Évaporé - Anne-Solen Kerbrat - E-Book

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Anne-Solen Kerbrat

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Beschreibung

Une disparition qui soulève de nombreuses questions...

Pierre Alleux, courtier en assurances, doit se rendre à Bruxelles pour négocier un gros contrat. Il n’y arrivera jamais.
Il disparaît des écrans radars avant d'attraper son train. Inquiète de son silence, son épouse s’en ouvre aux forces de l’ordre. Mais elle n’est pas la seule à s'interroger sur cette « évaporation » soudaine. Pierre avait une existence moins lisse qu’il n'y paraissait...

Anne-Solen Kerbrat nous montre une nouvelle fois toute la finesse de son écriture avec ce roman à suspense dans lequel sentiments et sensations sont retranscrits avec beaucoup de justesse. Une intrigue très bien menée !

EXTRAIT

Elle se demande ce que tout cela peut signifier. Elle croyait pourtant bien le connaître. Enfin, « bien » est peut-être un grand mot, car il a une personnalité complexe qui défie toute tentative de définition. Cependant, elle pense avoir une bonne perception de l’être humain, une certaine intuition qui lui permet de comprendre les non-dits. Du moins, c’est ce qu’elle croit car, en réalité, se dit-elle en plissant le front, elle n’est pas forcément plus experte que n’importe qui. Elle ne fait peut-être que prêter aux autres les idées et les sentiments qu’elle-même a. « Et pourtant, se répète-t-elle à nouveau, j’étais à mille lieues de penser qu’il était capable d’une telle duplicité ! Il s’est bien fichu de nous tous ! Avec son air de ne pas y toucher, Monsieur fait des choses pas nettes, il a des combines, des secrets honteux. Combien, en fait ? Et depuis combien de temps ? Et qui d’autre est au courant de ses agissements ? Ferait-il partie de cette catégorie d’individus capables de mener une double vie au vu de tous ? Et ce, sans éprouver la moindre once de remords ? Ou alors, réfléchit-elle en se grattant le sommet du crâne, il n’est peut-être même pas responsable de ses propres actes. Si ça se trouve, il est atteint d’une maladie psychiatrique qui le fait agir sans qu’il en soit même conscient… »

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

On s'attache beaucoup à la psychologie de chaque personnage, et aux secrets que chacun cherche à garder coûte que coûte même si cela met en danger la vie de Pierre. Ils sont très égocentriques et le rapport à l'autre est bien décrit. - tana77, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEURE

Anne-Solen Kerbrat est née en 1970 à Brest, et a d’abord vécu entre Côtes d’Armor et Finistère sud. Professeur d’anglais dans le secondaire puis le supérieur, elle est passée par le Val-d’Oise, la Charente-Maritime et le Bordelais avant de poser ses valises à Nantes.
Son style féminin, à la fois sensible et incisif, et la qualité de ses intrigues sont régulièrement salués par la critique. Son premier roman a été récompensé par le Prix du Goéland Masqué en 2006.

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Seitenzahl: 371

Veröffentlichungsjahr: 2016

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ANNE-SOLEN KERBRAT

Évaporé

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 Saint-Évarzec

DU MÊME AUTEUR

n°1 - Dernier tour de manège à Cergy

n°2 - Mi amor à Rochefort

n°3 - Jour maudit à l’Île-Tudy

n°4 - Bordeaux voit rouge

n°5 - Saint-Quay s’inquiète

n°6 - Cure fatale à Nantes

n°7 - Par-delà les grilles

n°8 - Là où tout a commencé

n°9 - Évaporé

Retrouvez ces ouvrages surwww.palemon.fr

CE LIVRE EST UN ROMAN

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,

des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant

ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’autorisation d’effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d’Exploitation du droit de Copie (CFC) - 20, rue des Grands Augustins - 75 006 PARIS - Tél. 01 44 07 47 70/Fax : 01 46 34 67 19 - © 2016 - Éditions du Palémon.

À Charles, Hugues,

Blanche et Diane, mes enfants.

À JR.

PROLOGUE

Dix ans plus tôt.

Il se coule dans la foule, un coup d’épaule qui le bouscule, son pied qu’on écrase. Il baisse la tête, retient son souffle. Moiteur des corps croisés, chaleur lourde. Il avance, ballotté par le flot. Ils sont si nombreux, mais ils ne le voient pas. Il est là sans y être, fantôme sans contour. Il marche, rentre la tête dans les épaules. Puis la relève : à quoi bon se cacher ? La trépidation des pas qui se pressent sur l’asphalte chauffé à blanc, l’élasticité des autres que l’on frôle. Les odeurs, de corps, de gaz d’échappement, peut-être même de fleurs, parfois. Touffeur, vertige. Il se fond dans le ressac, se laisse porter, fétu dérisoire. Avant de disparaître.

I

Tandis qu’elle enfile la rue principale, la rue d’Antrain où s’alignent traiteurs, mercerie, cinéma d’art et essai et autres boutiques de créateurs, son regard est attiré par une silhouette familière. Sa vitesse limitée à trente lui permet d’apercevoir nettement, dans son rétroviseur, l’homme sortir d’une agence immobilière dont elle connaît la gérante. Distraite par ce qu’elle vient de voir, elle manque de refuser la priorité à un homme d’un certain âge qui vient de s’engager sur les clous. Furieux, le piéton lève une canne vengeresse. Astrid hausse les épaules en marmonnant un juron. Elle a l’esprit totalement absorbé par l’image qu’elle a saisie au vol. Désireuse d’en savoir plus, elle décide de se garer dès que possible. Benoît l’attendra un petit peu après son cours de judo, ce n’est pas si grave. Elle avise une place de stationnement, actionne son clignotant et s’y glisse en trois coups de volant. Elle verrouille son véhicule avant de descendre la rue au pas de charge, une cigarette à la bouche. Parvenue devant la boutique, elle s’arrête pour reprendre souffle et contenance. C’est l’air parfaitement calme qu’elle pénètre dans l’agence immobilière. Au tintement du carillon, la négociatrice lève la tête de son écran.

— Astrid ! Bonjour, comment vas-tu ? fait la grande brune aux cheveux longs en se levant pour venir embrasser son amie d’enfance.

