard. J’en ferai le récit un peu plus loin.
Mes sœurs m’ont toujours raconté que les naissances, hormis les trois dernières, se faisaient toujours à la maison. Il fallait que la mère soit présente pour s’occuper de toute la « marmaille2 ». Je crois savoir d’après les aînés que les années où il n’y a pas eu de naissance, elle faisait des fausses couches. Elle travaillait dur, que ce soit aux travaux de la maison ou dans les champs, ceci peut expliquer cela.
Aujourd’hui, je peux dire que la pauvre a été enceinte pendant 20 ans, c’est la durée de sa vie passée avec son homme. Ce sera aussi les vingt dernières années de sa vie.
Emportée par un cancer à l’âge de 42 ans, elle n’aura finalement jamais connu autre chose que le travail de la ferme, les naissances, les fausses couches…
Au début de la guerre de 39-45, mes parents ont quitté la Haute-Loire pour venir s’installer dans une ferme au hameau de « Bécizieux », qui fait partie de la commune de Saint-Victor-sur-Loire, un joli petit village médiéval situé sur les bords du barrage de Grangent, édifié sur le cours d’eau de la Loire.
Lors de ce déménagement, la petite famille était déjà composée de deux enfants. Mais il y avait aussi tout le cheptel à déménager. Veaux, vaches et cochons comme on dit, et bien évidemment le matériel agricole. Il n’y avait pas de tracteur, tout se faisait avec les attelages de vaches et les chars.
Une vingtaine de kilomètres séparaient les deux localités. Ils ont dû emprunter des chemins forestiers. Mon Dieu, je ne peux pas imaginer comment ce fut possible. Cela a dû ressembler à un exode comme on peut en voir sur les clichés de film de guerre.
D’après une copie de notre livret de famille, j’ai pu constater que ma mère, en plus, était enceinte de ma sœur Odette lors de ce déménagement. Mon dieu, ce qu’elle aura souffert cette femme…
Dans les années 54-55, avec mes frères aînés « Paulyte » et « Lulu » âgé de trois ans de plus que moi, nous allions parfois dans les gorges du fleuve pour couper des branches de noisetiers et d’acacias afin d’en faire des manches de pelles et de pioches, et aussi des aiguillons. C’est à ces occasions que j’ai pu voir les débuts de la construction de ce barrage qui a donné naissance à un immense plan d’eau et cela, dans un cadre splendide, entouré de châteaux féodaux.
Je suis donc né à « Bécizieux » et baptisé dans la magnifique petite église du XIesiècle de Saint-Victor sur Loire. C’était en plein hiver, et combien de fois ai-je entendu mon parrain me raconter la peine qu’il avait eu pour me porter dans ses bras de chez nous jusqu’à l’église distante de plus de 4 kilomètres.
En ce mois de janvier, il faisait très froid, j’étais, paraît-il, enroulé dans une couverture. La burle soufflait et accumulait en congères la neige qui tombait en abondance. Les chemins creux, qui s’étaient retrouvés complètement bouchés, étaient infranchissables avec la voiture de mon parrain et aussi avec la charrette et le cheval.
Le baptême, ça ne pouvait pas attendre, car si par malheur le nouveau-né venait à décéder avant d’être baptisé, il ne montait pas directement au paradis. Fallait qu’il passe d’abord un certain temps par les « limbes ! », c’est, paraît-il, l’antichambre du paradis, en tout cas, c’est ce qu’on nous enseignait au catéchisme.
Combien de temps dans les limbes ? On ne le saura jamais. Bref, si par la température polaire qu’il faisait ce jour-là je n’avais pas résisté, et bien on aurait dit : « il est au paradis, heureusement qu’on a eu le temps de le faire baptiser. »
Quel soulagement !
Les tout premiers souvenirs de conversation avec mes parents datent de l’année 1951.
J’avais 5 ans et je suivais ma mère de partout, que ce soit pour aller dans les champs où nous emmenions paître le troupeau de vaches et de chèvres, ou quand elle allait faire la cuisine, ou bien au lavoir, enfin partout je restais accroché à son tablier.
Les toutes premières fractions de conversation dont je me souviens et qui avaient un sens étaient basées sur ce que je découvrais. Je lui demandais pourquoi il y avait des maisons écroulées dans le village. À cela, elle me répondait que c’était à cause de la « guerre ». Je ne savais pas ce que ça voulait dire la « guerre ».
