L'apparition de l'oubli - Alexis Sukrieh - E-Book

L'apparition de l'oubli E-Book

Alexis Sukrieh

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Beschreibung

Un roman intimiste sur le deuil, sur la peur de l'oubli et sur les souvenirs...

« À peine quelques heures après sa mort, une nouvelle perspective se dévoile. L’homme qui a été mon père devient autre que mon père, une distance s’intercale entre lui et moi, subtile, mais bien présente. Je me débarrasse d’un prisme et je regarde Raïf comme je ne l’ai encore jamais vu. »
Arthur a perdu son père il y a deux ans.
Il replonge dans le film de ses dernières heures, les frontières temporelles s’effacent et les souvenirs s’enchaînent depuis sa plus tendre enfance.
Son père dans le potager, son père coupant du bois pour la cheminée, son père à ses côtés dans les moments importants de sa propre vie. Les lectures partagées, sa philosophie qu’il inculquait à ses fils.
Et les vacances en Syrie où il découvre un « autre » père, attaché à ses origines.
Arthur a-t-il accordé suffisamment de place dans sa vie à cette part de son histoire personnelle ?
C’est maintenant, par son silence absolu, que Raïf lui dit tout.
« L’apparition de l’oubli » nous interroge et explore ce que la traversée du deuil change en chacun de nous.

Découvrez un roman extrêmement touchant qui aborde les différentes facettes du deuil, propres à chacun, et qui pourtant ne peuvent que parler à la plupart d'entre nous.

EXTRAIT

Dans mon ignorance béate, je salue ensuite ma mère et je m’en vais. « À bientôt », dis-je en descendant les marches qui traversent le jardin. Adieu.
Malgré la violence de ses dernières heures, mon père s’est évaporé sous mes yeux sans que je m’en rende compte. Il était malade depuis un moment, plusieurs mois. Son état ne faisait qu’empirer et pourtant je ne voyais rien. Il était malade. Puis il est mort.
Entre les deux, aucune prise de conscience, aucun éclair de lucidité, que dalle. Même lorsqu’il se momifiait, quand j’embrassais ce visage blafard, alors que je touchais de mes mains ce corps de bois mort, j’étais incapable d’envisager sa disparition.
Faut-il être à ce point aveugle pour ne pas voir son père mourir ?

CE QU'EN DIT LA CRITIQUE

"La plume d’Alexis est sublime. Les mots s’alignent avec une harmonie parfaite et sans fausse note. Beaucoup de poésie dans les descriptions. L’émotion est là. Ce récit est intimiste, empli de pudeur." - Ma voix au chapitre

"Au fil du processus du deuil, nous plongeons dans son passé, nous le suivons dans les quelques jours entourant le décès de son père et dans les mois qui ont suivi.
C'est une bel hommage très bien écrit et qui se lit facilement. " - Dromdeche sur Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alexis Sukrieh est né à Caen et travaille dans l'informatique à Paris depuis vingt ans. Rien ne le prédisposait à l'écriture, mais lorsqu'il a perdu son père, d'abord sidéré, puis transformé par le deuil, il vécut comme une épiphanie littéraire. Il lui fallait écrire, jeter sur le papier ses émotions, ses souvenirs, et peindre du mieux possible le portrait de cet homme qu'il croyait immortel. A travers ce cheminement, il s'est découvert une passion pour le récit narratif et il a cherché à faire de l'histoire d'un double imaginaire la catharsis de son deuil. L'apparition de l'oubli est son premier roman. Pour suivre ses actualités, retrouvez-le sur son site : alexisukrieh.com

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EPUB

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Couverture et iconographie :

Alain Cournoyer / alaincournoyer.com

Illustration de couverture : Yvan Sukrieh, 2019

© L’Astre Bleu Éditions, 2019

709 RD 933 – Les Leynards – 01140 GARNERANS

[email protected]

http://lastrebleu-editions.fr

Collection Hélium

ISSN : 2497-4811

Création des versions numériques :

IS Edition, via son label Libres d’écrire, Marseille.