— Ma foi, très bien. Je passais par là et je me suis dit que j’avais envie de te faire un petit coucou.

— Quelle bonne idée ! Viens donc t’asseoir un moment…

— Quelques minutes alors, accepte la visiteuse en s’asseyant.

— Oh, tu sais, j’ai tout mon temps, les affaires sont plutôt calmes en ce moment.

— Pourtant, fait Astrid avec un clin d’œil, je viens de voir un beau mec sortir d’ici.

— Tu as l’œil, dis-moi, sourit l’agent immobilier en mettant en route une bouilloire placée près de son bureau.

— Je l’ai trouvé à mon goût, en effet… Et si, en plus, tu m’annonces qu’il a de gros revenus…

— Gros pas encore, mais lorsqu’il aura vendu sa maison, il sera un homme tout à fait fréquentable.

— Sa maison ? répète Astrid en refusant d’un geste de la main la tasse de thé que son amie lui propose.

— C’est un peu ce genre de choses que je vends, réplique Carole dans un demi-sourire.

— Moque-toi de moi ! Et donc ce monsieur vend une belle demeure ?

— Plutôt, oui ! Une belle baraque en pierre, sept chambres, grand parc avec ses arbres fruitiers.

— Et située où ?

— Pas loin d’ici. Mais au fait, fait Carole en étrécissant la pupille, chercherais-tu à investir ?

— Eh bien, pour ne rien te cacher, j’envisage effectivement d’acheter une maison.

— Quelle bonne nouvelle ! Ceci dit, je crains que ce bien ne soit pas à portée de ta bourse…

— C’est vrai que je n’ai pas un budget illimité, admet Astrid en rejetant ses cheveux blonds derrière son épaule, mais je serais curieuse de voir cette merveille…

Carole semble hésiter un moment. Puis elle se reprend et répond :

— Après tout, pourquoi pas ? Ça te permettrait d’établir des comparaisons.

— Alors, c’est parfait ! conclut Astrid en se levant de sa chaise. Je peux la visiter quand ?

Interdite, la négociatrice immobilière regarde son amie qui a dégainé son téléphone portable.

— Disons, après-demain quatorze heures trente, si ça te convient…

— Parfait, accepte Astrid en notant le rendez-vous sur son agenda électronique.

À peine Carole se met-elle debout que la visiteuse est déjà dehors. Le téléphone se met à sonner, distrayant ainsi l’agent immobilier de ses interrogations.

*

On arrive à la maison proprement dite, située sur la commune de Vézin-le-Coquet, par une allée forestière qui laisse deviner, à son extrémité, la longue façade sombre. À l’abri des regards, la propriété est bordée d’une cour gravillonnée, prolongée par le parc.

— C’est vraiment beau ! fait Astrid avec une moue appréciative.

— Oui, je pense qu’elle partira facilement, approuve son amie qui lui fait faire la visite. D’autant qu’elle est toute proche de Rennes.

— C’est un bien de famille ?

— Oui, à ce que j’ai cru comprendre, il s’agirait d’un héritage…

Astrid s’avance dans l’entrée pavée de larges carreaux de grès. Elle furète dans chaque pièce, vide de tout meuble, en prenant son temps. Tout en visitant, elle pose des questions :

— Le propriétaire est le seul héritier ?

— Oui, a priori.

— Ça doit être sympa de recevoir une telle baraque en héritage… commente Astrid en souriant.

— En effet, réplique la longue femme brune en pressant le pas.

Elle se demande soudain ce qui lui a pris d’accompagner son amie d’enfance ici. Jusqu’à preuve du contraire, cette dernière qui arrive de Montréal, ne roule pas sur l’or et ne risque donc pas de faire une proposition sur la maison. Alors que le couple avec lequel elle a rendez-vous à seize heures s’est montré, lui, vraiment intéressé. Elle a noté qu’ils étaient des médecins installés dans un cabinet à proximité du Thabor et qu’ils disposaient du budget requis.

— Bon, Astrid, tu as fini de faire ta curieuse ? lance-t-elle avec un entrain un peu forcé. Tu vas peut-être me faire une offre ?

— Je crains bien que non, réplique la visiteuse sans se formaliser. Je ne vais pas te retenir plus longtemps. En tout cas, merci de m’avoir montré cette petite merveille. Qui sait, peut-être qu’un jour…

— C’est tout le mal que je te souhaite, sourit Carole en donnant un tour de clé à la porte d’entrée qui se découpe au milieu de la façade.

Perplexe, elle regarde son amie s’éloigner dans sa petite voiture, le long de l’allée bordée de hauts arbres. La négociatrice immobilière a prétexté un coup de fil à passer pour rester en arrière. Elle n’avait pas envie qu’Astrid retourne avec elle à l’agence. Elle ne saurait s’expliquer cette gêne qu’elle a ressentie au contact d’Astrid tout à l’heure. Son amie posait beaucoup de questions pour quelqu’un qui n’avait pas du tout l’intention de se porter acquéreur. « À moins que… songe soudain Carole en fronçant un sourcil perplexe. Peut-être Astrid n’est-elle pas en si mauvaise posture qu’elle veut bien le laisser croire ? » Carole sait que son amie a toujours aimé attirer l’attention sur sa petite personne. Astrid est une femme sympathique et gaie, mais hélas, un peu trop centrée sur elle-même. Elle n’aime rien tant qu’être plainte. Tout le contraire de Romane, se dit Carole en se glissant sur le siège conducteur. Étonnant, comme deux sœurs peuvent être si dissemblables !

