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Le portrait d’un homme solitaire qui voulait appliquer ce qu’il pensait être juste
"
Patriote sans patrie. Terme violent. Toutes les lettres du temps désavouent Davel, avec une rare unanimité. On croyait avoir cité les plus terribles. Il en est encore, écrite par les Quatre Paroisses de La Vaux. Ici, la dernière excuse tombe : Davel a travaillé là, fait le bien là, aidé chrétiennement les humbles là, servi là cette petite société. On lui a demandé plusieurs fois d’être parrain. On a eu recours à sa bourse. On a fait appel à sa bienveillance.
Davel, seul. – On regarde, on cherche, on en revient toujours là. Davel était seul. Il était venu seul, à cette évolution spirituelle qui l’engagea dans cette entreprise bien vaine, il a vécu seul, il est mort seul. Un signe, peut-être : cette tête qui disparaît, la nuit même, et que remplace le quatrain bien connu:
Passant, qui que tu sois! voici l’illustre place
Où le brave Davel, d’une héroïque audace
Pour avoir chatouillé notre ours un peu trop fort
Par un coup de sa patte a terminé son sort.
Mais c’est encore un trait de ce peuple, de donner à une juste protestation la forme d’une raillerie, et d’oser de nuit, ce geste, voler une tête qu’on n’a pas su maintenir sur les épaules." -
Charles-François Landry
Un roman qui nous montre une réalité parfois laide du monde dans lequel on vit...
EXTRAIT
Le 31 mars, au matin, un peu avant cinq heures, un homme franchit le seuil et se trouva dans la rue. Il se retourna, saisit l’anneau de fer à usage de heurtoir et, s’étant un peu arc-bouté, il fit venir à lui la lourde porte. On entendit la péclette glisser sur le fer, et tomber dans l’encoche.
Ainsi, les chiens n’entreraient pas dans le long corridor. Mais pour les humains, la maison n’était pas fermée. Il aurait fallu deux tours de clef… Seulement, dans cette petite ville, de qui se méfier ? Rien ne passait inaperçu dans ces rues étroites…
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"C.-F. Landry nous fait le superbe portrait d’un homme solitaire, nommé major au Pays de Vaud après des années au service de puissances étrangères." -
Juliette David, Le Messager suisse
A PROPOS DE L’AUTEUR
Charles-François Landry (1909-1973) est un écrivain suisse. Il passe une partie de sa jeunesse dans le sud de la France avant de s'établir sur les rives du Léman. Amoureux de la nature et solitaire, son goût pour l'écriture se manifeste dès les années de collège. A vingt ans, il publie son premier recueil poétique
Imagerie.
Il se fixe définitivement en Suisse et réussit à vivre de la plume, même si ce choix lui fait souvent côtoyer la misère. Après avoir écrit de la poésie, Charles-François Landry passe au roman et à des récits historiques et lyriques consacrés notamment à Davel ainsi qu'à Charles le Téméraire. Ses publications lui valent la reconnaissance du monde littéraire romand et français et lui font remporter de nombreux prix.
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Seitenzahl: 155
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Charles-François Landry
19 mars 1909
Naissance de Charles-François Landry à Lausanne. Son père est neuchâtelois, sa mère vaudoise. Deux sœurs.
1919-1927
Études au collège classique et cantonal de Lausanne. Il lit avec avidité Alain-Fournier, Gide et Albert Salamin, et fonde une revue étudiante, L’Œuvre.
1929
Landry part de Lausanne pour le Sud de la France. Séjours à Villeneuve-lès-Avignon, Nîmes (où il terminera ses études), Aix-en-Provence. Il débute dans les lettres par un recueil de poèmes, Imagerie.
1930
Landry fait la connaissance d’Yvette Benoît, qu’il épousera.
Novembre 1931 - printemps 1932
Premier séjour à Paris.
Octobre 1932
Mariage avec Y. Benoît.