Des ruines, il y en avait de partout et les gens faisaient avec leurs propres moyens pour reconstruire leur maison. Ils rebâtissaient les murs en jointant les pierres avec de la terre argileuse. Il n’empêche que ces murs étaient solides et qu’ils pouvaient tenir durant des décennies.
Pour ce qui était des charpentes, ils faisaient de la récupération et ce qui n’était pas récupérable, ils en faisaient du bois pour se chauffer. Parfois, il fallait abattre un arbre pour soutenir la charpente et comme il n’y avait pas de tronçonneuse, l’abattage se faisait avec une scie qu’on appelait un « passe-partout. » C’était un travail long et pénible. Pour manier le « passe-partout », fallait être deux, chacun tirait à son tour de son côté sur la scie. Fallait une parfaite synchronisation, ne jamais pousser sur la scie, sinon elle se pliait en deux au risque de se tordre ou même de se casser.
Quelques années plus tard, j’ai moi-même participé une fois ou deux à l’abattage d’un arbre avec mon frère « Paulyte. » Il m’avait appris à manier le « passe-partout ». Quelle fierté et quelle joie je ressentais après avoir abattu un arbre ! C’était pourtant une chose normale pour un gosse de 7 ans. Il n’y avait pas de récompense ou de félicitation, et c’était bien ainsi. Certainement, lui-même, lorsqu’il avait mon âge, devait avoir fait ce travail avec mon père, et même beaucoup plus souvent.
Le travail de reconstruction prenait beaucoup de temps, c’est pour cette raison qu’il y avait encore des ruines plusieurs années après la guerre. Les gens s’aidaient entre eux, ils oubliaient totalement les conflits de voisinage. Les guerres avaient au moins cela de bon, effacer les querelles anciennes et raviver les amitiés.
Ils commençaient par le plus urgent. Certains n’avaient même plus de quoi se mettre à l’abri et la plupart du temps, ils n’avaient pas le sou pour financer les travaux.
Eh oui, ma mère allait donc garder les vaches aux champs, les parcs pour garder les vaches n’existaient encore pas. Elle ramenait avec elle les travaux de « rapetassage3 » des vêtements troués de mon père et de ses enfants. La plupart de ces vêtements avaient déjà été portés depuis longtemps. Elle nous tricotait aussi des pulls faits avec de la laine de récupération d’autres vêtements que parfois, des voisins lui donnaient.
Il n’y avait donc aucun piquet de clôture ni aucun fil électrique ou de barbelés autour des champs. On circulait d’une propriété à une autre sans que l’on se rende compte que l’on était chez le voisin.
Par contre, tout était respecté, il n’y avait jamais de problème de vol de culture. Pour les maisons d’habitation, c’était la même chose, tout était ouvert. Je ne suis pas sûr que chez nous il y eut une clef pour fermer la porte, et il en était de même chez presque tous les habitants du village.
Lorsque arrivait midi, ma mère laissait le troupeau dans le champ pour aller préparer le repas, elle en confiait la garde à Mirette, le chien berger, un petit corniaud plein d’intelligence. Celui-ci pouvait rester des heures durant dans la prairie, à surveiller que les vaches n’aillent pas dans les champs de choux ou de carottes du voisin.
Mirette avait beaucoup d’autorité sur le troupeau, jamais aucune vache ne se serait risquée d’aller faire une escapade en dehors des limites faites de branches de genêts, que mon père ou « Paulyte » avait plantés au lever du jour dans la prairie, avant l’arrivée du troupeau.
Je me souviens, comme si c’était aujourd’hui, de cette petite chienne aux poils noirs frisés et au regard très expressif. Je pensais même que c’était la meilleure qui pouvait exister et pourtant, ce n’était pas une exception, car, dans toutes les fermes, il y avait des chiens comme cela. Il suffisait qu’il y en ait un seul de dressé pour que la descendance imite les parents. D’ailleurs, « Mirette » avait eu un seul petit, un mâle, que l’on a appelé « Mousse », je ne sais pas pourquoi nous avons choisi ce nom…
J’ai su plus tard, qu’il était aussi doué que sa mère, malheureusement les tristes événements qui vont arriver très vite chez nous, m’ont empêché de mieux le connaître.
Le gros problème chez les mâles, c’est qu’ils étaient un peu trop portés sur la chose et que pendant les périodes de chaleur des femelles de la région, ils disparaissaient de la maison en abandonnant tout. Parfois, ils ne revenaient qu’au bout de huit jours, amaigris et défigurés par les bagarres entre rivaux. En attendant, il ne fallait pas compter sur eux.
