L'aventure est au coin de la page - Stanislas-André Steeman - E-Book

L'aventure est au coin de la page E-Book

Stanislas-André Steeman

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Beschreibung

Découvrez un recueil inédit des meilleurs nouvelles policières de Stanislas-André Steemans

Être le fils de son père, rien de plus simple. Mais quand ce papa est le maître du roman à énigmes, qu'il est l'auteur de trente-sept ouvrages policiers, dont douze furent adaptés pour le cinéma et parmi lesquels figurent L'Assassin habite au 21 et Quai des Orfèvres, ce fils n'est pas peu fier. Il a dès lors des responsabilités, dont celles de se souvenir et de faire connaître mieux encore l'œuvre paternelle. C'est pourquoi, il a semblé opportun à André-Paul Duchâteau (qui fut publié par mon père dès l'âge de seize ans) et à moi-même, de faire connaître aujourd'hui les nouvelles policières écrites par ce grand auteur entre 1929 et 1951. Nous les avons recensées dans différents magazines de cette époque. Elles sont donc inconnues aujourd'hui. J'ai choisi un éditeur liégeois, mon père étant né à Liège an 1908, au 22 rue Dartois. Stéphane Steeman P.S. Les illustrations sont signées Steeman.

Le recueil idéal pour découvrir les écrits policiers de l'un des plus célèbres auteurs belges du 20e siècle

EXTRAIT

– Tu as bien fermé toutes les portes ? demanda Gabrielle.
– Mais oui. Chaque soir, tu me poses cette question.
Un silence pesa.
Ce fut lui qui le rompit :
– As-tu téléphoné à l’électricien ? Cet animal ne se donne même plus la peine de venir. C’est le second soir que je dois travailler à la lumière d’une bougie. Tu admettras que...
– Oui, c’est sinistre.
– Il s’agit bien de ça ! Toujours le point de vue féminin... Je ne peux pas avancer mes épures dans ces conditions. Voilà ce qui m’ennuie.
– Tu as lu ? dit-elle après un temps. On a de nouveau cambriolé dans le voisinage...
Il haussa les épaules. De tout temps, il s’était rangé dans la catégorie des hommes forts.
– Toujours, dit-il, ces sacrés Polonais ! C’est la plaie du charbonnage.
Elle poussa un petit cri :
– Jean, je t’en prie, fais taire Tom ! Pour l’amour de Dieu ! Quand il se met à hurler à la mort, il en a pour toute la nuit...
Il se leva en grommelant, ouvrit la fenêtre.
– Tom ! hurla-t-il. Tom ! C’est fini ?...
La bête gémit et sa chaîne heurta sa niche.
– Veux-tu !...
Le chien se tint coi.
L’homme referma la fenêtre.
– Ecoute, dit-il, demain, je dois être là-bas à sept heures. Je vais me raser ce soir. Et je travaillerai une heure pendant que tu seras au lit...
Elle eut une moue. Elle eut bien voulu protester : « Tu travailles tant... Pour une fois, tu pourrais... » C’était ce qu’elle avait envie de lui dire tous les soirs. Mais à quoi bon ? Elle ne dit rien.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stanislas-André Steemans était un célèbre écrivain et dessinateur belge. Il est l'auteur de nombreux romans policiers, dont certains ont été adaptés sur grand écran. L'Assassin habite au 21 constitue son plus grand succès.

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Seitenzahl: 308

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Préface

par Stéphane Steeman

Un petit mot sur Steeman dessinateur.

Si plusieurs nouvelles de cet ouvrage furent publiées dans des revues accompagnées de dessins de mon père, je dois avouer que j’en ai ajouté quelques-uns, tant sont nombreuses les illustrations originales qu’il m’a laissées.

« Les choses de loin les meilleures sont les pages inspirées par le jazz, avec les bons nègres à l’œil blanc aux lèvres épaisses, au petit nœud écossais, tétant leur saxophone en se balançant dans le rythme. S.A. Steeman a trouvé là un style très personnel qui peut rivaliser avec celui des meilleurs dessinateurs professionnels de l’époque. Ces compositions très vivantes furent publiées dans Pourquoi Pas ? en novembre 1930 et servirent de publicité pour les thés et les soirées dansantes qu’accueillait l’hôtel Atlanta. » Thomas Owen.

Je vous en montre une ici.

Mon père illustra son roman L’assassin habite au 21 (cinquante-deux dessins), quand il parut en 1939, sous forme de neuf feuilletons dans Le Soir illustré, et ensuite dans le même hebdomadaire, il illustra une rubrique de deux pages pour les enfants, P.P.L.P. (Pas Pour Les Parents), et ce, jusqu’à la guerre. Là encore des centaines de petits dessins adorables, dont Caramel et César.

Il illustra aussi la couverture de son roman Péril paru en 1930 aux éditions La Gaule.

« Mais l’inventaire rapide et forcément incomplet de l’œuvre graphique de l’écrivain doit faire place aussi à ses ex-libris, à ses caricatures, aux publicités réalisées notamment pour les alcools F.X. De Beukelaer. Il aurait pu devenir un excellent affichiste. » Thomas Owen.

Les bons écrivains sont souvent d’excellents dessinateurs, ainsi que l’ont prouvé Jean Cocteau, Sacha Guitry, les frères Goncourt et... S.A. Steeman.

Ce dernier avait une opinion originale de la caricature.

