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D’abord le trou rond, aux bords roussis, dans la nappe... Adélia trouve très mal élevé qu’on écrase ses cigarettes à côté des cendriers. Et puis, quel désordre dans la salle à manger : assiettes sales, verres poisseux, chaises renversées même... Oh ! pas de doute, les amis de Jo – enfin de Luke, puisque c’est comme ça qu’ils l’appellent – ne sont pas des “gentlemen”. Mais il y a pis. La grande malle en osier qu’ils ont transportée dans la chambre d’amis, au milieu de la nuit, eh bien, elle bouge ! Adélia y a jeté un œil ce matin et pas d’erreur : quelque chose remue à l’intérieur. Quelque chose qui cherche à en sortir...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la
Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet, Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens). L’Assasin habite au 21 (1939) et Légitime Défense (1942) (sous le titre Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde. Steeman est sans conteste, avec Agatha Christie et Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.
À l’occasion des 100 ans de la naissance de Steeman, les éditions Le Cri publient, durant 2008, neuf chefs-d’œuvre du maître du polar.
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Seitenzahl: 185
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Que personne ne sorte
(Six Hommes à tuer)
Du même auteur
Poker d’Enfer
Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)
Légitime défense (Quai des orfèvres)
Haute Tension
La Morte survit au 13
Crimes à vendre
Madame la Mort
Un Mur de pierres tendres (Peut-être un vendredi)
Dix-huit fantômes
Stanislas-André Steeman
Que personne ne sorte
(Six Hommes à tuer)
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
© 1956 pour l’édition originale.
ISBN 978-2-8710-6641-5
© Le Cri édition 2008 pour la première édition,
Av Léopold Wiener, 18
B-1170Bruxelles
Dépôlt légal en Belgique D/2012/3257/60
En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),
Étude pour Le Rendez-Vous (détail), 1911.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
À mon grand fils Stéphane, qui passe sa vie dans la peau des autres.
I
— Croppins ! appela Mrs Adelia Plumkett.
— Ma’am ? dit Croppins, chiffonnant son tablier à festons.
— Vous avez remplacé les fleurs fanées par des fleurs fraîches ?
— Oui, ma’am.
— Vous en avez monté dans la chambre bleue ?
— Oui, ma’am.
— Vous avez mis le bourgogne à tiédir ? le champagne à frapper ?
— Oui, ma’am.
— Vous avez allumé la lanterne au-dessus du perron ?
— Oui, ma’am.
— Ouvert la grille d’entrée ?
— Oui, ma’am. Y peut venir, allez ! acheva Croppins sur sa lancée. Y trouvera tout bien.
Ainsi percée à jour, Mrs Adelia Plumkett éprouva l’envie de remettre Croppins à sa place en lui enjoignant de garder ses commentaires pour elle. Mais ce n’était là que velléité. Elle se savait incapable de faire preuve de la moindre autorité.
— Ma’am n’a plus besoin de moi avant l’heure H ? insista lourdement Croppins.
Cette fois Mrs Adelia Plumkett sentit le rouge de la honte lui monter au front.
— Ne me parlez pas avec une telle liberté, Croppins ! débita-t-elle tout d’une haleine, à sa propre surprise. Vous sortez de votre condition. Et ne restez pas là à rouler des yeux ronds. Allez plutôt donner un coup de main à Mrs Banister. Elle doit avoir besoin d’aide.
Croppins elle-même n’en revenait pas.
— V’là la vieille qui se met à exiger les signes extérieurs du respect ! déclarait-elle, un instant plus tard, à Mrs Banister, suant sang et eau devant ses fourneaux. M’est avis que je passerai avant longtemps une annonce dans l’Indépendant de Selkirkpour dégoter une place chez une vraie duchesse.
Fille et veuve de pasteurs, Mrs Adelia Plumkett, aux approches de la cinquantaine, estimait avoir été doublement frustrée des diverses satisfactions – sentimentales entre autres – qu’une femme normalement constituée peut attendre de la vie.
