Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Comment réagir face à la maladie d'Alzheimer ? Un témoignage poignant.
Pourquoi lire ce témoignage qui relate la présence d'une femme auprès de sa vieille maman incurable ?
Parce que la narratrice a vécu profondément cette présence au quotidien. Par l'accueil dans l'intime de ce que vivait sa mère, elle a pu vivre « jour après soir » dans un esprit de gratitude et d'offrande -- ces deux modes d'accompagnement véritable.
À notre tour de prendre soin de nous-mêmes et de l'autre dès aujourd'hui, pour être à même d'accueillir cette heure redoutable lorsqu'elle nous arrivera.
Nelly Laurent livre ici un roman puissant, vrai et sincère. Son témoignage permettra d'aider les personnes qui affrontent ou ont expérimenté les épreuves de la maladie d'Alzheimer.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- "Nelly Laurent, riche de son expérience, nous y prépare. Elle le fait avec ses dons de poésie, des mots choisis et de l'émotion. N'est-il pas vrai qu'aux moments tristes de l'existence, la beauté du monde parfois se révèle dans nos cœurs éprouvés ? Ce qui nous consterne se change de proche en proche en joie -- une joie même radieuse."
(Léonard Appel)
A PROPOS DE L'AUTEUR
Ce n'est qu'à cinquante ans que
Nelly Laurent commence à coucher ses pensées sur papier. Ce rêve d'enfant se décline aussi bien en romans qu'en nouvelles, mais également en récits historiques.
EXTRAIT
L’autre soir, je parlais de ma mère devant une caméra.
Je partageais avec des inconnus le pain tendre de notre intimité. Elle s’invitait à leur table, avant de s’asseoir sur le bord de leur âme dans le salon d’hiver. Ma voix sereine confiait la tendresse et la force de notre accompagnement réciproque.
Trouverait-elle un écho, là où aucune télécommande ne peut zapper la résonance ?
J’ose le croire.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 69
Veröffentlichungsjahr: 2014
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
L’autre soir, je parlais de ma mère devant une caméra.
Je partageais avec des inconnus le pain tendre de notre intimité. Elle s’invitait à leur table, avant de s’asseoir sur le bord de leur âme dans le salon d’hiver. Ma voix sereine confiait la tendresse et la force de notre accompagnement réciproque.
Trouverait-elle un écho, là où aucune télécommande ne peut zapper la résonance ?
J’ose le croire.
Évoquer un proche, s’empêcher de le placer en cher disparu dans un lointain paradis, c’est lui redonner corps « au ciel de nous ». Dessiner son sourire sur les traits qui s’estompent. Ressentir la bonté de son existence telle qu’elle nous habite aujourd’hui quand nous pensons aux moments vécus ensemble.
Traverser les souvenirs en laissant monter les lumières et les ombres de notre histoire pour ne pas tomber dans le piège des mirages. Ne rien déformer, mais regarder en vérité ce que nous avons reçu l’un de l’autre, afin d’entrer dans une nouvelle relation où chacun pourra occuper sa juste place.
Évoquer un proche, c’est aussi l’invoquer. L’appeler au-dedans de soi pour nourrir ensemble ce nouvel espace. Pour entretenir la relation et filtrer l’eau vive qui perle encore à nos yeux quand soudain il nous manque. Accueillir le visage intérieur d’un être que nous avons aimé, qui nous a suscités à l’heure du passage, à l’heure de renaissance, afin de recevoir aussitôt une part de son éternité.
C’est notre héritage !
Comment partager ce trésor ? Et pourquoi risquer la parole ?
Écrire, pour transmettre le témoin. Pour s’encourager les uns les autres à être plus vivants sur le chemin où chacun est unique. S’enhardir vers des parcours nomades pour retrouver la source, ce qui nous fait vivre ou ce qui nous retient encore.
La vie se fait accompagnatrice. Depuis le jour de notre naissance, elle nous propose suffisamment d’itinéraires pour vivre consciemment ce chemin.
Un des voyages les plus aventureux seraitil celui des mères ? De l’enfant qui a grandi vers celle qui le mit au monde ?
Parcours en solitaire, sur le hors-piste, pour découvrir sa terre promise où l’inviter un jour pour lui dire :
« Voici la femme que je suis devenue aujourd’hui. »
Pour renaître, faudrait-il « retourner dans le ventre de sa mère ? » interrogeait Nicodème. L’accompagnement de ma vieille maman fut une expérience de cet ordre-là.
Il me mit dans un état de gestation intérieure où l’une a besoin de l’autre pour en sortir plus vivante. Étapes nécessaires, comme les neuf mois d’une grossesse qui contractent le ventre et préparent à trouver son propre souffle.
Accompagner ma mère, atteinte vers quatre-vingts ans de la maladie d’Alzheimer, a commencé le matin où, pour la première fois, je préparais sa valise. Dans l’urgence médicale, elle partait pour l’hôpital. Nous ignorions tous qu’elle ne reviendrait plus jamais vivre dans la maison où elle avait passé cinquante ans de sa vie. Elle vint ensuite habiter dans une maison de repos, près de chez nous. Elle y vécut huit années encore.
Cette acclimatation, loin des repères qui la sécurisaient chez elle, – le jardin sous la fenêtre de sa chambre encadrant si bien le clocher paroissial, les voisins, une autonomie bien gérée jusqu’alors – se fit avec beaucoup de compréhension de sa part, de patience, de dignité. Attitude aidante dans la douleur partagée de devoir passer sans préparation à cette nouvelle vie en résidence. Forme communautaire à laquelle nous devions nous adapter aussi, contraints d’accepter la réalité d’une situation irréversible.
