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Que faire lorsque la jalousie, la méchanceté, la violence et la haine, sont le fait de ceux qui sont appelés à vous soutenir et à vous aimer ?
Lorsque père, mère, frères et sœurs vous trahissent et sèment des clous sur votre chemin, tandis que de parfaits étrangers vous tendent la main. Lorsque le couple n’est plus un refuge, parce que l’amour n’est plus de la partie.
Que faire si en plus de tout cela, vous évoluez dans une société en proie à ses propres bouleversements, en commençant par la terrible décennie noire ?
Et si les autres étaient, eux aussi, des forteresses de solitude et de chagrin ?
Si le désamour, l’indifférence et la violence qu’on vous oppose n’étaient que le résultat de tragédies larvées, de malentendus et de tabous ? S’il suffisait, pour briser le cercle du mal-être, de tendre soi-même la main ?
Je te pardonne est le récit d’une résilience. C’est le parcours poignant, inspiré de faits réels, d’une femme, de son long cheminement de la haine vers le pardon et la paix.
Que faire lorsque la jalousie, la méchanceté, la violence et la haine, sont le fait de ceux qui sont appelés à vous soutenir et à vous aimer ?
Lorsque père, mère, frères et sœurs vous trahissent et sèment des clous sur votre chemin, tandis que de parfaits étrangers vous tendent la main. Lorsque le couple n’est plus un refuge, parce que l’amour n’est plus de la partie.
Que faire si en plus de tout cela, vous évoluez dans une société en proie à ses propres bouleversements, en commençant par la terrible décennie noire ?
Et si les autres étaient, eux aussi, des forteresses de solitude et de chagrin ?
Si le désamour, l’indifférence et la violence qu’on vous oppose n’étaient que le résultat de tragédies larvées, de malentendus et de tabous ? S’il suffisait, pour briser le cercle du mal-être, de tendre soi-même la main ?
Je te pardonne est le récit d’une résilience. C’est le parcours poignant, inspiré de faits réels, d’une femme, de son long cheminement de la haine vers le pardon et la paix.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Après un parcours consacré à l'édition de jeunesse et l'impression, à une participation active à la promotion de la lecture enfantine dans le domaine associatif,
Jamila Rahal voue sa retraite à l'écriture.
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Seitenzahl: 400
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Je te pardonne
Jamila Rahal
Je te pardonne
roman
CHIHAB EDITIONS
© Éditions Chihab, 2024
www.chihab.com
Tél. : 021 97 54 53 / Fax : 021 97 51 91
ISBN : 978-9947-39-702-2
Dépôt légal : avril 2024
À la mémoire de Mohammed Ali Bereksi Reguig
Mon amour au grand cœur,
mon cher mari disparu trop tôt.
– La narratrice
– Son père, El Hadj El Arbi
– Sa mère, khalti Hafsa
– Ses frères et leurs épouses : Othmane et Alia – Nori et Zineb – Hamid et Rachida.
– Ses sœurs et leurs familles : Badra et son fils Madjid – Malika et son mari Fethi.
– Son mari, Brahim
– Sa belle-mère, Fatna
– Sa rivale, Faïza
– L’amant de sa rivale, Nacer
– Ses enfants : Sofiane, Yousra et son fiancé Akram, Mourad, Sirine, Adel.
– Son employeuse et sa famille : Salima, son mari Ali et sa fille Manel.
– Sa voisine, Zohra
– La doyenne de son quartier, Khalti Kheira
J’en ai marre de l’entendre aboyer comme un chien. Tous les jours les mêmes griefs, la même rengaine. Ma sœur Badra et moi sommes réunies par une haine réciproque et définitive. Sale vipère ! Depuis que je suis revenue m’installer dans la maison avec mes cinq enfants, elle est à l’affût de nos moindres faits et gestes, essayant de trouver le bon prétexte pour nous dégager. Elle est le nœud dans ma gorge, le clou dans ma chaussure. Ma mère, que tous les gens du quartier appellent Khalti Hafsa, lui mange dans la main. Normal après tout, puisqu’elle est persuadée que c’est elle seule qui subvient à tous ses besoins. Lorsque nous étions plus jeunes, c’était moi sa préférée pourtant, sa benjamine dont elle appréciait le plus la compagnie. Mais la vie est une désillusion permanente et avec le temps, j’ai fini par comprendre que les sympathies vont naturellement à ceux qui savent se tenir debout. Moi, je suis à genoux depuis trop longtemps.
Il y a longtemps que ma sœur Malika et son mari Fethi se sont définitivement installés en Belgique. Quant à mes trois grands frères Othmane, Nori et Hamid, tous pères de famille, ils ont quitté la maison depuis belle lurette. Du vivant de notre père El Hadj El Arbi, propriétaire d’un café (qui, dans son âge d’or, tournait à plein régime) ils habitaient là eux aussi. Mais depuis qu’il nous a quittés, ma mère a fait de leur vie un cauchemar. Aucune de ses brus n’a pu trouver grâce à ses yeux, pas plus que ses petits-enfants. Elle pense qu’ils veulent tous profiter d’elle, qu’ils en ont après ses sous. Elle leur fait honte devant nos voisins. Lorsqu’elle pique sa crise, il faut se boucher les oreilles. Elle use avec eux d’un langage si ordurier qu’ils ont préféré fuir sa présence. Nous l’avons connue beaucoup plus pudique et réservée. Ce phénomène est relativement récent, consécutif à son veuvage si ma mémoire ne me trompe pas. Je crois que c’est à ce moment que ma mère a commencé à perdre un peu la boule.