De fait, elle n’avait pas seize ans quand son père, le révérend Murdoch, entrant inopinément dans sa chambre, l’y avait surprise dans le plus simple appareil, en train de passer une chemise à jours achetée en cachette. Mr Murdoch, sur le moment, n’avait rien dit. Mr Murdoch, sur le moment, ne disait jamais rien. Il s’était borné à confisquer la chemise à jours qui, par la suite, avait servi de chiffon à reluire. En revanche, deux jours plus tard, il exprimait sa volonté de marier Adelia au plus tôt et, cela va de soi, avec un juste éprouvant, comme lui, l’horreur du péché. « Votre vicaire ? » s’était inquiétée Mrs Murdoch qui n’avait pas vécu trente ans auprès du révérend sans lire quelquefois clair en lui. « Mon vicaire, parfaitement ! Plumkett. Ses parents possèdent plus de la moitié de Green Hills. » En vain Mrs Murdoch, mariée elle-même avant l’âge, avait-elle protesté qu’Adelia était bien jeune. Mr Murdoch, formel, estimait qu’une pomme doit être croquée avant qu’elle se pique, vérité qu’il proféra en gaélique afin qu’Adelia n’en fût point choquée.
Le lendemain, sans désemparer, Mr Murdoch passait à l’action. Ayant coincé Mr Plumkett dans un coin du presbytère, il commença par lui rapporter certains commérages – tous imaginaires d’ailleurs – auxquels il prétendait accorder peu de foi mais qui se trouvaient être de nature à salir la réputation d’une jeune fille jusqu’ici sans tache. En vain Mr Plumkett, naturellement affligé d’un léger bégaiement, cherchait-il à placer un mot. Mr Murdoch, l’air plus sévère que jamais, lui demanda tout à trac s’il était vrai qu’il considérait Adelia avec plus d’intérêt qu’il n’aurait dû chrétiennement lui témoigner. À vrai dire, Mr Plumkett n’en avait jamais eu conscience. Mais on a rarement conscience soi-même d’être boutonné de travers. Ce sont les autres qui le constatent en premier. Épris de vérité, Mr Plumkett plaida coupable. Adelia était fort aimable et la vue de ses charmes – il en convenait à sa honte – l’avait peut-être induit en tentation à son insu. Il s’engageait néanmoins, sur l’honneur, à ce que cela ne se renouvelât pas.
Mr Murdoch, proprement indigné, ne s’attendait pas à une telle dérobade et le laissa bien voir. Par quel détour Mr Plumkett comptait-il rentrer dans les voies du Seigneur ? Par quel miracle Mr Plumkett comptait-il devenir subitement aveugle et sourd, ignorer Adelia dès l’instant que son froufrou de jupes suffisait à le distraire de son dialogue avec l’Éternel ? Mr Plumkett, navré, reconnut qu’il ne s’était pas encore interrogé là-dessus et qu’il s’en remettait à la Providence. Mr Murdoch n’en espérait pas tant. Visiblement inspiré, il cita un verset de la Bible, d’où il appert que l’homme ne souhaite violemment que ce dont il est privé et que la possession physique laisse le champ libre à l’esprit. En d’autres termes, il se portait garant que Mr Plumkett cesserait de rêver d’Adelia du jour qu’il viendrait à l’épouser.
Mr Plumkett, les reins moulus par l’arête d’un pupitre, n’aspirait qu’à recouvrer sa liberté de mouvements. Son honneur – et son avenir – se trouvaient en jeu. Il capitula sans conditions. De son côté, Adelia – instruite, le soir même, du sort qui l’attendait – commença d’envisager son propre mariage avec complaisance. Sans doute connaissait-elle peu Mr Plumkett. Sans doute s’exprimait-il avec une singulière hésitation et ses discours n’étaient-ils pas toujours intelligibles. Sans doute eût-elle préféré un officier de Horse-Guards à un pasteur, un tempérament ardent à une nature contemplative. Mais, à seize ans, tout changement est favorablement accueilli. Elle allait posséder une maison à elle, pourrait porter des robes à son goût, lire des livres jusque-là défendus, se coucher et se lever aussi tard qu’elle voudrait, se baigner nue, s’acheter des chemises à jours.