Février 1933 - mars 1934
Deuxième séjour à Paris. Difficultés financières, liées à la grande crise de l’emploi, suite aux événements de 1929.
Mars 1934 - octobre 1935
Pougnadoresse, à quinze kilomètres d’Uzès, dans le moulin Mercier.
Octobre 1934
Naissance de Claire.
Octobre 1935 - février 1936
Atteint de pleurésie, Landry est soigné à l’hôpital d’Uzès.
Mars 1936
Pneumothorax, pratiqué en Suisse. L’industriel et ami des écrivains et des artistes, H.-L. Mermod, en prend la charge.
Été 1936 - juillet 1940
Retour à Uzès, où il est admirablement soigné par le docteur Villaret.
Automne 1938
Thoracoplastie, effectuée en Suisse.
Printemps 1939
C.-F. Landry prononce, en Suisse, une série de conférences sur « La campagne française ».
1940
Après l’armistice, Landry retourne en Suisse. La période provençale de sa vie s’achève dans le bruit des bottes et en compagnie de la maladie qui ne le laissera plus en repos.Mais quelques consolations littéraires adoucissent cette vie mouvementée : Diégo obtient quatre voix au Goncourt, une nouvelle, Coupe du monde, est récompensée par le Prix de la Revue suisse romande et Landry reçoit le Prix Schiller (qu’il aura à nouveau en 1944 et 1947).
Printemps 1941
Le divorce est prononcé entre C.-F. Landry et Y. Benoît. Landry propose de lui acheter la Tour Négroponte à Saint-Siffret (proche d’Uzès), où elle aurait vécu en compagnie d’un chat et d’un géranium !
1942
Second mariage, avec Isabelle Gaudin.
1943
Prix de la Guilde du livre. Dans la revue Confluences, Landry publie un important article sur les problèmes du roman et du romancier.
1947
Grand prix littéraire de la Littérature rhodanienne.
1949
Naissance de Philippe, dit Pompon.
1951
Prix Veillon pour La Devinaize, un de ses plus attachants romans.
1952
Landry s’installe au château de Glérolles, où il habitera jusqu’à sa mort.
1954
Grand prix du roman des Amitiés françaises, qu’il partage avec Gilbert Cesbron.
1959
Prix Chatrian.
1960
Grand Prix C. F. Ramuz.
1968
Prix mondial Paul Gilson, pour Mon pauvre frère Judas, oratorio radiophonique. Landry est atteint de la maladie de Parkinson et doit être hospitalisé. Il ressortira très affaibli physiquement, et le docteur Fernand Cardis, qui l’a patiemment soigné, lui prescrit un excellent remède : écrire.
23 février 1973
Landry – on ne dit plus Charles-François Landry – meurt à l’hôpital de Vevey où il avait été transporté à la suite d’un malaise.
(Source : Diégo.Le Mont-sur-Lausanne : Éditions Ouverture, 1993)
Roman
Ce sigle était la devise de C.-F. Landry
« Jean-Daniel-Abraham Davel.Le patriote sans patrie »a paru en édition originaleaux Éditions H.-L. Mermod,collection Aujourd’hui, à Lausanne, en 1940.Repris chez Plaisir de Lire, à Lausanne, en 1964
Ce livre de poche paraît avec l’aide dePro Helvetia, Fondation suisse pour la culture
« Jean-Daniel-Abraham Davel.Le patriote sans patrie »,trois cent neuvième ouvrage publiépar Bernard Campiche Éditeur,le cinquante-huitième de la collection camPoche,a été réalisé avec la collaboration de Philippe Landry,de Charlotte Monnier,de Daniela Spring et de Julie WeidmannCouverture et mise en pages : Bernard CampichePhotogravure : Bertrand Lauber, Color+, Prilly,& Cédric Lauber, L-X-ir Images, PrillyImpression et reliure : Imprimerie La Source d’Or,à Clermont-Ferrand(Ouvrage imprimé en France)
ISBN papier 978-2-88241- 310-9ISBN numérique 978-2-88241-367-3Tous droits réservés© 2012 Bernard Campiche ÉditeurGrand-Rue 26 – CH -1350 Orbewww.campiche.ch
À ce qui lui fut demandé… répondit : « Quelque chose qu’il me doibve advenir, je n’en diray autre chose que ce que j’en ay dit. »
Chronique et procès de la Pucelle d’Orléans.– Vingt-troisième interrogatoire,mercredy dix-huitième d’avril 1431
Et vous dites : « Si nous eussions été dutemps de nos pères nous ne nous serions pasjoints à eux pour répandre le sang des prophètes.