*

Elle se demande ce que tout cela peut signifier. Elle croyait pourtant bien le connaître. Enfin, « bien » est peut-être un grand mot, car il a une personnalité complexe qui défie toute tentative de définition. Cependant, elle pense avoir une bonne perception de l’être humain, une certaine intuition qui lui permet de comprendre les non-dits. Du moins, c’est ce qu’elle croit car, en réalité, se dit-elle en plissant le front, elle n’est pas forcément plus experte que n’importe qui. Elle ne fait peut-être que prêter aux autres les idées et les sentiments qu’elle-même a. « Et pourtant, se répète-t-elle à nouveau, j’étais à mille lieues de penser qu’il était capable d’une telle duplicité ! Il s’est bien fichu de nous tous ! Avec son air de ne pas y toucher, Monsieur fait des choses pas nettes, il a des combines, des secrets honteux. Combien, en fait ? Et depuis combien de temps ? Et qui d’autre est au courant de ses agissements ? Ferait-il partie de cette catégorie d’individus capables de mener une double vie au vu de tous ? Et ce, sans éprouver la moindre once de remords ? Ou alors, réfléchit-elle en se grattant le sommet du crâne, il n’est peut-être même pas responsable de ses propres actes. Si ça se trouve, il est atteint d’une maladie psychiatrique qui le fait agir sans qu’il en soit même conscient… » Il serait schizophrène que ça ne l’étonnerait pas. Que faire maintenant ? Son fils interrompt sa réflexion car il déboule dans le salon en hurlant. Armé d’un petit avion à réaction, le garçonnet prétend pouvoir franchir le mur du son en encourageant son avion de ses cris aigus.

— Pitié ! supplie sa mère. Tu peux crier moins fort ? Pense aux voisins, ils vont finir par nous détester, tu sais !

— D’accord, maman, fait le bambin en baissant d’un ton. Mais ce n’est pas très drôle de devoir toujours faire attention aux voisins. C’est quand qu’on aura not’maison à nous ?

— Bientôt, mon trésor, réplique Astrid en passant une main rêveuse sur le front duveteux du petit Benoît.

« Bientôt » ? Astrid suspend son geste. « Bientôt », vraiment ? Mais pourquoi donc fait-elle ainsi de fausses promesses à cet enfant candide ? Pourquoi ne pas lui dire simplement que les projets immobiliers ne sont pas d’actualité, mais que cela ne fait rien ; ils sont très heureux comme cela, non ? Oui, pourquoi le bercer de faux espoirs ? Parce qu’elle est une mère, voilà tout ! se dit-elle, et comme tous les parents du monde, elle répond ce que l’enfant veut entendre à un moment T. Pour le rassurer, lui faire croire en l’avenir. Ou par lâcheté. Pour ne pas lui dire que non, ils ne sont pas près d’avoir une maison à eux parce que maman n’a plus de mari et parce qu’elle n’a pas un gros salaire. La gorge un peu serrée, elle songe à sa situation présente qui n’est guère reluisante. Oh, ce n’est pas la misère non plus, il ne faut rien exagérer, cependant, elle qui a toujours aimé se gâter, elle doit aujourd’hui faire attention à son budget. Pas de dépenses inutiles, pas de superflu. Mais elle se rassure en se disant que la chance lui a toujours souri et qu’elle doit juste s’armer de patience. Et puis parfois, songe-t-elle soudain en redressant le buste, il faut juste donner un petit coup de pouce au destin…

II

— Tiens, Astrid, pour une surprise…

Il était en train de franchir le seuil du cabinet d’assurances, portant sa mallette, lorsqu’elle a surgi devant lui, une cigarette à la main. Il ne fait pas semblant d’être heureux de cette rencontre imprévue. Il dévisage celle qu’il connaît finalement très peu puisqu’elle vient de passer plusieurs années sur le continent nord-américain. La politesse veut cependant qu’il s’enquière de sa santé. En secouant lentement la tête, elle répond d’un ton morne tandis qu’elle écrase son mégot :

— Ça va, enfin, disons que je suis un peu dans le flou en ce moment…

— Comment cela ? Un problème avec ton ex-mari peut-être ?

— Oh, si ce n’était que ça… fait la femme blonde en rejetant ses cheveux derrière ses épaules. Ça n’a pas toujours été tout rose avec Cyril, mais je crois pouvoir dire que le pire est derrière nous. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles…

— Eh bien, alors, qu’est-ce qui te tracasse ? interroge Pierre en jetant malgré lui un œil au cadran de sa montre.

— Tu as le temps de faire deux pas ? fait la femme en désignant du menton un parc de l’autre côté du boulevard.

Pierre s’apprête à refuser lorsqu’il est pris d’un remords. Il ne peut décemment éconduire cette femme – parente par alliance de surcroît – qui lui demande de l’aide.

— D’accord, mais rapidement alors, je suis un peu pressé ce soir.

Elle semble attendre des précisions qui ne viennent pas, alors elle hoche la tête avec un « bien sûr » presque murmuré et lui emboîte le pas. Elle allume une nouvelle cigarette. Ils prennent place sur un banc en fer forgé, sous un chêne au large tronc centenaire.

— Alors, qu’est-ce qui t’amène ainsi sans prévenir ? prononce-t-il d’une voix où ne perce aucune chaleureuse sollicitude.

— Je vais être franche, fait-elle en faisant glisser l’anse de son ample besace en bas de son épaule et en plantant son regard clair dans celui de l’homme. Je sais que tu possèdes une maison et que tu es en train de la vendre. Je sais aussi que Romane ignore tout de cela.

Elle a débité sa phrase sans marquer de pause, comme par peur de ne pas arriver au bout si elle reprenait son souffle. Elle a gardé ses yeux rivés aux siens, sans ciller. À l’extrémité du banc, Pierre est devenu livide. Il fixe son interlocutrice avec une surprise mêlée d’effroi. Est-ce bien la femme qu’il croyait connaître qui vient de prononcer ces mots implacables ? Est-ce vraiment elle qui se tient là près de lui, droite et pleine d’assurance ? Pour se donner une contenance, il vérifie l’attache de sa mallette. Puis il caresse le cuir, comme oublieux de la présence de l’inquisitrice. Mais le silence ne peut s’éterniser indéfiniment. Il se racle la gorge et relève la tête.

— Comment es-tu au courant ? Tu m’espionnes, c’est ça ?

— Comment oses-tu ! se défend la femme blonde en prenant l’air offusqué. C’est par pur hasard, figure-toi, que j’ai appris que tu vendais cette maison. Et tu peux comprendre ma surprise, lorsque j’ai su que Romane n’était pas au courant de cette transaction.

— Lorsque tu as « su », dis-tu ? Et peut-on savoir comment tu t’es débrouillée pour l’apprendre ? répond-il d’une voix sifflante.