Seules ma sœur Badra et ma mère occupent aujourd’hui la maison labyrinthique de deux étages, tandis que du bout des lèvres, elles m’ont accordé l’usage d’une pièce donnant sur une minuscule courette, au sous-sol. Que de fois m’ont-elles rappelé que le patronyme de mes enfants étant celui de mon crétin de mari, ils n’avaient droit à rien… Que pour prétendre à un quelconque avantage, je devais d’abord les jeter à leur famille paternelle. Les jeter… C’est le terme exact qu’elles utilisent pour parler de mes enfants. Je n’en veux pas à ma mère dont le dos plié à angle droit ploie sous le faix d’années de souffrances et de violences conjugales. Elle est cassée au sens propre comme au figuré. Je crois qu’aujourd’hui, Badra est pour elle une sorte de mât auquel elle se tient pour ne pas tomber. Elle doit penser que nous tous, tous les autres, nous ne faisons que la déséquilibrer. Ma sœur lui fait sa toilette, l’habille, la nourrit et, à longueur de jour et de nuit, ingénieuse au mal, la langue plus venimeuse que celle d’un serpent, elle déverse son fiel dans son oreille. Mes frères, quoiqu’elle fasse et quoiqu’elle dise, ne se mettront jamais en travers de son chemin. Peu importe qu’elle dresse notre mère contre eux, elle tient le dragon dans son antre et c’est peu cher payé que de ne plus être les bienvenus à la maison. Ils peuvent en toute conscience vivre tranquillement leur vie car elle les dégage de toute responsabilité vis-à-vis d’elle. Ils sont obsédés par l’idée que notre mère les maudisse si d’aventure ils mettaient Badra en colère. La malédiction d’une mère est chose sérieuse qu’on ne doit pas prendre à la légère. Donc je le sais, personne ne prendra jamais notre défense contre ma sœur. Entre mes enfants et elle, il n’y a que moi. Je dois reconnaître que Malika m’a soutenue un certain temps avant de jeter l’éponge. C’est bien normal au fond… Même le marbre s’use malgré toute sa dureté. Que dire de la patience des gens… Je vous dirai dans quelles circonstances elle m’a laissé tomber. Depuis qu’elle vit en Belgique, personne, à ma connaissance, n’a jamais vu la couleur de sa devise. Pourtant, elle est traitée comme une reine dès qu’elle met le bout du pied chez nous. Il n’est pas nécessaire d’être prodigue de son argent pour être considéré. Il suffit d’en posséder.
*
Sirine rentre tard. Ce n’est pas la première fois. À la façon dont elle claque violemment le grand portail, je sais que c’est elle. C’est sa façon de narguer sa tante et de lui montrer qu’elle ne l’impressionne pas. Elle longe la cour latérale et descend les escaliers qui mènent à nous. L’œil noir, les mains sur les hanches, je l’attends de pied ferme. Je la gronde, assez bas pour ne pas être entendue des autres :
– C’est maintenant que tu rentres ? Tu crois que je n’ai pas assez d’ennuis comme ça ?
– Si on t’avait accordé autre chose que ce sous-sol pourri, je serais rentrée plus tôt crie-t-elle, plus à l’intention des autres qu’à la mienne. J’étouffe, tu entends ? J’étouffe !
Je siffle entre mes dents :
– D’accord. Demain, je sors dans la rue. Je vais aller me vendre sur la place publique pour t’offrir un château !
Je suis fatiguée de ses jérémiades. Contrairement à son aînée Yousra, elle est indocile, bouillante comme un chaudron sur le feu, perpétuellement révoltée et insatisfaite. Sa fureur me désarme.À quinze ans, elle est devenue incontrôlable. Alors, j’en use avec elle comme avec le lait sur le feu ; je fais ce que je peux pour la ménager de peur qu’elle ne déborde et ne me file entre les doigts. Elle se jette sur son matelas au fond de la pièce, visse les écouteurs à ses oreilles et pousse la musique à fond. Je peux gueuler tant que je veux, elle est ailleurs. Je gesticule en marmonnant, tout en sachant qu’elle ne m’entend pas. Je me penche pour lui enlever ses chaussures que je jette plus loin d’un geste rageur. Elle se retourne vers le mur pour ne plus me voir. Un peu plus tard, je la secoue. La table basse est posée, tout le monde est déjà assis autour du dîner. Sirine se redresse et mange aussi. C’est bon, dit Sofiane. C’est juste des pommes de terre frites accompagnées d’une sauce sans viande mais c’est vrai que c’est bon. Lorsque Yousra vient chez nous les week-ends, c’est toujours elle qui cuisine. Il y a aussi un grand pot de mayonnaise, une bouteille de soda et beaucoup de pain. La sauce est épongée en un clin d’œil, les frites disparaissent tout aussi vite. Mourad se fait encore un sandwich de mayonnaise pour se caler. Le soda comble tous les vides. Sirine se lève pendant que Yousra et moi débarrassons la table. Elle sort dans la courette pour aller aux toilettes. J’entends ma sœur qui, penchée à sa fenêtre comme d’habitude, n’attendait que ça.
– Éteins la lumière, crie-t-elle, dès que ma fille a le pied dehors. Ce n’est pas ton père qui paie l’électricité !
– Non, c’est ma mère ! Réplique Sirine sans se démonter. Tu oublies peut-être qu’elle règle la moitié de la facture, alors que c’est vous qui consommez sans compter.
– Sale petite traînée. Tu as la langue bien pendue à ce que je vois et c’est moi qui vais…
Le flot des injures qui dégringolent sur nous comme un sac de détritus s’estompe et finit par se perdre dans le bruit de la musique que Sofiane met à fond. Je donne parfois la réplique mais aujourd’hui je laisse faire. Je suis un peu plus fatiguée que d’habitude. Lorsque Sirine a fini, je suis devant la porte avec Adel, mon petit dernier. Quatre ans, joyeux et mutin, lumineux comme un soleil. Depuis quelque temps, j’ai pris le pli de l’escorter pour ses besoins, le soir. Autrement, ma sœur pourrait lui interdire l’usage des W.-C sous prétexte qu’il gaspille trop d’eau. Lorsque je ne suis pas là, il se débrouille comme il peut. Je regagne notre « logis » et je fais faire à Adel une toilette sommaire dans l’évier que j’ai fait installer à notre arrivée. Pendant que Yousra finit de laver la vaisselle, Sirine va se déshabiller dans le minuscule espace séparé du reste de la pièce par une armoire. Une sorte d’antichambre destinée à préserver notre intimité. Puis elle se jette sur son matelas et se laisse happer par son téléphone. Elle plonge dans un univers magique et lumineux qui, d’un clic, efface la laideur du sien. Elle est depuis peu employée clandestinement dans une usine de mise en bouteilles de limonade et tout son argent part en fringues, en gadgets et en connexion internet. À moi elle ne donne pas un sou mais de temps en temps, elle rapporte un soda. Son matelas et celui de Yousra sont placés bout à bout le long du mur. Lorsqu’elles sont en bons termes, elles dorment tête contre tête. Elles passent la nuit en confidences et en rires que je n’interromps pas, même lorsqu’elles gênent le sommeil de leurs frères. Sinon, ce sont leurs pieds qui se font la conversation. C’est ainsi que je sais si elles sont en bons termes ou pas. Le matelas de Sofiane et celui de Mourad sont également disposés bout à bout contre le mur d’en face mais eux ne se parlent jamais la nuit. Dix ans les séparent. Il faut dire aussi qu’ayant grandi loin l’un de l’autre, ils ne trouvent rien à se dire. Mon matelas est posé contre l’armoire, face à la cuisine. Je dors avec Adel blotti contre moi. Il me bouffe le nez et ça me fait rire. Mon nez n’est pas un abricot, voyons ! Il réplique, dans un bruit de succion : Si, c’est un abricot… Mes enfants réagissent différemment à ça. Blasée, Sirine hausse les épaules. Yousra rit gentiment, Sofiane et Mourad disent d’une même voix qu’avec ma douceur excessive, je vais le ramollir et en faire une femmelette. Je les laisse chacun à ses réflexions et je serre mon fils dans mes bras. Je suis si fatiguée qu’au bout de quelques minutes, je tombe comme une pierre dans un puits. Je sombre dans le sommeil, ce frère de la mort.