» Ainsi, vous êtes témoins contre vous-mêmes que vous êtes les enfants de ceux quiont tué les prophètes. »
MATTHIEU,23 : 30-31
LE 31 mars, au matin, un peu avant cinq heures, un homme franchit le seuil et se trouva dans la rue. Il se retourna, saisit l’anneau de fer à usage de heurtoir et, s’étant un peu arc-bouté, il fit venir à lui la lourde porte. On entendit la péclette glisser sur le fer, et tomber dans l’encoche.
Ainsi, les chiens n’entreraient pas dans le long corridor. Mais pour les humains, la maison n’était pas fermée. Il aurait fallu deux tours de clef… Seulement, dans cette petite ville, de qui se méfier ? Rien ne passait inaperçu dans ces rues étroites…
C’était une bonne grosse maison comme les autres, avec une seconde porte, proche d’un soupirail, et qui descendait aux caves. Une maison qui, sous l’avant-toit, portait une poulie, pour monter les meubles aux étages et les fagots de sarments au grenier.
Dans le matin qui se levait, il y avait, proche, une odeur d’étable, et plus loin, enveloppant toute chose, l’odeur subtile d’un monde lacustre, parvenue jusqu’ici en grimpant les ruelles…
Il faisait maintenant plus jour. Le soleil se lèverait bientôt. L’homme passa devant la fontaine qui fait tout son bruit la nuit… Il ouvrit une porte, et une bouffée chaude s’étendit. Et puis un raclement de sabots, et puis encore un soufflement d’une bête contente, qui se sent la selle dessus et se réjouit d’aller dans le matin…
Et puis, dans la lumière légère, ayant tâté d’un sabot le caniveau traître, le cheval sortit, portant l’homme. On le voyait bien, maintenant, qui se tient droit en selle, « habillé propre d’écarlate » et c’est notre major, Daniel Davel, de Cully.
Et tout de suite après, on regarde la bête, parce qu’un beau demi-sang brun, avec du feu dans l’œil, piaffant et de belle démarche, c’est un plaisir.
Et comme la rue tournait à angle, après l’église, on ne les a plus vus.
Ils s’en allaient vers le lac. Maintenant, la rue sent les algues. Encore huit pas, quatre, deux… voilà : on est arrivé dans ce doux bleu-gris, en plein ciel, en pleine douceur, en plein commencement du monde, parce que l’aube sent la feuille, l’herbe sent l’eau, la terre sent la première tiédeur, le lac sent la première petite brume, la petite brume sent le printemps…
Ah, si vraiment il y a une saison pour l’espérance, c’est ce moment de bourgeons qui collent, d’écorce amère et de froid aux pieds, ce moment où se remet à trembler dans l’être la fine pointe, le rameau, la branchette qu’on ne croyait jamais plus voir feuillée, pendant qu’au fond d’un ciel de douce cendre, il y a aussi les fins sommets des peupliers qui se sont sentis plus légers que nature, et se balancent dans l’absence du vent…
C’est le moment de l’Espérance.
