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"Ton père n'est pas ton père." A soixante-deux ans, Catherine reçoit cette révélation de sa mère comme une énième gifle : depuis l'adolescence, les secrets de sa mère lui éclatent en plein visage, la laissant souvent seule et impuissante, perdue entre non-dits, mensonges et fragments de vérités. Mais cette fois-ci, Catherine est adulte, et bien entourée. Elle décide de répondre à la seule question qui s'impose alors : ce père inconnu est-il encore vivant? Catherine va mener son enquête et nous tenir en haleine avec ses espoirs, ses peurs, ses doutes, ses ruses et son humour. Un récit passionnant, intemporel mais tellement d'actualité.
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Seitenzahl: 363
Veröffentlichungsjahr: 2022
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« Quand le secret se révèle,
on a l’impression de découvrir quelque chose d’inouï
et en même temps de l’avoir toujours su. »
Philippe GRIMBERT,
Le secret
LE RÊVE
LA RÉVÉLATION
MON PÈRE, PAS MON PÈRE
VOIR LE JOUR
11.11.2011
NUIT ET BROUILLARD, ET LE SOLEIL CORSE
SI MA MÈRE N’AVAIT PAS ÉTÉ JUIVE
LE PALAIS DES ANCÊTRES
L’ENQUÊTE
UNE DOUCHE FROIDE
RUE D’ESTRÉES
RÉPARER LE PÈRE
MARIA
AU SALON DE THÉ
MON AUTRE PÈRE
MADAME !
CHACUNE A SON HISTOIRE
VŒUX, FÊTE DES PÈRES ET ANNIVERSAIRE
BONJOUR, LÀ-HAUT !
PAPA JUSTIN
UNE JOURNÉE PARTICULIÈRE
COMME UN CONTE DE FÉE
BLEU AZUR
PREMIER RENDEZ-VOUS
MERCI D’AVOIR FAIT LE PAS
AU TÉLÉPHONE
PEUT-ÊTRE QUE, DANS UN MOIS …
LES MAINS
ANALPHABÈTE DU CŒUR ?
DEPUIS…
UNE GIFLE
LE BIAIS DE CONFIRMATION
CULTIVER MON JARDIN
LES FRAMBOISES
ALLO MARIA !
UN RÉVEIL EN DOUCEUR
MA CHÈRE PETITE MAMAN
UNE DATE ANNIVERSAIRE
AU REVOIR, À BIENTÔT
LUNE D’ESPÉRANCE
« À-DIEU »
SOIS BIENVEILLANTE
RETRAITE DE YOGA-MÉDITATION
LE PARDON
Cette nuit-là, j’ai rêvé de l’immeuble de mon adolescence, un bâtiment Art déco agrémenté de mosaïques ocre, et de son jardin entouré de grilles en fer forgé vert clair. Cet immeuble en arc de cercle dessiné en 1930 par un architecte renommé existe toujours, au Pont Mirabeau.
Je prenais l’ascenseur jusqu’au cinquième étage. À peine une petite angoisse. Arrivée sur le palier, je poussais la porte de gauche, restée entrouverte, comme pour m’inviter à entrer dans l’appartement.
Il n’y avait rien, rien que des taches de lumière, des éclats étincelants qui entraient par les volets ajourés et dansaient sur les murs.
Il n’y avait personne. Les pièces étaient presque vides. Vide le grand salon. Je voyais juste les deux canapés-lits, d’un vert terne, alignés, l’un à la suite de l’autre. C’est là que dormaient ma mère et mon père, autrefois, chacun dans le sien. Ainsi, les pieds de ma mère dominaient la tête de son époux. Vide le meuble bibliothèque qui encadrait leurs deux lits. Vide le secrétaire de mon père, une ancienne huche en bois très foncé, un meuble de famille dans lequel je range aujourd’hui mes documents les plus précieux. Vide ma chambre, où trônait encore le grand lit dont j’avais hérité de mon arrière-grand-mère, et que j’ai toujours. Et enfin, vide celle de mes deux sœurs : je n’y voyais que leurs lits superposés. En dehors de ces meubles, plus le moindre objet. Ces pièces étaient devenues neutres, inoffensives. J’y étais bien, entourée par ces éclats étincelants qui irradiaient leur lumière vibrante.
Je sentais comme une présence. C’était là, tout près, quelque part. Il me semblait que mon père et ma mère allaient entrer ensemble, en se tenant par la main.
J’attendais, avec un espoir fou.
Je me suis réveillée.
Ma peur avait disparu.
L’opacité qui régnait dans notre appartement et sur mes années de jeunesse s’était dissipée. À présent, dans le tournoiement de ces taches lumineuses, j’étais devenue capable de supporter le manque d’amour entre mes parents, dont j’avais été témoin durant toute mon enfance. De comprendre enfin la souffrance de mon père, pendant toutes ces années-là et même après la séparation d’avec ma mère.
À la suite de ce rêve, j’ai pu débuter mon enquête, une quête incertaine, sur mes origines. Patiente déambulation, obstinée, semblable à un dessin que l’on fait sans lever le crayon, d’un seul trait appuyé, mais avec des retours et des repentirs. Un dessin qui trace le contour d’une silhouette de femme, que l’on exécute sans s’arrêter. J’ai avancé comme on suit un chemin, ne revenant sur mes pas que pour repartir aussitôt, sans jamais interrompre cette marche, qui a duré cinq ans. Un parcours fait de rencontres, de révélations et de pages d’écriture.
Après tout cela, j’étais comme au retour d’un long voyage : fatiguée, décalée, mais enfin apaisée.
La nuit où j’ai fait ce rêve, j’étais dans ma maison de Cotignac. C’était en 2018, le jour de la Saint-Joseph, le père de tous.
J’ai eu soixante-deux ans hier. Aujourd’hui, mercredi 20 novembre 2013, j’arrive à 13h30 à la clinique, sous une pluie battante, après avoir tourné longtemps pour trouver une place de parking.
Ma mère a été opérée il y a cinq semaines et la rééducation n’en finit pas…
– Entre… Tu peux m’embrasser.