***
Mes enfants s’étonnent toujours que leur tante soit si mauvaise. La plupart du temps je leur demande de ne pas lui en tenir rigueur. Je leur dis qu’elle a eu ses malheurs et pas des moindres. Qu’elle aussi est cassée. Je leur dis ça afin d’atténuer les effets de la guerre qu’elle mène contre nous. Et aussi pour que leur compassion absorbe un peu la haine qu’elle leur inspire. Une haine qui pourrait les détruire sans l’entamer, elle. Je le sais. Je connais sa force. Par moments, j’essaie de me souvenir de la personne qu’elle était autrefois mais trop d’années nous séparent. Lorsqu’elle s’est mariée, elle avait dix-sept ans et moi sept. Ce qui s’est produit à cette époque fut si brutal et si terrible, qu’il a longtemps englouti toute ma mémoire. Peu à peu, j’ai pu remonter le fil du passé mais concernant ma sœur, c’est comme si elle n’avait eu aucune vie antérieure. Je n’ai aucune image de la jeune adolescente qu’elle était avant ce jour funeste qui la changea à jamais. Badra était lycéenne et elle ne voulait pas du mariage auquel on la destinait. Forgé à la dure par l’arrière-pays et par la rigueur de son époque, notre père estimait que les filles n’avaient pas voix au chapitre et que toute protestation de leur part était une intolérable aberration. Il se mit à la frapper. Pour la mater. Plus elle s’obstinait dans son refus et plus il frappait. Quelques jours avant le mariage, elle se mit à déambuler dans la grande maison et à crier de rage, comme une folle. Noir de colère, mon père la battit… méthodiquement… Un tabassage en règle… Elle cessa aussitôt de crier et lorsqu’elle tombait sous la violence des coups, elle se relevait et lui demandait calmement de recommencer. Puisqu’il allait la donner à un homme dont elle ne voulait pas, il pouvait aussi bien la tuer. Mon père n’arrêta que lorsqu’il n’eut plus la force de continuer. Dans la maison, personne ne pipait mot. Blottie dans un coin, les yeux fermés, muette, ma mère se tenait la tête entre les mains et se balançait d’avant en arrière comme une automate. Tétanisés, ma sœur et mes frères regardaient la scène en silence. Moi, j’étais dans un état second. À chaque fois que ma sœur tombait, je la suppliais à l’intérieur de moi de ne pas se relever. Pour qu’il ne la batte plus. Mais elle se relevait toujours. Et toujours, elle lui demandait de recommencer. Elle était d’une force incroyable. Elle était debout lorsque mon père baissa les bras et lui tourna le dos. D’une certaine façon, c’est elle qui a remporté la bataille ce jour-là. Je n’ai, même maintenant, aucun souvenir du mariage. Je sais seulement que Badra était partie couverte de bleus sur tout le corps. Son mari dut apprécier ce témoignage de virilité puisqu’il se crut autorisé à en user de même avec elle. Au bout d’un trimestre, il nous la retournait, ravagée et en cloque.
Quelque chose en mon père se brisa. Comme si, à son tour, il était cassé. Son code de l’honneur, tordu j’en conviens, vu la façon dont il traitait ses filles, était heurté par la muflerie de son nouveau gendre et par son manque de considération à son égard. Lui qui, en son temps, s’était mesuré aux parachutistes de l’armée française sur les monts de Fellaoucène, après que le Général Salan eut ordonné le ratissage des zones montagneuses pour en déloger les maquisards, il se voyait traiter avec mépris par un homme qu’il avait choisi entre tous pour lui marier sa fille. Il aurait pu lui casser la gueule s’il l’avait voulu, seulement il était question de sa fille. Monter les choses en épingle aurait pu nuire à sa réputation et à son honneur, alors il n’avait pas fait de vagues. Seule une très grande tare peut justifier qu’on renvoie une jeune épousée après si peu de temps. Qu’elle ne soit pas pure la nuit de ses noces par exemple. Or il savait qu’elle l’était, puisque le docteur qui l’avait examinée juste avant le mariage l’avait attesté. Mon père avait remis au mari un exemplaire du certificat de virginité, sésame d’une vie conjugale honorable et sans histoires. Il avait gardé précieusement chez lui l’autre exemplaire. Il sera exhibé à l’envi par ma mère au nez de chaque visiteuse venue prétendument soutenir ma malheureuse sœur. En réalité, elles étaient juste en mal de ragots. Je surpris mon père en train de pleurer dans sa chambre et lorsque j’allais vers lui, il me caressa gentiment la tête. Jamais il n’avait eu un tel geste auparavant.
Badra n’a jamais excusé notre lâcheté, nos silences. Moi, je n’ai aucune responsabilité dans son drame. Mais c’est grâce à elle que j’ai pu choisir l’homme avec qui je voulais vivre. Peu importe que mon choix fût bon ou mauvais. J’ai eu en mains le contrôle de ma destinée. J’ai connu l’amour et pas elle. Une injustice si impardonnable à ses yeux, que je la paie encore au prix fort.