Là-bas, vers l’ouest, passée la ville de Lausanne, il y a la grande plaine de Vidy, avec des osiers comme une brume au loin, un lac tout tamisé, tout treillissé par des centaines de peupliers et de trembles, avec des mares qui brillent, et dans chaque creux de vieilles feuilles, déjà, il y a des primevères et des scilles, qui sont le bleu du printemps sur une tige…
Il y a l’Espérance… Des toutes petites fleurs si belles ; et une chapelle de léproserie, trapue, une chapelle paysanne, avec une vaste toiture de grange et un clocher de rien du tout, qui vous attend avec sa solide base bien enfoncée dans le sol, sachant, comme toutes les chapelles, que l’espérance et la force des petites fleurs ne seront pas suffisantes, et qu’il faut beaucoup de simple force pour aller au-delà de ce monde…
« Je vais avoir cinquante-trois ans »… Il se disait cela, sans y prêter trop d’attention. Mais enfin, en montant à cheval, il lui arrivait parfois, maintenant, de sentir une douleur dans la jambe… Et quelquefois aussi, pour être longuement demeuré en selle, il descendait avec une raideur dans les reins, qui ne devait rien au service.
« On s’use, on s’use, se disait-il… on ne gagne rien à vieillir… » Il connaissait aussi, mais sans les pratiquer, étant d’humeur grave, ces plaisanteries de vignerons, sur la vieillesse de l’homme et celle du vin. Il avait toujours manqué d’aisance à vivre. Il le savait. Il s’en faisait quelquefois reproche. C’était quand il se trouvait avec de simples et braves gens, qui ont bien du souci mais qui, sitôt qu’ils ont un hôte, lui font honneur et la gracieuseté de rire. On allait tirer un pot du meilleur vin… Et lui, Davel, sans rien faire pour cela, il arrêtait le rire.
Cependant, il n’était pas glacial, oh non. Mais il était plus à son aise face au souci, ou devant la peine. On pouvait le venir chercher pour une affaire difficile. Pour aider un mourant. Pour éviter qu’une querelle ne s’envenime. On le faisait juge… Sans l’avoir cherché, il savait les traverses pénibles… Celles que les gens ne voudraient pas écouter.
Il se savait d’une nature agissante, encore qu’on le crût rêveur. Devant la douleur, il y a presque toujours quelque chose à entreprendre. C’est pourquoi il s’intéressait. Mais devant la gaîté, il se sentait malhabile, parce que, pour être gai, on n’avait pas besoin de lui. C’était un homme de service. Dans tous les sens. Non utilisé, il devenait timide. L’action lui était nécessaire, parce qu’elle le justifiait… Il était seul à savoir qu’en plusieurs circonstances militaires, sa conduite décidée et même brillante lui avait été dictée par le malaise des timides. Quand il en avait eu assez de flotter, à Baden, il lui était brusquement venu une fringale d’agir. Il ne craignait pas tant la contrariété que l’indifférence. L’action réclamait des solutions immédiates qui vous empêchent de considérer les problèmes sous trop de faces. Toute action qu’il aurait eu le temps de méditer longuement se serait trouvée cousue, liée, emmêlée de mille scrupules, et pour jamais alourdie.
Quand il était petit, on disait : « Daniel est trop consciencieux… » Daniel n’avait jamais grandi…
Il fut tiré de cette sorte de plaisir de vivre que fait naître le matin dans les natures sensibles et les âmes simples. Un cavalier s’était avancé vers lui.
— Monsieur, lui disait le capitaine Clavel, j’ai l’honneur de vous saluer. Le capitaine de Crousaz m’a prié de vous dire qu’il revient dans l’instant…
— Bien, bien, dit Davel en se caressant la barbe, qu’il portait courte et pointue. C’était le seul souvenir qu’il eut rapporté du service en Hollande.
— Monsieur… disait encore Clavel…
Mais il ne l’écoutait plus. Ce Clavel était un bon garçon, un peu mou, peut-être fourbe, à juger par ses yeux petits et ronds, drôlement plantés à fleur de tête. Il parlait toujours, et le plus souvent pour ne rien dire. Il remuait beaucoup d’air, pensant agir. Il avait un zèle bruyant, de subalterne qui se veut pousser.