Adelia devait vite déchanter. La maison dont elle rêvait –samaison – était déjà occupée – et régentée – par les trois sœurs de son mari. Il convient – lui remontra-t-on le jour même où elle étrennait une robe de mousseline à fleurs – qu’une femme de pasteur s’habille comme toutes les femmes de pasteur, sans vaine coquetterie ni ostentation. Toute autre lecture que celle des Évangiles risquait, vu son jeune âge, de fausser son jugement, toute veille inutilement prolongée d’altérer sa santé. Quant à se baigner nue et porter des chemises à jours… Il aurait fallu pour cela posséder une baignoire, se procurer – et revêtir – les chemises en cachette, pour son seul plaisir… De surcroît, Mr Plumkett avait une santé fragile, souffrait des reins, du foie et du cœur, d’où la pénible obligation de suivre trois régimes conjugués. Toute contrariété, tout effort inhabituel, pouvait lui être funeste, de nuit comme de jour.
Adelia, sous le toit paternel, s’ennuyait quelque huit heures par jour. Sous le toit conjugal, elle s’ennuya vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Chaque après-dîner avait sa destination préétablie : réception des dames patronnesses, visite aux ouvroirs, tournée de solidarité, distribution de vivres et vêtements aux nécessiteux notoires, leçons d’harmonium, contrôle des crèches, cinq à sept récapitulatif. Les soirées n’étaient pas moins réglées d’avance : le lundi soir, Mr Plumkett préparait dans ses grandes lignes son prêche du dimanche ; le mardi soir, il en écrivait l’exorde ; le mercredi soir, il entrait dans le vif du sujet ; le jeudi soir, il sollicitait la contradiction et la réfutait avec humeur ; le vendredi soir, il passait à la péroraison ; le samedi soir, il relisait le tout à voix haute et toujours en famille ; le dimanche soir enfin, le prêche prononcé, il priait ses proches de lui donner un avis sincère et motivé. (Le plus triste soir de la semaine, tout bien pesé…)
Après dix ans d’une telle existence, il était normal qu’Adelia s’intéressât plus que de raison au colonel Bubble, retraité de l’Armée des Indes, quand il vint s’installer dans la maison d’à côté. Le mur mitoyen se trouvait être exceptionnellement bas, le colonel exceptionnellement grand. La première fois qu’il arrosa ses pieds-d’alouette, il arrosa de surcroît les chevilles de Mrs Plumkett et cela lui inspira une excellente plaisanterie dont il rit tout le premier. Mrs Plumkett en fut secrètement remuée. Le colonel Bubble, quoique un peu couperosé par l’abus des boissons fortes, représentait, à quelques détails près, son idéal masculin. Il avait l’œil rieur, le verbe facile et – Mrs Plumkett l’éprouva bientôt avec un sentiment de honte absolument délicieux – la main prompte. Le colonel Bubble vous parlait de chasse aux tigres (il s’était rarement contenté d’abattre un seul tigre), de combats à dix contre un et de couchers de soleil sur le Gange, il lui arrivait également d’exhiber des photos prises sur le vif,avantqu’il eût tué le tigre ouaprèsqu’il eut décimé l’ennemi. Mrs Plumkett résista vaillamment trois semaines à tant de charmes, puis, à Noël, enjambant le mur mitoyen sans autre hésitation, déclara au colonel qu’elle était prête à le suivre partout où il voudrait, fût-ce au bout du monde. (Elle semblait d’ailleurs éprouver une préférence marquée pour le bout du monde.) Le colonel, atterré, en tomba de son haut. Il ne s’était jamais permis que de légères privautés de voisin à voisine. Par-dessus tout, il redoutait les complications. En désespoir de cause, il installa Adelia devant des scones et un bol de thé de Ceylan (du thé rapporté personnellement de là-bas) et s’en fut sonner à côté, priant poliment, mais fermement, le pasteur Plumkett de venir chez lui récupérer sa femme avant qu’elle prît froid.
Adelia, alors âgée de vingt-six ans, était miraculeusement demeurée fraîche et blonde. Au Noël suivant – son mari et ses belles-sœurs ne lui adressaient plus la parole depuis un an – vous auriez dit une femme de pasteur, modeste dans sa mise et ses propos, citant la Bible à point nommé et s’en remettant à Dieu en toute circonstance. Les dames patronnesses la trouvèrent changée à son avantage et les nécessiteux notoires n’eurent plus à rougir d’être secourus par elle.
La guerre elle-même fut impuissante à la distraire de son monologue intérieur. Les rigueurs d’après-guerre ne parurent pas la toucher davantage.
