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Carrier, Jean-Baptiste, était né, le 17 mars 1756, à Yolet , petite bourgade du canton nord d'Aurillac, située à trois lieues de cette ville. Ses parents étaient des cultivateurs aisés. justement estimés dans la région. Il était le troisième enfant d'une famille composée de trois filles et de deux garçons. Son frère, plus jeune que lui de trois ans, devint commissaire des guerres à l'époque de la Révolution. Le jeune Jean-Baptiste manifestait une certaine intelligence. Son grand-oncle entreprit de faire de lui un prêtre, et le plaça, grâce à l'influence de M. de Miramon, au collège ecclésiastique que les jésuites avaient fondé et qu'ils avaient dirigé à Aurillac jusqu'à la dissolution de leur ordre.
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Seitenzahl: 529
Veröffentlichungsjahr: 2023
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INTRODUCTION
CHAPITRE PREMIER. — CARRIER AVANT LA RÉVOLUTION
CHAPITRE II. — CARRIER À LA CONVENTION
CHAPITRE III. — CARRIER EN NORMANDIE
CHAPITRE IV. — MONTAIGU, CHOLET, NANTES
CHAPITRE V. — DÉBUT DE LA MISSION À NANTES
CHAPITRE VI. — LE MAXIMUM. - COUSTARD. - LA COMPAGNIE MARAT
CHAPITRE VII. — LA PREMIÈRE NOYADE
CHAPITRE VIII. — LES HÉSITATIONS DE CARRIER
CHAPITRE IX. — NOYADES DU BOUFFAY ET DES¨PRÊTRES D'ANGERS
CHAPITRE X. — LES TALENTS ADMINISTRATIFS DE CARRIER
CHAPITRE XI. — LES GRANDES EXÉCUTIONS
CHAPITRE XII. — LES ARMÉES RÉVOLUTIONNAIRES
CHAPITRE XIII. — CARRIER, THÉHONART ET LEBATTEUX
CHAPITRE XIV. — LES HABITATIONS DE CARRIER À NANTES
CHAPITRE XV. — LA SOCIÉTÉ VINCENT-LA-MONTAGNE
CHAPITRE XVI. — JULIEN ET LE RAPPEL DE CARRIER
CHAPITRE XVII. — DÉPART DE NANTES
CHAPITRE XVIII. — CARRIER DEVANT ROBESPIERRE
CHAPITRE XIX. — NANTES APRÈS LE DÉPART DE CARRIER
CHAPITRE XX. — CARRIER LÉGISLATEUR
CHAPITRE XXI. — LE 9 THERMIDOR. - LES CENTS-TRENTE-DEUX
CHAPITRE XXII. — CARRIER À L'ORDRE DU JOUR
CHAPITRE XXIII. — CARRIER MIS EN ÉTAT D'ARRESTATTION
CHAPITRE XXIV. — LA MISE EN ACCUSATION
CHAPITRE XXV. — CARRIER AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
CHAPITRE XXVI. — LE VERDICT
CHAPITRE XXVII. — LES ACQUITTÉS
Aucune génération humaine n'a été agitée, remuée, broyée comme l'a été, en France, celle de 1789 par les événements de la Révolution. C'est par millions qu'il faudrait compter les individus dont les destinées ont dévié de leurs origines et se sont déroulées dans un sens contraire à toutes les prévisions. Jamais plus vaste carrière ne fut ouverte aux innombrables variétés de l'ambition. Parmi ceux dont le succès couronnait les efforts, il y en avait qui partaient de si bas que la tentation de se pousser venait aux plus indignes. La roue de la fortune éleva les uns, précipita les autres, et écrasa beaucoup de ceux qu'elle avait élevés. Nombre de pauvres s'enrichirent, et nombre de riches devinrent pauvres. Tels, qui méritaient de vivre pour le bien de leurs semblables, ont péri misérablement, tandis que des malfaiteurs avérés obtenaient la confiance du peuple. Des religieux qui, dans leur jeunesse, avaient aspiré à la paix du cloître, des prêtres qui avaient enseigné la vérité aux fidèles de leurs paroisses, ont profané leur caractère par des violences et des scandales. Dans tous les rangs de la société, dans toutes les professions libérales et manuelles, l'armée recruta des officiers, dont les plus habiles et les plus heureux devinrent des généraux illustres. Des nobles, qui avaient servi sous l'ancien régime, ont dirigé maintes fois les armées républicaines contre les troupes royalistes commandées par des paysans. Parmi ceux que l'ambition ou la peur poussa au régicide, plusieurs avaient fait leurs preuves pour monter dans les carrosses du roi.
Dans le chaos de toutes ces convoitises, on distingue aussi des dévouements héroïques et des résignations sublimes. En aucun temps on ne sut aussi bien souffrir et mourir. Le stoïcisme venait en aide à ceux qui n'avaient pas la foi. Comme dans la Morale en action, le crime fut quelquefois puni, mais le plus souvent il réussit. Quant à la vertu, ce n'est que dans l'autre monde qu'elle fit le bonheur de ceux qui la pratiquèrent. Dieu, dit quelque part Montaigne, nous voulant apprendre que les bons ont autre chose à espérer, et les mauvaises autres choses à craindre que les fortunes et infortunes de ce monde, il les manie et applique selon sa disposition occulte1.
On a guillotiné Louis XVI, qui était passionné pour le bien de son peuple. L'innocence de Louis XVII n'a pas trouvé grâce devant les bourreaux de son père. Les paysans de l'Ouest, qui s'étaient levés pour conserver leur religion et leurs prêtres, étaient laborieux et honnêtes ; loin de les pénétrer, l'immoralité et l'impiété du siècle ne les avaient même pas effleurés ; ni leurs goûts, ni le souci de leur intérêt temporel ne les portaient aux aventures ; confiants dans leur courage, ils n'avaient, en s'armant, obéi qu'à la voix de ce qu'ils croyaient le devoir ; les combats, les massacres, les supplices, ont dépeuplé leurs bourgs et leurs villages. Mystère de l'expiation qui veut que les victimes soient pures !
Combien, en revanche, de représentants en mission, et de ceux qui avaient fait couler le plus de larmes et de sang, ont vieilli dans les honneurs ? Fouché, le mitrailleur de Lyon, qui plus tard montra presque du génie dans l'art de la trahison, a été longtemps l'un des ministres influents de Napoléon ; il a fait partie du Conseil de Louis XVIII, et ses descendants marchent de pair avec les plus grands seigneurs du royaume de Suède. Carnot a tenu pendant les Cent-Jours le portefeuille de l'Intérieur ; Cavaignac a été conseiller d'État du roi Murat ; tous les deux ont fait souche de présidents de république.
Merlin de Douai, l'auteur de la loi des suspects, a dirigé le parquet de la Cour de cassation ; Méaulle, député de la Loire-Inférieure, celui de la Cour de Bruxelles ; Garat, qui avait présidé à l'exécution de Louis XVI, a été l'un des membres de la Commission chargée de préparer l'acte constitutionnel de Louis XVIII ; Jean-Bon-Saint-André, membre du Comité de Salut public jusqu'au 9 thermidor, est devenu préfet de Mayence ; Barras, bien vu des royalistes, est mort sous la Restauration dans sa splendide villa de Chaillot ; Villers, l'ancien curé de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, l'un des premiers commissaires envoyés en Vendée, est mort à Nan les directeur des douanes ; Barère, qu'il suffit de nommer ; Maignet, qui faisait guillotiner des enfants, ont trouvé, en 1815, des électeurs pour les députer à la Chambre des représentants. Il serait aisé d'allonger cette liste2.
D'autres conventionnels, que la Révolution elle-même semblait avoir très justement envoyés à la guillotine, ont eu des disciples, des admirateurs, des parents, qui ont travaillé à la réhabilitation de leurs noms. On élevait naguère des statues à Danton dans l'Aube et à Paris. Saint-Just, Couthon, et surtout Robespierre, sont devenus, grâce à Buchez, à Louis Blanc et à M. Hamel, les saints d'une petite église qui compte dans ses rangs des adeptes fervents. Un honorable magistrat, fils de Joseph Lebon, a écrit un livre sérieux pour vanter les vertus privées de son père, et atténuer ses cruautés.