Lorsque Madjid vint au monde, je ne voyais pas en lui un neveu mais plutôt un petit frère ballotté entre les bras de ma mère et ceux de Malika. Jamais ceux de Badra. Lui-même devait se croire le dernier rejeton d’une famille nombreuse et non pas le fils unique d’une femme, éconduite alors qu’il n’était encore qu’un embryon fragile agrippé à son ventre meurtri. Je ne sais pas quand la réalité se fit jour dans son esprit ni comment il la vécut, nous n’en avons jamais parlé. Nous ne sommes pas très doués pour la parole. Chacun se débrouille comme il peut avec ses non-dits, ses secrets et ses tabous. Madjid allait sur ses cinq ans lorsqu’à son tour, Malika se maria. Son départ fut insupportable pour le petit garçon, un drame immense. Il était inconsolable. Badra essaya maladroitement de reconquérir son fils. Je crois qu’à ce moment-là, sa fibre maternelle était en train de se réveiller. Trop tard, malheureusement. Ému par l’amour du petit envers son épouse, notre nouveau beau-frère Fethi le prit naturellement sous son aile et le recueillit comme un fils. Nous étions heureux de ce dénouement mais nous cachions notre joie devant Badra. Je devine aujourd’hui l’ampleur de sa frustration. Brutalisée, laissée-pour-compte et finalement dépossédée de sa maternité, elle avait tout enduré. Elle avait tout perdu… son présent et son avenir. Quant à son passé, j’imagine que pour elle, il tient tout entier dans ce trimestre dramatique et injuste. De l’eau a coulé sous les ponts, depuis. Madjid a aujourd’hui plus de trente ans et il vit en Belgique avec Malika et Fethi qu’il considère comme étant ses véritables parents. Peut-être que si on lui en avait laissé le temps, Badra aurait pu regagner l’affection de son fils. Peut-être que si on lui avait parlé, elle aurait vidé son sac comme on vide un abcès purulent. Mais encore une fois, nous ne sommes pas doués pour la parole. Nous jetons sur nos maux des couches de silence qui finissent par peser des tonnes. Selon un dicton connu, il est heureux que les maux soient répartis entre les êtres car s’ils étaient portés par un seul, ils le pulvériseraient. Badra, il faut bien le dire, a porté bien plus que sa part.
***
Brahim n’a pas toujours été un crétin. Il gagnait modestement sa vie comme petit fonctionnaire de la santé mais c’était un bon vivant et comme je l’ai dit, nous avions fait un mariage d’amour. J’étais encore jeune lycéenne et lui n’était pas beaucoup plus vieux lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois. L’attirance entre nous fut réciproque et immédiate. Ma détermination à n’assouvir notre faim l’un de l’autre que dans une union licite, le fit venir très vite dans la maison paternelle pour demander ma main, accompagné de quelques femmes, un bouquet de fleurs dans une main et une boîte à gâteaux dans l’autre. Lorsque je rembobine le film du passé, je réalise que Badra était absente ce jour-là. Quelque temps plus tôt, elle avait allégué une brusque fatigue pour aller se reposer chez l’une de nos tantes à Chlef, la ville natale de nos parents. Euphorique, la tête dans les nuages, je n’y avais alors guère prêté attention. Je me doute bien à présent que mes parents avaient deviné la vraie raison de son départ. Elle fuyait tout simplement ce qui la ramenait à l’épisode le plus dramatique de sa vie. Je n’attendis pas la cérémonie du mariage pour mettre un terme à mes études car ni mes parents ni moi, n’en voyions l’utilité. Nous trouvâmes un petit pièce-cuisine dans un modeste haouch aux « Planteurs ». Pour nous, c’était comme un paradis. Nous ne possédions pas grand-chose mais nous tenions l’essentiel au creux de la main. Notre amour jetait sur notre vie un voile chatoyant et léger qui la faisait paraître belle et riante. Nous avons tout de suite eu mes deux aînés Sofiane et Yousra, à une année d’intervalle l’un de l’autre. Lorsqu’il sortait de son travail, Brahim avait l’habitude de s’asseoir sur le seuil de la maison pour gratter sa guitare en chantant les airs exaltants et entraînants du Raï. Au tout début, il avait une petite cour d’admirateurs composée de voisins et d’amis, très enthousiastes d’être aux premières loges d’un récital quotidien et inédit, à l’œil de surcroît. Hélas, cet état de grâce ne pouvait pas durer dans un quartier où tout le monde avait le regard rivé sur nous et où chacun avait son mot à dire sur tout. Notre mode de vie ne plaisait pas à tout le monde. Ou du moins, il ne plaisait plus.
Transgressif et subversif à l’extrême, le Raï est chanté par des Chebs qui cassent tous les tabous et s’affranchissent de toutes les règles, glorifiant en termes crus la passion amoureuse, le désir et l’alcool. Les jeunes en général en raffolent, ceux de l’ouest du pays l’ont dans les tripes. Les bien-pensants, qui le jettent aux gémonies pour son odeur de soufre, l’écoutent aussi, en petits comités ou en secret, avec des airs coupables d’enfants pris les doigts dans la confiture. Ils jurent leurs grands dieux qu’ils n’ont pour ce genre musical que mépris, qu’ils n’y viennent que pour s’en moquer, pour constater combien il est vulgaire et blâmable et qu’on ne les y reprendra plus… mais ils y reviennent quand même et toujours avec la même délectation. Quels hypocrites ! Brahim a démêlé pour moi les paroles complexes des répertoires qui sont plus en odeur de sainteté et qu’on écoute en famille, ceux de l’andalou et du chaâbi. Franchement, je les trouve plus que libertines. J’aime mieux les mots du Raï parce que je les comprends, qu’ils sont livrés tels quels sans emballage cadeau ni rubans et que souvent, ils font battre mon cœur un peu plus vite. Après l’avoir longtemps boudé, l’État, sous la pression d’une base populaire dynamique et engagée, en particulier celle de l’APICO, une association culturelle locale, comprit que le Raï était trop populaire pour qu’on lui enlève sa place au soleil. Il lui consacra un festival dont la première version eut lieu à Oran, en 1985. À cette époque-là, Brahim était tout jeune encore ; il venait de boucler ses quinze printemps. Comme de nombreux autres jeunes, on lui permit de se produire dans un petit groupe de quartier. Il saisit sa chance sans hésiter et mit le feu à la scène. Il retomba dans l’oubli aussitôt le festival terminé. Mais depuis ce temps, il avait la tête farcie de rêves de célébrité, de reconnaissance et de gloire. Les yeux au plafond, il me racontait pendant des heures combien il aimerait rencontrer les frères Rachid et Fethi Baba Ahmed, auteurs, compositeurs et interprètes. Ils possédaient le plus grand studio d’enregistrement d’Afrique et ils avaient révélé et propulsé de nombreux talents qui de ce fait, étaient devenus des icônes du Raï. Avec son treillis militaire, sa casquette, sa barbe à la Fidel Castro et sa moto, Rachid, qui sillonnait sans relâche notre belle ville en jeep, l’impressionnait tout particulièrement ! En attendant cette rencontre tant espérée, Brahim se contentait de chanter sur notre seuil, avec nos voisins pour tout public. Sa voix parvenait jusqu’à moi tandis que je faisais mon ménage en fredonnant les refrains… jusqu’à ce que cela devienne dérangeant pour nos voisins. Notre mode de vie ne leur plaisait décidément plus du tout.