Pour résoudre ce problème, il n’y avait qu’une solution : la castration ! Mon père était spécialiste pour ce genre d’opération.
Je me souviens d’avoir assisté à l’une de ces séances. C’était un beau dimanche, notre proche voisin accompagné de l’inséparable ami et homme de main de mon père, en l’occurrence le grand « Maurin », toujours prêt à rendre service, est venu faire castrer son chien.
Après avoir étanché une première bouteille, le trio entreprit de passer à l’action. Le propriétaire du patient dirigea jusqu’à la grange la pauvre bête attachée avec une courte laisse tressée avec des cordes. Avec son air de faux jeton, il n’avait que des mots doux pour son chien, du genre : « viens mon petit, on ne va pas te faire de mal. »
De temps à autre, de ma main gauche, je pinçais gentiment le museau du pauvre toutou, tout en le caressant de ma main droite. Il était tout heureux de voir que pour une fois, tout le monde s’intéressait à lui. Croyant que l’on voulait jouer, il ne se méfiait de rien. Mon père se prêta aussi à cette mascarade, de sa main gauche, il caressait aussi la bestiole, mais il tenait sa main droite cachée derrière son dos.
Mais que cachait-il donc mon chirurgien de père, dans sa main derrière son dos : le rasoir coupe choux ! En plus, ce n’était ni plus ni moins que le rasoir dont il se servait le dimanche pour couper sa barbe d’une semaine.
Le patient, en toute confiance, s’est laissé mettre sur le dos par son maître, sur le plancher de la grange ; il lui tenait le museau comme pour jouer. Mais cette fois, c’était pour une tout autre raison, le pauvre animal s’est fait démunir de ses bijoux de famille en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Je pense que sur le coup, il ne s’est rendu compte de rien.
Pour obtenir un tel résultat sans anesthésie et sans douleur, il fallait que le rasoir soit super bien affûté, pour cela, on pouvait faire confiance à mon père.
L’un des assistants du chirurgien qui se tenait prêt avec un coton imbibé de je ne sais quel désinfectant, probablement de la « gnôle4 » de prunes, badigeonna prestement la plaie. Cela devait quand même être costaud comme désinfectant, car c’est à ce moment-là que le chien s’est mis à se débattre vigoureusement tellement ça devait lui cuire.
Tout le monde sorti prestement de l’embarras pour laisser sortir le chien dans le pré. Son maître n’eut même pas le temps de lui enlever sa laisse. La pauvre bête s’est mise à courir en faisant le tour des gerbiers situés dans le pré. De temps à autre, il s’arrêtait pour lécher sa plaie, puis repartait de plus en plus vite.
Finalement, ce cinéma ne dura guère plus d’une demi-heure, avant que le pauvre ne revienne se faire caresser sans rancune envers son maître qui l’accueillit en lui tendant un morceau de lard bien gras.
Le lendemain, plus rien n’y paraîtra, aucune séquelle, pas d’infection, rien de rien, vous dis-je. Pour lui s’en était fini d’aller voir les copines et de se tabasser avec les autres plus costauds que lui.
Quand l’automne arrivait et que nous n’allions pas à l’école, les jeudis, samedis et dimanches, ainsi que pour les vacances de Pâques ou de la Toussaint, avec « Lulu », nous allions garder les vaches. Par temps froid, de pluie ou de brouillard, nous nous tenions serrés l’un contre l’autre pour nous tenir au chaud derrière une haie, un buisson ou un talus à l’abri du vent du Nord, et bien sûr, souvent nous nous endormions. Alors, la « Mirette », si elle n’avait pas l’idée de nous réveiller, ramenait seule le troupeau à la maison.
Il est même arrivé que l’on vienne nous chercher dans le champ alors que nous étions toujours endormis l’un contre l’autre derrière notre abri de fortune, recouverts d’un sac à patates en guise d’imperméable.
L’accueil du père en arrivant à l’écurie n’était pas des plus chaleureux, c’est le moins que l’on puisse dire, mais la mère était encore là pour servir de fusible.
Mes sœurs aussi allaient faire les travaux dans les champs. Il ne restait personne à la maison pour garder les marmots, c’est pour cela que ma mère « traînait » toujours avec elle l’avant-dernier qui s’accrochait à son tablier. Le dernier, lui, restait à la maison, enfermé dans la réserve où étaient entreposés les légumes, les produits laitiers et la viande recouverte d’un linge, d’un animal élevé à la ferme et que mon père ou « Paulyte » avait « saigné », selon l’expression employée chez les paysans de cette époque.