Contre Carrier, vivant ou mort, l'opinion s'est toujours montrée implacable et n'a pas désarmé. Vivant, ses collègues, qui avaient été ses complices, l'ont accusé et livré lâchement au bourreau ; mort, tous les partis, sans exception, l'ont renié, prétendant que seul il était responsable de ses crimes. Comme les damnés, il est tombé dans l'abîme d'où l'on ne sort pas. Je n'essaierai pas de le réhabiliter. Moins que personne je serais fait pour cette besogne, puisque la plupart des études que j'ai publiées ont eu pour objet de préciser les circonstances de ses crimes, et d'en apporter des preuves indéniables. Il convient toutefois d'être juste avec tout le monde, et quand on considère quels hommes les historiens révolutionnaires ont admis dans leur panthéon, on peut se demander pourquoi ils en ont si sévèrement exclu Carrier ?
Sans les circonstances qui amenèrent la révélation de ses crimes, il est plus que probable que le seul fait de les avoir commis n'aurait point suffi à le perdre. Il avait, à son retour de Nantes, repris sa place à la Convention et personne ne songeait à l'inquiéter. Grâce à la réaction qui suivit le 9 thermidor, les membres du Comité révolutionnaire de Nantes furent traduits devant le Tribunal révolutionnaire de Paris. La France entière suivait dans les journaux les débats de leur procès, quand certains faits horribles, à la charge de Carrier, furent rappelés par des témoins et par des accusés. La publicité donnée à ces déclarations émut d'autant plus l'opinion que la presse avait généralement gardé le silence sur les actes des autres représentants en mission. Comme si Carrier avait été le seul qui eût fait couler des flots de sang, le public ne parla et ne s'occupa que de lui. L'opinion émue demanda sa mise en accusation. La Convention résista, discuta, dans la crainte de créer un précédent dont la conséquence serait d'exposer au même sort un grand nombre de ses membres.
En présence d'une indignation qui croissait chaque jour, et qui devenait menaçante, la Convention résolut enfin de sacrifier Carrier. Ses actes ne pouvant se justifier, on fit de lui une sorte de bouc émissaire, chargé des crimes de ses collègues en même temps que des siens. Il fut donc convenu qu'on l'accuserait d'avoir outrepassé ses pouvoirs et d'avoir cherché à ramener la royauté, en provoquant par ses excès la haine de la République. La Convention s'imagina qu'elle réussirait ainsi à faire oublier qu'elle avait approuvé, huit mois auparavant, toutes les horreurs de Nantes. Son calcul n'était pas trop mauvais, car tous les écrivains de l'école révolutionnaire sont partis de là pour laver le Comité de Salut public, et cette Assemblée elle-même, de leur complicité avec Carrier. Celui-ci a été, regardé, depuis lors, comme plus coupable à lui seul que tous ses autres collègues ensemble, pour avoir compromis la Révolution en déshonorant la Terreur. Le retentissement de son procès a seul accrédité ce paradoxe, et une foule de conventionnels, qui avaient autant que lui mérité l'exécration de la postérité, lui doivent ainsi l'inestimable avantage d'être tombés dans l'oubli.
Il n'est pourtant pas aussi facile qu'on l'imagine de décharger la Convention de sa complicité avec Carrier. Les pouvoirs des représentants en mission étaient, à la vérité, illimités, mais ils ne l'étaient qu'à l'égard des contre-révolutionnaires, ils ne l'étaient point à l'égard du Comité de Salut public, qui résumait en lui le gouvernement de la nation. Les représentants en mission étaient réellement sous sa dépendance, et, pour qu'ils fussent rappelés et obligés de rendre des comptes, le Comité de Salut publie n'avilit qu'une lettre à écrire ou un voté à demander. La nature et l'éducation, dit avec beaucoup de raison Babeuf, peuvent bien donner au monde des hommes-fléaux, des monstres malfaisants, comme Carrier, comme Lebon, comme Collot ; mais, dans la Société, ils ne peuvent pas exercer leurs ravages destructeurs que ceux qui se mêlent de la régir n’y consentent3.
C'est à ce point de vue surtout qu'il m'a paru utile d'étudier, dans tous ses détails, la vie de Carrier, car le personnage en lui-même est peu intéressant. Son intelligence était médiocre et sa raison n'était pas des plus saines. Le saut avait été si brusque du banc du procureur à la chaise curule du proconsul qu'il se pourrait bien que le vertige de la toute-puissance ait produit en lui un certain égarement. Lorsque la fortune nous surprend, dit l'auteur des Maximes, en nous donnant une grande place sans nous y avoir conduits par degrés ou sans que nous nous y soyons élevés par nos espérances, il est presque impossible de s'y bien soutenir et de paraître digne de l'occuper.
Carrier était débauché, cruel, brutal, irascible et cédant au premier mouvement qui, chez lui, était presque toujours mauvais ; mais la fermeté dans le commandement lui manquait. On pourra constater plusieurs fois, dans le cours de ce récit, que sa volonté devenait vacillante dès qu'il rencontrait un obstacle sérieux. Assurément la ville de Nantes a eu beaucoup à souffrir de la présence de Carrier ; il serait injuste pourtant de le rendre responsable de tous les maux. Les gens de son entourage, qu'il n'avait pas choisis et qu'il trouva en place en arrivant à Nantes, étaient, pour la plupart, d'abominables scélérats ; les meilleurs, ou plutôt les moins mauvais, les membres des administrations, étaient médiocres, pusillanimes, et aussi insouciants qu'incapables de lui résister.
Dans la masse considérable de petits faits que j'ai recueillis sur Carrier et sur les complices de ses cruautés, il s'en trouve beaucoup, je le reconnais, qui ne méritaient guère de figurer dans un livre. Mon excuse est que j'habite la province et que je fais de l'histoire locale. On n'écrirait jamais si on ne comptait pas sur l'indulgence des lecteurs. Je souhaite donc que les miens ressemblent à Pline le Jeune lorsqu'il disait : Historia quoquo modo scripta delectat.
Cet ouvrage, consacré spécialement à la personne de Carrier, n'est que le complément d'études sur la Terreur à Nantes, publiées à diverses époques. Il était presque achevé quand parut, il y a quelques années, le livre très intéressant de M. le comte Fleury intitulé Carrier a Nantes, dont les détails — lui-même le déclare de la façon la plus loyale dans son introduction — ont été en partie empruntés à mes études antérieures. Je renonçai alors à publier mon livre. Cette année, après les avoir relus tous les deux, la présomption m'est venue de croire que, malgré la ressemblance inévitable du récit des mêmes événements, mon travail pouvait avoir son utilité. Nos points de vue sont différents. M. le comte Fleury a retracé le tableau saisissant de la Terreur à Nantes, et je me suis surtout proposé de démontrer que les crimes de Carrier avaient été le résultat de l'application d'un système de gouvernement et non pas simplement les actes d'un scélérat atteint de fureur homicide.
1 Essais, liv. I, ch. XXXI.
2 Voir, dans le livre de M. Thureau-Dangin, Royalistes et Républicains, Paris, 1874, p. 134, le tableau des fonctions et des titres accordés à des conventionnels.