Maman est assise derrière une table roulante sur laquelle sont posés les reliefs de son repas. Elle porte une de ses robes boubou en coton bleu et blanc, qu’elle affectionne particulièrement.
Je lui ai apporté des macarons.
– Tu sais pourtant que je préfère les chocolats noirs, bien noirs ! me lance-t-elle. Comment s’est passé ton anniversaire, hier ?
Je décide de ne pas relever son reproche et de lui répondre poliment. Je fais toujours ça.
– Rien de spécial. J’ai donné cours, comme tous les mardis. À mon retour, on a bu une coupe de champagne avec Francis1. On le fête ce soir, au restau.
– Au restaurant ? me corrige-t-elle.
– Oui, avec des amis et Élise1. Puis, on ira dans un café-théâtre, voir un spectacle comique.
– Un spectacle comique ?
Maman adore sortir, aller au théâtre. Très curieuse, elle me demande ce que nous allons voir.
– Une pièce qui met en scène… tu sais… « les hommes d'aujourd'hui ». Ça s’appelle Desperate housemen. Il y a trois hommes en scène et… bref. Comment ça va ? Le kiné t’a fait marcher ? Il est content de toi ?
– Oh, je ne fais pas beaucoup d’efforts, tous ces exercices me barbent.
– Mais Maman, il n’y a pas que l’intellect – entre nous, on dit « l’intellect », mais pour une fois, elle ne réagit pas à ma provocation – il faut que tu remarches. Tu as énormément de volonté pour certaines choses. Pourquoi pas pour ça ?
– Oh, arrête avec tes « ça ». Tu ne pourrais pas parler correctement et dire « cela » ? Cela t’écorcherait la langue ?
Je ne réponds pas. Ma mère, si bavarde, ne parle plus. Un silence gêné et pesant règne alors dans sa chambre. Enfin, en fixant une gravure sur le mur d’en face, elle déclare :
– Au fait, on a décidé, Roger1 et moi, de nous installer, pendant ma convalescence, dans un bon hôtel, porte de Versailles. Comme cela, je n’aurai ni courses, ni lits, ni repas à faire. Le matin, nous prendrons un solide petit déjeuner (Maman ne prend que des « solides » petits déjeuners, à l’anglaise), pas de déjeuner et le soir, nous irons au restaurant. Il y a des restaurants tout près de l’hôtel. Roger pourra aller à l'appartement, pendant que toi et tes sœurs vous viendrez me rendre visite.
– Bonne idée.
– À propos, j’ai quelque chose à te dire. Mais d’abord, tu veux bien aller au distributeur du rez-de-chaussée nous chercher des boissons ? Tiens, prends quelques pièces de monnaie. Pour moi, ce sera un café allongé comme d'habitude, et pour toi un thé, je suppose ?
Je m’exécute sans me presser, soulagée de cette petite pause, et je reviens avec les boissons chaudes.
– Merci. Assieds-toi. J’ai quelque chose à te dire, me répète Maman. Elle m’a déjà dit cela tout à l’heure. Ça doit être un truc important.
– Oui. Je t'écoute.
– Tu sais, ma petite Catherine2, Justin2 n’était pas ton père.
La tête me tourne. Les murs bleu pâle de la chambre aussi.
J’ai envie de vomir.
Ce n’est pas à moi que ça arrive. Pas à moi.
– Pardon ?! Pourquoi tu me dis ça ?! Aujourd’hui ? C’est mon cadeau d’anniversaire ?
– Je me suis vue partir, tu sais ?
– Et qui est donc mon père ? Comment s’appelle-t-il ?
– Quelle importance ?
– J’ai quand même le droit de savoir !
– Jean-Paul. Il est mort.
– Tu peux m’en dire plus ?
– J’avais vingt-cinq ans. Tu le sais, j’avais été mariée pendant une année, puis j’avais divorcé, il buvait… Quelques mois après, j’ai rencontré ton père lors d'un bal.
– Mon père ? Quel père ? Quel bal ?
– Ton père biologique.
– Encore un bal ! Un bal de polytechniciens, c’est sûr ! Encore l’un de tes contes de fées !
– Il avait vingt-trois ans. Il était grand.
Je la regarde fixement. Elle, son regard est à nouveau sur la gravure d’en face.
– Il sentait bon le sable chaud. Le prince charmant, quoi…
Ma mère se redresse, tout sourire, en s’appuyant sur les accoudoirs de son fauteuil. Elle poursuit, ravie de son récit :
– Il était blond, il avait les yeux bleus, d’ailleurs tu lui ressembles… Il était élève à l’École Centrale. Nous nous sommes fréquentés plusieurs fois et je me suis retrouvée enceinte. Il m’a été impossible de le lui dire, car j'étais juive, divorcée et j’avais deux ans de plus que lui. Ses parents étaient très catholiques et n'auraient jamais voulu qu'il m'épouse. Je t'ai gardée. J'aurais pu ne pas le faire. Tous les moyens existaient à l'époque.
Elle a parlé d’un trait, sans que je puisse l’interrompre. Je n’ai qu’une seule pensée : je ne suis pas la fille d'un alcoolique... au moins, je ne suis pas la fille de son premier mari.
Et je suis prématurée… enfin, c’est ce qu’on m’a fait croire, depuis si longtemps.
– Et son nom ? Son nom de famille ?
– À quoi cela te servirait-il de le savoir, puisqu’il est mort.
– Il est mort ?! J’ai le droit de savoir qui est mon père, non ? Et d’ailleurs, comment sais-tu qu’il est mort ?
Je suis abasourdie, soulagée, déçue. C’est comme si on m’avait offert un magnifique cadeau et qu’on me l’arrachait aussitôt.
– Il était Centralien, je te l’ai dit. Lors d’un dîner, il y a quelques mois, chez un ami, lui aussi Centralien, j’ai demandé l’annuaire de l’École. J’ai retrouvé son nom : Le B. Je lui ai écrit le jour-même.
– Pour quoi faire ?
– Je voulais qu’il sache, au cas où la vie ne lui aurait pas donné d’enfant, qu’il avait une fille superbe qui se prénomme Catherine, dont je n’avais qu’à me féliciter et que j’avais bien fait de garder…
Maman s’arrête de parler un court instant.