Le 27 février 1930, dans La Nation Belge, mon père signait un article « A chacun sa vérité. » Extrait :

« La caricature est toujours un portrait... Autrement dit : on trouve toujours un plus vilain que soi. [...] Le portrait ; souvent, trahit son homme ; la caricature, jamais. Le modèle a, inscrits sur sa figure, dans ses gestes, son actif et son passif. Chose curieuse : on hésitera parfois à mettre un nom sur le visage du Monsieur que l’on ne connaît que par son portrait mais on le repérera presque instantanément après avoir vu sa caricature. C’est que la besogne d’identification a déjà été faite par un autre qui, pour vous, a davantage fait saillir un nez, plisser des yeux, grandir une ride, vous livrant ainsi tous les indices nécessaires à une meilleure pénétration [...] »

Mon père admirait beaucoup Dubout dans cet article qui se terminait par : « Le seul reproche qu’on puisse lui adresser, c’est de voir tous ses modèles, sans exception, trop résolument laids... Mais il y aurait une épreuve à tenter... Demander à Dubout de « croquer » mademoiselle Diplarakou, Miss Grèce, la plus belle femme d’Europe. »

A propos de femme, cette ravissante silhouette décore la page de garde de l’édition originale de son roman écrit en 1942, Légitime défense, dont Clouzot s’est inspiré pour Quai des Orfèvres. C’est ma maman !

L’homme qui fut, certes, le plus important dans la carrière de mon père fut le rédacteur en chef de La Nation Belge, Paul Neuray.

Dédicace : A Paul Neuray – qui poussa le mépris du danger jusqu’à risquer sa vie avec moi en Peugeot – ce modeste témoignage de vive amitié... (8 juillet 1931).

De Paul Neuray à Steeman : [...] « Mais je suis heureux de pouvoir vous écrire avec infiniment de plaisir, je ne vous ai jamais ménagé les critiques. Aussi m’est il permis de vous dire que vous êtes en progrès très sensibles. La fin de L’Ennemi sans visage m’a déçu quelque peu. Mais j’ai trouvé Le Lévrier bleu parfait à tous points de vue. Voilà un véritable roman policier qui peut soutenir la comparaison avec les meilleurs Wallace. »

J’ai donc choisi ici cet ex-libris créé par mon père à son attention.

Et enfin – mais croyez bien que je termine à regret cette plongée dans le passé graphique de mon père – et enfin... ce dessin que j’adore. Je n’ai pas de sœur mais une nièce de dix-huit ans qui se prénomme Stéphanie.

Heureux hasard de la vie.

Je me dois aussi de vous donner un bref aperçu du début de la carrière de Stanislas-André, « mon papa ». Né à Liège, comme vous le savez déjà, en 1908, il publia son premier conte à la Revue Sincère le 15 décembre 1923. Un conte de Saint-Nicolas. La même année, à la Noël, un autre conte parut dans un magazine parisien, léger et court vêtu, Le Sourire. Il avait quinze ans. Pendant trois ans, mon père donna au Sourire, trente-deux contes légers. Tiens, pourquoi pas un jour, un recueil de ces contes ? Anecdote : du haut de son très jeune âge, il alla un jour à Paris chercher le montant de ses droits d’auteurs. On s’attendait à voir un auteur adulte, alors que se présenta un gamin de seize ans.

Il écrivit son premier article dans le quotidien bruxellois La Nation belge, dirigée par Paul Neuray. Son premier reportage parut le 25 mars 1926, il était consacré à Quelques aspects du port d’Anvers. L’arrivée d’une malle congolaise.

« L’Escaut charrie une eau grise, frangée d’écume. Des mouettes, volant très bas, écrivent dans l’air et au ras de l’eau de belles choses qu’on ne comprend pas... »

Il n’avait que dix-huit ans. Au fil des pages des nombreux classeurs qu’il m’a laissés, des centaines d’articles, soigneusement découpés et collés, accompagnés chaque fois de leur référence. Voici quelques sujets qui témoignent des goûts éclectiques de mon père, surtout à cette époque de sa vie : Le Crocodile de Maransart, La ville de Bruxelles expulse ses locataires, Il fait un peu moins froid, Vie et mort de marionnettes, La Légende du chevalier sauvé par sainte Gertrude... Il signait alors St, A.St. ou bien A.S. ou encore André S.

Nous verrons, pour la première fois, Stanislas-André Steemanen 1927.

Il illustrera la plupart de ses prochains écrits dans La Nation belge.

Il n’avait que six ans quand il commença à créer des bandes dessinées. Le dessin ? Une passion qui le poursuivra toute sa vie. Dès 1928, d’autres journaux (dont des hebdomadaires ou des mensuels) publieront du St.-A. Steeman, tels L’Invalide illustré, Le Bulletin mensuel de l’U.C.B, Pim-Hebdo, Pourquoi Pas ?, La Gaule, Foyer...

Et toujours La Nation belge. Le nom tout simple de Steeman allait enfin terminer chacun de ses écrits. Peut-on penser que le rédacteur en chef ait dit au jeune journaliste : « Vous signerez « Steeman » quand vous aurez fait vos preuves » ?

En 1929, Steeman s’attaque à la critique de livres très divers, de Maurice Leblanc à François Mauriac en passant par Edgar Wallace. La Nation belge lui confie une nouvelle rubrique : « Lettres d’aujourd’hui et de demain ». Il n’a pas vingt-deux ans, l’âge où il commença à affûter ses griffes... Ce n’était qu’un début prometteur.