Cette pièce était séparée de la cuisine par une cloison faite de planches, on appelait cela la réserve. Il n’y avait pas de fenêtre, donc pas de lumière, et surtout pas de mouches, heureusement d’ailleurs, car le bébé qui s’y trouvait enfermé pendant des heures, avec les pieds et les mains ligotés du fait qu’il était langé, aurait eu le visage ravagé par les mouches sans qu’il puisse s’en défendre.
On y a tous passé !
Là, personne ne vous dérangeait, inutile de brailler, on ne vous aurait pas entendu.
La mère et les filles revenaient des champs un peu avant nous, les hommes. Il fallait en premier allumer le fourneau, même si c’était en plein été, on n’avait pas d’autre moyen pour faire cuire les repas et avoir un peu d’eau chaude.
Notre mère récupérait le petit dans le cellier pour lui faire sa toilette et changer les langes qu’elle mettait à tremper dans un seau d’eau avant d’aller les laver au lavoir communal avec le reste du linge sale de toute la famille ; heureusement que l’on ne se changeait pas souvent !
J’ai souvent assisté à la cérémonie du changement des langes. C’était du bonheur de voir enfin gigoter le petit. Par contre, il avait immanquablement fait ses besoins plein les langes. Pendant que la mère le lavait, je me tenais à côté en tenant les épingles d’une main et la boîte de talc de l’autre main. Vu la couleur des fesses, je peux vous dire que le talc, ce n’était pas du superflu !
Un peu avant le crépuscule, les hommes ramenaient le bétail à l’étable. Chaque vache rejoignait automatiquement la place qu’elle occupait toute l’année. J’avais un grand plaisir à venir les attacher avec la courte chaîne qui était fixée au bas de la crèche. Pour cela, il me fallait faire le tour de leur cou avec mes petits bras tout en tenant les deux extrémités de la chaîne. J’étais vraiment trop petit et mes bras trop courts, mais en me juchant sur un des tabourets à trois pieds sur lequel s’asseyait la personne qui trayait les vaches, je finissais toujours par arriver à mes fins.
Une fois ma besogne terminée, je repassais vers chacune des vaches pour m’assurer de ne pas en avoir oublié une seule. Alors, j’en profitais pour faire une caresse à chacune tout en leur glissant un petit mot à l’oreille ; je leur faisais même un petit bisou. Elles semblaient apprécier, et comme pour me remercier, elles me léchaient avec leurs langues râpeuses, la main que je leur tendais. Je n’aurais voulu en aucun cas que quelqu’un d’autre fasse ce travail à ma place.
Pendant qu’une ou deux de mes sœurs restaient à la maison pour préparer le repas et s’occuper des plus jeunes, tout le reste de la famille, y compris la mère, se trouvait à l’écurie.
Fallait traire à la main bien sûr, changer les litières, sortir le fumier dehors avec la brouette, donner les rations des vaches, des veaux, des biquettes et du cheval qui attendait patiemment son tour au fond de l’écurie. Dans un autre local situé près de la maison, il y avait la porcherie, et là encore il y avait pas mal de boulot à faire. Enfin, chacun avait sa tâche et ça se passait bien. Pour « Lulu » et moi, c’était même du plaisir que l’on prenait, on préférait cela aux devoirs.
Après avoir terminé tout ce travail, nous nous retrouvions enfin à table pour le souper. La soupe de choux ou de poireaux faisait immanquablement partie du souper. Le lard épais, cuit avec la soupe dans la même marmite en fonte, donnait à cette dernière une saveur incomparable. Il y avait aussi des pâtés de foie de cochon, du saucisson, etc. Parfois pour changer un peu, on avait droit à un œuf de nos gentilles poules qui gazouillaient toute la journée dans la cour et aussi dans le pré devant la maison où se trouvaient les gerbiers.
Croyez-moi, la table était bien garnie avec toutes les victuailles venues uniquement de notre ferme.
Les labours, les fenaisons, les moissons, tout se faisait avec les vaches auxquelles on attelait le brabant, la faucheuse, le char… Je n’avais encore jamais vu un tracteur, même dans toute la région il n’y en avait encore pas. D’ailleurs, on ne savait pas que ça existait ce genre d’engin.