C’était encore le temps de dire « Monsieur » dans le service. On était à deux générations de proclamer les Droits de l’Homme, après quoi les hommes ne seraient plus, dans l’armée, que des polichinelles, des morceaux de galon, des signes conventionnels, et jamais plus des hommes, sauf pour mourir.
— À propos, dit Davel relevant la tête, combien avons-nous de tambours ?
La question était si curieuse, si peu attendue, que le capitaine Clavel ne sut comment la recevoir. Il commença de rire, puis il se contint. Il regarda le major, afin de lire sur son visage. Il n’y avait rien, sur le visage du major, que ce sérieux calme qu’il apportait à toutes choses. Et peut-être, en le mieux regardant, voyait-on qu’il était absent de lui-même, retiré dans une songerie paisible, ayant déjà replongé dans ces lointains de l’âme et tout oublieux de sa question saugrenue.
— Avec votre permission, je m’en vais les compter.
Le major fit un signe de la tête, qui pouvait passer pour un acquiescement. Clavel s’en fut sur sa bête. Il murmurait : « On ne peut jamais savoir à quoi il pense… Peuh ! il a l’air de penser, et peut-être est-ce plus simple : il ne pense à rien. »
Le capitaine Clavel, pour une fois, touchait à la vérité. Le major Davel ne pensait à rien. Après avoir, pendant des mois, pesé le pour et le contre, retourné la question, après avoir tremblé, prié, craint, après avoir renoncé même au peu de vin qu’il buvait à table, croyant que c’était ce vin, peut-être, qui lui donnait le mal de tête et l’insomnie, après avoir lu, médité, pris des notes, après s’être retourné durant les longues nuits de l’hiver, après avoir dormi de ce mauvais sommeil où dans chaque moment on lève le genou et puis on repousse le drap tordu, d’une ruade, après avoir bien souvent rallumé la lampe et bu de l’eau froide, il en était arrivé où il devait.
Maintenant, c’était chose faite. Sans y songer, sans y avoir jamais réfléchi, il savait que l’action suit la pensée comme une ombre, qu’agir n’est plus qu’un reflet, et que ce que les hommes appellent les réalités de la vie ne sont que ces nuages aux formes massives, aux figures géantes que chaque instant déforme, parce qu’elles ne sont qu’illusoires.
Tout ce qui avait été combat, tout ce qui avait été action réelle, souffrance ou passion, cela s’était vécu dans le monde véritable de la vie intérieure… Il ne restait maintenant qu’à tenter d’ajuster des conclusions sereines sur un monde grossier. C’est pourquoi tout devenait simple et reposant. Il ne serait plus question que d’hommes plus ou moins vêtus à l’uniforme, il faudrait des tambours pour marcher, il faudrait se donner la peine d’expliquer. Il y aurait toutes sortes de gestes à exécuter, on saisirait l’argent, on établirait des postes, on garderait les ponts. Mais tout cela, saisir l’argent, garder les ponts, faire battre les tambours, marcher, c’étaient des gestes simples, qui ne demandent aucun débat de conscience… Et c’est pourquoi, ayant fini sa tâche dans le moment qu’elle paraissait commencer, le major, n’ayant plus besoin de pensée, se laissait doucement bercer par les mille bruits frais du matin.