On a peine à croire qu’un jeune homme de vingt-deux ans qui, jusqu’ici, n’avait encore écrit (seul sans Sintair) que trois romans policiers, pouvait aussi briller dans la critique très littéraire d’œuvres de François Mauriac dont il était un fervent admirateur. Ceci prouve que mon père lisait beaucoup et possédait, déjà, une culture étonnante dans tous les domaines. Culture littéraire s’entend, car en politique par exemple, il n’y entendait rien.

Révélateur aussi de découvrir que Steeman signait des critiques de livres d’auteurs tels qu’Albert Londres, Henri Ghéon, Maurice Leblanc ou encore Gus Bofa.

Autre détail sympathique : en ce temps-là, il existait une complicité entre critiques et écrivains. J’ai découvert plusieurs lettres de romanciers remerciant mon père d’avoir écrit de gentilles choses sur eux. Il semble que cette tradition courtoise se soit perdue. En critiquant des centaines d’ouvrages aussi variés que Esquisses de l’oreille par Seï la Shyonagon, poétesse japonaise ou Takata d’Aïmos de Jean Mariotti, mon père a pu réaliser, là, les seuls voyages de sa vie. Quel que soit le sujet – critiques ou reportages – ces centaines d’articles nous font penser que Steeman était déjà le « Frégoli » de La Nation belge avant de devenir plus tard « le Frégoli du roman policier », comme l’a surnommé Jean Cocteau.

Au journal, Steeman rencontra Herman Sartini qui signera bientôt Sintair.

Tous deux lisent des romans policiers. « Mon collègue Sintair et moi, projetâmes un jour, sans raison bien précise, d’écrire un roman feuilleton pour le journal. J’avoue que je ne lis plus ces quelques chapitres sans un certain frémissement. Je ne m’y reconnais absolument plus... »

Sintair a des idées folles. Steeman, qui ne lui cède en rien sur le plan de l’imagination, a le sens du récit, une écriture naturellement élégante et ironique, un humour mordant et le don de croquer en quelques traits (par le crayon ou par la plume) des types pittoresques et hauts en couleurs. Ils écrivent en 1926 Le Mystère du zoo d’Anvers. Le feuilleton remporte un grand succès parmi les lecteurs de La Nation belge. Albert Pigasse, à la surprise des coauteurs, accepte ce roman qui paraît avec succès en 1927, dans la célèbre collection du Masque.

« Ni Sintair, ni moi ne nous prîmes au sérieux après ce premier succès. Nous y avons pourtant trouvé l’encouragement nécessaire pour écrire en collaboration une série de cinq romans. » En 1929 s’arrête cette collaboration avec Sintair.

Paraissent alors trois romans Péril, Zéro et Le Doigt volé qu’il écrit seul, avant d’obtenir, en 1931, le Grand Prix du Roman d’Aventures avec son roman Six hommes morts. Dans le jury, entre autres, Pierre Benoit (président), Francis Carco, Joseph Kessel, Pierre Mac Orlan. Un jury prestigieux. C’est le triomphe !

La Gazette de Liége interviewe aussitôt Steeman, le décrivant :

« C’est un grand jeune homme élégant, beau garçon, paré de l’éclat de ses vingt-trois ans, qu’il dissimule sous une paire de grosses lunettes d’écaille posées sur le haut du nez. Il faut bien, quand on n’a que vingt-trois ans, se donner l’apparence d’un littérateur doctoral et sérieux. Les lunettes sont indispensables. La presse parisienne a été très gentille pour lui. Elle lui a tressé des couronnes et gracieusement s’est chargée de lui faire beaucoup de publicité. Comme il le dit lui-même très simplement : « La presse a marché». Sur les boulevards, la publicité lumineuse annonce le succès de Steeman. La T.S.F. propage la nouvelle un peu partout dans le monde. Comme il le fait dire à un de ses personnages au premier chapitre de son roman : « Le monde est à nous ».

Suivront alors trente romans, douze films tirés de ses œuvres... et puis, après son départ en 1970, un Centre S.A. Steeman à Chaudfontaine, une avenue portant son nom à Braine-l’Alleud, son entrée dans le dictionnaire Larousse en 1999, une exposition à l’Espace Wallonie de Liège cet été 2005 et ce livre dont l’avant-propos qui va suivre est signé par le meilleur élève de mon papa, André-Paul Duchâteau, à qui j’ouvrais la porte du 21, Val de la Cambre en 1942, quand il venait, ses écrits sous le bras, les présenter au Maître du roman policier.

A présent, je cède la parole à mon ami André-Paul.

***

Quand nous avons eu l’idée, Stéphane Steeman et moi, de rassembler en un volume les nombreuses nouvelles policières écrites par son père, de 1929 à 1951, et publiées seulement dans divers magazines, nous nous sommes aussitôt demandé : « Quel titre donner à ce recueil ? »

Un pluvieux dimanche après-midi, je me souviens même d’avoir aligné sur le papier une série de titres, trouvés au fil de l’inspiration :

– Madame la Mort joue et gagne.

– La Mort en 27 poses.

– Madame la Mort frappe 27 fois.

Mais aucun d’eux ne me satisfaisait réellement. J’avais scrupule, par ailleurs, à imposer à un écrivain que j’aime et que j’admire, un titre qui n’était pas de son cru, alors qu’il avait lui-même le don des titres exceptionnellement frappants.

La solution était à portée de main, mais je l’ignorais encore à ce moment-là.

Quelques jours plus tard, Stéphane me remit un article original et amusant rédigé par son père en 1950 pour Le Parisien libéré, sous le titre :

L’aventure est au coin de la page.