ISBN (version papier) : 978-2-490021-09-3

ISBN (versions numériques) : 978-2-37692-160-8

Dépôt légal : août 2019

À ma mère, à mes frères, à la mémoire de mon père

المكتوب ما منّو مهروب

« El maktoub ma menno ma’roub »

« Nul n’échappe à son destin. »

Proverbe arabe

Mon père. Figé sur une photographie que je brandis devant son épitaphe. Au milieu des tombes, je me réfugie dans la contemplation de ce cliché. La photo ne quitte jamais mon portefeuille et souvent quand, comme aujourd’hui, je m’arrête au cimetière, je la regarde et m’en imprègne. Une béquille visuelle, un réconfort, une alternative à la pierre. Un maigre antidote face à la crainte que ma mémoire se dissolve peu à peu, chaque matin d’avantage.

Je te regarde, papa. Tu es assis dans l’herbe, aussi à l’aise que si tu étais dans ton salon. Sous ta fine moustache grise, je devine un sourire plein de malice, à peine suggéré. Ton regard plonge dans l’objectif, complice d’un détail inaccessible, hors cadre. Il me semble que tu t’amuses avec le photographe.

M’observes-tu depuis l’éther ? Me vois-tu quand je viens m’abandonner aux secondes qui s’écoulent devant ta stèle ?

Rien. Il n’y a rien que moi, une photo et une pierre.

Chaque fois que je me retrouve ici, je finis par me demander s’il existe un fragment de ton être quelque part, sous une forme insaisissable, inaccessible à ma compréhension humaine. Pendant quelques instants, je me réconforte avec l’idée que quelque chose plane. Je me berce un temps en me disant que tu existes encore, que ta disparition n’est pas totale et absolue.

Parfois, je me risque à te parler, je te pose des questions qui n’attendent aucune réponse, je laisse un ou deux mots sortir de ma bouche et s’évanouir dans l’air. Je me convaincs qu’il y a autre chose que ce vide immense. Puis lorsque ces belles idées s’évaporent avec la brise sur les fleurs de ta tombe, il ne reste plus que cette seule évidence : plus rien n’existe, sinon ton absence.

Je regarde cette photo comme on étudie une carte, à la recherche d’un itinéraire vers un lieu oublié. Cet homme, assis dans l’herbe, c’était mon père.

 De son chapeau noir jaillissent des cheveux d’argent des deux côtés de son visage. Il me fait penser à Einstein. Ses genoux relevés supportent ses bras. Ses mains se rejoignent devant lui d’une façon décontractée. En arrière-plan, surgissant des herbes hautes, une clôture de rondins de bois. On imagine la mer au loin, derrière le talus.

La dernière fois que j’ai parlé avec lui, je ne m’en souviens plus. C’est flou. Je retrouve vaguement un au revoir dominical, sur la terrasse, avant que je ne reprenne la route pour Paris. Je l’embrasse, un sourire s’impose sur la fatigue de ses traits, il me salue.

« Au revoir, Arthur, merci d’être passé, rentre bien. »

Une sensation angoissante et assez nette domine ce souvenir fragile : lorsque je pose mes mains sur ses épaules, je touche un squelette. Cette étreinte évoque la disparition de la chair, sa maigreur m’inquiète. Incapable de prendre du recul, j’ai dû songer à ce moment précis : Il n’est vraiment pas bien en ce moment, et rien de plus. Dans mon ignorance béate, je salue ensuite ma mère et je m’en vais. « À bientôt », dis-je en descendant les marches qui traversent le jardin. Adieu.

Malgré la violence de ses dernières heures, mon père s’est évaporé sous mes yeux sans que je m’en rende compte. Il était malade depuis un moment, plusieurs mois. Son état ne faisait qu’empirer et pourtant je ne voyais rien. Il était malade. Puis il est mort.

Entre les deux, aucune prise de conscience, aucun éclair de lucidité, que dalle. Même lorsqu’il se momifiait, quand j’embrassais ce visage blafard, alors que je touchais de mes mains ce corps de bois mort, j’étais incapable d’envisager sa disparition.