— Permets-moi de garder mes petits secrets, ironise la femme en faisant tomber sa cendre à ses pieds, comme tu le fais toi-même, d’ailleurs.

— Que me veux-tu à la fin ? articule froidement l’homme en se levant brutalement. Je n’ai pas de temps à perdre.

— Tu dois retrouver quelqu’un peut-être ? demande alors la femme en ouvrant deux grands yeux bleus ingénus.

Il se retient de gifler le visage plein dont la douceur dissimule tant de duplicité. Comment a-t-il pu se fourvoyer à ce point à son sujet ? Il la prenait pour une femme un peu légère, sans grand intérêt. Pas sotte, non, ni désagréable, bien au contraire. Disons plutôt qu’il n’avait jamais été attiré par elle, elle évoluait dans son entourage par la force des choses et de son union avec Romane, mais il n’avait pas d’atomes crochus avec elle. Peut-être tout bonnement parce qu’elle était aux antipodes de sa cadette et que Pierre lui en voulait confusément d’être le versant lumineux quand sa femme était l’ombre. C’était comme si l’aînée avait pris la lumière, s’en était auréolée, l’avait même accrochée à ses mèches et à la prunelle de ses yeux. La seconde avait pris les restes, les pauvres éclats si faibles dont sa sœur n’avait pas voulu. Il s’était toujours demandé s’il rendait bien justice à cette femme en la considérant ainsi comme un vampire inconscient. Mais aujourd’hui, son jugement est fait : oui, elle est celle qu’il a toujours cru deviner. Elle est de ces femmes qui recèlent sous la douceur de leurs traits et leur sourire enjôleur des abîmes de noirceur.

— En quoi cela te regarde-t-il ? Ça fait également partie de ton plan machiavélique ?

— Quel plan ? répète la femme en haussant l’arc gracieux de ses sourcils.

— Ose prétendre que tu es venue me parler de cette maison, juste pour le plaisir d’échanger avec moi…

Elle fait un lent signe de dénégation et écrase son mégot sur le sol, avant de répondre à mots choisis :

— Non, effectivement, je suis venue, animée par un désir bien naturel…

— Celui de me faire chanter ! l’interrompt Pierre en haussant le ton.

— Pas du tout ! se défend la femme. Je voulais juste éclaircir un point ou deux, au nom de ma sœur.

— « Au nom de ta sœur » ! C’est une blague ? Depuis quand le sort de Romane te préoccupe-t-il ? Tu es restée plutôt silencieuse tout au long de ces années… À part pour demander une petite rallonge à Romane de temps en temps… persifle-t-il avec mépris.

L’allusion fait vaciller la belle assurance de la femme, mais aussitôt, celle-ci se ressaisit et plaque sur son visage un sourire de madone.

— Il est normal de s’entraider au sein d’une même famille, n’est-ce pas ? Oh, j’oubliais, tu ne peux pas comprendre de quoi je parle, évidemment…

Un rictus déforme la bouche de son interlocuteur, mais il choisit de ne pas répondre. Elle poursuit de sa voix suave :

— C’est donc par souci de protéger ma sœur et ses intérêts que je suis venue te trouver aujourd’hui.

— Tiens donc !

— Écoute, Pierre, tu m’as sans doute toujours prise pour une bonne fille un peu niaise, non non, n’essaie pas de nier, tu mens très mal, l’arrête-t-elle d’un balayement de la main. Mais sache que je ne suis pas née de la dernière pluie : je sais pertinemment que si tu es en train de vendre une maison en secret, c’est que tu as quelqu’un d’autre dans ta vie.

Il la regarde, essaie de sonder ces yeux clairs qui le toisent avec aplomb. Que sait-elle de lui au juste ? Qu’a-t-elle appris d’autre à son sujet ? Est-elle en train de bluffer en ce moment même, lorsqu’elle prétend ignorer l’identité d’un éventuel « quelqu’un d’autre » ? Indécis, il laisse ses yeux se promener sur le parc. Il se rend compte qu’il y a du bruit autour d’eux, la rumeur sourde et apaisante d’un lieu plein de vie. Pourtant, jusque-là, il n’avait rien perçu du monde alentour, comme si la femme blonde avait tracé autour de leur banc quelque cercle magique qui les aurait coupés de l’extérieur. À présent qu’il reprend pied dans la réalité, une angoisse froide vient lui serrer la gorge de ses tentacules visqueux. Que faire ? Il regarde autour de lui les gens, assis sur des bancs, qui parcourent un journal, les amoureux qui flânent en se tenant la main, l’enfant qui pousse son ballon d’un pied maladroit. Soudain, un sentiment d’urgence. Il faut décider. Vite.

— Tu veux combien ?

— La moitié.

— Tu l’auras.

— Quand ?

— À la vente.

— Je veux des garanties.

— Tu parles comme un véritable escroc.

— Je ne te permets pas.

— Je te donne ma parole.

— Ça ne me suffit pas.

— Pourtant, je ne vois pas…

— Sinon, je vais tout raconter à Romane.

— Tout quoi ?

— La vente, ta liaison.

— Quelle liaison ?

— Ne te fiche pas de moi.

— Tu as des preuves ?

— En ai-je besoin ?

— Moi, j’en ai besoin.

— Arrête ça, Pierre, je ne crois pas que tu sois en position de force.

— La moitié. Promis.

— Je veux des garanties !

— Sous quelle forme ?

— Signe, fait-elle en exhumant de son fourre-tout en cuir un feuillet plié en deux.

Il le lui prend des mains et le lit lentement. Les mots sont choisis, clairs, sans équivoque. Un chantage en bonne et due forme. Alors, il se saisit du stylo qu’elle lui tend et griffe d’un paraphe rageur le bas de la feuille.

— Maintenant, les clés !

— Quoi ?

— De la maison, je veux les doubles.

— Mais…

— Tout de suite. Disons que c’est une garantie supplémentaire…

Il ouvre sa mallette, lui remet les clés et s’éloigne à grandes enjambées. Elle reste assise quelques instants encore, savourant cette demi-victoire. Lorsqu’elle se décide enfin à bouger, elle voit une femme menue qui se dirige droit vers elle, avec l’intention évidente d’engager la conversation.