– Voilà, m’écriai-je aussitôt, heureux, le titre du recueil de nouvelles, nous le tenons.

Il est bien légitime, avant d’entamer la publication des 27 contes ou énigmes, de donner la parole à Stanislas-André Steeman lui-même pour préfacer son propre ouvrage.

Mais je voudrais d’abord attirer l’attention du lecteur sur la diversité ou même la disparité de ces nouvelles que nous avons classées par ordre chronologique.

Elles complètent les six volumes des « Intégrales » de l’auteur, parues aux éditions du Masque et jalonnent presque la totalité de sa carrière, annonçant les tendances toujours renouvelées d’un écrivain qui haïssait, avant tout, les sentiers battus.

Diversité, disparité de chaque récit se présentant parfois comme un simple problème policier, ou flirtant avec l’étrange, la poésie, l’humour noir et le fantastique, ou encore première esquisse, pour tout ou partie, d’un des futurs chefs d’œuvre, ou bien au, contraire, « cannibalisation » sur forme de nouvelle, d’un chapitre de roman déjà paru.

On y retrouve, ou on y découvre, certains des enquêteurs favoris de Steeman, tels Aimé Malaise et Wenceslas Vorobeitchik, dit « M. Wens ».

Le premier conte L’Homme de la nuit est signé Sintair et Steeman, datant de l’époque de la collaboration du second avec l’ami, journaliste comme lui, en compagnie duquel il écrivit ses premiers livres policiers.

On y relève le goût du pastiche, la drôlerie un peu potache pratiquée par le duo dans le parodique Mystère du zoo d’Anvers qui ouvrit à Sintair et Steeman d’abord, puis à Steeman seul, les portes de la collection du Masque.

La sensibilité, le romantisme, l’élégance du style, le sens de la psychologie d’un écrivain de vingt-deux ans caractérisent d’autres contes qu’il compose ensuite en solitaire et auxquels s’applique certainement sa célèbre définition du détective-novel : « Les fées ont trouvé refuge dans un endroit communément appelé par le profane lieu du crime. Ouvrez le roman policier avec un cœur d’enfant, car il est plus près du poème que de la vérité. Dans d’autres récits, Steeman, au contraire, se montre plus cartésien et déductif, « sherlockholmésien », pourrait-on dire, même si son héros, M. Wens, est souvent un intuitif qui devine plus qu’il ne raisonne, se trompant parfois, avant de formuler la bonne solution.

Certaines de ces nouvelles posent un dilemme. Qui, de l’œuf ou de la poule, a conçu l’autre ? En d’autres termes, s’agit-il d’un premier jet sous forme de conte, qui a nourri l’un de ses romans ultérieurs ? Ou bien est-ce l’un des chapitres d’un roman déjà composé qu’il a utilisé ensuite sous forme de nouvelle ?

On peut douter pour Le Mort dans l’ascenseur et pour Baccara. En revanche, La Mort tragique de H.-J. Donaldson (le titre est de nous) résume l’intrigue d’un des premiers romans de Steeman, Zéro, écrit en 1929.

D’autres récits, tels que Le Mort burlesque, Le Mobile, Un vol à Saint-Bavon, Cabine 19, Les Yeux éteints sont incontestablement nés sous forme de nouvelles, que le génie inventif et constructif de Steeman a, par la suite, incorporé à son fameux roman à tiroirs : L’Infaillible Silas Lord.

Le cas du Trajet de la foudre est tout autre. Cette nouvelle présente la curiosité suivante : son titre fut repris par Steeman pour la seconde version (en 1944) de son roman antérieur L’Assassiné assassiné, mais l’intrigue de la nouvelle n’évoque aucunement celle des deux livres.

De Livrée à l’ennemi, Stéphane Steeman m’a écrit : « Du policier vert – ou écologique ! ». C’est à titre d’exception privilégiée que nous l’avons retenue dans ce recueil policier.

Récidive, publié en 1951, a inspiré par la suite le roman Haute tension publié en 1953 aux Presses de la Cité, dans la collection Un mystère.

Un autre intérêt de ces vingt-sept nouvelles, hors leur contenu intrinsèque, est de montrer le désir constant de Steeman de reprendre ses textes, les remettant vingt fois sur le métier pour les perfectionner toujours.

Parfois, il les illustre lui-même, son crayon valant sa plume. C’est le cas pour L’Homme de la nuit, Terreur, Enigme sans solution et Récidive – dont les deux dessins ont été empruntés en réalité à L’assassin habite au 21 publié en 1939, dans Le Soir illustré !

A présent, cédons la parole à Steeman lui-même...

André-Paul Duchâteau

L’aventure est au coin de la page

Les émotions fortesse sont toujours dérobées devant moicomme des femmes capricieuses.

L’aventure ?

Connais pas.

Du moins l’aventure qui se présente à vous sous l’aspect d’une mystérieuse visiteuse de minuit, nue sous ses fourrures, ou d’un fantôme qui se retourne au détour du square pour vous demander du feu.

