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Je suis née aidante est l'histoire d'une femme née de parents sourds et muets, dernière d'une fratrie de quatre enfants entendants. Au fil des pages, la narratrice témoigne de son histoire au sein de cette famille particulière et très unie, de son expérience d'aidante de ses parents, des difficultés traversées et des forces qu'elle en a tirées, et de son cheminement personnel et professionnel avec ces racines là.
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Seitenzahl: 64
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Depuis mon enfance, je fais partie de ceux que l’on désigne aujourd’hui comme « les aidants ». A quarante-et-un ans, j’ai décidé de témoigner de la manière dont ma vie a été marquée par cette attribution de naissance.
Je suis née de parents sourds et muets. Je n’ai pris conscience que très tard de ce que cela a impliqué pour moi en tant qu’enfant et adolescente. Lorsque j’ai rejoint le secteur médico-social à titre professionnel, j’ai pu observer des situations proches de celle de mes parents et de nous, leur entourage : c’est par ce détour, par la rencontre avec des personnes vivant des choses similaires à ce que j’ai vécu – et que je vis encore – que j’ai identifié le rôle d’aidante qui a toujours été le mien.
Pendant des années, j’ai été spectatrice plus qu’actrice de ma propre vie. A travers ce livre, j’ai souhaité créer une trace écrite de mon passé. Pour ne pas l’oublier – contrairement à mon père, qui a perdu toute trace de ses souvenirs – et pour dresser un premier bilan. J’ai aussi souhaité partager mon parcours avec celles et ceux chez qui il pourra trouver un écho. Au premier rang desquels, ma fille, pour que dans quelques années elle puisse comprendre mon cheminement.
Une famille indestructible
Vers le monde du dehors
Construire ma propre vie
De l’entreprise lucrative aux valeurs associatives
Devenir mère
Les parents vieillissants
Je suis née à Saint-Etienne, le 23 décembre 1982, petite dernière d’une fratrie de quatre : Béatrice avait dix ans à ma naissance, Stéphane sept ans et Pascal six ans.
Mes parents étaient sourds de naissance. Ma langue maternelle à moi, c’est donc la langue des signes : un alliage du dictionnaire officiel de la langue des signes française, et de nos signes à nous, ceux que nous nous sommes inventés. J’ai appris le langage oral grâce à mes frères et sœur, puis grâce à l’école. Béa, en tant qu’aînée, avait essuyé les plâtres : elle n’a vraiment découvert sa voix qu’en entrant à l’école, et avec le soutien de séances d’orthophonie.
Mon père partageait ce handicap avec son frère, tandis que ma mère avait grandi au sein d’une nombreuse fratrie de douze entendants. Ils avaient quarante-sept et quarante ans quand je suis née. J’ai donc eu des parents âgés par rapport à la moyenne de mes camarades : cette différence, ajoutée à la surdité, m’a pesé en grandissant. Je vivais mal leur handicap, j’en avais honte et j’ai longtemps essayé de le cacher à mes amis. Quand nous parlions en langue des signes à nos parents, les gens nous regardaient. Il me semble que les choses ont évolué depuis, que le handicap est un peu mieux accepté par la société. J’enviais mes amis d’avoir des parents avec lesquels ils pouvaient partager, échanger, discuter librement … Et dans le même temps, je me sentais en sécurité dans mon cocon familial. Nous formions une famille très fusionnelle, fêtions toujours nos anniversaires tous ensemble, et passions toutes nos vacances d’été dans notre maison de Montbozon en Franche-Comté. Nous avions la joie d’y retrouver notre nombreuse famille maternelle : oncles, tantes et cousins, tous entendants. Ma mère avait grandi non loin de là, à Pierrefontaine-les-Varans, dans un milieu paysan. Mais dès l’âge de six ans, elle avait dû quitter la région pour rejoindre une école spécialisée à Paris : à l’époque, les possibilités étaient rares pour les enfants sourds. Cet arrachement au cocon familial, à la suite du diagnostic tardif de sa surdité, a sans aucun doute été une terrible épreuve pour elle. Elle s’est retrouvée seule, peut-être rejetée, mal considérée…et cette blessure initiale l’a marquée pour toujours.
Mon père, lui, est un pur citadin. Né à Saint-Etienne en 1935 dans une famille d’ouvriers, il n’a jamais vécu ailleurs. A mon tour, j’y ai passé toute ma jeunesse. Comment ma mère a-t-elle trouvé sa place dans cette vie citadine avec mon père sourd, alors qu’elle avait grandi à la campagne entourée d’une famille d’entendants ? La rudesse de son enfance n’est sûrement pas sans lien avec cette décision. Mais nous n’en avons jamais parlé. Nous ne questionnions pas nos parents sur leurs vies et leurs choix.
Chez nous, nous vivions en vase clos : mes parents avaient une vie sociale très restreinte. Ils avaient fréquenté un temps une amicale de sourds, mais s’en étaient vite lassés. Ils n’invitaient jamais d’amis à la maison. Nous avions notre petit rituel familial du vendredi soir : ma mère préparait des pizzas et nous regardions la série Mask à la télévision. Mes parents avaient une vision très simple de la vie, comme un chemin tracé d’avance et reliant plusieurs étapes : l’école, les études, le travail, le mariage et la maison. Pas d’états d’âme, pas de vagues. Enfant puis adolescente, j’ai passé beaucoup de temps à observer les autres, en particulier mes frères et ma sœur, puis mes amis lorsque mes aînés ont quitté la maison. N’ayant pas d’observations de mes parents sur ce que je faisais, ni de recommandations sur ce que je devrais faire, je manquais de points d’appui pour savoir ce qui était bien ou mal. Mes parents n’ont jamais entrepris de conseiller leurs enfants. Tous deux issus de milieux modestes, ils n’étaient pas outillés pour nous accompagner dans notre parcours scolaire et notre orientation professionnelle.
Parmi les régularités absolues de mon enfance, il y avait les deux mois d’été à Montbozon. Mes aînés avaient pu aller quelquefois en vacances à la mer ou à la montagne avec mes parents, mais j’étais la dernière, et à six ce type de séjour était devenu impossible. L’année scolaire terminée, nous quittions Saint-Etienne, joyeusement entassés dans la voiture, et roulions pendant quatre heures jusqu’à notre destination. Nous prenions les petites routes, et faisions halte toujours dans le même village de Coligny, pour acheter un pain au chocolat. Chez les oncles et tantes, nous trouvions toujours à nous occuper avec nos cousins : jouer dans le jardin, aller à la piscine à vélo, etc. A Montbozon aussi, la configuration était strictement familiale : je n’y ai jamais emmené de copines. Mais j’étais très proche de ma cousine Adeline, ma « sœur jumelle » : nous avions 364 jours d’écart. Nous avons passé tous nos étés ensemble, de l’âge de jouer à la poupée à celui des premiers baisers. Puis nos choix de vie, à partir des études, nous ont malheureusement éloignées. Notre maison était petite : la grande cuisine était la pièce à vivre. Rideaux fermés, nous y passions des après-midis entiers à regarder des diapositives familiales : on installait le projecteur, on tirait la grande toile blanche, et on revivait nos souvenirs. C’était notre moment à nous, un rituel très important. Et pour moi l’occasion de découvrir des épisodes que je n’avais pas vécus, en tant que petite dernière de la famille.
Ma grand-mère maternelle habitait une maison à deux pas de la nôtre. Je ne l’ai connue que veuve, mon grand-père étant mort quelques mois après ma naissance. J’aimais beaucoup aller la voir. Elle adorait le feuilleton Santa Barbara, dont j’ai gardé la musique du générique en tête, tout comme