Faut-il être à ce point aveugle pour ne pas voir son père mourir ?

Nous sommes un samedi de mai. J’ai pris la route vers dix heures et demie pour venir passer le weekend dans la maison familiale, en Normandie. Je ressasse des idées trop nébuleuses pour pouvoir les identifier clairement. Cela fait un moment que je laisse mon esprit vagabonder, comme mû par le bercement permanent de ma conduite, par le bruit du vent qui s’écrase contre les vitres, par les vibrations subtiles qui dominent l’habitacle. Sur le volant, mes mains semblent avoir abandonné toute forme de contrôle conscient, elles s’y accrochent comme si c’était là leur seule fonction. Je suis tellement absorbé par mes songes qu’elles m’apparaissent presque comme un corps étranger. S’il n’y avait pas mes automatismes de conducteur, on pourrait croire qu’elles décident elles-mêmes de m’emmener vers une destination mystérieuse.

Le viaduc de Caen symbolise à lui seul la fin imminente du voyage. On y arrive à peine quelques minutes après avoir quitté l’autoroute. Il relie les deux rives de l’Orne, le fleuve qui coupe le Calvados de part en part. Du haut de ce pont aux dimensions arrogantes, à une quarantaine de mètres au-dessus de l’eau, on domine toute la ville. Caen s’offre dans un panorama constitué d’une myriade de nuances grises, calcaire et anthracite. De nuit, telles des paillettes saupoudrées par une main divine, une multitude de lumières scintillent et rendent la vue réjouissante, presque féerique. Mais d’ici, en plein jour, la ville est terne, bétonnée et plate, écrasée par un ciel fondu dans un voile de nuages sans frontières nettes.

Un seul édifice parvient à s’imposer. Cette vision m’arrache à mes rêveries : un bloc cubique surgit à l’horizon et grossit à mesure de la traversée. Ce bâtiment austère aux allures de bastion titanesque, c’est l’hôpital universitaire de Caen, le CHU. Je l’ai aperçu lorsque j’ai rejoint le périphérique en sortant de l’A13. Tout le monde dans la région le sait : voir ce repère lointain est le signe que vous êtes arrivé, que les quelques deux cent vingt kilomètres que vous avez parcourus depuis Paris sont enfin derrière vous. Un phare, toujours là pour ramener à la maison les fuyards en proie au mal du pays.

Au cœur de cette toile urbaine étirée jaillit ce roi de béton, cet édifice plus haut et plus grand que tout ce qui l’englobe. Parfaitement centré dans le champ de vision de l’automobiliste, apparaissant comme la seule destination possible, le CHU nous accueille de sa sombre allure.

Il semble, pendant quelques secondes, être l’aboutissement du voyage.

L’état de mon père s’était fortement dégradé depuis plusieurs jours. Marc m’avait téléphoné en début de semaine, notre échange n’avait laissé place à aucune ambiguïté. Une de ses phrases transpirait le fatalisme.

« Il faut que je te dise, papa ne va vraiment pas bien. » 

Une phrase simple, un euphémisme glaçant auquel j’avais simplement répondu que je viendrais le weekend.

Alors que je laisse le viaduc derrière moi et que je m’engage vers la sortie "Côte de Nacre " du périphérique, dans l’ombre des vingt-trois étages du CHU, j’entends encore les mots de mon frère dans l’écho de mes souvenirs.

Une quinzaine de minutes après avoir dépassé l’hôpital, une fois sorti de la rocade qui relie les communes de la côte à la ville, j’entre dans le lotissement et j’aperçois enfin ma maison. Elle me donne l’impression de tourner sur elle-même, comme un bijou sur un présentoir. Du haut de son écrin de verdure, la bâtisse surplombe la rue et les pavillons voisins.

J’arrive pour le déjeuner, il est environ treize heures. Cette rue communale, bordée de thuyas et de troènes qui enferment des petits jardins privatifs, est le microcosme de toute mon enfance. Tout semble normal ce midi de mai : des murs de crépi blanc cassé, des toits de tuiles d’argile, un ciel zébré de nuages étirés. J’arrive chez moi, je pénètre dans ce lieu qui a toujours été mon foyer, jusqu’au plus lointain de mes souvenirs. Et pourtant, une angoisse m’étrangle. Dans quel état vais-je trouver mon père ?