3 Du système de dépopulation, ou la vie et les crimes de Carrier, p. 15.
Renseignements curieux et inédits fournis par M. Delmas. — Naissance et parents de Carrier. — Ses études faites en vue de devenir prêtre. — Placé au séminaire par son grand-oncle prêtre et par M. de Miramon. — La vocation lui faisant défaut, il devient clerc de procureur à Aurillac. — Sensibilité de Carrier dans sa jeunesse. — Il embrasse la profession de praticien. — Il poursuit à Paris ses études de droit. — Procureur à Aurillac en 1785. — Sa conduite, dans le règlement de la succession de son grand-oncle, donne lieu de suspecter sa probité. — Sa haine de la noblesse. — Mémoires pour le tiers état en 1788. — Insurrection à Aurillac à la suite du 14 juillet 1789. — Les sociétés populaires et le Comité de surveillance. — Excès commis dans les environs d'Aurillac, à l'instigation de Carrier en juin 1791. — Echec de sa candidature d'électeur aux élections de la Législative. — Hébrard de Eau et Milhaud, chefs de la démagogie du Cantal. — Carrier se met à leur remorque. — Nouvelle émeute à la suite du 10 août 1792. — Carrier, nommé électeur, élu ensuite député à la Convention par suite du refus d'Hébrard et de l'obstination des électeurs à voter pour les candidats de leurs propres districts. Regrets tardifs des électeurs d'avoir fait un pareil choix.
Aucune biographie ne donne de détails sur la jeunesse de Carrier. Désireux de retracer sa vie tout entière, j'avais formé le projet d'aller à Aurillac pour y faire des recherches, quand je fus informé que M. l'abbé Serres, de Mauriac (Cantal), préparait une histoire de la Révolution dans son département. Je me mis en rapport avec M. l'abbé Serres, qui eut l'amabilité de m'adresser quelques renseignements curieux et inédits, dont je le remercie. J'ai retrouvé, depuis lors, ces mêmes renseignements dans la très complète et très intéressante étude de M. Delmas, intitulée : la Jeunesse et les Débuts de Carrier, publiée par la revue la Révolution française mai 1893. J'aime à penser que son auteur ne trouvera pas mauvais que je mette à contribution le résultat de ses patientes et substantielles recherches.
Carrier, Jean-Baptiste, était né, le 17 mars 1756, à Yolet4, petite bourgade du canton nord d'Aurillac, située à trois lieues de cette ville. Ses parents étaient des cultivateurs aisés. justement estimés dans la région. Il était le troisième enfant d'une famille composée de trois filles et de deux garçons. Son frère, plus jeune que lui de trois ans, devint commissaire des guerres à l'époque de la Révolution. C'est ce frère, vraisemblablement, qui fut présenté par le Conseil exécutif provisoire pour les fonctions d'accusateur militaire, avec cette mention erronée : Homme de loi, fils du député5, et qui se trouvait à Nantes, à la fin de l'an II, en qualité de préposé aux subsistances militaires6.
Son père, tenancier du marquis de Miramon, avait toute la confiance de son seigneur, et le marquis avait d'ailleurs choisi pour chapelain un de ses grands-oncles. Plusieurs fois, dans sa jeunesse, le futur représentant fut reçu à Miramon, où la marquise et ses filles lui témoignèrent une bonté dont il garda de la reconnaissance. Il est de tradition que Mme de Miramon, arrêtée à Brioude, et sur le point d'être transférée à Paris, fut l'objet d'un élargissement inespéré qu'elle attribua toujours à son ancien protégé7.
Le jeune Jean-Baptiste manifestait une certaine intelligence. Son grand-oncle entreprit de faire de lui un prêtre, et le plaça, grâce à l'influence de M. de Miramon, au collège ecclésiastique que les jésuites avaient fondé et qu'ils avaient dirigé à Aurillac jusqu'à la dissolution de leur ordre.
Ecolier taciturne, hargneux, âpre au réfectoire comme à l'étude, mais laborieux et discipliné, il parcourut sans éclat, mais sans défaillance, toutes ses classes. Sur le point de passer en rhétorique, il déclara, au grand désespoir de son oncle, que' la vocation lui manquait.
Retiré du collège par ses parents, il entra, comme troisième clerc, chez un procureur, M. Basile Delsol, auquel le rattachaient des liens de famille. Il y resta plusieurs années, et prit à la procédure un tel goût que son patron avait coutume de dire : Carrier est un bon travailleur, et il deviendra un habile homme : quand je me retirerai, s'il devient mon successeur, les clients ne s'apercevront pas que mon étude ait changé de maître.
Dans un de ses nombreux ouvrages intitulé Mémoires de M. Girouette, publié en 1818, le romancier Quesné raconte avoir connu Carrier lorsqu'il travaillait chez M. Delsol. Cet homme. dit-il, avait une physionomie bien trompeuse : il nous disait ingénument qu'il ne voyait jamais couler sans émotion le sang d'un poulet. S'il parlait avec sincérité, quelle affreuse révolution s'est donc opérée dans ses sentiments, pour l'avoir rendu, quelques années après, l'exécration du genre humain ? Quesné ajoute que Carrier aurait commis divers faux pour une somme de dix mille livres, et que Vil. Delsol, s'en étant aperçu, l'aurait chassé de son étude.
M. Delmas, qui paraît avoir fort étendu le cercle de ses recherches, puisqu'il énumère un certain nombre d'actes dans lesquels il constate l'intervention de Carrier, n'a trouvé nulle part trace de ces faux. Selon lui, la séparation du clerc et du patron, qui eut lieu en 1779, s'explique tout naturellement par l'effet d'un édit royal de cette année qui supprima à Aurillac un certain nombre de charges de procureur, au nombre desquelles se trouvait celle de M. Delsol.
Carrier, à ce moment, avait vingt-trois ans, et, en quête d'une profession, il embrassa celle de praticien, sorte de parasite du procureur, du notaire et de l'avocat consultant, que l'on désigne aujourd'hui sous le nom d'agent d'affaires. Mais il visait plus haut et, grâce aux subsides de son grand-oncle le chapelain, il put aller à Paris et y demeurer plusieurs années, durant lesquelles il suivit les cours de droit de l'Université.
Revenu à Aurillac en 1785, il se trouva précisément qu'un procureur, obligé de renoncer aux affaires pour cause de santé, et n'ayant aucun parent à qui céder sa charge, cherchait un successeur. Carrier se présenta, muni de la garantie de son oncle, et fut agréé ; le prix de la charge était de dix mille livres. La démission de Me Textoris en sa faveur porte la date du 21 août 1785. Quelques semaines après, le 4 octobre, il épousa la fille d'un marchand d'Aurillac. M. Delmas relève ce fait assez étrange qu'aucun membre de sa famille n'assista à la cérémonie.
Carrier avait enfin atteint la situation qu'il ambitionnait. Il touchait à la trentaine, et, si, l'on s'en rapporte au témoignage de ses contemporains, c'était un homme de taille haute, mais un peu courbée. Son visage était celui d'un rêveur. aux yeux petits et semblant toujours errer dans le vide ; son teint, basané comme celui des paysans de la montagne, sa voix dure, son langage précipité. Sa mise, peu recherchée, correspondait à l'extérieur peu avantageux de sa personne, et au milieu des élégantes perruques poudrées de l'époque, sa chevelure, noire et bouclée, détonnait sans aucun apprêt.
Sombre, taciturne, dit M. Boudet, distrait et comme ahuri, il traversa le palais de sa ville natale sans y laisser ni répulsion ni sympathie. Quand l'intempérance, dont il eut de bonne heure l'habitude, agitait d'aventure sa nature sommeillante, alors apparaissaient les symptômes de cette violence insensée qui fut, pour ainsi dire, son état normal pendant sa mission en Bretagne ; mais, dans l'ordinaire exercice de ses fonctions, il ne manquait ni de la rouerie vulgaire du praticien, ni de la prudence du montagnard8. On verra qu'il ne se départit pas de cette prudence, même durant sa mission, où il évita, autant que possible, de se compromettre en signant des ordres écrits.