Nous vivions alors des temps troubles où de nouveaux prophètes avaient fait irruption parmi nous. Dans un discours d’une rare violence, des jeunes à peine sortis de l’enfance, trois poils sous le menton et des lames bien coupantes dans la voix, venaient expliquer à une population terrifiée qu’elle s’était dévoyée, que sa pratique de l’Islam s’était gravement relâchée, qu’elle était plongée jusqu’au cou dans le stupre et le péché, qu’une vie entière de prières et de génuflexions serait insuffisante à effacer toutes ses fautes envers Dieu. Ils affirmaient qu’il était grand temps pour elle de se repentir pour retrouver le droit chemin. Leur logique mortifère voulait que tous les plaisirs terrestres fussent impies et passibles de sanctions sévères. Ils se sont acharnés à les anéantir. Complètement fanatisés, nos voisins ne venaient plus écouter mon mari chanter, ils lui recommandaient le repentir.
En réalité, le changement ne fut pas aussi brutal que je le laisse entendre. En 1990 déjà, juste avant notre mariage, les élus municipaux du Front Islamique du Salut, le FIS, majoritaires, avaient échangé sur les frontons de leurs mairies la devise « Révolution par le peuple et pour le peuple » contre celle de « Municipalité islamique. » Pourquoi pas ? Cela ne nous dérangeait pas. Musulmans, nous l’avons toujours été que cela soit proclamé ou non. Ma famille ainsi que celle de Brahim avaient d’ailleurs voté pour les candidats de ce parti car cela exaltait notre foi en Dieu et en Son prophète, que le salut soit sur lui. La musique faisait partie intégrante de notre vie sans que nous y voyions une quelconque contradiction avec la religion. Entre Brahim et moi le beurre et le miel coulaient à flots, il n’y avait pas de quoi descendre de notre nuage. Nous ne prêtions absolument pas attention aux changements qui étaient en train de chambouler notre société et transformaient peu à peu nos voisins en militants endoctrinés, doublés de délateurs zélés. Cependant, plus le temps passait et plus le malaise prenait de l’épaisseur. « Un peu pour mon Dieu et un peu pour mon cœur », dit un dicton populaire, mais les islamistes voulaient tout pour Dieu et rien pour le cœur. Dans leur discours, tout se résumait à une liste de ce qui était licite et de ce qui ne l’était pas. Nous les singions en riant sous cape. « Dieu a dit, le prophète a dit. » Jusqu’au soir où des voisins vinrent voir Brahim alors que, comme à son habitude, il accordait sa guitare en fredonnant. Habillés de kamis à mi-mollets et coiffés de petites calottes blanches, ils étaient venus en petit comité de trois personnes. Celui qui semblait être le chef, un jeune imberbe, lui dit avec un sourire condescendant combien on l’estimait dans le quartier mais aussi qu’on était triste de constater à quel point il s’était égaré. Il n’était pas raisonnable qu’un bon musulman montre un si mauvais exemple à la génération montante en donnant de la voix de façon si impudique, mettant des paroles abjectes à portée d’oreilles des femmes et des enfants. Brahim leur a ri au nez et en paroles bien senties, il les a imprudemment invités à aller se faire voir ailleurs. Ils repartirent sans un mot mais le lendemain, ils étaient de nouveau plantés devant notre porte. Ils étaient revenus en groupe de plus de vingt individus, certains faisant ostensiblement tournoyer des bâtons dans leurs mains. Le chef demanda avec la même condescendance que la veille : « alors mon frère, as-tu bien réfléchi à ce que nous t’avons dit hier ? » Cette fois-ci Brahim n’a pas ri. Il rentra à la maison, posa sa guitare dans un coin et se replia dans le silence.
Peu avant les élections législatives qui devaient se tenir en juin 1991, le Syndicat Islamique du Travail lança un appel à la grève sainte. Les travailleurs récalcitrants y furent poussés de façon musclée et je me souviens que mon mari, pensant encore qu’il pouvait manœuvrer sans trop se mouiller, avait déposé un certificat de maladie pour justifier son absence de son poste sans pour autant rejoindre les grévistes. Quelle époque ! Les islamistes déferlaient dans nos vies comme un tsunami imparable. Comme des loups. Meutes enturbannées, barbes hirsutes, fronts ceints d’un bandeau noir, poings serrés sur la poitrine ou brandissant le livre sacré, le poil rouge de henné, l’œil allumé souligné de khôl, ils battaient le pavé au pas militaire et campaient sur les places publiques pour exposer leur force. Ils hurlaient leur détermination à faire de l’Algérie un vrai califat islamique. Vociférant, hurlant, tout en crocs et en griffes, ils emplirent le pays de fureur et de bruit. Encouragés par leur popularité croissante, Abassi Madani et Ali Belhadj, les deux principaux leaders du FIS, exigèrent l’annulation de la loi électorale que, comme d’autres opposants, ils jugeaient défavorable à un scrutin démocratique. Dans la foulée, ils réclamèrent la tenue d’élections présidentielles anticipées. Pour contenir le désordre, l’état de siège fut proclamé et l’armée sortit des casernes. Réponse du berger à la bergère, les leaders du FIS lancèrent l’appel au Djihad et à la violation du couvre-feu. Cela donna lieu à des affrontements sans précédent qui se soldèrent par un nombre incalculable de morts, de blessés et de disparus et par l’incarcération des principaux chefs islamistes. Pour apaiser les esprits, les élections législatives furent remises au goût du jour. Hélas, le calme qui suivit cette décision était très relatif et bien précaire. Dans la garnison de Guemmar près de la frontière tunisienne, de jeunes appelés furent massacrés à la hache pendant leur sommeil. On disait que les assassins étaient des Afghans. En réalité, des Algériens entraînés au combat en Afghanistan. Leur chef se faisait appeler Tayeb el afghani. Nous avions tous un frère, un fils ou un voisin qui effectuait son service militaire quelque part dans le pays. Ce drame aurait pu toucher n’importe lequel d’entre nous. Nous fûmes frappés au cœur, horrifiés. Ce n’était là, hélas, que le prélude à de nombreux autres drames, plus barbares les uns que les autres.