Je me souviens, petit – je devais avoir à peine sept ou huit ans – je passais des samedis après-midi avec lui dans le jardin. Nous recherchions dans la terre meuble les quelques barres de fer rouillées qui y étaient cachées. Il m’expliquait qu’il s’agissait probablement de restes d’outillage de la Seconde Guerre mondiale. Disait-il cela pour me faire rêver ? Ce commentaire donnait une aura inhabituelle à ce sol qui nous accueillait désormais, ce témoin d’un autre temps, chargé d’un passé présumé tragique. Les barres longues de cinquante centimètres reflétaient des nuances ocre, noires et grises. On les repérait assez facilement car elles sortaient de terre çà et là. En forçant un peu, mes faibles bras d’enfant parvenaient à tordre les tiges métalliques dures et malléables à la fois, et même mes mains prenaient la couleur orange de la poussière oxydée, j’en éprouvais une grande satisfaction. L’illusion de puissance que cela me procurait m’emplissait de joie. Il me plaît d’imaginer mon père m’observer alors, attendri par ce petit garçon qui mesurait sa force avec ce vieux bout de métal rouillé et terreux.

 L’enfant que j’étais rêvassait en pensant au vécu de ces objets d’un autre temps. Je songeais aux batailles qui avaient eu lieu sur cette terre. J’observais le calme de mon jardin et je me voyais en soldat français, armé d’un fusil, tout de vert vêtu, courant dans les champs à la nuit tombée avec mon bataillon. Nous allions combattre l’ennemi, le déloger de notre région, sauver les fermes réquisitionnées par les nazis, libérer la Normandie, combattre pour la France…

Lorsque mes songes s’évanouissaient et que je revenais au réel, au calme vert de ce jardin bordé de petites pousses de thuyas, je ressentais les vertiges du temps. Cette terre avait connu des vies, des époques, des mondes différents.

La Normandie porte de très nombreux stigmates de la Seconde Guerre mondiale, mais c’est probablement la Pointe du Hoc qui m’a le plus marqué. Cette excroissance de terre et de roches s’aventure en mer à la frontière du Calvados et de la Manche.

Nous étions partis visiter ce site avec mon frère Éric un après-midi de printemps. Il venait d’entamer une licence d’Histoire à l’université de Caen et, victime d’une petite dépression estudiantine assez commune, ne comprenant pas vraiment ce qu’il faisait dans cette voie, il commençait à se convaincre qu’il ne trouverait jamais sa vocation. Je m’étais dit qu’une excursion touristique à une petite heure de route de la maison serait une bonne idée et nous permettrait d’avoir des conversations salutaires sur ses études supérieures.

Après le déjeuner, nous avions donc roulé vers l’ouest pour venir trouver un peu de recul en ce lieu qu’on aurait pu prendre pour le bout du monde, si la Terre avait été plate.

Cette falaise abrupte offre un panorama exceptionnel qui rappelle les traits de la côte sauvage bretonne : le bleu indompté de l’eau, parfois parsemé d’écume, englobe des roches jaunies, coiffées d’une épaisse végétation émeraude. Du haut de ce point d’observation, on voit la mer qui se fond dans l’horizon et on rêvasse, hypnotisé par le souffle lancinant de la brise marine, par les cris anarchiques des mouettes, par l’air iodé qui caresse les joues.

Entouré de cette beauté brute, le vent dans les cheveux, je voyais la mort dès que mon regard s’arrêtait sur le sol. Ici, de tous les côtés, d’immenses trous coniques déformaient la vaste étendue qui surplombait la falaise. Les décennies passées avaient recouvert ces cratères d’un gazon vert et dense. Pourtant, l’origine guerrière du lieu terrifiait l’observateur attentif. On s’imaginait très vite dans la peau du soldat pris au piège sous les bombes, tétanisé de peur, assiégé par un bruit cauchemardesque et noyé sous un torrent explosif de terre et de sang. Les oreilles bourdonnaient, la vue peinait à percer le nuage de cendres et de fumée, l’odeur de la chair calcinée donnait la nausée et le cœur martelait les poumons. La mort tombait du ciel et s’abattait sur les âmes au gré d’une logique impénétrable.