Quoique la clientèle de Carrier ne fit pas des plus étendues, puisqu'il payait seulement une cote d'office de troisième catégorie, il passait pour un procureur habile. ll était arrivé à l'aisance, et son aisance s'accrut encore à la mort de son grand-oncle, dont une partie de la succession lui arriva d'une façon assez extraordinaire,
Le vieux prêtre avait des héritiers plus proches que Carrier, et il ne lui laissait rien par son testament. Il rappelait seulement qu'il l'avait cautionné pour le prix de sa charge, ce qui ne modifiait en rien sa position envers M. Textoris, dont il demeurait, comme auparavant, le débiteur principal. Les légataires universelles étaient deux filles dévotes de Sainte-Agnès membres d'une congrégation dont, en Auvergne, on désigne les affiliées sous le nom menettes. Elles trouvèrent dans les papiers du défunt, un billet de trois cents livres, souscrit à son profit par Carrier, dont le chanoine avait même, peu de temps avant de mourir, poursuivi en justice le payement, indice sérieux d'une brouille entre le bienfaiteur et l'obligé. Désireuses de régler leur succession, les légataires universelles reprirent pour leur compte l'instance en payement de ce billet, quand, à l'étonnement général, Carrier produisit un autre billet d'une valeur de 14.700 livres, souscrit, celui-là par le testateur au profit de Carrier. Cette créance parut étrange et contraire à toutes les vraisemblances. L'authenticité de la signature fut contestée en justice. Les experts, l'ayant reconnue véritable, l'affaire était évoquée au Parlement quand intervint une transaction qui mit à la charge de la succession le paiement immédiat de la totalité. de la créance de dix mille livres pour laquelle le défunt s'était seulement porté caution. L'infaillibilité des experts en écriture n'est pas de telle sorte que l'honneur de Carrier dût gagner à cette aventure. Toutefois, grâce à l'autorité de la chose jugée, tenue pour vérité, il pouvait encore lever la tête.
De cautionné qu'il avait été, il put, à son tour, l'année suivante, devenir répondant. M. Delmas cite un acte dans lequel il intervient pour garantir un emprunt de 17.140 livres, fait par sa belle-mère et par son beau-frère.
Il exerce, dès lors, son métier avec ardeur et même avec une certaine âpreté. En 1788, on le voit occupé dans plusieurs affaires importantes, et déjà se manifeste sa haine des nobles. ll apportait, dit M. Boudet, une sorte d'acharnement à l'instruction des procès, dont on le chargeait contre eux. Il réservait, paraît-il, son aménité pour les membres du tiers état. Un contemporain se rappelait l'avoir entendu juger ainsi : C'est un homme intéressé aux affaires, mais que l'on dit très doux et même assez charitable.
La haine de la noblesse était une excellente disposition pour contracter la fièvre révolutionnaire dont la société française commença d'être atteinte dès l'année 1788 ; aussi Carrier apparaît-il, à ce moment, au premier rang de ceux qui réclamaient des réformes. Le 21 décembre, il signait le Mémoire pour le tiers état, où la fierté des habitants de la province s'affirmait en ces termes : La Haute-Auvergne n'a jamais été conquise, c'est la première phrase qu'il lui appartient de prononcer ou d'écrire. Par ce mémoire, ceux-ci demandaient pour le tiers état une représentation égale, sinon supérieure à celle du clergé et de la noblesse réunis ; l'élection de tous les représentants ; l'interdiction aux membres de la noblesse et du clergé de représenter le tiers.
L'année suivante, la nouvelle de la prise de la Bastille fut, à Aurillac, comme dans beaucoup d'autres villes, le signal d'un soulèvement populaire contre les autorités. Le 23 juillet, des citoyens en foule.se réunirent dans l'église du collège, arborèrent la cocarde tricolore, et, après avoir prononcé la déchéance du maire et des échevins, établirent une nouvelle municipalité et une milice bourgeoise. Parmi les cinq cent soixante et onze signatures qui consacraient le nouvel état de choses, celle de Carrier, procureur, apparaît l'une des premières. L'un des premiers aussi il s'enrôla dans la milice, mais ne sollicita aucun grade.
Son nom ne figure sur aucun des procès-verbaux des élections municipales qui eurent lieu en janvier 17909. Comme la plupart des ambitieux de cette époque, que leur passé ne désignait pas pour occuper une situation politique, il devait arriver par les sociétés populaires. Une Société des Amis de la Constitution, affiliée à celle de Paris, avait été fondée le 20 juillet 1790, mais, contrairement à ce qui eut lieu dans la plupart des autres villes, celle-ci était en majorité composée de gens modérés, et les patriotes les plus ardents, considérant que leurs idées n'y auraient aucun succès, s'étaient abstenus d'y aller. Ils s'étaient rabattus sur une société de jeunes gens qui avait pris naissance dans un café et qu'on appelait la Société des jeunes Amis de la Constitution. Ils ne tardèrent pas à y régner en maîtres, ajoute M. Delmas, et Carrier y fut l'un des orateurs les plus écoutés. Sous son inspiration, et celle de plusieurs autres futurs terroristes, elle prit la dénomination de Comité de surveillance ; puis, à force d'adresses et de députations, ses membres surent si bien s'ingérer dans les affaires de la grande société que celle-ci, qui commençait à se fatiguer de leurs agressions, peut-être même à les craindre, finit par leur proposer de les admettre dans son sein, et, dès le 10 avril 1791, les deux clubs fusionnaient.
Carrier était alors le président du Comité, et non seulement il commençait à se faire écouter, il agissait. Il dénonçait à l'Assemblée nationale la conduite des électeurs de son district qui tardaient à nommer les curés constitutionnels. Il se faisait affilier à une prétendue Société agricole, dite Société des hommes de la nature ou Francs-Tenanciers, fondée par tes exaltés d'un des faubourgs d'Aurillac, qui n'était en réalité qu'une réunion de démagogues.
Les collectivités sont moutonnières et disposées à écouter le langage de la passion plutôt que celui de la raison, et, pour peu que les esprits soient surexcités, les plus violents sont les mieux écoutés. Carrier ne tarda pas à être regardé comme l'un des plus chauds amis du peuple. A ce jeu le procureur perdait ses clients du palais, mais il se consolait en voyant s'accroître sa clientèle politique.
Le 5 juin 1791, un conflit entre la population d'une commune voisine d'Aurillac et les gardes nationales avait éclaté à l'occasion de l'installation d'un curé constitutionnel ; le sang avait coulé. A cette nouvelle, Carrier monta à la tribune de la Société, et provoqua l'envoi dans la commune rebelle d'un nombreux détachement.de miliciens qui commirent toutes sortes d'excès. Peu après, il provoquait des visites domiciliaires dans les couvents et les châteaux, afin d'y découvrir les armes cachées. On sait que les Sociétés populaires de la France entière obéissaient à un mot d'ordre venu de Paris, et, dans leurs procès-verbaux, on retrouve, à peu près partout, aux mêmes époques, des propositions semblables.
Aux élections de la Législative, aucun démagogue ne fut élu dans le Cantal. Carrier n'avait pu même se faire nommer électeur par son assemblée primaire (19 juin 1791). En revanche, à la Société populaire, il gagnait du terrain : on le nommait secrétaire et on l'appelait au Comité chargé de l'épuration des membres.
Deux hommes dont les destinées furent bien différentes étaient dans le Cantal, à la fin de 1791, les meneurs de l'agitation révolutionnaire. Le premier, Hébrard de Fau, avait représenté le bailliage de Saint-Flour à l'Assemblée constituante, et devait, en l'an III, aller s'asseoir sur les bancs d'un tribunal criminel, sous l'accusation infamante de concussion10 ; le second, Milhaud, était à la veille d'être envoyé à la Convention, où il embrassa le parti de la Montagne, et finit par mourir comte de l'Empire. Tous les deux avaient dans la province une influence et une popularité considérables ; l'influence de Carrier, au contraire, était nulle, et sa popularité ne s'étendait pas au-delà des murs de sa ville d'adoption. Il eut l'esprit de comprendre que, pour avancer, il devait marcher dans leur ombre et devenir leur complaisant. Lorsque la nouvelle du 10 août parvint à Aurillac, elle y causa, comme partout, une vive impression. Carrier fut au premier rang de ceux qui aidèrent Hébrard à ameuter la populace contre les prêtres et les parents d'émigrés, dont les uns furent emprisonnés, tandis que les autres étaient l'objet de toutes sortes de violences. A cette affaire Carrier gagna d'être nommé, par le District, commissaire pour le recensement des hommes dont la levée venait d'être décrétée. L'emploi n'était pas d'importance, mais la carrière des honneurs a des degrés, et souvent les plus humbles sont les plus difficiles à franchir.