Ce qui tendrait à donner raison à ceux qui prétendent que les humoristes versent dans la neurasthénie et que les tragédiens sont les derniers boute-en-train ; rentier de son état – et il est bien difficile de ne pas reconnaître ces enfants-là :

« Vous avez devant vous un homme à qui la malchance n’a jamais souri et qui ne se souvient pas d’avoir jamais éprouvé une émotion forte. Notez que ce n’est pas faute d’en avoir cherché, mais elles se sont toujours dérobées comme des femmes capricieuses. J’ai l’impression d’avoir gâché ma vie. Quand il m’arrive d’en remonter le cours en pensée, elle me fait songer à une édition expurgée, à quelque chose de droit, de linéaire, comme une grand-route où vous vous efforceriez en vain de rejoindre l’horizon... Toute ma vie a été affreusement quotidienne ! Je ne suis jamais arrivé à temps pour assister à un bel accident d’automobile ou pour voir un dompteur mangé par ses lions ! Pourtant, je fréquente assidûment le cirque, je vais aux meetings d’aviation, aux courses d’autos, aux matches de ping-pong. Il m’arrive même d’entrer à la morgue, non par goût morbide, mais pour mon plaisir, pour voir ce qui est arrivé à autrui... »

Je ne suis pas M. Wens et ne fréquente pas la morgue. On s’y fait peu de relations. J’ai d’ailleurs le mal de mer en chemin de fer, des atteintes de claustrophobie en funiculaire et j’ai appris que l’aventure, comme la fortune, vient en dormant. Où la chercher, au demeurant ? Les films documentaires ont aboli les distances. Vous connaissez le nom de l’orfèvre qui fait le coin de la grand-rue de Rio. Et le pharmacien de Santa-Fé est un vieil ami. Le cinéma nous a appris à mieux connaître Vancouver que la deuxième rue à droite en partant de l’avenue Jaurès.

Par bonheur, il n’y a pas que l’aventure, dame nue ou fantôme. Il y a ses succédanés : l’aventure conjugale, l’aventure amoureuse (qui ne se confond par nécessairement avec la précédente). L’aventure littéraire, l’aventure extra-naturelle, l’aventure cinématographique, l’aventure qu’on frôle, qui vous rejette, qu’on applaudit ou qu’on siffle...

Des maris ont tué en mon absence, mais j’étais dans le frigidaire quand cette idée leur est venue. Des criminels anarchistes ont devancé le déclic de ma caméra, mais je les ai retrouvés à l’anthropométrie. Des assassins m’ont prévenu trop tard, mais j’étais là quand ils furent arrêtés. Ainsi, dans Le Crime des dunes, que certains n’ont pas oublié, où, un soir de fête, aux portes d’une boîte de nuit ostendaise, le « California », une jeune femme trop attachée à sa proie fut enterrée vivante dans le sable par Dieu sait qui... Quelqu’un fut arrêté, bien sûr, et condamné, bien sûr. Aujourd’hui ce quelqu’un réclame justice sous prétexte qu’il mangeait du sable. « Comment ça finit ? » me demanda Suzy Delair quand je lui racontai la chose. Un beau sujet de roman, digne de Simenon qui aime ce genre d’histoires et les histoires tout court... il écrivait alors Le Coup de lune.

Je comptais en prenant la plume m’étendre sur l’aventure conjugale. Je m’avise qu’une telle entreprise ne serait pas sans risque. Il y a ma première femme, il y a ma seconde femme, il y a mon premier fils, il y a mon second fils, il y a le mari de ma première femme... Tout ça fait beaucoup de cadeaux de Noël et, quand on y songe, tout s’est passé très simplement. Ma première femme a demandé pour moi la main de ma seconde et elles sont devenues les meilleures amies du monde : je ne pense pas qu’une troisième ait la moindre chance.

Monsieur CUCU ... alias Henri de Valois

Il y a l’aventure qu’on frôle... Là, je me sens plus à l’aise. D’autant que j’ai été reporter. Pas longtemps. Sept ans. (Sept ans de bonheur). Entre l’adolescence et le mariage bourgeois. Mais sept ans... Si vous saviez le nombre de fous, d’inventeurs, de philanthropes et de mendiants qu’on peut rencontrer en sept ans !

Le plus pittoresque de ces gens-là, le plus étourdissant, fut, sans conteste, monsieur Cucu.

Il se présenta à moi sous l’aspect d’un petit homme au cheveu rare, mais trop long, l’air d’un pion (et il l’était), une serviette sous le bras droit et un parapluie (dont il me menaça par la suite) accroché au bras gauche.

L’huissier m’avait passé sa carte et j’avais cru rêver. Je ne rêvais pas. Le petit homme s’appelait bien Cucu, mais il prétendait s’appeler de Valois et descendre des rois de France. Quand il s’assit en face de moi, il avait la larme à l’œil et la goutte au nez. Il essuya toutes deux d’un même coup. Puis il me regarda pour s’assurer que j’étais un type sérieux.

– Je m’appelle Cucu, dit-il, et je suis pion au lycée de X... Imaginez quel doit être mon calvaire quotidien, porteur d’un tel nom ! qui n’est d’ailleurs pas le mien.

Je compatis instantanément, instruit par l’expérience (j’avais reçu la veille une aimable jeune femme qui se donnait pour Jésus-Christ sous prétexte qu’elle en avait toutes les qualités et tous les défauts).

– Regardez, me dit monsieur Cucu alias de Valois.

Il tira de sa serviette une photo énorme, genre pêle-mêle, où des tas de gens, pas moins de cinquante, souriaient à l’objectif et à moi-même, par voie de conséquence.

– Vous voyez au premier rang – le second en partant de la droite – Jean-Baptiste Cucu qui descend du Tsar Nicolas. A côté, vous remarquerez Guy-Gontran, apparenté – par la main gauche – à Lady Hamilton. Ça, c’est Hervé, dont le grand-père était le petit-fils de Louis XIV, bel exemple de longévité... Mes camarades, à droite et à gauche, écrivant l’un sur la politique étrangère et donnant d’amicaux conseils aux plénipotentiaires de l’époque, l’autre sur le cinéma et expliquant bénévolement à King Vidor comment faire un film, se tenaient les côtes tellement bas qu’ils avaient disparu dans leur panier à papier.