– L'enveloppe m’est revenue avec la mention « DÉCÉDÉ ». Ce n’est donc pas la peine que tu fasses des recherches. Elles n’aboutiraient à rien.
– Papa était-il au courant ?
– Non, bien sûr. Il n’a jamais su.
Puis, encore un silence entre nous, un de plus.
Mais à qui parle-t-elle ? Elle ne me regarde même pas. Deux pères au lieu d’un. Des fils se dénouent, et tout se défait … Je repense aux colères de Justin, Papa, enfin l’homme qui m’a élevée. Et je le comprends pour la première fois.
Elle reprend :
– La seule qui était au courant était la marraine de Garance, et Roger.
Son troisième mari, Roger, celui qu’elle a épousé alors que je venais d’avoir dix-huit ans, après avoir quitté mon père, celui que je croyais être mon père… et qui nous a adoptées plus tard, mes sœurs et moi.
– Ce n’est pas fini… Garance, elle n'est pas de Justin non plus.
J’attends la suite, mais ma mère garde le silence. J’ai la vue brouillée, la tête qui tourne, la gorge sèche. D’un coup, une vision. Un visage… ma petite sœur Garance…
– Le docteur Berthelot, c’est ça ?
– Oui, comment tu le sais ?
– Bien, elle lui ressemble, vraiment.
Maman ne commente pas.
– Et pour Garance, ça s’est passé comment ?
– Je l’ai rencontré à l’hôpital militaire de Dakar. Il était dermatologue. Il a soigné ta sœur Bénédicte, qui avait une vilaine tache. Je n’étais pas heureuse avec Justin, il se mettait tout le temps en colère, tu le sais. Alors, on a eu une aventure. Garance est née. J’ai demandé au docteur Berthelot d’être son parrain.
– Tu vas lui dire à Garance, bien sûr ?
– Non, je compte sur toi.
– Par…don ?
– Toutes ces histoires me fatiguent. D’ailleurs, tu peux t'en aller maintenant.
1 Cf. Arbre généalogique des personnages, p 282
2 Cf. Arbre généalogique des personnages, p 282
Je sors sans l'embrasser.
Je croise une infirmière.
– Occupez-vous bien de ma mère, s’il vous plaît, elle en a besoin.
Le sourire des infirmières.
Les couloirs au papier granulé jaune pâle.
L'ascenseur qui n'en finit pas d'arriver.
Une dame dans l'ascenseur qui me regarde.
Nausée.
Je n’ai pas deux sœurs, mais deux demi-sœurs.
Colère, tristesse, dégoût. Impossible…
Pourquoi ça m’arrive à moi ?
La pluie qui tombe encore plus drue.
Je suis trempée.
Où ai-je mis ma voiture ?
Je m'y réfugie.
J’ai froid. Je mets le contact et le chauffage.
Qui appeler ? Je suis perdue. Encore la nausée.
À qui confier ma détresse ? Martine.
– Ma mère vient de me dire que mon père n'était pas mon père.
– Ah bon ! Elle a lâché le morceau à quatre-vingt-dix balais ! Pourquoi ? Prends vite une dose d'Arnica 1000 K. Mets-toi un sac de glace sur la tête. Excuse-moi, Catidou, je suis en consultation. On se rappelle, bisou.
Tout ça va soigner soixante-deux années de mensonges ? Seule. Je ne me suis jamais sentie aussi seule.
Vite, il faut aller chercher Louise à la crèche.
La serrer dans mes bras très fort.
Mon bonheur du mercredi. Ma petite-fille.
Être à l'heure.
J’en ai au moins pour quarante-cinq minutes de voiture.
Cette pluie qui n’en finit pas de tomber.
Mes larmes qui coulent sans arrêt.
Trouver une pharmacie.
Arnica 1000 K.
Ma Loulette, ma petite-fille, tu vas me consoler.
Ma peine, mon cœur à l'envers, mon chamboulement. Tu vas être le témoin de tout cela, bébé d'amour. Pardon ! Même si je ne te dis rien, tu vas tout ressentir. Tu seras la première que je vais serrer dans mes bras, tu seras la première à qui je devrai me forcer à sourire.
Les essuie-glaces, les larmes, les feux tricolores tremblotants. Se concentrer pour conduire, arriver à l'heure. Ne pas avoir d'accident.
« Mon père, pas mon père ! Mon père, pas mon père ». Sans cesse, cette phrase sonne et tourne dans ma tête.
Me raisonner. Continuer. Faire comme si...
Je me dis qu’en fin de journée, je devrai reprendre le volant pour Montparnasse où Francis a organisé ma soirée d'anniversaire. Je dois l’y retrouver avec deux amis, et nos enfants. Comment vais-je tenir le coup ? Vais-je tenir le coup ?
Mon regard tombe sur le livre posé sur la banquette à côté de moi, un livre que je suis en train de lire depuis deux mois, depuis que je travaille avec Dominique qui nous enseigne le yoga de la femme.
Je l’ouvre à une page cornée et je relis ce passage que j’ai souligné, il y a quelques semaines : « Les parents doivent lui dire quel a été le projet parental de son arrivée sur terre, comment ils ont eux-mêmes été conçus, quelle était l'ambiance familiale durant sa gestation, ainsi que les circonstances de sa naissance et des premières années de sa vie, pour lesquelles il n'a pas de souvenirs propres… ».
Je me réveille en pleine nuit.
C'est urgent, il faut que j’écrive.
La cloche de Notre-Dame de Grâces sonne cinq coups, cinq tintements, que je connais bien.
La cloche égrène ainsi chaque heure de la journée et de la nuit.
Ces cinq carillons sont pour moi.
Je peux ainsi me repérer dans le temps.
Je dois me lever.
Je dois écrire.
Je soulève délicatement le drap et sors du lit, en faisant le moins de gestes possible pour ne pas le réveiller.
J’avance sur la pointe des pieds.
Je me sens légère comme une plume.
Je pourrais même voler.
Un frisson me parcourt.
J’enfile le peignoir moelleux bleu lavande que mon fils m’a offert.