Les assemblées primaires pour la nomination des électeurs, chargés de désigner les membres de la Convention, eurent lieu peu après le 26 août. Plus heureux qu'aux élections de la Législative, Carrier réussit à se faire nommer secrétaire de sa section, et, vaille que vaille, au dernier tour de scrutin où suffisait la majorité relative, il reçut, le dernier sur quatre, le mandat d'électeur.
A la réunion des électeurs, il fut simplement nommé vérificateur des pouvoirs des électeurs de son district. Il est vraisemblable que là comme dans le reste de la France, les modérés s'étaient abstenus de venir dans les assemblées primaires et que, par suite, tous les électeurs nommés furent des révolutionnaires.
Deux circonstances inattendues firent le succès de Carrier. Bien que les représentants de chaque département fussent tous, et chacun, les représentants du département tout entier, les électeurs ne procédaient pas à leur choix au moyen d'un scrutin de liste comme on le fait aujourd'hui, ils votaient autant de fois qu'il y avait de sièges à pourvoir. De plus, par un accord assez fréquent dans les élections, il avait été convenu qu'à chaque région du département seraient dévolus un ou plusieurs sièges en proportion de son importance, et que les électeurs de chaque région proposeraient leurs candidats au choix de l'assemblée entière. Pour le district d'Aurillac, Hébrard et Milhaud, les deux personnages en vue du moment, furent élus successivement tous les deux sans concurrents. Milhaud accepta le mandat ; Hébrard le refusa. Il y avait lieu, par conséquent, de choisir, pour le remplacer, un candidat qui appartint au district d'Aurillac. Carrier s'offrit.
Au premier tour de scrutin, M. Delmas a relevé 371 votants sur 402 inscrits. En dépit de l'accord, 173 voix allèrent au procureur-syndic du district de Saint-Flour, nommé Clavière, 50 à un juge de Salers nommé Mailhes — Salers était, dans le district de Mauriac, le siège du tribunal —, et 129 à Carrier.
Au second tour, sur 366 votants, Clavière obtenait 179 voix, manquant seulement de cinq voix la majorité absolue, Mailhes en obtenait 29 et Carrier 152.
Au troisième tour, où l'on ne pouvait voter que pour les deux candidats qui avaient eu le plus de voix au second tour, sur 373 votants Carrier obtint 194 suffrages contre 170 donnés à Clavière, triste effet de la rivalité de clocher entre Saint-Flour et Aurillac.
Le 19 septembre, il se faisait inscrire sur le registre des membres de la Convention, et prenait son logement au n° 135 de la rue Neuve-des-Petits-Champs.
Selon M. Boudet, la cause dominante de l'élection de Carrier parait avoir été la confiance des meneurs du parti révolutionnaire du Cantal en sa capacité formidable dans l'exécution. Les incidents de l'élection, révélés par M. Delmas, me porteraient plutôt à croire qu'elle fut le résultat du hasard, sinon de la volonté divine qui la permit.
Quand les crimes de Carrier furent connus, le parti républicain se défendit de l'avoir nommé, et un administrateur du département du Cantal déclarait, le 3 messidor an que l'élection de Carrier et de Milhaud avait été due surtout à la pression d'une centaine de prêtres, que la Révolution de 1790 avait vomis sur le territoire du département. C'était la note du moment, Carrier était un maudit ; on ne se contentait pas de l'accuser d'avoir été un royaliste, il fallait encore qu'il eût été le favori du clergé.
4 Voici le texte de son extrait de baptême: L'an 1756 et le 17 du mois de mars, a été baptisé Jean-Baptiste Carrier, né le16 du présent mois et an, fils légitime de Jean Carrier et de dame Marguerite Puex, sa femme ; parrain, Jean-Baptiste Manet, marraine Marie Carrier qui n'a su signer ; témoins Jean Testel et Jean Angelvi, qui ont signé de ce requis ; signé Manet, Angelvi, Deconquans, curé.
5 Actes et correspondances du Comité de Salut public et des représentants en mission, Imprim. Nat., t. IV, p. 403.
6 Un préposé aux subsistances militaires, nommé Carrier, fut acquitté par le tribunal criminel militaire présidé par Bignon, le 5 fructidor an II. Il était accusé d'avoir détourné des effets remis dans son magasin par le 9e bataillon de la Haute-Saône. Je ne connais pas le prénom du frère de Carrier, et le jugement ne portant pas le prénom du préposé ; il n'y a pas une certitude absolue sur l'identité, mais une grande vraisemblance.
7 Cf. Hist. de la Révolution en Auvergne, par J.-B. Serres. Vic et Amat., 1896, t. V, p. 17.
8 Les tribunaux criminels et la justice révolutionnaire en Auvergne, par M. le président Marcelin Boudet, Paris, Aubry, 1873, p. 17.
9 C'est à tort que les Tables du Moniteur de la Révolution, au mot Carrier, visent le compte rendu d'une procédure relative à une poursuite pour libelle, devant la cour du Châtelet de Paris, en 1190. L'auteur présumé du libelle n'était pas Carrier, mais un conseiller au bailliage d'Aurillac nommé de Carrière. (Réimpression du Moniteur, t. III, p. 394 et 138 ; Recueil des actes du Comité de Salut public, II, p. 464, et 385.)
10 Hébrard était devenu président du Tribunal Criminel du Cantal. Il avait fait une fortune scandaleuse, et le représentant Musset l'avait fait emprisonner. Il avait obtenu sa mise en liberté, quand, à la suite de protestations parvenues à la Convention, il fut poursuivi. (V. Journal des lois du 22 nivôse an III, p. 4.)
Iconographie de Carrier. — Description de sa personne par les journaux du temps. — Son début à la tribune lors de l'appel nominal sur l'appel au peuple en faveur du roi. — Bizarres motifs de son vote. — Il dénonce un de ses collègues du Cantal. La création du tribunal révolutionnaire due à son initiative. Demande d'arrestation de Sillery et de Philippe-Egalité. — La proposition de priver de leur traitement les députés de la droite — Divergence d'opinion entre Paris et les provinces. — La Convention, dominée par la populace, disposée à sacrifier les députés modérés et les administrations des départements favorables aux députés proscrits. — Politique inutilement cruelle et odieuse de la Montagne. — Les administrateurs fédéralistes menacés de l'échafaud par Robespierre. — Mot de Carrier sur les Girondins. — Il est envoyé en mission en Normandie.
Les portraits de Carrier, qui illustrent les publications contemporaines de son procès, ne présentent aucune garantie de ressemblance. Il suffit de les comparer 'pour s'apercevoir qu'ils n'ont de commun entre eux que l'expression de dureté exagérée que les artistes ont donnée à ta physionomie de leur prétendu modèle. J'ai acheté, il y a quelques années, à Paris, une petite aquarelle assez jolie, qui le présente de profil avec le chapeau empanaché sur la tête, et le regard égaré plutôt que dur, mais les traits diffèrent tellement de ceux des autres portraits gravés que je ne crois guère à l'authenticité de cette aquarelle. Il existe à la Bibliothèque publique de Nantes, un portrait d'après nature, si on en croit la lettre, par Gabriel, gravé par Perrot. Le profil est assez caractéristique à cause de la proéminence de la lèvre inférieure. Il y a celui de Duplessis-Berteaux qui le vieillit de vingt ans ; celui de Bonneville qui aurait été dessiné pendant le procès, et que l'on trouve dans la Loire-Vengée, et, enfin celui de Lamarie, sculpteur habile et officier municipal de la ville de Nantes pendant le séjour de Carrier. Ce dernier le représente vêtu d'une pelisse fourrée, et seul il lui donne les traits de son âge, ceux d'un homme qui n'avait pas quarante ans11.