On aurait pu s’attendre à ce que Mr Plumkett – souffrant tout à la fois des reins, du foie et du cœur – mourût d’occlusion rénale, d’une cirrhose ou d’un infarctus. À la vérité, il périt d’anémie, la combinaison de ses trois régimes étant de nature à venir à bout d’un homme autrement solide.
Mrs Plumkett avait alors quarante-cinq ans, le dos rond et la vue basse. Elle se retrouvait seule au monde, ou presque, ses belles-sœurs l’ayant discrètement quittée une à une et sa mère étant morte de saisissement pendant leBlitzkrieg. Il ne lui restait pour tout parent que Mr Murdock, toujours vert. Mr Murdock lui demanda de tenir sa maison, mais elle déclina l’offre. Elle coupa même court à ses objurgations par une phrase un peu vive. La vie, soutiennent d’aucuns, commence à cinquante ans. Pourquoi ne pas leur faire confiance ? Ses premières semaines de deuil vaillamment supportées, elle décida – tout comme à la veille de son mariage – de goûter à tout ce qui lui avait été refusé jusque-là. Mais elle ne savait trop comment s’y prendre, cherchait vainement à réveiller ses fringales passées. L’oiseau trop longtemps encagé ne réapprend pas tout de suite à voler. En vain passa-t-elle une semaine à Londres, quinze jours à Venise, un mois à Paris. Ses robes à guimpe, sombres, strictes, détonnaient en tous lieux. Elle n’éveillait d’autre intérêt que l’intérêt mercenaire des maîtres d’hôtel et des chauffeurs de taxi. Elle se heurtait à un monde étranger, hostile. Elle commençait de regretter sa cage…
Jusqu’au jour où, au Casino de Monte-Carlo, autour d’une table de roulette, elle rencontra Jo Warren.
Jo Warren l’attira tout de suite. Peut-être parce qu’elle lui trouva une subtile ressemblance avec le colonel Bubble. Subtile ressemblance, en vérité. Jo Warren était aussi élancé que le colonel était corpulent, aussi blême que le colonel était coloré, aussi distant que le colonel était familier. À la réflexion, ils n’avaient qu’un seul trait commun, mais essentiel aux yeux d’Adelia : cette séduisante désinvolture des hommes qui sont revenus de tout.
Jo Warren venait de couvrir huit numéros pleins : le vingt-cinq, le vingt-six, le vingt-sept, le vingt-huit, le trente, le trente et un, le trente-deux et le trente-trois. Un carré exact dont la case centrale demeurait libre.
— N’oubliez-vous pas le vingt-neuf ? lui demanda impulsivement Adelia, le touchant au bras.
Jo Warren, surpris, la dévisagea d’un regard glacé qui descendit le long d’elle comme un filet d’eau, se réchauffant à mesure :
— Détrompez-vous. Je m’efforce de le dégeler.
— Mais vous ne l’avez pas joué ! s’écria Adelia, dépassée.
Jo Warren la contemplait toujours de son regard attiédi :
— Provocation délibérée. Cela devrait l’obliger à sortir.
— Mais… En ce cas vous avez perdu d’avance !
— J’y compte bien, dit Jo Warren. Il faut savoir perdre pour gagner, ajouta-t-il complaisamment. Je miserai dessus, gros, dès qu’il rattrapera son retard.
Un tel raisonnement frisait la démence, estima Adelia à part soi, mais cette manière d’appâter le hasard se révélait plus excitante encore que l’initiation à la chasse au(x) tigre(s).
— Je… J’espère que vous ne voyez pas d’objection à ce que je joue moi-même le vingt-neuf ? s’enquit-elle timidement.
— Aucune objection, dit Jo Warren. Je n’ai pas d’intérêts dans la maison.
C’est à peine si elle eut le temps de miser avant le rien-ne-va-plus. Déjà les croupiers annonçaient le vingt-neuf, noir, impair et passe.
— Il me semble que je vous dois quelque chose ? dit Adelia, ravie.
Jo Warren ne répondit pas tout de suite. Penché sur le tapis vert, il s’appliquait à investir lui-même le vingt-neuf – après l’avoir couvert comme en hiver – par tous les moyens connus : couleur, douzaine, colonne, sixain, transversale, carrés, chevaux et voisins.