Je l'avais posée sur le dossier de la chaise face à la page d'écriture qui m’attendait.
Je m’assieds.
Par la fenêtre, à droite, je regarde le ciel encore étoilé. Il prend une douce teinte mauve, puis rosée avec l'aurore naissante.
Plus loin, au sommet de la colline, une coupole, surmontée d'une croix lumineuse, veille.
C'est de là que viennent les tintements.
À gauche, une porte-fenêtre donne sur une loggia en bois clair.
C'est ici que dans quelques heures je saluerai la vie, le soleil, la nature avec quelques postures de yoga.
C'est là aussi que j’aime méditer.
Je peux embrasser tout le paysage, rien n’arrête mon regard.
Au loin, des collines descendent en pente douce vers quelques vallées et vers la mer. Elles prennent différentes tonalités de gris bleutés, avant de devenir vertes, beiges et ocre au fil de la journée.
Elles semblent se mouvoir très lentement, comme d'immenses vagues.
Deux villages se nichent au loin entre les flancs des collines.
J’attends le lever du soleil et le chant des oiseaux, qui le saluent comme moi.
Je hume les odeurs fraîches de fenouil et de menthe, qui montent de la terre humide de rosée.
Un coq fête maintenant l’aurore naissante. Son chant transperce le silence matinal.
Assise devant ma table d'écriture, j’essaie de calmer mes sens. Je ferme les yeux et me concentre sur la caresse de l’air qui entre dans mes narines. L’air est frais quand j’inspire et tiède quand j’expire. Je suis ce va-et-vient plusieurs minutes.
Maintenant, j’ai l'esprit clair. Je prends un stylo et ma main commence à glisser sur le papier.
Soudain, une autre main chaude et enveloppante se pose sur mon épaule.
J’entends quelques mots murmurés à mon oreille :
– Tu as l'air bien concentrée.
Tu as besoin de quelque chose ?
Je te prépare une eau chaude ?
Scènes de la vie à deux, dans notre maison au cœur des vignes, moments d'intimité auxquels je n'ai pas goûté depuis quelques mois.
Mon bureau devient une chambre d'enfants, durant les mois d'été. Une chambre, remplie d'histoires racontées pour s'endormir, de berceuses égrenées, de rires et de mots enfantins.
Nos petits-enfants y dorment tour à tour, et sont ainsi près de nous, leurs grands-parents ; un jour, ils pourront dormir dans une autre chambre, de l'autre côté de la maison. Ils auront grandi.
C’est pourquoi, pendant les vacances, plus de bureau... plus d'écriture...
Sur la loggia, je leur apprends à dire aussi : « Bonjour au soleil, bonjour à la vie » et « Bonne nuit à la lune, aux étoiles, aux arbres et aux vignes ».
« Le soleil a mis sa robe de nuit », a déclaré l'été dernier, ma petite Louise.
Je n’ai écrit que quelques mots. Maintenant il faut couvrir le reste de la page blanche, et ce n’est pas simple. Je ne sais par où commencer, à part le titre. J’aimerais tant dessiner des mots qui s'enchevêtreraient, tourneraient et danseraient sans répit, sans arrêt.
Le titre qui me vient ce matin est : « L’AUTRE PÈRE », en gros caractères.
En dessous : « Éclats ».
J’aime ce mot éclats, beau et cruel, qui m’évoque à la fois des fragments de lumière et aussi les morceaux de ce qui a été cassé, qui est devenu, souvent, irréparable.
Je m’arrête un instant, je pose mon stylo pour prendre une gorgée du thé que mon mari m’a apporté.
Il y a cinq ans, j’ai fait par hasard une rencontre décisive pour mon chemin de vie. Mais, comme le dit Paul Éluard : « Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous. »
Un rendez-vous donc avec une longue femme brune, sympathique et accueillante, qui animait un atelier d'écriture, rencontrée lors d'un forum des associations de ma ville.
Je n’ai jamais écrit, mais pourquoi pas ? Je pourrais essayer. Je suis attirée. Et quelques jours plus tard, essai concluant : j’ai des sentiments, des émotions, des sensations à exprimer, des images colorées à déposer sur des lignes, à mettre en mots. Chaque séance est une petite épreuve et j’y vais souvent à reculons. J’en ressors parfois en larmes, parfois apaisée, toujours grandie et même, mais oui ! fière de moi. À chaque rendez-vous bimensuel, un thème est proposé.
Jusqu'au jour où la longue femme brune nous demande : « Racontez votre naissance. »
Quel drôle de sujet. J’y étais, certes. Mais que sais-je sur ma naissance ?
« Elle se croyait princesse... trouvée dans un ruisseau à l'âge de six mois. » Ce début, ces mots, me reviennent à l’esprit ; je pose ma tasse et je les écris, en souriant.
L’AUTRE PÈRE ‒ Éclats ‒ Mon histoire est-elle en train de voir le jour ?
La cloche sonne huit coups. Ce sont les matines. J’écoute maintenant la longue série de carillons, beaucoup plus harmonieux, qui suit et qui sanctifie le temps de la nuit. C'est une symphonie.
Je suis allée la veille, au crépuscule, écouter ce concert de cloches, à l'église Notre-Dame de Grâces. Car ce même petit concert est donné chaque soir à sept heures et demie, pour l’angélus. Je suis rentrée dans l'église, encore toute pleine des vibrations des cloches ; elles résonnaient au plus profond de mon être.
Notre-Dame de Grâces ! Combien de vœux a-t-elle réalisés, depuis bientôt cinq siècles ? Combien de vœux de grossesses et de naissances attendues, souhaitées, espérées ?
À commencer par la naissance du Roi Soleil – Louis XIV – et bien d'autres ensuite.
Où en étais-je ? Ma naissance à moi. Une princesse ? Dans un ruisseau ? Je suis née à six mois.
Voici mes pages, écrites pour la longue femme brune, qui a su faire naître en moi les mots qui me manquaient, toutes ces paroles que je n’arrivais même pas à prononcer. J’ai été une enfant si silencieuse… Des pages que ma mère a lues et qui l’ont probablement fait sortir de son silence.