Le défaut des portraits peints ou dessinés authentiques donne de l'intérêt aux descriptions de sa personne que l'on rencontre dans les journaux du temps. Celle du journal de Fréron, l'Orateur du peuple, fit le tour de la presse au moment du procès. Quoique très malveillante, elle ne tourne pas à la charge comme celle du Courrier républicain, qui insistait sur sa lubricité et qui disait que la nature s'était trompée en ne lui donnant pas de griffes. L'Orateur du peuple se contentait d'écrire : Ce monstre est d'une taille très avantageuse. Il est presque tout en jambes et en bras. Il a le dos voûté, la tête, le visage oblong et marqué d'un caractère très prononcé. Ses yeux, petits, anguleux et renfoncés, sont d'une couleur mêlée de sang et de bile. Son nez aquilin rend encore son regard plus affreux ; son teint est d'un brun cuivre ; il est maigre et nerveux, et là protubérance de ses hanches, jointe au défaut de ventre, le fait paraître coupé en deux comme une guêpe. L'aigreur de sa voix est rendue plus sensible encore par l'accent méridional. Quand il est à la tribune et un peu animé, il semble tirer son discours de ses entrailles déchirées, prononçant les R comme un tigre qui gronde. Son physique est l'expression fidèle de son caractère. Un vieillard m'a confirmé ce dernier trait. Il me disait tenir de son père, qui avait entendu Carrier à la Société populaire de Nantes, que le souvenir le plus vivace qu'il eût conservé de lui était cette façon de prononcer les R.
Sans être orateur, et moins encore écrivain, Carrier était capable de s'exprimer clairement à la tribune ou dans un rapport. C'est sa mission à Nantes qui, seule, l'a rendu célèbre. S'il était resté sur les bancs de la Convention, il serait aujourd'hui aussi inconnu que plusieurs centaines de ses collègues, et diverses motions, des plus accentuées dans le sens révolutionnaire, ne l'auraient point tiré de son obscurité.
Jusqu'au procès du roi, il avait gardé le silence. Au premier appel nominal, il n'avait pas motivé son avis sur la question de culpabilité, et s'était contenté de répondre affirmativement. Lors du vote relatif à l'appel au peuple, il avait émis cette opinion aussi sotte que prétentieuse : Comme je ne crains rien, pas même les intrigants ; comme, s'il se présente jamais un tyran, sous quelque dénomination que ce puisse être, je ne me mettrai pas dans mon lit, et je ne donnerai pas mon arme à mon camarade, je dis : Non. Sur la peine, il avait opiné ainsi : Les preuves que j'ai sous les yeux démontrent que Louis est un conspirateur ; je le condamne à mort12.
A la séance du 21 janvier 1793, son humeur soupçonneuse se révéla par une dénonciation contre un de ses collègues de députation, Thibault, évêque du Cantal. La dénonciation était futile, et aucune suite n'y fut donnée.
Le 9 mars, il fut plus heureux, et, ce jour-là il s'inscrivit au rang des législateurs qui portèrent à la justice de leur pays la plus grave atteinte qu'elle ait jamais reçue. Il avait proposé l'établissement d'un tribunal criminel extraordinaire, pour juger, sans appel et sans recours en cassation, les traîtres et tes contre-révolutionnaires. Son projet ne fut pas accepté par l'Assemblée tel qu'il l'avait présenté, mais il fut repris par Levasseur, et, après avoir été modifié, il devint le décret qui institua le Tribunal révolutionnaire de Paris5, décret dont se prévalurent plus tard les représentants en mission, pour dicter, dans les provinces, à des magistrats choisis par eux, les sentences les plus iniques et les plus cruelles.
Ce fut aussi sur sa proposition, développée par Boyer-Fonfrède, le 6 avril 1793, que Philippe-Egalité et Sillery furent mis en état d'arrestation. Quelques jours après, il reconnaissait le service que lui avait rendu Boyer-Fonfrède en appuyant la motion de celui-ci de prononcer la destitution du général Biron13.
Sous prétexte que la droite tout entière était complice des Pétion, et autres représentants en fuite, Carrier aurait voulu que tous les députés de cette fraction de l'Assemblée fussent privés de leur indemnité journalière de dix-huit francs. Il en fit la proposition qui ne fut appuyée par aucun de ses collègues.
On sait qu'au mois de juillet 1793 la Convention qui, jusque-là n'avait pas été avare du sang des royalistes, en était arrivée à lever aussi la hache sur les hommes du parti qui avaient travaillé avec le plus d'ardeur et de succès à la destruction de la monarchie. Depuis sa réunion, cette Assemblée avait délibéré sous la pression des tribunes, remplies chaque jour de la lie de la populace. Pour complaire aux tribunes, qui représentaient le soi-disant peuple de Paris, ou plutôt par l'effet de la peur qu'elles lui inspiraient, la Convention avait condamné Louis XVI, établi le Tribunal révolutionnaire, et voté un certain nombre de mesures qui procuraient à la capitale l'avantage de vivre dans l'abondance aux dépens du pays. Les membres des administrations départementales et municipales de la province, et ceux mêmes qui professaient, comme les administrateurs de la Loire-Inférieure, les opinions républicaines les plus ardentes, n'avaient pas tardé à s'apercevoir que le régime politique qu'on était en train de leur faire n'était pas celui qu'ils avaient rêvé. De nombreuses adresses, dont quelquesunes très impératives, étaient envoyées par les administrations pour sommer les représentants d'avoir à secouer le joug des tribunes14. C'est ce mouvement qu'on a appelé le fédéralisme, et qui n'était autre chose, comme le démontre notamment La Réveillère-Lépeaux, que la lutte des grandes communes, ou plutôt, de la France, contre le despotisme de Paris15. Pour assurer le succès de cette résistance, on avait, à diverses reprises, proposé d'entourer la Convention d'une force respectable recrutée dans les provinces, mais, dans les assemblées, on parle plus et mieux qu'on n'agit, et l'audace l'emporte toujours sur le talent. Les girondins, qui avaient pour eux la grande majorité du pays, et qui, même à la Convention, auraient eu la puissance du nombre, n'en étaient pas moins arrivés, faute de vigueur, à se laisser dominer par la Montagne et la Commune de Paris, et ils étaient devenus une minorité pour l'action. Lorsque cette minorité avait paru embarrassante tant à cause des talents qu'elle contenait que de l'influence que ces talents pouvaient exercer sur les provinces, les meneurs avaient provoqué l'insurrection du 31 mai. Cette insurrection avait eu pour conséquence la proscription d'une centaine de représentants. Les administrations départementales, en grand nombre, avaient d'abord pris parti pour les proscrits ; mais, sauf en Normandie, où la prise d'armes avait donné lieu à une échauffourée, nulle part le mouvement n'avait pris le caractère imposant d'une révolte. Bien plus, la plupart des administrations municipales et départementales, effrayées à leur tour, s'étaient soumises aux injonctions de Paris, et les plus entêtées, dont le nombre diminuait chaque jour, ne devaient pas tarder à rétracter ce que, dans le langage humilié du temps, elles appelaient elles-mêmes leur erreur.
Quoi qu'on ait dit, la scission qui s'était produite, et qui avait divisé le parti républicain en montagnards, les vainqueurs, et en fédéralistes, les vaincus, n'avait point créé deux camps d'adversaires irréconciliables. La politique et l'humanité conseillaient aux vainqueurs la clémence et l'oubli ; la politique, parce que les partis n'ont jamais intérêt à éclaircir leurs rangs ; l'humanité, parce qu'il était évident que, pour combattre et punir les modérés du parti républicain, il faudrait faire appel à des exaltés capables de toutes les violences. Mais la passion devait régner aveugle ; les Montagnards ne virent point, ou ne voulurent pas voir, à quelles extrémités les conduirait le partage du pouvoir avec la populace. D'un autre côté la pusillanimité des fédéralistes, loin d'apaiser les rancunes, les excita en raison de la facilité qu'elle donnait de les satisfaire. De politique qu'elle avait été jusque-là ta lutte devenait nettement sociale, et l'enjeu de cette lutte fut la dépossession des riches, en apparence au profit de l'Etat, en réalité au profit des intrigants habiles. Le moment approchait où le sang des républicains se confondrait, au pied des échafauds, avec le sang des royalistes.