*

— Ah, Astrid, bonjour, entre donc ! fait Carole en indiquant d’un geste les deux fauteuils situés à droite de l’entrée.

La négociatrice est occupée avec un couple dont Astrid ne voit que les dos un peu voûtés et les cheveux d’un blanc de neige. La visiteuse attrape une revue féminine qu’elle se met à feuilleter distraitement. Elle entend la discussion entre la négociatrice immobilière et le couple de personnes âgées installé devant elle.

— Je comprends tout à fait votre réaction, réagit Carole aux propos de la femme. C’est vrai que vous serez plus tranquilles dans une petite maison de plain-pied que dans votre propriété actuelle. Et puis Monsieur pourra continuer à jardiner un petit peu…

— Exactement, acquiesce l’homme de sa voix un peu éraillée. Je n’aurai plus que le plaisir de remuer la terre sans la corvée de la tonte d’un hectare de terrain.

— Voilà qui me paraît parfait, termine Carole en se mettant debout. L’annonce sera mise en ligne dans la journée et je vous contacte dès qu’un client se manifeste.

— Merci infiniment Madame.

— Mais je vous en prie…

La responsable d’agence raccompagne le couple de vendeurs jusqu’à la porte qu’elle tient, le temps qu’ils la franchissent de leur pas lent. Enfin, elle vient vers son amie.

— Alors, que me vaut le plaisir ?

— J’avais envie de papoter un peu avec toi.

— Tu as bien fait, viens donc t’asseoir à mon bureau. Je te sers un thé ?

— Pourquoi pas ?

Carole allume la bouilloire et laisse tomber un sachet dans chaque mug. Elle s’adosse à la petite table, le temps que l’eau boue et s’enquiert :

— Tout va bien ?

— Ma foi, oui.

— Benoît ?

— Il est très en forme, merci. Il commence à se faire des copains.

— C’est facile à cet âge.

— Oui, plus qu’au mien ! Ceci dit, j’ai encore beaucoup de relations dans le coin, il me suffit juste de renouer certains fils.

— Toujours locataire de ton studio ?

— Oui, pour l’instant, c’est à peu près tout ce que je peux m’offrir, réplique Astrid sourdement.

Puis elle redresse le buste et affirme :

— Mais je ne vais tout de même pas me plaindre, l’appartement est coquet et bien situé. Il manque simplement une chambre.

— Tu n’en as qu’une ? interroge Carole en tendant sa tasse à la visiteuse, avant d’aller s’asseoir à son bureau.

— Malheureusement oui, je suis obligée de déplier le clic-clac du salon tous les soirs.

— Ce n’est pas l’idéal, évidemment.

— Bon, tant que le seul homme de ma vie est Benoît, c’est suffisant !

Carole rit en portant sa tasse à sa bouche. En soufflant sur le thé brûlant, elle observe Astrid. Cette dernière est une jolie femme, quoiqu’un peu lourde de silhouette. Elle a du goût pour s’habiller et est toujours parfaitement apprêtée. « Elle trouvera sans doute rapidement l’âme sœur », songe-t-elle.

— C’est vrai. Il sera bien temps de chercher plus grand quand tu auras trouvé un fiancé.

Son interlocutrice rit de bon cœur. Les deux femmes parlent de tout et de rien lorsque, soudain, une idée traverse l’esprit d’Astrid :

— Tiens, au fait, et cette maison magnifique que tu m’as fait visiter l’autre jour ?

— Eh bien, figure-toi que je ne l’ai plus à la vente.

Astrid marque un temps d’arrêt.

— Ah ? Comment cela se fait-il ?

— Je ne sais pas exactement. Le propriétaire m’a appelée pour m’informer qu’il la retirait de la vente.

— Tu ne lui as pas demandé pourquoi ?

— Non.

— Tu n’es pas très curieuse !

Carole ne sait pas comment interpréter la remarque. Elle choisit de l’ignorer. Astrid avance :

— Il a peut-être décidé de l’habiter lui-même…

— C’est possible. Ou alors…

— Ou alors ? fait Astrid en dressant l’oreille.

— Ou alors, il n’est pas très scrupuleux et a finalement décidé de la vendre par ses propres moyens.

— Pour éviter de payer ta commission ?

— C’est ça.

— Tu n’as pas vérifié s’il l’avait mise en vente ailleurs ?

— J’ai été un peu débordée, réplique Carole sur un ton un peu vif, je n’avais pas que ça à faire.

Astrid prétend ne pas remarquer l’agacement de son amie et insiste :

— Je serais curieuse de vérifier…

— Allons-y, soupire la responsable d’agence en se mettant à pianoter sur son clavier.

Très rapidement, elle s’écrie :

— Trouvé ! « Maison bourgeoise entourée de son parc fruitier. Au calme, très bonnes prestations. Prix : nous consulter. »

— Sur quel site est-elle ? interroge Astrid en s’approchant pour lire l’écran.

— Le Bon Coin.

— Bien, lance Astrid en se levant précipitamment. Je ne vais pas te retenir plus longtemps, comme tu es débordée. Merci pour le thé !

Pensive, Carole regarde la silhouette déjà sur le trottoir. Elle laisse derrière elle un sillage capiteux.

*

— Vous êtes certaine ?

— Ma foi oui, chevrote la vieille dame en ramenant les pans de son châle sur sa poitrine creuse. Cela va faire un an. Ils étaient malades tous les deux. Elle est partie la première et il l’a suivie, deux mois plus tard.

— Le chagrin sans doute…

— Oui, le chagrin, répète la vieille femme en perdant au lointain son regard qu’embue une cataracte.

— Ils avaient eu une vie de malheur… prononce l’homme autant sur le ton de l’affirmation que de la question.

— Pas plus que d’autres peut-être, mais oui, ils ont eu leur compte.

Décidé à faire parler l’ancienne, l’homme prend le ton de la confidence.

— S’ils avaient eu un enfant, évidemment…

— Mais ils ont eu un enfant. Un petit garçon qu’ils ont adopté. Mignon, ma foi, ce petit. Toujours souriant, toujours un petit bonjour, un signe de la main en passant.