JE SUIS NÉE À SIX MOIS !
Atelier d'écriture du 1er février 2013
Clinique Villa de la Réunion, située dans les « beaux quartiers » : le 16ème arrondissement de Paris.
Le matin du 19 novembre 1951, le mois où les feuilles d’automne se mêlent à la terre pour en former l’humus, ma mère, dont les parents habitaient un hôtel particulier dans cette même Villa de la Réunion, au numéro 22, ma mère donc, ayant terminé « un solide petit déjeuner », mit au monde, rapidement et sans souffrance, un bébé joufflu, coiffé d’une huppe blonde.
Elle me prénomma Catherine, comme l’héroïne des « Hauts de Hurlevent », son roman préféré. « Peut-être la plus belle, la plus profondément violente des histoires d'amour... » selon Roland Barthes.
Mon père n’eut pas son mot à dire.
Ma mère est très fière d’avoir donné à ses trois filles des prénoms qui n’ont pas de masculin : Catherine, Bénédicte, Garance.
Pour me faire aimer, j’étais très sage et très silencieuse.
Longtemps, j’ai pensé avoir été conçue six mois avant ma naissance : le 25 mai 1951, le jour du mariage de mes parents.
Longtemps, j’ai cru être prématurée. Un mystère planait. Je réfléchissais. Je comptais les mois. Maman n’aurait été enceinte que pendant six mois ? C’est ce qu’on m’a raconté.
Un autre mystère demeurait. Je suis si blonde, mes yeux sont bleus délavés et ma peau très blanche... Or, tout était brun chez mes parents : leurs cheveux, leurs yeux, et leur peau était mate. Alors, je me suis imaginée princesse abandonnée et trouvée dans un ruisseau. Heureusement, un ruisseau du 16ème.
« Moïsette sauvée des eaux » : ce pourrait être le titre d’une pièce, me disais-je.
Plus tard, bien plus tard, j’ai été rassurée. En observant la photo dans le cadre posé dans la chambre de ma mère, je me rendis compte que je ressemblais beaucoup à mon grand-père maternel, papi Gustave. Alsacien, blond aux yeux bleus et aux pommettes hautes lui aussi. Bien des années après, en allant visiter Strasbourg, j’ai d’ailleurs cru voir mon grand-père à chaque coin de rue.
Je sais aujourd’hui que mes parents se sont mariés parce que ma mère était enceinte de moi. Ma mère m’a souvent répété que si les moyens contraceptifs actuels avaient existé, je ne serais pas là. Que la seule de nous trois à avoir été désirée était ma sœur Bénédicte, la brune. Aussi brune que notre père.
Ma mère ajoutait que si elle avait pressenti plus tôt le caractère colérique de son mari, elle serait partie avec moi, son beau bébé blond sous le bras, tout de suite après ma naissance.
Moi, Catherine, je suis toujours restée calme, docile et obéissante. Je ne pleurais jamais. On disait de moi : « la sage Catherine » et de ma sœur « la vilaine Bénédicte ».
Mon père m’appelait « P'tit Babion », diminutif de « Petit papillon ».
Lorsque j’avais pris mon biberon, je ne devais plus rien réclamer, puisque j’étais repue et propre.
Parfois, pour ne pas avoir à descendre et remonter les quatre étages sans ascenseur de leur immeuble à Boulogne, ma mère m’installait dans ma chaise haute devant la fenêtre, pour que je prenne l’air. Papa disait alors : « Annick, tu vas faire crever cette enfant ! »
Mais je n’ai jamais été malade.
Ma mère a vite été très fière de son bébé si gentil.
Elle m’habillait de velours côtelé très fin, rouge : pantalon, paletot et bonnet, comme le petit chaperon rouge, et se laissait complimenter sur son beau bébé aux belles joues rondes et à la huppe blonde.
J’aimais à penser que j’étais sa préférée.
Pour me promener dans les rues alentour, ma mère avait fait l’acquisition, grâce à une annonce chez le boulanger, d’un magnifique landau anglais bleu marine, dont la caisse était en bois, alors que les autres landaus étaient en formica. Celui-ci était beaucoup moins massif et encombrant, tout en étant très spacieux. À la naissance de Bénédicte, ma mère l'a échangé et a récupéré celui d’une dame qui avait eu des jumeaux ; elle pouvait ainsi promener sa blondinette et sa brunette, ensemble.
C’est quelques mois après l'avoir écrit, que j’ai remis à ma mère ce court texte sur ma naissance.
Maman était alors, à quatre-vingt-huit ans, toujours en activité : elle travaillait comme correctrice bénévole pour des maisons d'édition et était rédactrice pour la revue Défense de la langue française.
Elle a lu mon texte au joli mois de mai : mois de son mariage, de son anniversaire, de ma conception.
Après sa lecture, elle a gardé le silence. Elle n’a pas fait de commentaires. Juste des petites remarques sur des détails futiles qu’elle m’avait déjà donnés sur LE landau, puis sur l’ensemble en velours rouge.
Drôle de couleur, pour un bébé fille, ce rouge…C’est la couleur de La lettre écarlate, me suis-je dit, des années après. Le signe de l’adultère ? La couleur de l’amour-passion… Catherine, de rouge vêtue. Maman disait que ça mettait en valeur mon teint, ma blondeur. Que cela m’allait bien.
Ce jour-là, après avoir lu mon texte, elle m’a parlé de la cicatrice que j’ai sur le front :
– Elle est due au cadre en métal de la fenêtre de ta chambre, rue Sébastien-Mercier, m’a-t-elle raconté. Tu es tombée, à deux ans. Tu t’es fendu le front. J'ai trouvé la femme de chambre pâle comme un linge, en train de te serrer dans les bras, et toi qui saignais abondamment. J’ai alors noué un mouchoir autour de ta tête, je t’ai fourrée dans la poussette et j’ai galopé jusqu’à l’hôpital Boucicaut, à deux arrêts d’autobus. Je n’ai pas songé à attendre le bus et suis arrivée à pied aux urgences. On m’a demandé de rester dans la salle d’attente pendant qu’on te recoudrait. J’ai répondu qu’il n’en était pas question. Le médecin m’a dit qu’il n’avait pas envie que je m’évanouisse en voyant ce qu’on faisait à mon bébé. « Mon bébé a besoin de moi, un point c’est tout », lui ai-je dit. Le médecin t’a recousue et a ajouté que si j’étais simplement allée chez le pharmacien, il t’aurait mis des agrafes et tu aurais eu une vilaine cicatrice. En rentrant à la maison, je me suis entendu dire par ton père : « Une mère Grenobloise se serait évanouie et n’aurait pas eu de jambes pour courir à l’hôpital ! »
– Bien sûr, puisqu’il est notoire que les Parisiennes courent de cocktail en cocktail, d’exposition en exposition, alors que les bonnes Grenobloises restent derrière leurs fourneaux à attendre le retour du mari et des enfants, ai-je commenté.