— Si vous disposez de votre soirée, nous pourrions dîner ensemble ? fit-il sans se retourner.
Peu avant minuit, Jo Warren avait perdu son ultime plaque de mille et n’en paraissait pas autrement affecté. (Adelia Plumkett, par contre, se faisait du mauvais sang pour lui.) Faute de jetons, il alla à son portefeuille, en misa le résidu sur le sept (une inspiration de dernière heure) et c’est le vingt-neuf qui sortit. Toujours impassible, Jo Warren se disposait à quitter le Casino, salué par tous les portiers, quand Adelia le rattrapa par la manche.
— Je… J’ai faim ! dit-elle. Si nous allions dîner ?
— Dîner ? s’étonna Jo Warren.
— ChezNi… Nicolas ! précisa-t-elle. Elle n’avait jamais mis les pieds chez Nicolas, en avait seulement entendu parler comme du rendez-vous préféré des couples en partie fine.
Jo Warren, sur le moment, parut interdit.
— Je regrette, dit-il, mais j’y ai épuisé mon crédit. Je crains d’avoir aussi perdu tout ce que j’avais sur moi.
Son regard était si froid, en dépit de sa voix douce, qu’Adelia eut un frisson dans le dos.
— Mais, moi, j’ai gagné ! fit-elle précipitamment avec un sens de l’à-propos qu’elle ne se connaissait pas. Venez, je vous invite… Est-ce loin ?… Je crois pouvoir nous payer aussi un fiacre !
C’est Jo Warren qu’elle attendait aujourd’hui. Ils ne s’étaient guère rencontrés qu’une demi-douzaine de fois et le plus souvent de part et d’autre d’une table mitoyenne. Mais Adelia avait beau interroger son passé, elle ne se souvenait plus que de cette semaine-là. Une semaine de sept dimanches.
— Hé-ho ! criait Jo Warren sous ses fenêtres, dès le matin. Elle n’avait que le temps de dégringoler ses deux étages, attifée à la six-quatre-deux. Il l’attirait à lui, lui exposait le programme de la journée. Un ami lui avait prêté une voiture. Ils déjeuneraient ici, dîneraient là.
— Soyez franc, lui dit-elle un jour. Vous qui avez dû connaître tant de femmes, de jolies femmes… Je me demande ce qui vous plaît en moi ?
Jo Warren lui tenait alors les mains par-dessus la nappe.
— Votre ingénuité, répondit-il sans hésitation. Je raffole des ingénues, spécialement des ingénues de quarante-cinq ans, plaisanta-t-il à la manière du colonel Bubble.
Adelia savait qu’elle aurait dû se repoudrer, que son corsage faisait une grimace, mais, pour un empire, elle n’aurait dégagé ses mains :
— Et c’est pour cela que vous me… recherchez ? insista-t-elle d’une voix blanche. Pour… Pour mon inexpérience ?
— Pas exactement.
— Pourquoi alors ?
— Votre compte en banque, naturellement ! dit-il avec la même tendre ironie. Et votre crèche, ajouta-t-il, comme sans y penser. Adelia, émue, n’aurait jamais supposé que Jo Warren fût l’homme à s’intéresser aux crèches. Sur ce point-là, il surclassait nettement le colonel Bubble.
— Et si j’allais partir ? questionna-t-elle. Partir sans laisser d’adresse ?
Jo Warren avait cessé de lui tenir les mains pour allumer une cigarette :
— Je crois que je vous retrouverais, que je vous retrouverais désormais au bout du monde.
Adelia, d’une main tremblante, comprimait vainement les battements de son cœur :
— Vous éprouvez vraiment l’envie de me revoir un jour ?
Jo Warren, fuyant son regard, paraissait ne plus s’intéresser qu’à son collier et ses bagues.
— Et comment ! fit-il d’un ton pénétré. Vous êtes une véritable providence !
Cette réflexion poursuivait Mrs Plumkett depuis son retour à Green-Hills, c’est-à-dire deux mois.
Une véritable Providence ?…
Qu’entendait par là Jo Warren ?