Ceux qui ont peur, dit Tacite, sont terribles. C'est la peur éprouvée par la Convention qui produisit la terreur. La populace faisait peur aux meneurs de l'Assemblée, et l'Assemblée avait peur de ses meneurs. Ce qui a causé le déchirement de la France, dit Quinet16, ç'a été le déchirement de la Convention quand elle a subi et inauguré le régime de la peur le 31 mai, en se mutilant elle-même sous la menace de l'insurrection. Une assemblée qui, contre ses opinions, sa conscience, pour obéir à la force, livre une centaine de ses membres à la prison ou à la mort, perd nécessairement le respect des peuples. Pour le recouvrer, il lui faut se faire craindre et user de barbarie. En général, on ne songe à inspirer la terreur qu'après l'avoir subie. Sauf le respect des peuples, dont la Convention se souciait beaucoup moins que de la soumission qui assurait le maintien de son pouvoir, le jugement est vrai.
Robespierre s'était fait l'organe de cette politique impitoyable en disant à la tribune, le 9 juillet : Loin de nous les idées de faiblesse au moment où la liberté triomphe. La République ne sera heureuse et respectée, au dehors et au dedans, que lorsque le peuple français n'aura plus de traîtres à punir, aussi je crois que le glaive de la loi doit frapper tous les administrateurs qui ont levé l'étendard de la révolte17...
Le lendemain de ce discours, Garat rencontra Carrier ; et, comme il lui faisait part des inquiétudes que lui causaient les paroles de Robespierre, Carrier lui répondit : Il faut que Brissot et Gensonné tâtent de la guillotine ; il faut qu'ils la dansent18. Le représentant du Cantal se révélait dans cette réponse ; au début des querelles de partis, et avant que la lutte pour la vie fuit devenue la principale préoccupation des membres de la Convention, Carrier déjà trouvait tout naturel qu'on guillotinât ceux de ses collègues qui avaient sur l'orientation de la République des idées différentes des siennes.
Deux jours plus tard, le 12 juillet 1793, il était envoyé en mission, avec Pocholle, dans les départements de la Seine-Inférieure, de la Manche, et du Calvados, pour y combattre le fédéralisme.
11 Sur les portraits de Carrier, marquis de Granges de Surgères, Iconographie bretonne, Paris, Picard, 1888, p. 99. Le portrait de Lamarie se trouve au tome II des Archives Curieuses de Nantes, de Verger, p. 176. Il figure en tête de ce volume.
12 Réimpression du Moniteur, XV, 461, III, 215.
13 Réimpression du Moniteur, XVI, 79 et 86.
14 Voir pour quelques-unes des adresses parties de Nantes, le Fédéralisme dans la Loire-Inférieure, par A. Lallié (Revue de la Révolution, 1889, t. XV, p. 10 et suiv.).
15 Voir pour quelques-unes des adresses parties de Nantes, le Fédéralisme dans la Loire-Inférieure, par A. Lallié (Revue de la Révolution, 1889, t. XV, p. 10 et suiv.).
16 La Révolution, II, 79.
17 Réimpression du Moniteur, XVIII, 88.
18 Buchez, Histoire parlementaire de la Révolution, XVIII, 416.
Mission de Carrier en Normandie : Les Andelys, Caen, Rouen. — Retour à la Convention ; paroles violentes contre les administrateurs du Gard. — Mission en Bretagne (14 août 1793). — La correspondance de Carrier. — Recherches des députés fugitifs. — Dénonciation de Beysser. — Séjour de Carrier à Saint-Malo et à Rennes. — Ses appréciations sur l'état de la Bretagne et la ville de Nantes. — Projet d'embarquer à Saint-Malo une cargaison de prêtres réfractaires. — Demande au Comité de Salut public d'une troupe spéciale pour exterminer les insurgés de Vitré et de la Gravelle. — Séquestres des biens des députés proscrits. — Emprisonnement de Lecos, évêque constitutionnel de Rennes. — Intimidation exercée par Blin sur Carrier. — Carrier se dirige vers Nantes, où il arrive le 7 octobre 1793. — Lettre de Hérault-Séchelles.
Les premières missions de Carrier contrastent avec celle qu'il exerça à Nantes. Les circonstances de temps et de lieu étaient différentes ; le rôle de despote était encore nouveau pour lui, aussi pourra-t-il, un jour, dire à ses juges : J'ai parcouru la ci-devant Normandie et la ci-devant Bretagne sans faire couler une goutte de sang19.
Sa présence en Normandie fut de courte durée. Dans une lettre des Andelys, du 27 juillet 1793, il se vante d'avoir réussi à approvisionner Rouen que la disette menaçait. Il dit être allé aussi à Evreux. Il se portera aux endroits les plus périlleux pour arrêter les projets liberticides de Buzot et de ses infâmes adhérents20. De Caen, où il vient d'entrer, il écrit que le trône de Buzot est renversé. Il a vu Prieur et Romme rendus à la liberté après cinquante jours de captivité. Nous tâchons de découvrir partout la fuite de ces traîtres (les représentants proscrits) ; nous prenons les mesures les plus efficaces pour qu'elle ne leur assure pas l'impunité due à leurs forfaits (sic)... Nous avons déjà mis en arrestation quelques agents de la conspiration... ça va, ça va, et dans quelques jours, ça ira encore bien mieux21.
Le 12 août, il avait repris sa place à la Convention, et, au récit de la conduite des administrateurs du Gard, il s'écriait : Plus de paix, plus de miséricorde ! (On applaudit.)... Il faut que la Convention porte enfin les grands coups. La France indignement trahie réclame vengeance22...
Un décret du même jour, visé le 14, par le Comité de Salut public, l'envoya en mission dans les cinq départements de la Bretagne. Pocholle lui était de nouveau adjoint23.
Des cinq départements de la Bretagne, il ne parcourut guère que les Côtes-du-Nord et l’Ille-et-Vilaine, avant de venir à Nantes. Ses lettres vont nous renseigner sur ses déplacements et sur ses actes. Elles sont d'un exalté plutôt que d'un agent politique chargé de prévenir des dangers réels par des mesures raisonnables. Il regarde, comme des ennemis de la République, dignes de ses vengeances, aussi bien les citoyens qui ont conservé une bonne tenue que ceux qui ne sont pas arrivés au paroxysme de la violence. Il faut croire qu'à la Convention, et dans les Comités dirigeants, le niveau moral et intellectuel n'était pas fort élevé, puisque, après avoir confié des pouvoirs illimités à de pareils incapables, on trouvait bon de les leur confirmer.
Il écrit de Saint-Malo, le 24 août, qu'il vient de parcourir tout le département des Côtes-du-Nord, et qu'il a constaté avec plaisir que les bataillons étaient composés de vrais sans-culottes. Il dit avoir, dans les sociétés populaires parfaitement électrisé les esprits. — A Saint-Malo, on ne pousse pas d'autres cris que : Vive la Montagne ! Vivent les sans-culottes ! Chaque soir, après la séance de la Société populaire, les membres l'accompagnent en chantant des airs patriotiques. Tout irait bien, n'étaient les commissaires du pouvoir exécutif qui professent des principes vraiment anarchiques, et qui commettent toutes sortes d'inepties. Il ne s'explique pas davantage sur le caractère de ces principes. Vraisemblablement, il entendait par anarchie le fait de le contredire quelquefois, Car il n'est pas supposable que les commissaires du pouvoir exécutif se montrassent plus débraillés que lui dans leurs idées et dans leurs manières.