Je continuai d’écouter monsieur Cucu pendant une bonne demi-heure. J’étais payé pour ça et il avait pas mal de choses à dire. Ce qui me sauva de ses griffes (juste au moment où il brandissait son parapluie), ce fut un incendie dû à la... bienveillance de mon rédacteur en chef. Le palais de justice brûlait et il fallait un nouveau Néron pour dépeindre l’incendie.

Je ne sais si j’ai été drôle. Je crains que non. Les souvenirs vous trahissent comme des femmes (voir « Aventure conjugale »). Ce dont je puis vous répondre, c’est que monsieur Cucu l’était, à son corps défendant, et que je commençais à comprendre ses élèves, d’autant que je n’étais pas sorti de l’école depuis longtemps...

Du temps passa. Je quittai le journal. Je voyageai... à la poursuite de Dieu sait quoi. De temps à autre, sollicité par des amis dans un chalet de montagne ou un pied dans le vide, d’en raconter une bien bonne, je me souvenais opportunément de Henri de Valois, alias monsieur Cucu. Quel service ils m’avaient rendu, lui et les cinquante ou cent autres Cucu de France ! Et tout le monde de partager de confiance les moments que j’avais vécus entre le pot de colle et les ciseaux – « ces merveilleux moments, ce merveilleux pot ! » comme dirait Jean Nohain – quand je censurais allègrement le téléscripteur.

Je crois que c’est cinq ou six ans plus tard que j’ouvris un journal parisien et que je reçus un choc. Mon Henri de Valois – dit Cucu – avait égorgé une entretenue dont il était l’amant de cœur et avait sauté par la fenêtre, se recevant sur la tête. Je crois que, après avoir appris la chose, je ne valais pas mieux que lui ! Car l’aventure, je l’avais vraiment frôlée, j’eusse pu (Cucu dixit) la saisir à ce moment-là ! Pas d’expédition au Groenland, la lutte contre la bande de loups (les loups vont d’ailleurs toujours isolément !), pas davantage le corps à corps avec un boa dont on se défait avec une bouffée de Camel.

Non, l’aventure de fond, la vraie, l’aventure humaine... Car qu’importait que mon homme fût plus ou moins Cucu (pardon : de Valois) ? Ce qui comptait, c’est qu’il fût devenu l’amant de cœur d’une d’Armentières, qu’il l’eût tuée par souci d’autorité et qu’il se fût jeté dans la rue sans parapluie.

Je n’en revenais pas... et je lui garde une place dans mon cœur. Je crois que, si je m’étais alors trouvé à Paris, je serais allé à la morgue, comme M. Wens.

L’Homme de la nuit

L’œil était dans la tombe et regardait CaïnVictor Hugo.

I

Les Belges de Buenos Aires, pour la plupart bourgeois, se sont montrés plus aimables pour Monsieur Vandervelde, qui a été leur hôte, au mois de septembre, pendant maxbrouixfecnok...

Joseph Rondin écarquilla les yeux, se frotta les paupières et recommença la lecture de l’article de fond de son journal :

Les Belges de Buenos Aires, pour la plupart bourgeois, se sont montrés plus mixtaploufmeconex...

Joseph Rondin s’inquiéta. Il leva la tête. Au-dessus de lui, un globe électrique brillait d’une lumière très blanche. Nul corps obtus ne s’interposait entre le foyer et la feuille.

Les Belges de Buenos Aires, pour la plupart boucqmi-rezeraf...

Les lettres dansaient devant les yeux du jeune homme. D’un brusque mouvement d’épaules, il remonta son veston. Il se passa la main sur la nuque. Il se retourna.

Assis à l’autre bout du bac, un homme noir le regardait. Son feutre était noir, son pardessus était noir, ses chaussures étaient noires et, quoique le regard de son œil unique fût gris, il paraissait plus noir que tout le reste.

Joseph Rondin croisa les jambes avec une indifférence affectée. Son tramway n’arrivait pas. Il revécut les dernières heures de la journée, surtout celle où son horizon avait été bouché par l’arrière géométrique d’une de ces voitures luisantes – jamais pressées... Tête baissée, il avait vu se dévider le ruban des pavés inégaux sur lesquels, alternativement, les pointes de ses souliers dessinaient des triangles vernis... Il était revenu du cimetière avec les parents de son ami qui l’avaient retenu à souper...

Cette heure où il se sentait enveloppé par la nuit le trouvait nerveux, irritable, inquiet.

Il grommela :

– Mais qu’est-ce qu’il a donc à me fixer comme cela ?

De fait, l’homme le regardait. Le regardait-il ?...

Joseph Rondin tira un miroir de sa poche, rectifia la ligne de sa cravate et rentra une mèche de cheveux qui dépassait de son chapeau... Chaque visite à Blanche était pour le cœur du jeune homme prétexte à désordonnance. Dès l’antichambre, la jeune fille savait, par la chaleur de son accueil, muer la fébrilité de son fiancé en une détente de tout l’être. Le coude à coude opportun de deux fauteuils permettait à leur adoration de s’épanouir en toute quiétude comme fleurs en serre.