– Quelque part, cela prouvait mon insensibilité de mère, a-t-elle conclu, sans relever mon observation.
Après un court instant de silence, elle a repris son récit.
– De même, à Dakar, quand tu avais neuf ans, on t’a retiré des puces-chiques qui avaient pondu des œufs dans tes plantes de pieds. J’ai également assisté à l’opération, « avec sadisme », bien sûr, d’après ton père.
Sur ce, ma mère s’est levée et m’a apporté un petit livre, qu’elle m’a offert. Son titre : Cinquante-cinq rencontres. Un recueil qui avait été publié en 2004 par Arléa, l’éditeur de Saint-Germain-des-Prés pour qui elle travaillait. J’y ai lu à mon tour ce texte qu'elle avait écrit quelque temps auparavant :
UNE VIE
Des rencontres ‒ lorsqu’on a comme moi près de quatre cinquièmes de siècle ‒ on en a fait de nombreuses et variées : rencontres agréables, émouvantes, joyeuses ; rencontres de fêtes, de vacances, de franches ripailles ; rencontres ennuyeuses, pesantes, voire quasi terrifiantes (la pire, celle d’un milicien, en 1944, alors que vous voyagiez avec de faux papiers…); rencontres à des bals, imprévues, ou préméditées, longuement mûries, pièges où l’on va faire tomber l’autre; rencontres de coquilles dans un livre dont vous aviez soigneusement corrigé les épreuves; rencontre furtive du reflet dans un miroir en pied de votre silhouette désormais « à la Maillol »… Et puis, la rencontre émouvante de la famille qui vous a jadis hébergée sous un faux nom ; la rencontre d’un paysage, d’un tableau, d’un air de musique, d’un sourire échangé dans le métro avec un anonyme. Et surtout, et surtout : la rencontre foudroyante, un bel après-midi de juin comme sait vous en offrir Paris, au mitan du chemin de la vie, du compagnon à vous destiné depuis le big-bang… A.G-L.
Aujourd’hui, je relis, encore et encore, ce texte de ma mère ; certaines phrases m’ont frappée, obsédée, sans que je comprenne pourquoi :
« … rencontres à des bals, imprévues, ou préméditées, longuement mûries, pièges où l’on va faire tomber l’autre. »
« Rencontres longuement mûries... pièges... » « pièges ... »
Mais aussi : « la rencontre émouvante de la famille qui vous a jadis hébergée sous un faux nom. »
Ai-je été moi-même « hébergée sous un faux nom ? ». Au sein de la famille de mon père éducateur ?
À qui et quand ma mère a-t-elle tendu des pièges, jadis ?
Quelle fut sa rencontre foudroyante ?
J’essaie de me souvenir de ses confidences.
Ma mère me raconte des souvenirs de jeunesse. Nous sommes installées toutes les deux dans le poste repos de l’équipage du vol Paris/New York. C’est Francis, mon mari, qui pilote l’avion. Personne ne peut nous entendre dans ce lieu étroit, feutré, qui prête aux confidences.
– Maman, parle-moi de ton premier mari, lui demandé-je.
– Mon premier mari s’appelait Henri Bertho, un nom breton. Mon mariage n’a duré qu’un an. J’ai eu une chance folle de ne pas tomber enceinte, sans moyen contraceptif, me raconte-t-elle, peut-être inspirée dans cet espace confiné, presque utérin.
D’habitude, elle est réticente à me parler du passé, on sent que ça lui est pénible. Maman est toujours focalisée sur les détails du présent, voire projetée vers l’avenir. Mais là, dans cet avion qui avance plus vite qu’elle, dans cet espace neutre qui échappe à sa possibilité d’arranger, corriger, critiquer, elle semble disposée à regarder en arrière… elle poursuit :
– Je ne demandais qu’à avoir un enfant, mais je ne savais pas encore qui j’avais épousé. Nous habitions Vichy. J’ai été prévenue par des voisins, qui le voyaient entrer dans des bars et boire. Je ne m’en rendais pas compte, car il n’était jamais vraiment tout à fait ivre. Sa famille savait qu’il était alcoolique ; son père l’était aussi. Le père était colonel dans l’armée. La mère était une sainte femme qui allait tous les matins à la messe, mais s’était bien gardée de me faire savoir que père et fils étaient alcooliques. Une fois, j’avais assisté à une scène, poursuit-t-elle : le père remontait chez lui dans un drôle d’état, soutenu par sa femme et sa fille.
Je remue dans mon siège en cherchant une position un peu moins inconfortable.
– Le divorce s’est vite réglé grâce à un avocat, un ami de notre famille. Celui-ci avait dit à Henri qu’il ferait mieux de ne pas s’opposer. Nous n’avions pas d’enfant, nous ne lui demandions pas d’argent et mon père, qui avait fondé son usine d’armements et lui avait trouvé une situation dans une poudrerie, ne le ferait pas licencier. Bertho a signé tout ce qu’on a voulu, a pris tous les torts à sa charge et ça s’est fait très vite.
– Parle-moi de ta rencontre avec Papa, je…
– Après Bertho, je suis restée célibataire pendant un an et avec ton père, Justin, ça a tout de suite marché. Si bien que je suis tombée enceinte très vite.
La voilà, je la retrouve, telle que je la connais. Je reste muette quelques secondes, plongée dans mes pensées. Puis, je demande :
– Il habitait où Papa ?