Il continue de chercher, sans les trouver, les députés fugitifs, et, le 28 août, il s'épanche, auprès de Prieur de la Côte-d'Or, sur le défaut de réussite de ses efforts. Les scélérats, lui écrit-il, bannis du seuil de la Convention, ont achevé de pervertir l'opinion publique dans tous les endroits où ils ont traîné leur sacrilège existence. Je ne puis plus les découvrir. J'y perds tout mon latin, et je ne puis savoir encore s'ils sont passés en Angleterre. Rien, absolument rien, ne le constate, de façon que je suis très porté à croire qu'ils se cachent dans quelques endroits de la ci-devant Bretagne. Je les déterrerai, les scélérats ; et sois sûr que, si j'y parviens, je les arrêterai ou je périrai. L'esprit public est très mal dirigé à Rennes. Suit un plan abrégé d'épuration des autorités. Il ajoute : Les révoltes, sans cesse prêtes à éclater de toute part, nécessiteraient la présence de plusieurs commissaires de la Convention.
De Rennes il écrit plusieurs lettres qui portent la date du 6 septembre. Deux ont pour objet de dénoncer Beysser, qui a été secrètement chargé de découvrir la retraite des députés fugitifs, et qui, ayant reçu cent mille francs pour cette mission, n'a rien fait pour y réussir, et même a fréquenté à Rennes les partisans de ces mêmes députés. On a mis tant d'aventures sur. le compte de Beysser, l'un des héros du siège de Nantes, entre le 13 juillet, jour de sa destitution, et le 18 août, jour de sa réintégration dans son commandement24, que, n'était la publication, par M. Chassin, d'une lettre de ce général, dans laquelle il dit être allé à Rennes, il rend compte de sa mission et il explique n'avoir pu la remplir comme il aurait désiré le faire, parce que les soins de son armée l'ont obligé de revenir, j'aurais peine à croire qu'on ait confié pareille affaire à un officier aussi compromis dans le fédéralisme que l'était Beysser. Toutefois les dénonciations de Carrier ne furent pas perdues, et un arrêté du Comité de Salut public, du 19 septembre 1793, ordonna sa mise en état d'arrestation.
Revenant sur son séjour à Saint-Malo, dans une lettre au Comité de Salut public également datée du 6 septembre, Carrier dit avoir fait désarmer tous les suspects, et ordonné quelques arrestations. Il a pris ses mesures pour empêcher les députés de s'embarquer, et il se propose de renouveler toutes les autorités. La situation de la Bretagne est déplorable ; les corps constitués des villes sont en contre-révolution, et les municipalités des campagnes sont fanatisées à un point indicible. Une seconde Vendée menace de se former auprès de Vitré, les forces militaires de la région lui paraissent insuffisantes. Envoyez-moi, dit-il en terminant, quelque ferme Montagnard, qui ne soit pas du pays, et qui puisse me seconder dans les grandes résolutions que le salut public nécessite de prendre avec célérité et avec courage dans ces contrées. Pocholle, évidemment, lui paraissait insuffisant, et même il se défiait de sa propre audace pour les mesures de répression qu'il méditait.
Après avoir recommandé quelques arrestations au Comité révolutionnaire de Saint-Brieuc, il lui écrit : Il ne faut pas que le triomphe de la sans-culotterie soit imparfait. Il faut que toutes les places soient remplies par de braves sans-culottes. Il faut que tout ce qui ne veut pas être sans-culottisé en soit écarté, qu'il soit réduit à l'impuissance de nuire par les mesures les plus fermes. Pour en préparer l'heureux succès, je vous envoie les pouvoirs les plus étendus.
De Rennes, le 8 septembre, il annonce au Comité de Salut public qu'il se propose de faire déporter Lecoz, l'évêque constitutionnel d'Ille-et-Vilaine. Le Comité de Salut public lui répond : Les pouvoirs que la Convention vous a conférés sont bien suffisants pour autoriser toutes les mesures que vous croirez nécessaires5.
De Rennes encore, il informe, le 11 septembre, ce même Comité — car il semble vouloir ne le laisser ignorer aucun de ses actes — des difficultés que lui a causées une compagnie de canonniers où se trouvaient quelques individus égarés par de perfides administrateurs. Il a fait arrêter le commandant et envoyé les hommes à l'armée du Nord1. La fête du dimanche précédent a été très brillante ; on a planté un arbre de la liberté, et la population a dansé toute la nuit. Les cris de l'allégresse la plus patriotique ont retenti dans les murs de Rennes. On le demande de toutes parts, ajoute-t-il, mais il reste à Rennes. L'état de la Bretagne est toujours alarmant. Cependant, rassurez-vous sur ma ferme résolution à écraser tous les conspirateurs. Je ne quitterai pas la Bretagne que je ne les aie tous livrés à la vengeance nationale, ou que le sol n'en soit purgé par une fuite que je ne pourrai empêcher.
Le 12 septembre, il prend un arrêté pour établir à Rennes un Comité révolutionnaire. Rien de précis ne sort de son cerveau. Il soupçonne ; il s'agite ; il se remet à soupçonner, et, en définitive, il écrit pour ne rien dire.
Dans la lettre suivante du 15 septembre, où sa pensée se porte sur Nantes, la plus grande et la plus riche ville de l'ouest, cette vision l'anime, comme s'il entrevoyait déjà toutes les vengeances qu'il sera bientôt appelé à y exercer. Après avoir exposé au Comité de Salut public ses inquiétudes sur l'état de la Bretagne qui, après s'être levée la première pour la révolution, menace d'opérer la contre-révolution, il écrit : Il n'y a que la sans-culotterie dans quelques villes qui soit dans les bons principes ; tout le reste est en contre-révolution ouverte. La ville qui doit le plus fixer vos regards et votre sollicitude est Nantes... Mes collègues, qui y sont, doivent vous avoir appris que les étrangers y fourmillent ; les négociants et la cavalerie, qui y forment presque toute la population, sont des contrerévolutionnaires très connus ; ils sont d'intelligence avec les rebelles de la Vendée... Je ne conçois pas les motifs de ménagement qu'en a pour une ville qui, si on n'y prend garde, deviendra un second Lyon. Partout on établit deux marchés, l'un en argent, et l'autre en assignats. Le Finistère et le Morbihan sont de nouveaux Coblentz. Il parle ensuite des arrestations qu'il a fait opérer, de l'envoi de seize aristocrates au tribunal révolutionnaire de Paris25, et de son projet de faire une cargaison de prêtres réfractaires, qu'il fera embarquer à Saint-Malo où l'esprit public est à la hauteur. C'est le seul moyen de détruire le fanatisme qui agite les campagnes. Il regrette de ne pouvoir être partout à la fois et il a les plus grandes inquiétudes pour Brest et pour Lorient.
Il est assez difficile de deviner bien nettement la véritable portée de ce projet d'une cargaison de prêtres réfractaires qu'il se proposait en ce moment d'embarquer à Saint-Malo. Mais les développements qu'il a donnés à sa pensée dans une lettre du 7 octobre, qui sera citée plus loin, permettrait de supposer que des projets de noyades hantaient déjà son esprit.
De Rennes, le 16 septembre, il recommande aux membres du Comité révolutionnaire de Saint-Brieuc d'arrêter, sans se soucier des formes, les suspects et les malveillants. Le salut public est la suprême loi. Quand il ira dans cette ville, il livrera les coupables à la vengeance nationale ; en attendant, il ne faut mettre en liberté aucune des personnes arrêtées.
Le lendemain, il mande au Comité de Salut public que les rassemblements entre La Gravelle et Vitré continuent de l'inquiéter. Il ne faut plus de ces demi-mesures dont on a fait usage dans l'origine de la Vendée, il faut que vous fassiez partir, sur-le-champ, de Paris, une partie de la force révolutionnaire qui doit être formée, et la renforcer en route, afin qu'une masse de bons bougres de sansculottes à poil écrasent, poudroient et brûlent en arrivant tous les contre-révolutionnaires rassemblés entre La Gravelle et Vitré, et que ce torrent révolutionnaire vienne rouler ensuite dans toute la cidevant Bretagne pour y extirper tous les maux qu'engendre le fanatisme.