— Qu’est-il devenu ?

— Un aventurier… fait la vieille dame avec un mouvement de bras. Toujours par monts et par vaux. Une lettre de temps en temps.

— Il ne venait pas voir ses parents ?

Elle hausse les épaules.

— Rarement. Il était toujours en voyage, toujours sur les routes. Ça inquiétait ses parents de voir qu’il n’avait pas de situation fixe, pas de famille…

— Il était sans doute heureux comme ça…

— Sans doute, acquiesce la femme, sans conviction.

— Mais il est revenu pour les obsèques de ses parents ? fait l’homme en prêchant le faux pour savoir le vrai.

— Même pas, c’est ça le plus drôle. Enfin, façon de parler, car il n’y a rien de drôle là-dedans. On ne l’a vu ni à son enterrement à elle ni à son enterrement à lui.

— Il aura été empêché…

— Deux fois de suite ? s’exclame la vieille dame de sa voix cassée, sans chercher à cacher son indignation. Aimé comme il l’a été, ah, ça non alors ! Ça ne se fait pas !

— Il a bien fallu qu’il revienne pour la succession ?

— Je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu.

— Pourtant, la maison a bien été mise en vente, n’est-ce pas ?

— À ce qu’il paraît, oui. J’ai croisé une dame d’une agence immobilière, il y a quelques semaines ; elle cherchait l’adresse de la propriété. C’est elle qui m’a appris que la maison était en vente. Depuis, je n’ai pas eu de nouvelles.

— Elle est peut-être déjà vendue alors… avance l’homme en passant d’un pied sur l’autre.

— Je pense que oui, sinon, il y aurait un panneau sur la grille, n’est-ce pas ?

— Bien sûr ! Où ai-je donc la tête ? termine l’homme en claquant son poing dans sa paume. Bien, je ne vais pas vous laisser grelotter dehors plus longtemps…

— Ne vous inquiétez pas pour ça, le rassure la vieille dame en désignant sa maison à l’arrière. Personne ne m’attend plus à l’intérieur, alors, je ne suis pas mécontente de bavarder un brin.

— J’ai été ravi de faire votre connaissance, conclut l’homme en serrant la petite main recroquevillée. Au revoir Madame.

— Au revoir Monsieur… Monsieur comment, au fait ?

Mais l’homme est déjà loin, entraîné par ses longues jambes alertes. Elle le voit qui s’engouffre dans sa petite voiture noire et démarre sur-le-champ.

*

Léon se gratte le cuir chevelu sous l’effort de la réflexion. Il a l’impression d’avancer dans le brouillard, un bâillon sur les yeux. Il n’est pas certain de bien comprendre ce qui se passe. Il a débarqué avec ses certitudes, mais à présent, les doutes l’assaillent… S’est-il fait berner ? Son ami s’est-il joué de sa naïveté ? Il secoue la tête, incrédule. Mais pourquoi Pierre lui aurait-il menti ainsi ? Il n’y avait aucune raison. Il lui a raconté sa vie à grands traits, se contentant de quelques dates-clés. Pierre était un homme économe de ses mots, certains auraient dit « un ours ». Léon aime les taiseux, du moins, il a appris à les apprécier, lui qui, dans sa vie d’avant, brassait de l’air plus qu’il ne parlait véritablement. Dans une autre vie, Léon a été « commercial ». « Quel vilain mot ! » songe-t-il à nouveau en évoquant cet adjectif utilisé comme substantif. Il se dit qu’il aimait encore mieux l’appellation d’avant : « voyageur représentant de commerce ». Le premier terme avait quelque chose d’exotique, de non figé. « Voyageur » donnait l’idée d’une mobilité possible, d’un carcan amovible. Cependant, même s’il avait été appelé « VRP », il aurait quitté son emploi avec la même impatience. Un jour, il en a eu assez de faire semblant. Semblant de croire à ses propres bobards. Semblant de vendre avec conviction le produit du siècle – un aspirateur, en l’occurrence. Semblant d’avoir une vie pleine et réussie. Il gagnait de l’argent, certes, il avait un confortable pavillon et une jolie berline. Mais un jour, tout a explosé, au propre comme au figuré. Il se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment. Deux mois d’hôpital, la rééducation, les pansements à l’âme. Et l’impression étrange qu’après avoir survécu à ça – l’injustice inouïe d’un attentat –, on ne pouvait reprendre les choses là où on les avait laissées. Comme si de rien n’était. Il avait vu dans ce drame, bien après coup évidemment, le signe d’un nouveau départ, loin de cette existence factice et vide. Il avait quitté Carine qui était plus une copine qu’une compagne. Ils s’étaient séparés sans heurts, peut-être avec soulagement ? Heureusement, ils n’avaient pas d’enfants. Le départ vers d’autres cieux en avait été facilité. Il avait retiré ses économies de la banque et avait vendu sa voiture. Il savait que si, un jour, il souhaitait revenir, Carine lui ouvrirait la porte. C’est du moins l’idée qu’il avait. Car, entre-temps, qui sait si elle n’aurait pas « refait sa vie » avec un autre. Quelle affreuse expression que celle-ci aussi ! Pire encore que « commercial ». Il serait heureux pour Carine qu’elle rencontre quelqu’un de bien, de stable, quelqu’un avec qui elle ait envie de fonder une famille, même. Mais, grands Dieux, ne lui parlez pas de « refaire sa vie » ! Si on le pouvait, croyez-vous que l’on n’aurait pas tous déjà saisi l’occasion au bond ? Léon se dit que s’il avait dû refaire sa vie, dans ce cas, il aurait commencé par changer son prénom, Léon. Tout ça parce que ses parents avaient déjà un fils né le vingt-cinq décembre. Ils n’allaient tout de même pas appeler les deux du même prénom. Alors, à court d’imagination, ils avaient tout bonnement inversé les lettres. Bref, Léon avait tout quitté du jour au lendemain. Sac au dos et passeport dans la poche, il avait pris l’avion pour une destination au hasard. Au début de sa mue, il avait envisagé de planifier son voyage, d’organiser ses escales. Il avait acheté des Guides du Routard, consulté des sites de voyages, lu, fouillé, cherché, annoté. Pour finalement tout jeter dans la poubelle de tri sélectif. Il avait décidé que le lendemain, à l’heure qui lui chanterait, il se rendrait à l’aéroport et attraperait un vol en partance. Il se déciderait en dernière minute, en fonction des disponibilités de places. Et il verrait. Cela faisait plus d’un an aujourd’hui. Un an à barouder, le nez au vent et les sens en alerte. Une année de rencontres inoubliables, d’expériences fortes, de parfums entêtants. Jusqu’à il y a trois mois de ça, moment où il avait décidé d’aller rejoindre Pierre, un copain d’enfance dont il savait qu’il vivait au bout du monde. Pierre Alleux, un vrai aventurier pour le coup. Dans la jungle guyanaise, ils avaient tout partagé, la nourriture, la couverture, le toit. Une amitié profonde qui se passait de mots. Exactement ce que recherchait Léon, à ce moment de sa vie. Mais la belle histoire s’était arrêtée brutalement. Pierre avait succombé à une fièvre tropicale que son corps malmené par trop de privations n’avait pu combattre. Surtout, Pierre avait refusé que Léon l’emmène à l’hôpital le plus proche. Il savait peut-être qu’il ne résisterait pas à une longue expédition sur les eaux saumâtres du fleuve. Ou peut-être, tout simplement, avait-il décidé que son heure était venue… Avec le recul, Léon se dit que Pierre a préféré choisir sa fin, lui qui n’aimait rien tant que sa liberté. « Au fond, c’est sans doute lui qui avait raison », songe Léon en regardant le soleil décliner à l’horizon. Cependant, même si Pierre n’était plus, la réalité temporelle était, elle, toujours présente, avec son cortège d’obligations et de formalités en tous genres. Léon s’était vu investi d’une promesse à laquelle il mettait un point d’honneur à répondre. Voilà pourquoi il était de retour en France. Il allait avoir la mission pénible d’annoncer aux parents de Pierre que celui-ci était mort. Il appréhendait tellement ce moment, le visage raviné de la mère, le dos plié du père, leurs regards suppliants ! Mais le destin en avait décidé autrement. Il avait trouvé porte close, les parents étaient déjà sous terre. Et Pierre n’en avait rien su. « Ou peut-être si, après tout… réfléchit Léon en allumant une cigarette. J’ai pensé qu’il souhaiterait que quelqu’un informe ses parents de sa disparition, mais lui ne l’a jamais réellement verbalisé. Je crois bien que j’ai rêvé tout cela. J’ai imaginé la seule chose imaginable, mais ce n’était peut-être pas ce que Pierre aurait souhaité… Au fond, je pense même qu’il préférait que ses parents l’imaginent au bout du monde, au bout de ses rêves, et ce jusqu’à leur propre fin. » Au contact des Indiens, Pierre avait acquis une autre philosophie de la vie. Une vie non bornée par les étapes inéluctables que sont la naissance et la mort. « Je suis presque certain à présent qu’il n’aurait pas voulu que j’aille rencontrer ses parents pour leur annoncer la pire nouvelle qu’ils puissent entendre. En revanche, se dit Léon qui, contrairement à Pierre, n’a pas eu le temps de totalement oublier les lois régissant la vie en société, il y a nécessairement des formalités à accomplir. » Il avait bien fallu qu’il fasse parvenir à l’état civil le certificat de décès de son ami. Mais il ne s’attendait certainement pas à trouver la maison de feu les parents de Pierre déjà vendue.