Nous étions fiers des deux vaches qui étaient vouées aux travaux des champs, c’était, paraît-il, les plus fortes de la région. Les gens en parlaient, certains disaient même qu’elles étaient plus fortes que les bœufs du grand Jean F… un fermier peu ragoûtant, détesté de tout le monde et dont je garde un bien mauvais souvenir que je vous raconterai plus loin.
Ces deux vaches ne donnaient pas de lait et ne faisaient pas de veaux, on appelait cela des « curges », elles étaient destinées uniquement aux travaux de traction des machines agricoles.
On venait parfois demander de l’aide à mon père pour qu’il vienne avec ses deux vaches pour déplacer la batteuse ou sortir un char embourbé jusqu’au moyeu dans un champ.
Parfois, il fallait jusqu’à trois attelages de paires de vaches ou de bœufs avec en plus un cheval en tête, tous attelés les uns derrière les autres, pour sortir des charges enlisées dans des sols détrempés, ou dans de fortes pentes.
On entendait les hurlements des paysans qui excitaient leurs vaches à coup d’aiguillon. Parfois, j’ai vu rentrer à l’écurie, ces vaches en sueur et en sang ; elles étaient exténuées, mais quand même bichonnées. Quand elles regagnaient leur place ; elles avaient droit à une ration améliorée.
Et le lendemain, elles étaient à nouveau prêtes à se mettre au joug pour une nouvelle journée de labeur. Mon dieu, quelle endurance elles avaient ! Elles se laissaient lier sans broncher. Pour cela il fallait être deux, l’un attendait entre les portes de l’écurie avec le joug en main, pendant que l’autre allait les détacher de la chaîne qui les retenait à la crèche. Elles se présentaient toujours de la même façon. Celle de droite restait à droite, et l’autre à gauche, on aurait voulu les inverser, elles auraient refusé le joug.
Paraît-il qu’il soit arrivé de vouloir les inverser quand même, à la suite d’une blessure au flanc de l’une d’elles, et bien, elles ne voulaient pas avancer, elles ne savaient pas faire ; j’ai trouvé cela formidable et étonnant.
C’était magnifique de travailler avec les vaches, les chevaux ou les chiens.
« KIKI », notre cheval blanc, faisait parfois les travaux dans les champs et principalement en tirant seul, la râteleuse pour tourner le foin. Ce n’était pas pénible, et surtout beaucoup plus rapide que si l’on avait utilisé les vaches pour faire ce travail. Il était accompagné d’une personne juchée sur la selle de la machine tenant les reines, ça pouvait être un enfant. Malgré mon tout jeune âge, j’ai eu le grand bonheur de lui servir de guide. Il ne m’a jamais causé aucun problème. D’un auxiliaire de cette trempe, vous faites ce que vous voulez.
S’il n’était utilisé que pour des travaux peu pénibles, c’est parce qu’il fallait le ménager, car c’était avant tout, notre seul moyen de locomotion pour nos déplacements. C’était lui qui tirait la charrette pour faire les livraisons du lait ou pour aller au marché de Firminy, situé à cinq ou six kilomètres de chez nous.
Parfois, le jeudi ou le dimanche, j’accompagnais « Paulyte » pour faire les livraisons de lait et de beurre. Je grimpais lestement sur le marchepied de la charrette et m’installais fièrement sur la banquette. J’avais toujours la recommandation de bien m’agripper au dossier pour ne pas tomber.
On allait livrer le lait dans la cité de Beaulieu située à deux ou trois kilomètres de chez nous. Cette cité était peuplée uniquement de mineurs français et polonais. Tous travaillaient à la mine du puits Charles. Ce puits de mine était tout proche de l’école où j’allais bientôt être admis.
Les mineurs étaient de gros travailleurs, tous catholiques, personne ne manquait la messe du dimanche. Mais aussi, c’était de gros buveurs. L’alcool c’était leur carburant, cela les aidait à tenir au fond de la mine neuf ou dix heures durant à avaler la poussière. Ils étaient sans masque, d’ailleurs beaucoup mourront de la silicose sans même avoir atteint l’âge de la retraite.
La livraison de notre lait se faisait toujours le matin de bonne heure. Dans le froid, mes yeux pleuraient, mais j’étais fier et heureux, rien qu’à entendre le bruit des sabots de « KIKI » qui martelaient le sol des chemins de terre. Dans la rue, il n’était pas besoin de lui donner des ordres, il savait où il fallait qu’il s’arrête pour que nous déposions une « biche » de lait. Par contre, il ne repartait qu’après avoir reçu la récompense venue du client, en général, c’était un morceau de sucre ou un quignon de pain.