– Il habitait avenue du Maréchal-Bizot, dans le 12ème arrondissement. Il travaillait à ce moment-là à la délégation de l’A.O.F. à Paris, qui se trouvait boulevard Haussmann, après avoir fait l’École Coloniale et être parti en Mauritanie. Nous nous sommes rencontrés à un thé dansant au Cercle National des Armées, place Saint-Augustin.
– Oui je sais, c’est fou ! Ton petit-fils a rencontré sa femme de la même façon, dans le même lieu.
– Coïncidence. Ton père avait très belle allure dans son costume d’administrateur. Je l'ai remarqué de l'autre côté de la piste. Nous nous sommes mariés le 25 mai 1951.
– Et je suis née le 19 novembre de la même année. À quelle date était donc ce thé dansant ?
Ma mère marque un court silence.
– Comment veux-tu que je m'en souvienne !
J’ai treize ans. Je suis en classe de quatrième au lycée Victor-Duruy, dans le 7ème arrondissement de Paris. Uniforme obligatoire : une blouse rose une semaine, beige l’autre. Sur le haut de la blouse sont brodés, par ma mère, mon nom et ma classe. Pas de distinction vestimentaire, ou presque. En réalité, lorsque l’on dépose notre manteau au vestiaire, les petites camarades vérifient qui d’entre nous portent bien la jupe kilt et le gilet Shetland jacquard à la dernière mode, achetés lors de nos séjours linguistiques en Angleterre, à Londres si possible. Il faut que ce gilet soit le plus court possible, afin de montrer notre taille et notre nombril ; d’où l’utilité de la blouse imposée par la direction de l’établissement.
J’ai les chevilles fragiles, je fais des entorses à répétition, je dois porter des bottines à lacets, lourdes, à bout rond, marron glacé. Mes amies, elles, ont des ballerines légères en vernis noir. Avec mes chaussettes jusqu’aux genoux, je suis différente et me sens vraiment ridicule… Alors, pour qu’on ne remarque pas mes horribles godillots marron, commandés chez un orthopédiste, et pour que l’on regarde mon visage, je mets déjà du bleu aux yeux – en cachette de ma mère, bien sûr ‒. Deux ans plus tard, l’orthopédiste me fabriquera finalement un modèle plus féminin, dans un beau cuir bleu marine.
Les cours de français avec la nouvelle professeure sont longs et rébarbatifs, mais ce matin-là, nous avons eu une surprise.
– Mesdemoiselles, aujourd’hui, vous n’aurez pas cours de français, mais la projection d’un film.
– Chic !
Nous nous mettons comme d’habitude en rang, deux par deux, et nous dirigeons vers la salle de projection.
Les lumières s’éteignent. Les élèves s’arrêtent de jacasser. Des gloussements fusent. « Arrête de me chatouiller », « Arrête de me pincer », « Cesse de tirer ma natte !»
Un film en noir et blanc. Un film muet ? Un film sans paroles. Silence dans la salle. Des trains. Des cheminées. Des volutes de fumée. Des images de charniers. Des images d’hommes et de femmes décharnés. Des regards d’enfants suppliants. Des pyjamas rayés. Des amoncellements de corps. Des montagnes de cheveux. Des paquets de lunettes. Des tas de bijoux. Je n’en peux plus. J’ai envie de vomir. Je ferme les yeux et pleure. C’en est trop. J’entends Béatrice, Patricia et Bernadette, mes trois meilleures amies, qui reniflent aussi. Je cherche la main de Béatrice. Les rangées devant et derrière moi sanglotent.
La lumière se rallume et m’aveugle. Personne ne parle. Personne ne se regarde.
Nous sortons de la salle et allons en silence, en rangs bien ordonnés, au vestiaire, raccrocher notre blouse de classe, prendre notre manteau. Nous nous séparons, sans un mot.
Les unes rentrent à pied, les autres en bus ou en métro. Pincement du froid. La rame arrive. Crissement des freins. Claquement des portières. Me tenir fermement à la barre centrale, ballotée par les mouvements du wagon. Ne pas oublier de descendre à la station Javel. Sortir de la bouche de métro. Traverser en courant, sans même regarder les voitures. Appuyer sur le bouton de l’ascenseur. Appuyer sur la sonnette.
Ma mère m’ouvre la porte.
– Que t’arrive-t-il ? Tu es toute blanche !
J’aimerais tant qu’elle me serre dans ses bras. Mais ici, pas de câlins, pas de baisers.
Je lui raconte. Le titre Nuit et brouillard. Les enfants, les femmes, les hommes.
– Catherine, viens dans la cuisine, il faut que je te dise deux mots pendant que nous sommes seules.
Elle a préparé le goûter. J’entends mes sœurs se chamailler dans la chambre. Je regarde ma mère. Elle me semble gigantesque.
– Tu es juive toi aussi, puisque je le suis. On aurait pu être là-bas, dans un camp, mes parents, mes frères et moi. Mais nous avons eu beaucoup de chance.
Je retiens ma respiration. Elle poursuit :
– Un juge et sa famille nous ont cachés pendant la guerre. En 1945, je me suis fait baptiser. J’avais vingt ans. Je suis donc catholique. Ton père est catholique. Tu es catholique. Je suis désolée de te l’apprendre comme ça, aujourd’hui, après ce film horrible, mais c’est ainsi. Maintenant va prendre ton bain.
Puis, plus un mot.
Je file, les larmes aux yeux. Je cours me laver de tout ce que je viens de voir et d’entendre…
Je passerai mes cinq années de lycée, avec un sentiment dissimulé de fierté : fière d’être à moitié juive. Après tout, c’étaient mes camarades juives qui étaient en tête de classe. Si je l’avais été complètement moi-même, peut-être que j’aurais été première, moi aussi, me disais-je… et je serais aujourd’hui célèbre, comme certaines d’entre elles : Simone Halbertstadt, devenue énarque et productrice, ou Nicole Wisniak, fondatrice de la revue Égoïste ou encore Bettina Rheims, photographe renommée.