Les patins du frein Westinghouse calèrent les roues du tramway qui s’arrêta avec un long soupir fusé. D’un bond, Joseph Rondin fut debout. En trois enjambées, il atteignit la motrice.

Il restait une place libre à l’intérieur et pas de dame sur la plateforme.

Le jeune homme s’assit. Quand le percepteur, après avoir griffonné des signes cabalistiques sur le carnet de voyages à prix réduit, l’eut rendu à son propriétaire et se fut éclipsé, Joseph Rondin déplia son journal... pour le replier aussitôt. Ayant levé les yeux, il avait aperçu en face de lui le borgne au regard figé.

Sur la surprise d’entendre le percepteur proclamer l’arrêt, but de son voyage, se greffa la joie d’échapper à l’obsession.

II

Deux jours plus tard, comme onze heures sonnaient à la collégiale des SS. Michel et Gudule, Joseph Rondin sortait de chez sa fiancée... et apercevait, sur le trottoir opposé, dans le reflet lunaire d’un réverbère, une silhouette confuse qui paraissait enfantée par la nuit.

Cette silhouette, il la reconnut tout de suite. Le jeune homme pressa le pas, rentra chez lui et, la pensée flottante, en une succession de réflexes nés de l’habitude, il se déshabilla, se coucha...

L’aube le révéla transi. Son oreiller était baigné de sueur.

Joseph Rondin se souvint qu’il avait rêvé d’un faciès énigmatique, gigantesque, dont une orbite était vide et dont le crâne piriforme touchait aux nuages. Il comprit que « l’homme de la nuit » était cause de son trouble et il souhaita ardemment ne jamais le revoir.

III

Il le revit. C’était à la sortie du théâtre où il avait conduit Blanche voir la première de Cœur à louer.

Il eut le brusque désir d’aborder l’inconnu, de lui demander des comptes, de donner libre cours à la colère qui, à son insu, grondait en lui depuis... depuis combien de temps déjà ?

Il s’immobilisa devant une affiche, étourdissant sa compagne d’un flot de paroles inutiles.

Il ne pouvait se résoudre à nouer un lien entre l’inconnu et lui, à apprendre – qui sait ? – de cette bouche en fente de tirelire quelque motif de haine... Que voulait cet homme ? En voulait-il à lui ? En avait-il à Blanche ? Il ne pouvait lire dans l’œil de l’inconnu la moindre convoitise qui eût justifié la jalousie qu’il sentait sourdre en lui.

Il détesta cet homme.

Mais la peur du ridicule l’enracina sur place, lui défendant de rien tenter, de rien éclaircir, le condamnant à la torture du doute.

Chaque existence est tissée de faiblesses et de petites lâchetés... En un examen de conscience cinématographique, il récapitula sa vie. Sur l’écran de son imagination passèrent successivement la petite – oh minuscule ! – indélicatesse qui lui valut cette lettre ou... (l’homme était-il l’auteur de la lettre ?) la promesse non tenue d’un mariage... (l’inconnu était-il un père courroucé ?) cette médisance... (le borgne était-il un vengeur ?) ce succès... (« l’homme de la nuit » était-il un rival ?).

Et puis... Si cet homme ne voulait rien ? S’il n’y avait rien derrière cette prunelle ? Si l’homme le regardait comme il aurait contemplé sans la voir une chimère toujours poursuivie ?

Mais Joseph Rondin écarta cette idée avec précipitation. Tout eût été trop clair, trop net, trop facile. Il lui semblait qu’admettre cette explication eût été une défection.

IV

– Je vais chercher un taxi. Mets ton costume de voyage, ma chérie.

Joseph Rondin, après avoir embrassé Blanche sur le front, sortit de l’hôtel.

Il se sentait submergé d’allégresse. Il allait donc enfin changer d’atmosphère, échapper à la hantise, tuer l’idée fixe qui s’était traîtreusement installée dans son cerveau, pieuvre aux mille suçoirs avides.

Le matin même, il avait épousé Blanche, avançant la date de son mariage. Dans une heure, un rapide noir et rouge les emporterait vers le soleil... Il s’avouait sans honte que ce départ précipité ressemblait à un rapt ou à une fuite.

Rapt ? Fuite ? Désaxé, incapable d’analyser ses sentiments et ses actions, il ne savait plus si c’était sa femme qu’il arrachait au péril ou lui-même à l’envoûtement.

V

Blanche, une valise dans chaque main, sortit de l’ascenseur. Elle jeta un bref regard autour d’elle.

Un monsieur, à deux pas, regardait devant lui, semblant plongé dans d’obscures réflexions. Malgré l’aspect glacial du personnage, elle alla à lui et lui demanda, non sans rougir jusqu’à la racine des cheveux :

– Monsieur, auriez-vous la bonté de m’indiquer le salon de lecture ?

Le Monsieur n’eut pas le loisir de répondre. Il tomba, nez au tapis, eut un soubresaut et s’échoua sur le dos, pantin disloqué, corps sans vie.

Joseph Rondin jeta loin de lui un browning fumant encore et se rua dans le taxi qui attendait à la porte de l’hôtel.

... L’œil était dans le taxi et regardait Joseph.

Terreur...

– Tu as bien fermé toutes les portes ? demanda Gabrielle.

– Mais oui. Chaque soir, tu me poses cette question.

Un silence pesa.

Ce fut lui qui le rompit :

– As-tu téléphoné à l’électricien ? Cet animal ne se donne même plus la peine de venir. C’est le second soir que je dois travailler à la lumière d’une bougie. Tu admettras que...

– Oui, c’est sinistre.