Parfois, pour rire un peu, la dame ou le monsieur, chez qui l’on venait de déposer la biche, faisait exprès de ne pas lui apporter sa récompense, alors notre « KIKI » ne redémarrait pas, on avait beau lui donner l’ordre d’avancer, il devenait têtu comme une mule, et c’étaient des rires à n’en plus finir avec le client.
Mais il arrivait que parmi les clients, certains ne donnaient jamais rien. Ils regardaient derrière leur fenêtre sans sortir de chez eux. Eh oui, de tout temps, il y a eu des gens sans humour, ou qui n’aiment pas être dérangés le matin de bonne heure. Notre « KIKI » savait à qui il avait à faire et il fallait que mon frère se dépêche pour déposer la biche de lait, car il ne marquait même pas l’arrêt pour aller au plus vite chez celui qui se montrerait plus aimable et plus généreux.
Avec la charrette et le cheval, mon père allait les jeudis, au marché de Firminy. Bien sûr, il n’y avait sur ce marché que des paysans qui traitaient des affaires, c’était principalement du commerce de bestiaux, et après le coup de main qu’ils se donnaient pour conclure une affaire, ça se terminait toujours au bistrot. Mon père s’il ne traitait pas souvent des affaires, comme par hasard, il en était toujours témoin, c’est pourquoi il se retrouvait à toutes les tables pour arroser « les patches5 ».
Il n’était pas rare qu’il rentre tard dans la soirée, et ma mère se faisait du souci. S’il n’était pas encore rentré du marché, c’est peut-être qu’il était arrivé quelque chose, ou alors, il s’était enivré. C’était vraiment l’angoisse pour elle. Elle sortait souvent dans la cour pour voir au loin sur le versant d’en face si elle ne les voyait pas arriver, lui, le cheval et la charrette.
Je me souviens d’une fois qu’elle s’est écriée : mon dieu, ils arrivent. Mais elle ne voyait pas son homme. Le cheval revenait à toute allure de Firminy, et personne dans la charrette. Quelques minutes plus tard, il arrivait enfin dans la cour à une allure assez soutenue puis s’engagea sous le hangar. Ma mère eut juste le temps de fermer les portes de l’écurie située justement sous ce hangar, heureusement car le cheval allait s’y engager avec l’attelage, c’eût été un vrai désastre.
Elle s’approcha de la charrette et se pencha par-dessus les ridelles avec l’appréhension que l’on devine, puis je l’entendis pousser un soupir de soulagement, le père dormait au fond de la charrette en train de cuver son vin. Elle détela le cheval qui alla regagner sa place au fond de l’étable. Sa ration l’attendait, elle lui porta aussi un seau d’eau que je m’étais empressé d’aller puiser dans le puits situé au milieu de la cour.
La pauvre bête engloutit son repas sans lever la tête, elle venait de passer une journée sans boire n’y manger, attachée à un anneau place du marché.
Quand le père se réveillait, quelques heures plus tard, c’était à chaque fois des scènes d’insultes, il y en avait pour tout le monde. C’était un brave homme, mais il avait « le mauvais vin ».
Finalement le cheval et la charrette c’était comme une voiture de nos jours. On s’en servait pour faire nos courses et aussi pour aller chez le médecin. Ma mère, dans ses derniers jours, n’avait que ce moyen de locomotion pour aller faire ses « chimio » à Saint-Étienne.
Je n’ose pas imaginer ce qu’elle a dû souffrir la dernière année de sa vie, sachant qu’en plus elle était encore enceinte. C’est en plein hiver qu’a eu lieu la naissance de ce petit garçon qui mourra deux mois plus tard, avant qu’elle-même ne décède de son cancer cinq mois après.
Les scènes de plus en plus rapprochées de beuverie ont fini par provoquer un drame. Nous les plus jeunes, ne nous rendions pas compte de ce qui se passait vraiment, ce n’était pas le cas pour ma mère et mes frères et sœurs plus âgés, qui eux, écopaient des colères de mauvais vin du père.
Depuis quelque temps, elle se plaignait auprès de ses enfants, ce qu’elle ne faisait jamais auparavant. Je pense que vu les souffrances que lui provoquait sa maladie, elle ne pouvait plus supporter ces scènes de violence.