La société était largement polarisée entre ceux qui prônaient la gouvernance selon la loi islamique comme un souhaitable retour aux racines et une solution face aux échecs des systèmes capitaliste et socialiste, et ceux qui la considéraient comme une régression grave, liberticide et incompatible avec les exigences de la modernité. Au milieu se tenait une grosse masse indécise et volatile, souvent silencieuse aussi, que chaque faction tentait d’attirer de son côté. Brahim et moi en faisions partie. La fin de l’année fut marquée par la victoire du FIS. Un véritable raz-de-marée. Les premiers l’avaient emporté. Ils jubilaient. Les seconds avaient perdu. Ils étaient atterrés. Impressionnants de force brutale, d’audace et d’intransigeance avec le pouvoir en place, les militants du FIS avaient réussi à rallier tout un pan de la population, gavée jusqu’à la nausée par l’ineptie, la rapacité et la tyrannie de ceux qui avaient régné durant la décennie précédente. Sonné par ces résultats et selon la rumeur, poussé par une faction de l’armée, le président de la République, Chadli Bendjedid, annonça sa démission devant des millions de téléspectateurs. Je donnais alors le sein à Sofiane. Ni Brahim ni moi n’étions portés sur la chose politique mais nous saisîmes aussitôt toute la gravité du moment.
Le second tour des élections fut reporté sine die et les blindés quadrillèrent le pays. Chadli Bendjedid fut remplacé par Mohammed Boudiaf qui, a-t-on appris, était l’un des grands artisans du déclenchement de la guerre de libération mais ça, les manuels d’histoire ne nous l’avaient pas appris. Exilé au Maroc voisin juste après l’indépendance, il coulait des jours paisibles à Kenitra en gérant sa petite briqueterie, lorsque le pays l’appela à la rescousse. Il fallait une personne intègre, non compromise dans la gabegie qui avait dévasté le pays. Son nom était sorti comme sort un lapin du chapeau du magicien. Le brillant numéro fut grandement applaudi. Le pauvre homme était sympathique. Les gens aimaient son allure d’ascète sobre et sévère, qui tranchait avec celle des potentats auxquels ils étaient habitués. Il avait l’air sincère et une solide réputation d’incorruptible était amarrée à ses flancs. Il fut tout de suite très populaire. Le parti islamiste fut dissous et l’état d’urgence fut de nouveau proclamé. Boudiaf s’en prit également à ceux qu’il regroupait dans un même panier de crabes et qu’il appelait « la mafia politico-financière. » Il fut assassiné à Annaba en juin 1992. Chaque camp se renvoya la responsabilité de cet acte abject. Puis, comme dans ce scénario à l’américaine lorsque fut assassiné le président Kennedy, nous découvrîmes que c’était un sombre inconnu, islamiste et membre de la garde présidentielle, qui avait tiré sur notre président en plein jour, pendant qu’il faisait son discours. Il fit la une de tous les journaux et accapara durablement le petit écran. C’était un certain Boumaarafi.
Le pays partait en vrille lorsque j’accouchais de Yousra. Des groupes armés avaient fait leur apparition sous des appellations terribles et terrifiantes. Groupe Islamique Armé, Mouvement Islamique Armé, Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat et j’en passe. Tous les jours, des tracts signés de leurs noms étaient accrochés aux murs pour relater leurs exploits. Il était question de policiers assassinés, de commissariats, de brigades de gendarmerie et de casernes attaqués et leurs armes volées, d’évasions massives de prisonniers, de banques braquées comme dans les films américains. Bientôt, les journalistes qui dénonçaient les crimes et la terreur islamiste se trouvèrent aussi dans le collimateur. Il en tombait tous les jours. L’assassinat de Smaïl Yefsah de trois balles dans la tête et de plusieurs coups de couteau dans l’abdomen, nous toucha en plein cœur. Il faisait un peu partie de la famille car nous le voyions tous les soirs à l’écran pour le journal télévisé. Il était jeune, beau et il venait de se marier. Beaucoup de jeunes filles en étaient secrètement amoureuses. Nous le pleurâmes comme on pleure un frère, un fiancé ou un fils.
Durant les deux premières années du terrorisme et malgré l’extrême violence qui sévissait, nous cherchions tant bien que mal à nous rassurer en nous persuadant égoïstement qu’il suffisait de se tenir à carreau pour échapper à la fureur des islamistes. Que cette fureur visait exclusivement les policiers, les militaires et les journalistes… très vite, nous ajoutâmes à cette liste macabre les syndicalistes et les militants des partis dont la tendance leur était opposée… puis les intellectuels et les artistes, pour leurs idées et leurs mœurs jugées contraires à la loi de Dieu. Ainsi par exemple, le grand dramaturge oranais Abdelkader Alloula, un géant à la bouille sympathique qui s’arrêtait mille fois dans la rue pour saluer des inconnus qui voulaient lui serrer la main, fut abattu en mars 1994 par un émir ignorant, qui avait interprété à l’envers le titre de la pièce « Mohammed prends ta valise, » pour « Mohammed – le prophète, – prends ton Islam et va-t’en. » Un semestre plus tard, Cheb Hasni, le rossignol du Raï sentimental, le Julio Iglesias algérien, fut assassiné de deux balles dans la tête dans son propre quartier.
Le cercle de la terreur se resserrait inexorablement sur nous et nous finîmes par comprendre que nul n’était à l’abri. Nous étions tous en danger car si nous n’étions pas ouvertement pour les islamistes, ils considéraient que nous étions contre eux. Tout contact avec une administration ou un commissariat était un signe d’hostilité à leur égard, passible de représailles. Les agents de l’État, enseignants, médecins ou simples fonctionnaires comme mon mari, furent accusés de compromission avec le pouvoir en place et traités en ennemis. Ils voulaient nous imposer des règles de plus en plus draconiennes. Boire, fumer, chanter, lire le journal, aller au bain public, fréquenter les salons de coiffure, étaient interdits. Nous les femmes, étions particulièrement visées par un code vestimentaire strict et par l’obligation de nous rendre invisibles, notre présence dans l’espace publique étant, à elle seule, considérée comme source de discorde, de fitna. Le racket fut érigé en règle. Ainsi, après avoir interdit les antennes paraboliques, perçues comme des instruments diaboliques permettant de capter les programmes des hérétiques occidentaux, ils trouvèrent plus judicieux d’imposer des taxes sur leur possession. Nous n’avions plus confiance en personne. Tout voisin, frère, fils ou oncle, pouvait potentiellement vous planter un poignard dans le cœur. Nombre d’entre eux, en particulier les jeunes, étaient devenus des informateurs dévoués et même des justiciers, allant souvent jusqu’à commettre des meurtres dans leurs propres familles, contre lesquelles ils se retournaient sans état d’âme.