Nous entrerons à notre tour dans ce temps qui ne reviendra plus.
Au début, nous franchirons la porte de sa nouvelle demeure, la crampe au ventre, le regard gêné, les bras chargés de friandises. Nous passerons chez un fleuriste pour acheter des tulipes qui évoqueront toujours le jardin qu’avant-hier nous visitions chez elle. Que de bouquets elle a coupés de ses mains de jardinier avant de nous les offrir ! Plus jamais nous n’emporterions chez nous l’odeur de sa cave à pommes de terre, celle des rhubarbes, du thym frais et du persil qu’elle cueillait pour nous, juste à l’heure du départ. Le parfum du lilas blanc qu’elle déposait dans nos bras en le respirant, les brassées brillantes de fraises dont nous ne retrouverons jamais le fondant !
Le chantier de la maison natale fut aussi pour moi l’occasion de désencombrer les recoins de mon âme. Mise en ordre d’un immeuble à quitter définitivement et mise à jour intérieure de mon histoire d’enfance.
Du grenier à la cave, trier, jeter, nettoyer… Partager, sans s’identifier aux objets, aux murs, au passé. Se désapproprier celui de ses parents. Et plonger innocemment les bras tout au fond des armoires à linge qui fleurent bon la grand-mère. Plier des vêtements démodés. Recycler la vaisselle dépareillée qui historie naïvement tant de souvenirs.
Remplir le coffre de sa voiture de vieilles reliques, le dos rompu, la tête vide, en passant un poignet poussiéreux sur les pommettes humides.
Accueillir la petite fille qui subitement occupe tout l’habitacle.
L’emmener avec soi pour toujours.
Lui parler d’elle.
L’écouter longuement se dire.
Prendre le temps de visiter ensemble les visages d’anciennes photographies, de relire des lettres, de se situer sur l’arbre généalogique. D’éclairer ce qu’elle n’avait jamais compris.
La dorloter un peu pour panser ce qui fait mal dans cette poussée de croissance où le corps tire de partout.
Lors d’une visite à la résidence, j’ai entendu ma mère accuser son veuvage – à trente-neuf ans – de lui faire perdre aujourd’hui la mémoire, à quatre-vingts ans !
En cette minute même, je pris la décision de ne pas vieillir « orpheline ».
Quand je vis ma mère redevenir comme une enfant, j’ai été obligée de me prendre par la main, de m’agenouiller à la hauteur de la petite fille en moi qui ne supportait pas de voir sa maman souffrir. Vieillir. Partir…
Je l’ai contemplée avec tendresse, traversant le regard triste de certaines photos où elle me touchait à vif. Pour mes enfants, j’ai écrit son histoire, côté soleil et revers pluie.
J’en ai beaucoup rêvé aussi.
Ensemble nous avons remonté le cours de la rivière jusqu’à sa source de lumière.
Aujourd’hui, je souris humblement devant l’image de la petite fille aux grands yeux clairs. Je suis fière d’elle, elle a bien grandi !
Pendant les huit années où maman prit encore le temps de vieillir, de vivre son arrière-saison afin qu’elle porte témoignage de la bonté, comme le disait si justement une prière qu’elle aimait réciter, j’appris avec elle l’accompagnement du « vivant ».
Il suffisait de se faufiler dans le labyrinthe où elle nous égarait malgré elle, de déposer un doigt confiant sur les entrelacs de la porte secrète, pour ouvrir les jardins où abondaient les surprises…
Le lundi, elle psalmodiait en ma présence dans le parc de la résidence où elle appréciait de manière très lyrique chaque bouton de rose. Oubliant dans la minute ce qu’elle venait de dire, elle répétait en boucle son émerveillement. Elle m’enchantait, tout en mettant ma patience à l’épreuve.
Le lendemain, elle me reprochait de ne pas la visiter plus souvent.
Le jeudi, elle oubliait le nom de ses trois enfants, mais elle donnait des détails précis sur sa petite enfance, me priant de saluer pour elle « mes parents si gentils ».
Le samedi, dans une éclaircie, elle demandait des nouvelles de ses sept petits-enfants et le dimanche elle poussait des crises d’angoisse qui la défiguraient.
Parfois, elle était tout oreille et m’interrogeait avec insistance : « Que s’est-il passé dans mon avenir ? »
Dans son corps de grand octogénaire, une jeune fille s’interrogeait sur le sens de sa vie. J’en étais le témoin et, les mains dans les siennes, je tirais le miel des saisons de sa longue vie. L’instant suivant, tout était à refaire. Seule la conscience de l’instant nourrissait ce qui est. Ce qui vit. Ce qui demeurera entre nous. Même les jours de totale absence, elle m’obligeait, sans le vouloir, à respirer profondément pour bien me centrer sur moi-même, au lieu de m’enfuir !
Elle m’a appris à être là, avec elle, auprès d’elle, tout simplement.
Je percevais de jour en jour qu’elle ouvrait en moi des ressources ignorées. Je devenais créative de gestes tendres que je n’avais plus eus pour elle depuis l’enfance.
J’entrais avec courage dans le processus d’une bataille à reprendre chaque jour.
Ainsi, la maladie d’Alzheimer fut ma pire ennemie et mon alliée secrète.