Je me suis garé juste devant le portail de la maison, à l’ombre des thuyas. Je coupe le contact et prends mon sac à dos qui contient quelques affaires sommaires puis, après avoir verrouillé la voiture, je m’engage sur l’allée qui mène à la porte d’entrée. La voie carrelée qui traverse le jardin supporte une demi-douzaine de marches assez larges et profondes. J’observe un instant l’arbre qui domine le bosquet à ma gauche. Il s’est déployé au fil des années jusqu’au niveau du premier étage. Était-il si haut la dernière fois ? Je ne l’ai pas vu pousser, cet arbre. À droite, des roses vives se dressent et propagent une fragrance sucrée.

 Mon regard s’arrête sur la fenêtre de la cuisine, derrière le rosier. De l’autre côté de la vitre, j’aperçois Yann qui m’observe. Aucun mot n’est échangé, la fenêtre hermétique interdit toute communication orale avec mon frère. Ses yeux trahissent un sentiment paradoxal. J’y devine à la fois un sourire de bienvenue et une once de tristesse. Je lui fais signe. La route m’a un peu fatigué et je suis ravi d’être enfin arrivé.

Je saisis la poignée de la porte, l’abaisse d’un mouvement décidé et pénètre dans la maison.

C’est logiquement dans le petit cimetière du village que mon père a été enterré, juste à côté de l’église. Un édifice modeste dont le clocher s’élève à cinq ou six mètres de haut, tout au plus. Depuis la maison, on l’aperçoit qui dépasse la cime des arbres.

Les journées de mon enfance me rattrapent lorsque j’entends le vacarme de ses cloches.

Elles sonnaient immanquablement l’angélus, à sept heures, midi et dix-neuf heures. Le matin au réveil, avant de partir pour le collège ou le lycée, elles sonnaient. Un samedi soir, comme pour marquer la fin des jeux enfantins dans le jardin, elles sonnaient. Un dimanche midi, où mon père découpait avec application d’innombrables pommes de terre en allumettes pour les frire, elles sonnaient. Elles sonnaient tellement, et tout le temps, qu’on ne les remarquait plus.

Lors de notre rendez-vous avec les pompes funèbres quelques jours après sa mort, la question fut vite posée : « Quel type de cérémonie souhaitez-vous pour l’inhumation ? » Presque d’une seule voix, je me souviens que nous avions souhaité une cérémonie laïque, considérant qu’il n’avait jamais été un chrétien très pratiquant et que sa fois’était développée comme les ramifications d’une plante grimpante sur un mur de pierre. Où en était-elle, d’ailleurs, sa foi ? Sur quel mur s’était-elle échouée après toutes ces années ?

 Et puis, sans trop savoir comment, nous avions changé d’avis. Un prêtre « très jeune et très moderne » s’occuperait de la cérémonie.

« Il est très bien, vous verrez, et vous pourrez construire avec lui la structure de l’office. Il est très ouvert. »

Comme mon père était né dans une famille chrétienne, même s’il n’avait jamais pratiqué sa foi avec une vive démonstration, avoir un curé catholique pour diriger la cérémonie n’était probablement pas plus mal après tout. Il fut donc enterré ici, dans le cimetière qui jouxte l’église, à l’entrée du lotissement.

Après la messe, alors que nous étions tous réunis autour de sa tombe et que, sans grande originalité, nous jetions chacun à notre tour une rose sur le bois de son cercueil, avant que ces dizaines de roses ne soient, elles aussi, enfouies sous la terre, j’avais noté à quel point on voyait bien notre maison d’ici. Plus tard, je m’en étais amusé avec ma mère.