Un soir, nous étions à l’écurie. Elle et mes sœurs étaient occupées à traire les vaches, nous, les jeunes garçons, faisions le nettoyage et le rempaillage des litières. « Paulyte », d’habitude toujours présent pour aider, n’était bizarrement pas avec nous ce soir, de même que mon père. Cependant, des voisins avaient aperçu ce dernier dans la journée, il était en beuverie et ils avaient prévenu ma mère. C’était sûr, il allait y avoir le « bazar » encore une fois lorsqu’il allait rappliquer.
Comme prévu, il arriva au moment de la traite à l’écurie en proférant des injures envers ma mère. Elle resta comme d’habitude sans répondre, elle était en train de traire une vache. J’étais tout près et j’avais peur qu’il mette ses menaces à exécution.
On a commencé à crier et c’est à cet instant que « Paulyte », qui s’était caché dans la réserve à betteraves, est intervenu. Il n’a pas laissé le temps à mon père de se retourner, pensant peut-être, que vu son jeune âge, il aurait été perdant dans la bagarre qui allait inévitablement s’engager.
Ils se sont rués à terre dans la rigole à purin, des coups de poing partaient dans tous le sens. On pleurait, ne sachant que faire. Nous ne risquions pas de pouvoir intervenir, nous n’étions que des marmots après tout.
Je ne me souviens plus comment cela s’est terminé, mes sœurs nous avaient entraînés à la maison pour ne plus voir ce spectacle.
Le lendemain, mon dieu, quelle ambiance, mon père était balafré à la figure. Ma mère, sans doute pour lui montrer qu’elle restait tout acquise à sa cause et pour ne pas éveiller le moindre soupçon, prenait soin de lui, en feignant de le plaindre.
« Paulyte » ne s’est plus présenté à la maison durant des mois. Le père voulait sa peau, selon sa propre expression. Cependant, je savais qu’il venait tard dans la nuit, il allait se coucher à la grange dans le foin.
Ça y est ! Je viens d’avoir 6 ans. Depuis quelque temps, j’entendais dire que j’allais aller à l’école. J’avais enfin l’âge d’intégration scolaire.
Ce jour-là, on avait dû me faire une toilette un peu plus approfondie. Je portais une blouse grise toute neuve s’il vous plaît ! Je crois que c’est la première fois que je portais un vêtement tout neuf. Les blouses étaient obligatoires, c’est sans doute la raison pour laquelle mes parents avaient été obligés de m’en acheter une. Je n’étais pas peu fier d’avoir quelque chose de neuf sur moi.
Dans le village, nous étions deux avec mon copain l’inséparable « Loulou », à faire notre entrée en classe.
L’une de mes sœurs et une sœur de « Loulou » nous ont accompagnés en nous tenant par la main. Mon cœur battait très fort, j’avais beaucoup d’appréhension. L’école, je ne savais pas trop en quoi cela consistait. Elle se trouvait à 20 minutes de marche de chez nous.
Sur le parcours, il fallait traverser une ligne de chemin de fer qui était affectée uniquement au transport du charbon à partir du puits Charles jusqu’au puits Pigeot situé à La Ricamarie. De là, les wagons de charbon partaient en direction de Lyon.
Nous allions également passer par « le bois Cornet », ce bois de hêtres où je venais avec ma mère, ramasser les feuilles mortes dont elle se servait pour faire les paillasses de nos lits. Ces feuilles étaient enfermées dans une toile, qui, une fois cousue, faisait le matelas. Ce pseudo matelas était posé sur des planches en guise de sommier ; et nous étions heureux dans un tel confort !
Sur la fin du parcours, j’entendais les cris des gamins qui jouaient dans la cour. La tension montait de plus en plus au fur et à mesure que nous approchions. Les cris provenant de derrière, un haut mur en pierres, étaient de plus en plus forts et puis enfin, en arrivant devant un portail en fer forgé, je découvrais la cour.
Je fus très impressionné quand je vis autant d’enfants qui courraient dans tous les sens. Je ne soupçonnais pas leur existence et pourtant, ils n’habitaient qu’à deux kilomètres de chez nous, dans la cité de Beaulieu.
Il est vrai que lorsque je venais dans cette cité les jeudis et les dimanches, c’était pour livrer le lait au petit jour pendant qu’ils devaient dormir à poings fermés dans leur matelas douillet, eux. Je ne savais même pas qu’il y avait des enfants dans cette cité.
Nous ne vivions pas dans le même monde.
Après que nous fûmes mêlés à tout ce beau monde, je remarquais qu’il y avait les anciens qui devaient fréquenter l’école depuis plusieurs années, puis les plus jeunes. Garçons et filles étaient tous dans la même cour.