Une multitude courageuse inonda alors les rues à travers tout le pays, bravant les dangers pour dénoncer la barbarie. Elle fut suivie de foules de plus en plus nombreuses. À chaque assassinat, à chaque attentat, à chaque massacre, excédés et résolus à ne plus se taire, les citoyens étaient présents pour exprimer leur indignation et clamer leur fureur. À Oran, ils partaient du siège de la wilaya, symbole de l’État. Les slogans sortaient de leurs poitrines comme des balles. C’étaient les seules armes dont ils disposaient pour dire leur rejet du terrorisme islamiste : « Ni Kaboul ni Téhéran, l’Algérie n’est pas l’Iran ! » « Ni kamiss ni Hidjab, notre culture est algérienne », « Ni Hamas, ni le FIS, l’Algérie est le fondement. » Dans leur colère, ils n’oubliaient pas ceux qui étaient censés nous protéger et ils les interpellaient rageusement : « Où est l’État, où est-il ? » En ce qui me concerne, j’étais trop craintive pour participer à ces manifestations mais, toujours en cachette de Brahim, je m’arrêtais sur le trottoir pour regarder passer les marcheurs et je sentais mon corps vibrer à l’unisson avec eux. Il arrivait même que je mêle mes youyous à ceux des autres femmes, toujours nombreuses dans les cortèges et souvent même à l’avant-garde, en foulard ou cheveux au vent, en djellabas ou en pantalons. Nos youyous s’étaient transformés en signe de ralliement et en cris de guerre, comme au temps du colonialisme.
Mon mari chantait inlassablement le dernier tube de Hasni, prémonitoire, « Ils ont dit que Hasni était mort. » Lorsque je le coupais pour le rappeler à ses obligations envers nous, il me lançait des regards contrariés, comme si je perturbais le cours de ses pensées. Bon vivant, jouisseur invétéré, Brahim était incapable de cacher son aversion pour le mode de vie qu’on nous imposait et malgré mes supplications, il refusait de mettre les pieds à la mosquée pour donner le change. Après l’interdiction de chanter, l’obligation de respecter le couvre-feu et de rentrer à la maison avec les dernières lueurs du jour, le mettait en rage. Il ruminait pendant des heures et tournait en rond comme un lion en cage. « Je ne suis pas un poulet ! » fulminait-il rageusement, en se frappant le poing contre le mur. Je le calmais comme je pouvais car sortir en dehors des heures autorisées l’aurait mis de facto en grand danger de mort. Les forces de l’ordre étaient fébriles. N’importe qui pouvait périr d’une balle perdue. Il n’était pas bon de circuler dans les rues de mon pays après le coucher du soleil.
Après les assassinats ciblés, l’Algérie fut en proie à la démesure et à la folie meurtrière. Des groupes armés sévissaient encore dans les quartiers populaires mais la plupart avaient pris le maquis dans les montagnes. Ils semèrent une folle terreur qui prit ses quartiers en chacun de nous, des drames innombrables plantèrent le deuil dans nos cœurs comme un drapeau noir. Des mots nouveaux apparurent dans notre vocabulaire. Massacres, ratissages, vrais et faux barrages. Nous basculâmes dans l’horreur et la désespérance. La mort qui nous cernait de toute part et l’effroi qui planait au-dessus de nous comme un ciel d’orage, avaient mis Brahim à fleur de peau. Il devint ombrageux et irascible, il s’emportait pour un oui ou pour un non. Il levait souvent la main sur moi pour se décharger du ressentiment qui emplissait son cœur, face au revirement qu’avait pris notre vie. Je ne le reconnaissais plus, il n’était plus l’homme que j’avais aimé et épousé. Mes grossesses successives n’arrangèrent pas les choses. Je me laissais aller et je me rendis compte trop tard que j’étais devenue pour lui une sorte de commodité bon marché, destinée à assouvir ses besoins élémentaires et rien de plus.
***
Les dates de naissance de mes enfants sont l’illustration parfaite des relations tumultueuses qui ont prévalu entre Brahim et moi. Une sorte de carte sur laquelle sont imprimés nos hauts et nos bas. Sofiane et Yousra sont venus au monde à un an d’intervalle, dans ce que je considère comme notre période de beurre et de miel parce que l’amour était encore de la partie. Je dois être d’une fertilité exceptionnelle puisqu’un semestre après la naissance de Yousra, je réalisais avec stupeur que j’étais de nouveau enceinte. J’allaitais pourtant ce qui, pour la plupart des femmes, est une contraception suffisante. C’est en tout cas ce qu’on dit. Je fulminais contre moi-même. Le beurre et le miel étaient taris et à vingt ans, j’étais épuisée. J’élevais mes deux aînés comme des jumeaux. Lorsque l’un dormait, l’autre se réveillait et s’il se mettait à pleurer, l’autre lui donnait aussitôt la réplique. Mes nuits étaient aussi blanches que des jours et les jours ne m’apportaient aucun répit. Une troisième maternité aurait été au-dessus de mes forces. Lorsque j’en parlais à Brahim, il balaya d’un revers de main toutes mes angoisses et ne s’y arrêta pas une seconde, comme si elles n’étaient pas dignes de son intérêt. Il ne me fut d’aucun secours, ne manifesta aucune compassion, n’exprima aucune solidarité. Je croyais détenir la clé de son cœur, qu’il était pour moi un livre ouvert. Je me trompais. Je constatais avec beaucoup de chagrin qu’il m’échappait complètement et que je n’avais plus aucune prise sur lui. Alors je décidais de me reprendre en main. J’eus recours à un stratagème extrême, archi-connu parmi les femmes de ma famille. Un secret de polichinelle qu’on se soufflait à l’oreille mais dont personne ne parlait ouvertement. J’introduisis en moi un rouleau de coton gorgé d’huile, d’une purée d’ail et d’autres ingrédients du même acabit. La langue de feu qui balaya mes entrailles les vida en quelques jours. Brahim crut à une fausse couche naturelle et je fus autorisée à faire ma convalescence dans la maison paternelle. En ce temps-là, j’avais encore quelque crédit auprès de ma grande famille. On nous reçut, mes enfants et moi, avec les honneurs. Je suis vigoureuse et je me rétablis en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Cependant, des milliers de questions se bousculaient dans ma tête et attendaient des réponses. J’avais besoin d’une halte, d’un temps de réflexion. Je m’accordais quinze jours.