« Tu as remarqué, on n’aperçoit pas le cimetière depuis la terrasse parce que les arbres le cachent, mais l’inverse fonctionne. »

Depuis la mort, si on peut dire, on voit d’où l’on vient. De l’autre côté, la perspective change.

Alors que les derniers membres de l’assemblée jetaient eux aussi leur rose puis s’éclipsaient le long du petit sentier de graviers, nous étions, mes frères, ma mère et moi, solennellement alignés, à veiller sur ce sol creusé qui allait avaler notre homme.

Je trouvais ma mère très élégante dans son tailleur noir à la coupe droite, sa jupe lui arrivait au niveau des genoux et son allure renvoyait une aura digne et fière. Elle m’évoquait la veuve d’un puissant patriarche de la mafia sicilienne. Je m’amusais intérieurement de ce cliché et à la fois, j’en ressentais une forme de fierté.

Assurément, pour ma mère et pour chacun de nous, nous enterrions le Pater Familias.

Venu seul de sa Syrie natale à vingt ans, il avait appris le français, était devenu médecin, avait rencontré ma mère et avait fondé sa famille ici, en France.

Il étudiait pendant la période scolaire, perfectionnait son français et partait vadrouiller en été, descendant dans le sud de la France en stop pour faire les vendanges une année, explorant l’Allemagne en rendant visite à un ami l’année suivante, trouvant un autre boulot saisonnier l’été d’après, et ainsi de suite. Utilisant son temps d’étudiant intelligemment, il avait réussi son pari : faire médecine tout en subvenant à ses propres besoins grâce à des travaux saisonniers.

Son parcours était l’incarnation de l’éducation qu’il nous donnait. Il était le père de ses enfants mais surtout, l’acteur de sa propre vie. Il se « donnait à fond » – pour reprendre ses mots – lorsqu’il se lançait dans un projet.

Il était la voix qui parle et qui refuse d’être contredite. Il prodiguait ses conseils à tout va, même – et surtout – à ceux qui n’en avaient cure. Il jugeait nos actions à l’aune du respect familial et s’offusquait parfois de détails qui pour lui n’en étaient pas.

Lorsqu’il se passionnait pour un livre, il exigeait presque qu’on le lise à notre tour, nous imposant les pages stabilotées sous les yeux, insistant en enfonçant son doigt sur le texte imprimé, comme pour souligner la phrase : « Je te jure, il faut que tu lises ça, c’est terrible ! ». Il nous collait presque l’ouvrage à la figure et si nous ne cédions pas, il se mettait à lire à voix haute le passage qu’il jugeait impardonnable d’ignorer. Et derrière toute cette prestance, cette fierté, cette susceptibilité et ce charisme, il débordait de générosité et de bienveillance pour les siens.

Un jour de mon adolescence, un midi, je m’étais énervé contre lui. Le souvenir est trop lointain pour que je puisse situer aujourd’hui le contexte, mais ce qui est certain, c’est que nous n’étions pas d’accord et qu’il cherchait à m’imposer sa vision des choses, en totale contradiction avec la mienne. Galvanisé par la rébellion emblématique de l’âge ingrat, je m’étais alors insurgé, devant mes frères et ma mère, et lui avais lancé un téméraire : « Putain, mais qu’est-ce que t’es chiant, papa ! » 

Que n’avais-je pas dit ce jour-là ? Il ne se leva pas de table en me giflant ou en me répudiant sur l’instant, ni ne cria comme un enragé, outré par l’affront verbal d’un petit merdeux. Il n’eut aucune réaction violente. Il posa sa fourchette et me regarda.

« Qu’est-ce que tu as dit ? Tu as dit à ton père qu’il te fait chier, c’est ça ? Mais tu as été éduqué où, toi ? Comment tu peux parler à ton père comme ça ? » 

Ses mains ne bougeaient pas mais je sentais son index s’enfoncer sur mon front, sa paume me claquer la tête contre la table, sa poigne me pincer le lobe de l’oreille et me soulever du sol comme un vulgaire sac. Chaque mot fut prononcé d’une voix glaciale. Son regard ne me quitta pas une seconde. Tu as été éduqué où, toi ?