– Il s’agit bien de ça ! Toujours le point de vue féminin... Je ne peux pas avancer mes épures dans ces conditions. Voilà ce qui m’ennuie.

– Tu as lu ? dit-elle après un temps. On a de nouveau cambriolé dans le voisinage...

Il haussa les épaules. De tout temps, il s’était rangé dans la catégorie des hommes forts.

– Toujours, dit-il, ces sacrés Polonais ! C’est la plaie du charbonnage.

Elle poussa un petit cri :

– Jean, je t’en prie, fais taire Tom ! Pour l’amour de Dieu ! Quand il se met à hurler à la mort, il en a pour toute la nuit...

Il se leva en grommelant, ouvrit la fenêtre.

– Tom ! hurla-t-il. Tom ! C’est fini ?...

La bête gémit et sa chaîne heurta sa niche.

– Veux-tu !...

Le chien se tint coi.

L’homme referma la fenêtre.

– Ecoute, dit-il, demain, je dois être là-bas à sept heures. Je vais me raser ce soir. Et je travaillerai une heure pendant que tu seras au lit...

Elle eut une moue. Elle eut bien voulu protester : « Tu travailles tant... Pour une fois, tu pourrais... » C’était ce qu’elle avait envie de lui dire tous les soirs. Mais à quoi bon ? Elle ne dit rien.

Il gagna la chambre à coucher. Le marbre du lavabo résonna sous le choc du rasoir. Puis Gabrielle entendit son mari aiguiser une lame, ouvrir un robinet, l’eau jaillir... Bruits familiers troublant seuls le silence.

La villa se trouvait à l’orée d’un bois de sapins, à dix minutes à peine de Winterslag. Les plus proches voisins, c’étaient des mineurs dont les proprettes petites maisons se groupaient à la lisière d’un champ de bruyère blanche, comme des commères attardées. Certes, la vie n’était pas bien gaie pour Gabrielle, isolée du matin au soir. Elle déjeunait seule, de rien presque. Les heures se traînaient : il y avait les poules à soigner, le jardinet à tenir en ordre, les effets de Jean à repriser, le dîner à préparer... avec combien de soins et d’amour ! Mais la nuit ramenait un homme harassé qui mangeait sans trop savoir ce qu’il mangeait. Qu’importait, toutefois ! Gabrielle éprouvait une véritable volupté à se sacrifier. La solitude l’épouvantait et même la société des femmes des autres ingénieurs lui était refusée. (« Votre villa, ma chère, est si éloignée... »). Mais elle aimait son mari de toutes ses forces – comme il l’aimait. S’ils ne se le disaient plus, c’était, n’est-ce pas, que la chose était trop évidente. Il n’y avait qu’aux approches de minuit que tout courage, toute volonté, abandonnaient Gabrielle. Bah ! deux ans de patience encore et l’avenir de son Jean serait définitivement assuré...

Il chantonnait, Jean. Elle sourit. C’était touchant à force d’être faux !

Il reparut, les joues luisantes.

– Sauve-toi, dit-il.

Elle l’embrassa longuement et ne put s’empêcher de lui demander :

– Pas trop tard, dis ?...

Elle ajouta, rougissante :

– Je t’attends !

– Une toute, toute petite heure, fit-il. Au reste, je suis éreinté.

Elle gagna leur chambre avec une bougie, laissa ouverte la porte qui donnait sur le salon où son mari travaillait, se déshabilla rapidement et se glissa entre les draps frais où elle se mit en boule. De son lit, elle apercevait nettement, par la porte, se profiler sur le mur du fond la silhouette de son mari. Elle la contempla quelques instants avec tendresse, ferma les paupières, glissa sur une pente ouatée...

Elle rouvrit les yeux, soudain. Un bruit insolite l’avait arrachée au sommeil. Qu’était-ce ? La bougie, sur la table de nuit, s’était entièrement consumée. La chambre n’était plus éclairée – combien faiblement ! – que par celle qui brûlait dans le salon. Sur le mur du fond, se profilait, toujours, gigantesque, la silhouette de Jean.

Gabrielle regarda mieux et un frisson la secoua. Pourquoi ? Etait-ce parce que cette silhouette ne faisait qu’une avec l’ombre de la table ? On eut dit que Jean... Oui, qu’il était couché sur cette table...

Un long hurlement s’éleva : Tom reprenait son aubade à la lune. Des gouttes de sueur perlèrent sur le front de Gabrielle. Elle avait froid cependant. Ses membres étaient glacés. Peut-on donc transpirer de froid ?...

Elle voulut se forcer à sourire de sa confuse terreur. Il n’y avait rien qui pût l’inquiéter, non rien... Rien ? La grande ombre, découpée par la lumière avare de la bougie, là, sur le mur, était si dangereusement immobile !

Un meuble craqua, longuement. Gabrielle, retenant sa respiration, prêta l’oreille. Le silence, dans la maison, était absolu. Elle comprit qu’elle avait oublié de remonter la vieille horloge de noyer et elle souffrit de ne pas entendre le tic-tac familier du balancier qui, lui semblait-il, l’aurait un peu rassurée...

Gabrielle voulut crier : « Jean ! ». Elle ne le put. Sa gorge était contractée. La peur la rendait muette. La peur, oui. Pourquoi Jean ne bougeait-il point ? Pourquoi n’entendait-elle pas un rassurant froissement d’étoffe, ou le bruit d’une respiration, ou le grincement d’une plume, ou...

Certes, il y avait quelque chose.