J’avais réussi à mettre fin à une grossesse inopinée mais je n’en tirais aucune satisfaction. Si j’avais pleinement conscience de ma dégradation physique et morale au moment des faits, cela ne m’empêchait pas de me lever la nuit en sueur, envahie par le remords. Ce n’est pas si anodin de jeter à la poubelle le fruit de ses entrailles. Ne voulant plus jamais être confrontée à une telle extrémité, je décidais de recourir à la contraception. Cela étaitdevenu une évidence, mais le discours islamiste avait irrémédiablement creusé son sillon dans les esprits. La pratique religieuse se réduisait à une série d’interdits, dans laquelle toute tentative visant à restreindre les naissances était considérée comme une violation manifeste de la volonté divine. C’est pourquoi je décidais de garder la chose secrète. De toutes les manières, je n’avais aucune raison d’en parler. En ce qui me concerne, j’ai toujours appliqué le principe selon lequel l’Islam est une religion de facilité et non de difficulté.
Il y avait une autre question au sujet de laquelle j’avais une décision à prendre. Brahim souhaitait que nous emménagions chez sa mère dans le quartier populaire d’El Hamri. Il voulait s’éloigner de nos voisins devenus trop intrusifs, envahissants et dangereux, ce que je comprenais parfaitement. Mais j’avais conscience que nous allions tourner la plus jolie page de notre vie ensemble. Sans compter que la perspective d’une telle promiscuité avec ma belle-mère Fatna me remplissait d’anxiété, étant donné sa personnalité difficile et redoutée par tous. Or j’avais la solution à ce problème. Émigré de longue date en Belgique, mon beau-frère Fethi avait investi dans une maison cossue dans l’un des nouveaux quartiers de la banlieue est d’Oran, avec la perspective de revenir au pays une fois à la retraite. La vaste maison était vacante. J’ai immédiatement contacté ma sœur Malika pour lui demander si son mari pouvait nous la prêter. Elle dut trouver les mots justes pour toucher son cœur car il accepta tout de suite. Il faut dire qu’il trouvait son compte dans un tel arrangement car il était inquiet que les lieux ne soient vandalisés, comme ils le furent une année plus tôt. Les forces de sécurité étaient entièrement jetées dans la lutte contre le terrorisme et les biens inoccupés devenaient des lieux de débauche, des repaires de voyous en rupture de ban et même des planques d’armes et d’individus en prise avec la loi. Fethi avait par conséquent une bonne garde pour sa maison et moi un foyer pour ma famille.
*
Comme si le temps s’y était arrêté depuis longtemps, notre nouveau quartier était encore en chantier. Certaines maisons étaient vides et en proie au pillage, leurs habitants les ayant abandonnées pour fuir au loin, dans des pays plus sûrs. D’autres dressaient leurs piliers et leur ferraille comme des bras morts, calcinés par le soleil, leur construction était restée en suspens tout comme nos vies. Les rues se transformaient en bourbiers lorsqu’il pleuvait et en pistes poussiéreuses le reste du temps. Mais qui s’arrêtait à de tels détails ? Avoir un toit au-dessus de sa tête dans la grande ville alors que la campagne était livrée à la folie meurtrière, était un luxe qu’on savait apprécier à sa juste valeur. C’est avec joie que nous prîmes nos aises dans la belle demeure de mon beau-frère. Nous n’avions l’usage que du rez-de-chaussée mais c’était bien assez pour nous. Il y avait une grande cuisine ouverte sur un séjour, le tout éclairé par deux fenêtres et une porte-fenêtre qui donnait sur un petit jardin. J’aimais y prendre le soleil avec mes enfants. Il y avait également une pièce qui faisait office de chambre à coucher où nous dormions tous les quatre, ainsi qu’une salle de bains avec une grande baignoire. Cette dernière servait plus à emmagasiner une eau devenue rare qu’à prendre des bains mais nous avions largement ce qu’il fallait pour nous sentir bien. Nous avions même une ligne de téléphone. Nos nouveaux voisins étaient peu nombreux et différents de ceux que nous venions de quitter. Ils étaient tranquilles, pacifiques et respectueux. Ils ne se mêlaient pas de la vie d’autrui. Ils fermaient leurs portes à l’heure appropriée, baissaient les rideaux et les lumières au bon moment et rangeaient leurs voitures au garage pour la nuit avant d’aller à leur travail le lendemain. Ils ne sortaient que pour l’essentiel.
Le caractère affable de mon mari affleura de nouveau dans cette sérénité relative mais nous étions loin de l’éblouissement du début. C’est bien normal, n’est-ce pas ? Qui peut prétendre à un émerveillement perpétuel ? La vie se charge de nous rappeler à l’ordre et avec le temps, j’avais appris à regarder le sol plus que le ciel. Brahim faisait des efforts, je le voyais bien. Seulement, il était devenu lunatique et je le sentais prêt à s’enliser en un claquement de doigts, au gré des tragédies qui émaillaient notre triste actualité. Il sombrait parfois dans la morosité et souvent dans la colère, ensuite il nous donnait, aux enfants et à moi, mille signes d’affection. Je n’eus aucun scrupule à mettre en œuvre la décision que j’avais prise lors de mon séjour dans la maison de mon père. Pour la première fois de ma vie, j’achetais la pilule. Je la prenais scrupuleusement chaque soir avant de dormir, puis je cachais la plaquette dans mon armoire sous une pile de linge.
Notre emménagement dans ce nouveau quartier nous avait apporté l’anonymat et la quiétude tant recherchés, cependant cela n’a pas suffi à nous protéger des nouvelles désastreuses relayées quotidiennement par la radio, la télévision, les journaux et le téléphone. Je ne sortais plus du tout, pas même pour faire les courses, essayant de me convaincre que les murs de la maison étaient un rempart suffisant contre le danger qui rôdait.
Un jour de ramadan, Brahim rentra de son travail aussi sombre qu’une nuit sans lune. Rachid Baba Ahmed avait été assassiné la veille, devant son propre magasin à Oran. En tuant l’homme au treillis, les terroristes avaient tué les rêves de gloire de mon mari et probablement aussi, ceux de centaines d’autres qui, comme lui, attendaient d’être repérés et reconnus. « L’Algérie est devenue un cimetière et nous sommes orphelins ! » ressassait-il, la tête dans les mains. Lui qui n’avait jamais pris part à aucune manifestation, n’hésita pas une seconde à rejoindre la procession funèbre à Tlemcen, la ville natale de son idole, parmi une foule ivre de colère et de rage. Suite à cela, il fut submergé par une espèce de noirceur qui l’engloutit dans des abîmes insondables dont j’avais du mal à le sortir. J’abandonnai finalement mes efforts, son humeur instable ayant révélé sa face la plus inquiétante et la plus violente.