On l’avait toujours donné pour un homme consciencieux… C’est qu’il possédait le secret de s’absorber entièrement dans des besognes simples, et que c’est un véritable secret de bonheur. Il était de ceux qui ne distinguent pas, dans les besognes, les travaux faits pour le commun et ceux que peuvent entreprendre les délicats. Il n’y avait aucun mérite, n’ayant aucun effort à faire. Il ne se forçait pas. Une pente naturelle l’avait poussé à tout entreprendre de ce qui se présenterait devant lui, sans choisir…
Peut-être avait-il connu, par la suite, de combien de plaisirs se privaient les hommes de sa classe, en craignant d’être eux-mêmes dans chaque circonstance, et que l’œuvre artisane satisfait dans l’homme bien d’autres goûts que l’économie. Ce n’était pas pour s’épargner les services d’un vannier de passage, qu’il avait façonné et remis des barreaux à des chaises éclopées. Il se souvenait d’avoir goûté, dans ces travaux si simples en apparence et difficiles à la pratique, ce parfait oubli de soi-même, qui vous enlève et vos peines et le sens de l’heure ; et lorsqu’il façonnait un manche pour un outil il lui était arrivé de chantonner une chanson de troupe, bien drue et gaillarde, et puis sans autre, à la suite, ce psaume qu’il aimait tant, et qui le lui aurait dit l’aurait fort étonné, parce qu’il ne chantait pas souvent, hors du temple, et dans tous les cas jamais, de son gré, des chansons de soldats.
On l’avait toujours donné pour un homme consciencieux.
Et ce matin-là, ses officiers, qui le regardaient agir, qui durent le suivre patiemment durant toute la matinée, dans une inspection qui ne laissa rien dans l’ombre.
Il avait voulu, par ses ordres écrits, que les quelque six cents hommes convoqués paraissent dans l’uniformité, grâce à des parements rouges, bas rouges et chapeaux bordés. Il renvoya ceux qui lui parurent mal équipés.
Et, d’un homme à l’autre, il allait, se faisant montrer les poires à poudre. Il avait recommandé que les hommes fussent sans munitions. C’est pourquoi il fit répandre sa poudre à un homme dont la poire n’était cependant qu’à demi pleine…
Le regardant agir, ses officiers reprenaient confiance en lui, après s’être méfiés, sans grandes raisons. Ils s’étaient concertés, de bonne heure, pour tout lui refuser… On trouvait, dans les Paroisses, que ce grand attroupement était à tout le moins bizarre. Les hommes avaient murmuré pour venir… Les officiers avaient écrit au major pour formuler toutes réserves. Il avait répondu, ici ferme, ici gêné, puisqu’il risquait une plaisanterie.
Jean-Noé de Crousaz avait une lettre qui commençait bien doucement : « J’ay evité autant qu’il m’a été possible d’engager votre publicq a des frais… » et puis, ladite lettre finissait par une promesse de fantaisie : « Votre monde pourra desja repartir de Cully avant midy car je les Expedieray d’abord… »
De Crousaz avait répliqué qu’il ne partirait pas sans de plus amples informations. « Je ne partiray pas que vous n’ayés La bonté de me donner une Information, s’il vous plait, particulière, de ce dont il s’agit et Le but… »
Davel inventa et plaisanta : « Il se répand de temps a autre quelques petits bruits de mouvement, oultre la raison que j’ay besoing d’argent qui m’engagent à voir l’État de ces trois Compagnies par en rendre compte à Leurs Excellences lors de mon voyage et tâcher d’être nommés s’il y avait quelque chose pour la suitte du Temps, persuadé que vous aimeriés mieux ce genre de vie que la pêche du lacq de Bret… »… « Il n’est pas nécessaire, disait-il encore, que vous Confiés à personne ce que j’ay l’honneur de vous Écrire… Je vous prie de venir manger ma soupe… »
Ainsi, cet homme simple, scrupuleux presque à l’excès dans la conduite de sa vie, dès l’instant qu’il se voyait engagé dans une entreprise plus grande que lui-même, cessait aussitôt d’être ce major probe que tout le monde connaissait. Au service d’une cause mystique, il ne regardait plus au choix des moyens, il devenait habile, menteur sans aucun doute, et ce simple qui, dans la conduite de ses propres affaires, avait montré une naïveté désastreuse devenait un politique sans scrupules, dont le moindre coup était, au départ, de faire une fausse confidence à l’un de ses capitaines, jouant de la fatuité humaine qui saurait lui faire de cet homme un répondant auprès des autres.