III

L’homme qu’elle aperçoit l’intrigue un peu. Ses cheveux mi-longs, sa barbe fournie. Elle se demande pourquoi il reste ainsi planté là devant cette grille fermée. Elle l’a vu parler avec la voisine d’à côté, une vieille dame avenante, celle-là même avec laquelle Astrid s’est, elle aussi, entretenue l’autre jour. Songeuse, elle regarde l’homme plongé dans ses pensées. Puis, mue par elle ne sait quel instinct, elle ouvre sa portière de voiture et se dirige vers l’inconnu. Il la regarde venir à lui, ni surpris ni inquiet, simplement indifférent. Astrid en serait presque vexée si elle n’avait l’esprit occupé par d’autres interrogations. Écartant ses lèvres nacrées sur un sourire charmant, Astrid commente :

— Vous avez l’air bien perplexe devant cette maison, Monsieur…

Léon lève un œil interrogateur mais ne pipe mot. La jeune femme ne s’avoue pas vaincue aussi facilement.

— Je partage votre curiosité, remarquez… fait-elle en croisant ses bras sur sa poitrine qui tend sa veste.

Cette fois, elle a fait mouche. Il fronce les sourcils et demande :

— Vous connaissiez les propriétaires ?

— Pas exactement, non, réplique-t-elle en lui proposant une cigarette.

Il décline et la dévisage, attendant qu’elle poursuive, mais elle fait mine de ne pas voir son impatience. Elle allume tranquillement sa cigarette. Il glisse ses cheveux un peu gras derrière ses oreilles et ajoute :

— Les lieux ont l’air vides…

— Oui, personne n’habite plus là.

— Vous savez ce qui s’est passé ?

— Non. Je sais juste que la maison était en vente récemment.

— Il n’y a plus de panneau…

— Elle a dû être vendue…

Léon interrompt ce dialogue de sourds et s’apprête à rebrousser chemin, quand Astrid se décide à être plus claire :

— J’ai visité cette maison…

— Vous vouliez l’acheter ?

— Ou… oui.

Elle a eu l’impression qu’il détaillait sa mine, qu’il évaluait sa fortune. Mais elle n’en jurerait plus, à présent. Elle est même soudain sûre du contraire : cet homme semble bien loin des contingences matérielles et du règne de l’apparence.

— Et pourquoi vous ne l’avez pas fait ?

Le ton direct du jeune homme au poil fourni a quelque chose de déroutant. C’est comme s’il n’était pas bien au fait des codes langagiers de la société.

Elle répond cependant :

— Eh bien, parce que, tout à coup, elle a été retirée de la vente.

— Par qui ?