Nous, les deux gamins de « Bécizieux », nous nous tenions à l’écart, en vrais sauvages que nous étions, ils devaient nous prendre pour des « ploucs ». On était lorgnés d’un air moqueur. Et puis heureusement, il y avait « Lulu » qui, lui, faisait partie des anciens. C’était la troisième année qu’il fréquentait les lieux. Il nous a aidés à nous intégrer en nous mettant en rapport avec quelques spécimens de notre acabit.
Pour paraître mieux, j’avais bien ma blouse neuve, mais pour le reste, cela devait plutôt forcer les autres à rire. Le pull que je portais était forcément fait par ma mère avec la laine de vieux tricots qu’elle avait détricotés. S’il y avait des bandes de couleurs différentes, c’était sans doute par manque de laine de la même couleur.
École du Pontin à Roche-la-Molière 1952
Ce manque de laine de même couleur était sans doute dû au fait qu’il devait y avoir de gros trous dans ces vieux tricots de récupération, elle s’était donc arrangée pour faire des raccords tout de même harmonieux, bien que de couleurs différentes.
C’était quand même une artiste, ma mère !
J’étais chaussé de sandales qui devaient être neuves, elles aussi. Mon frère devait avoir « bousillé » celles qu’il avait portées l’année d’avant, du coup je n’ai pas pu les récupérer.
Mais le plus beau restait à venir en période d’hiver. En effet, pour ne pas avoir froid aux pieds, je portais des sabots avec des bas de laine toujours tricotés par ma mère ! Sûrement que cela devait faire rire les autres, mais n’empêche, il n’y avait rien de plus isolant et de plus chaud que le bois.
L’autre avantage, c’est qu’avec le bois, c’était moi qui allais le plus loin sur les glissades. Les glissades c’était notre sport favori, elles pouvaient atteindre plusieurs dizaines de mètres de longueur. Les autres étaient peut-être mieux chaussés, mais avec leurs belles chaussures en cuir, ils ne pouvaient pas rivaliser avec moi sur les glissades.
La plupart de mes rivaux étaient des enfants de mineurs, et les mineurs à cette époque, étaient les ouvriers qui gagnaient le plus d’argent, surtout les mineurs de fond. C’est pour cela qu’ils avaient les plus beaux vêtements, les plus belles chaussures et les plus beaux cartables. Mais je m’y étais habitué et je ne les enviais même pas. J’avais bien d’autres richesses qu’eux n’avaient pas.
Chez nous, nous avions nos animaux avec qui nous vivions, et nous étions très heureux.
Par contre, ils étaient tous très gentils avec nous. Finalement, ils ne se moquaient peut-être pas de nos tenues, mais nous étions tellement bourrés de complexes dans nos fermes, que cela suffisait pour nous faire supposer de telles choses.
Les mineurs, c’étaient quand même des travailleurs hors pair au fond de la mine, et ce n’était pas sans danger. Un matin, alors que nous étions en classe, une nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Il venait de se produire un coup de grisou au fond de la mine.
On savait tous que le drame s’était déroulé quelque part dans une galerie, peut-être même sous notre classe, à quelques centaines de mètres dessous nos pieds. Parmi nos camarades, certains avaient peut-être leur père, un frère, un membre de leur famille qui travaillait ce matin-là au fond de la mine. Certains pleuraient déjà.
L’après-midi, tous les élèves sont revenus en classe, car personne n’avait de nouvelles. Il faut des heures, et parfois des jours pour retrouver les mineurs dont les corps ont été soufflés et projetés beaucoup plus loin de l’endroit où ils auraient dû se trouver avant d’être ensevelis sous les décombres des galeries effondrées. Au fur et à mesure que le déblaiement se faisait minutieusement à la pelle et à la pioche, il fallait étayer pour que les secouristes ne se fassent ensevelir à leur tour. À la suite de la puissante déflagration, les voûtes des galeries étaient très fragilisées. On imagine l’angoisse des familles qui attendaient des nouvelles, jour et nuit, dans la salle des pendus ou étaient accrochés au plafond, les vêtements de rechange des mineurs.
Après le récit que je viens de faire, j’ai eu l’idée d’aller voir sur YouTube. On voit des vidéos de simulation de coup de grisou, c’est édifiant. Il y a aussi des commentaires poignants de Frederick Gersal.
À voir et à entendre absolument.