En juin 1969, je réussis mon bac grâce à la gymnastique. Dans les disciplines physiques je suis excellente. Le français, c’est tout juste. Ma mère me renvoyait pourtant mes cartes postales, en colonie de vacances, avec mes fautes d’orthographe corrigées, entourées de rouge. Certes, elle était correctrice-traductrice pour les éditions Fernand Nathan, mais je trouvais que ce n’était pas une raison ! Pour mes cartes postales, c’était comme pour les devoirs d’école : je n’avais jamais d’idées. Ou plutôt, j’avais si peu confiance en moi, que je n’aimais pas être lue. Alors, c’est elle qui faisait mes rédactions et Papa mes versions latines.
Tout de suite après le bac, je travaille pendant tout le mois de juillet au magasin de prêt-à-porter Marie-Louise, sur les Champs-Élysées, pour avoir de l’argent de poche. Je ne me nourris que de pommes et fromage blanc. Le mannequin Twiggie est à la mode. Il faut lui ressembler. Être grande et maigre. Je maigris donc, ma silhouette ressemble à la Brindille, mais moi en plus, j’ai les cheveux longs jusqu’à la taille, comme Françoise Hardy.
Au mois d’août, je pars en vacances en Corse, à Sagone, invitée par ma meilleure amie.
J’ai bientôt dix-huit ans. Les chants corses. L’eau transparente. Le soleil. Je me tartine d’huile d’olive, c’est aussi la mode. Je m’expose trop au soleil. Je rougis un peu, beaucoup. L’oncle de mon amie déclare que c’est normal que j’attrape des coups de soleil, puisqu’étant juive, ma peau est très blanche, comme celle de « certaines femmes juives ».
Ah ! Mon amie a donc dit à sa famille. Ma peau m’a trahie. Je pensais qu’il n’y avait que la forme du nez et la taille des oreilles, qui étaient des signes distinctifs. C’est ce que j’entendais dans les boums, quand on racontait des histoires « drôles » sur les Juifs. Je n’osais alors pas avouer que je l’étais aussi. Et d’ailleurs, comme j’étais très blonde, aux yeux bleus, personne ne m’aurait crue. Ça m’arrangeait bien. Mais, ça me meurtrissait, aussi.
En rentrant de ces vacances, je dirai à ma mère : « Tu vois, Maman, baptisée ou non, tu restes juive et moi aussi. »
Je venais d’en faire l’expérience sur ma peau.
Du coup, la phrase mystérieuse de Papa, quand il se fâchait contre ma mère, s’éclaircissait : « Vous qui n’avez pas de terre à la semelle de vos souliers. »
Si ma mère n’avait pas été juive, elle aurait pu être baptisée à la cathédrale de Strasbourg, quelques mois après sa naissance.
Ses parents ne l’auraient pas inscrite, par souci d’intégration, dans une école primaire catholique, à Mulhouse.
Elle n’aurait pas suivi sa scolarité au Cours secondaire de jeunes filles de Neuilly-sur-Seine.
« Qui est Mademoiselle Annick Gustave-Lévi ? »
Elle se lève.
« Je vous félicite, Mademoiselle, vous avez 20 sur 20. » Le professeur lui tend sa première version latine. Elle jette alors un regard sur ses camarades de classe, les toisant de haut : « Il va falloir compter avec moi », leur signifiait-elle. Elle est en cinquième. Elle a deux ans d’avance.
Ses parents n’auraient pas appelé son petit frère François. Français ?
Son père Gustave Lévi n’aurait pas pris en 1940 le nom de LÉVÊQUE, pour se cacher à Grenoble, avec sa famille. (N.B. Il choisit un nom dont les trois premières lettres sont semblables pour ne pas effacer totalement son nom juif.)
Elle ne m’aurait pas raconté : « Quand je suis partie travailler sous l’Occupation à Berlin pour la délégation française, j’ai fait la connaissance d’une Mademoiselle de la Toquenay qui tenait un salon de thé où venaient danser des officiers. Cette demoiselle m’avait alors demandé pourquoi j’avais repris mon nom de Lévi et n’avais pas gardé le nom de Lévêque. Quinze ans après, cette demoiselle rencontra mon amie Molly Benford, de la délégation anglaise à Berlin, venue me rendre visite à Paris. Et là, stupeur, Molly m’a raconté que La Toquenay lui avait demandé :
– Vous voyez toujours Annick ? Mais vous savez qu’elle est juive ?!
– Naturellement, je le sais, bien sûr. Et alors ? avait répondu l’amie.
La Toquenay avait été réduite au silence… »
Si ma mère n’avait pas été juive, et était née catholique, elle n’aurait pas dû se convertir. Car elle a choisi de se convertir au catholicisme en toute conscience. Non seulement pour respecter les vœux de son père, mais aussi pour ne pas risquer, elle et sa future famille, au cas où une nouvelle guerre éclaterait, de devoir se cacher à nouveau sous un nom d’emprunt, de trembler à chaque coin de rue et lors de chaque déplacement.
Elle racontait, entre autres, qu’elle s’était fait draguer à dix-huit ans, dans un train, par un soldat allemand qui lui avait parlé de l’Europe nouvelle, des Juifs qu’il fallait détruire jusqu’au dernier et que lui reconnaissait les Juifs à cent mètres ! Elle disait ne jamais avoir eu aussi peur de sa vie et qu’heureusement le ciel l’avait protégée. Elle savait déjà qu’il y avait des Juifs déportés dans des camps de concentration mais n’imaginait pas les horreurs qu’on y faisait.
Elle a donc décidé de se faire baptiser, juste après la guerre, par un aumônier du lycée de Grenoble, qui avait été aumônier dans le Vercors et avait caché des Juifs lors de rafles. Plus tard, il est devenu le parrain d’une de mes cousines.
Si ma mère n’avait pas été juive, elle ne serait pas tombée systématiquement amoureuse d’hommes catholiques, les épousant ou pas : Henri (son premier mari), Jean-Louis (un amant et mon père biologique), Justin (son deuxième mari et le père de ma sœur Bénédicte), Marcel (un autre amant et le père de ma petite sœur Garance), Roger (son troisième mari et notre père adoptif).