— Les propriétaires, je suppose…

— Mais ils sont morts !

— Ah ?

Léon voit la surprise se lire sur le visage de la femme aux cheveux blonds et aux lèvres roses. À nouveau, il se demande ce qu’elle lui veut.

— Vous ne les connaissiez donc pas ?

— Non, je vous l’ai dit, réplique-t-elle avec un sourire, tout en écrasant son mégot.

— Et vous vouliez acheter…

— Eh bien oui, pourquoi pas ? On n’est pas obligé de connaître les propriétaires pour acheter leur propriété, si ?

— Non, évidemment.

Il tourne les talons, décidé à clore la discussion, quand elle le retient :

— Attendez !

— Oui ?

— Et vous, que faites-vous là ? Je doute que vous soyez acquéreur…

Le sous-entendu un peu insolent amuse l’homme.

— Vous avez raison d’en douter.

— Pourquoi êtes-vous là, alors ?

— Vous êtes bien curieuse !

— Je vous ai vu parler avec la voisine.

— Vous êtes vraiment très curieuse !

— Mais ce n’est pas un défaut ! se défend-elle dans un rictus. En fait, je pense que vous vous posez la même question que moi…

— Je vous écoute.

— Vous vous demandez qui a bien pu mettre cette maison en vente.

Il la dévisage sans parler, le visage impassible.

—  Je me trompe ?

— Non, consent-il à marmonner.

— Eh bien, je peux peut-être éclairer votre chandelle…

Léon continue à détailler le visage harmonieux aux yeux francs. Elle insiste :

— Je peux vous offrir un café ? Il y a un bistrot tout près.

Sans un mot, il lui emboîte le pas.

*

— Vous prenez quoi ?

— Un demi.

— Un expresso et un demi, s’il vous plaît ! Bien, si on se présentait…

— À vous l’honneur…

— Je m’appelle Astrid, j’arrive du Québec, mais je suis originaire d’ici.

— Léon, je viens d’ailleurs…

— Bien, Léon, vous permettez que je vous appelle par votre prénom ? (Il hausse une épaule indifférente.) Qu’est-ce qui vous amène dans le coin et plus particulièrement devant cette maison mystérieuse ?

Elle a pris un ton complice, l’œil presque rieur. Mais l’homme est difficile à approcher. Pourtant, à mots prudents, il fait une esquisse de réponse :

— Je me demandais ce que devenait cette propriété.

— Dont vous ne connaissiez pas les propriétaires, m’avez-vous dit.

— C’est exact.

— Et que vous ne comptiez pas acheter.

— C’est un interrogatoire de police ? l’interrompt brutalement Léon en cherchant sur le revers du manteau de la femme un quelconque insigne officiel.

Elle lève une main apaisante.

— Ne vous inquiétez pas, je m’intéresse à cette maison pour des raisons personnelles.

— Personnelles comment ?

Elle hésite soudain. Peut-elle accorder sa confiance à cet inconnu à l’apparence négligée ? N’a-t-elle pas été imprudente en l’invitant ainsi à prendre un verre avec elle ? Elle jette un œil circulaire. Personne n’a l’air de faire attention à eux. Les petits vieux attablés devant leur verre de rouge sont aussi indifférents à leur présence que les trois adolescents occupés à ricaner au-dessus de leur coca. Elle reporte son attention sur l’inconnu qui se fait appeler Léon. Elle décide de jouer cartes sur table.

— J’ai vu mon beau-frère sortir de l’agence immobilière qui vendait cette maison.

— Et…

— La responsable – que je connais bien – m’a indiqué que c’était lui qui la vendait.

Éberlué, Léon la contemple. Il est visiblement en train de se demander si la femme qui lui fait face n’est pas en train de se payer sa tête. Brusquement, il repousse sa chaise, faisant hurler le carrelage. Les têtes convergent vers leur table.

— Attendez, fait-elle en agrippant son bras tandis qu’elle regarde alentour.

Il l’observe, finit par se rasseoir.

— Qu’est-ce que vous me voulez à la fin ?

— Je veux juste essayer de comprendre.

— Moi aussi, figurez-vous ! réplique-t-il d’un ton cinglant.

Elle se retient de répliquer : « Eh bien alors, expliquons-nous ! » Elle se contraint au calme. Elle décide de le laisser venir.

— On ne va pas y passer la nuit, articule sèchement l’homme. Vous me dites ce que vous savez et on s’arrête là.

— Vous permettez, je vous dis ce que je sais et vous me dites ce que vous savez…

— D’accord, souffle l’homme au poil hirsute. À vous de commencer…

— Mais je vous ai déjà tout dit !

— Non, vous m’avez parlé de votre beau-frère qui vendait une maison ne lui appartenant pas.

— C’est exact.

— Quoi d’autre ?

— Eh bien, qu’est-ce que je peux vous apprendre d’autre ?

— Ce que vous avez fait en découvrant ça, par exemple…

— Je n’ai rien fait. J’étais stupéfaite, mais je n’ai rien dit à personne.

— Même pas au principal concerné ?

— Non !

— Et pourquoi non ?

Elle réfléchit à sa réponse. Ne pas le faire fuir. Elle explique :

— C’est une position délicate, vous comprenez bien. C’est le mari de ma sœur tout de même !

— Qui est peut-être au courant de cette vente…

— Non.

— Comment en êtes-vous si sûre ?

— Elle m’en aurait parlé.

— Vous en êtes certaine ?

Elle se mord la lèvre avant de faire un signe de dénégation.

— Donc ils sont peut-être de mèche…

Elle se redresse d’un coup.

— Pourquoi dites-vous « de mèche » ? On dirait que vous parlez d’escrocs !

Il la dévisage en plissant les yeux mais ne dit mot. Elle reprend :

— On avait dit que chacun disait à l’autre ce qu’il savait. Allez-y, je vous écoute…

— Je ne vois pas comment cette maison a pu atterrir entre les mains de votre beau-frère et de votre sœur.

— De mon beau-frère, corrige Astrid sans même s’en rendre compte.

— Mettons. En tous les cas, cette maison ne peut lui appartenir.

— C’est également ce que je me suis dit.

— Car elle appartenait à un de mes amis.