Peu importait, au fond ! L’important était qu’il eût tenu sa promesse, l’eût prévenue télégraphiquement de son arrivée pour ce soir, qu’elle allait le revoir – enfin – d’un moment à l’autre…
Quand elle reconnut le dactyle familier qui la jetait dans l’escalier, à Monte-Carlo, elle dut faire appel à toute son énergie pour se lever, quitter la pièce, atteindre la porte d’entrée, s’avancer sur le perron.
Une grosse voiture était là, tous phares allumés et ronronnant comme un chat. Retranchées derrière la porte des cuisines, Croppins et Mrs Banister la considéraient d’un œil exorbité où la suspicion confinait à l’effroi.
Éblouie par les phares, Mrs Plumkett descendit le perron en aveugle. Sans doute eût-elle dû demeurer dignement en haut, mais l’impatience la tenaillait. Une des portières avant s’ouvrit, une ombre fit crisser le gravier sous ses pas.
— Joseph ! s’écria Mrs Plumkett, saisie d’une absurde inquiétude. Joseph, c’est vous ?
— Ma chère Adelia ! fit une voix douée. J’espère que mon arrivée ne vous surprend pas ? que vous êtes seule à la maison ?
C’était bien Jo Warren, toujours aussi sûr de lui, toujours mince et élégant, mais grossi par un somptueux manteau de cuir. Il avait gravi une marche, saisi les mains tendues vers lui.
— Non, oui… bredouilla Adelia. Je vous attendais…
« Depuis deux mois », acheva-t-elle pour elle-même.
La lumière provenant du vestibule tomba en plein sur le visage émacié de Jo Warren, le remodelant comme un masque et allumant une brève étincelle dans ses yeux bleus. Une étincelle sans chaleur. Une de ces étincelles comme le soleil d’hiver en accroche aux arêtes de glace. « Dieu qu’il a l’air dur ! », pensa Adelia, malgré elle. Elle avait oublié combien il pouvait paraître dur. Elle se rassura en pensant que rien ne l’obligeait à venir. Elle ne l’avait pas appelé. Elle ne l’avait appelé à aucun moment, sinon en pensée. Il était là de son plein gré, poussé par le seul désir de la revoir.
Jo Warren achevait d’ôter ses gants d’automobiliste et de les enfouir dans les poches de son manteau de cuir. Il dénoua aussi l’épais cache-nez qu’il portait autour du cou.
— Sale parcours ! fit-il comme pour lui tout seul. (Était-ce la faute à l’humidité ? Sa voix paraissait rauque tout à coup.) Purée de pois et cassis, un vrai régal ! C’est miracle que nous ne soyons pas entrés dans le décor.
— Nous ? releva Adelia.
Retournant à la voiture, Jo Warren en avait ouvert la portière arrière droite. Deux hommes, visiblement engourdispar le voyage, posèrent sur le gravier un pied prudent.
— Charlie Ross, Buggsy Weiss, deux copains, présenta Jo Warren. La Daimler est à Buggsy. Comme ils ont affaire dans le coin et ne savaient où passer la nuit, je me suis souvenu que votre maison tenait du château fort et qu’on y pouvait loger un régiment. À tout prendre, Charlie et Buggsy nous serviront de chaperons, ce qui fait plus correct… Charlie, Buggsy, saluez la Dame Blanche !
Charlie Ross, un maigre hésitant, sourit de biais. Buggsy Weiss, un gros décidé, porta un doigt à son feutre mou.
— Respectueusement vôtre, dit le premier.
— Je vous en serre cinq, dit le second.
Adelia les considéra d’un air incrédule. Eux aussi, à leur façon, ressemblaient subtilement au colonel Bubble, mais à un colonel Bubble qui aurait mal tourné. En un mot comme en cent, ils marquaient plutôt mal.
— Je… Soyez les bienvenus, messieurs, dit-elle, jetant un regard furtif du côté des cuisines. Je crains de n’avoir pas de chambre prête, mais je vais donner des ordres immédiatement.
— Trop aimable, dit Charlie Ross.
— Vous bilez pas pour nous, dit Buggsy Weiss. On n’est pas des demoiselles…
Adelia Plumkett s’en était rendu compte du premier coup d’œil. Elle demeurait néanmoins décidée à leur faire confiance comme elle faisait confiance à Jo Warren. Jamais Joseph, qui devait brûler d’impatience de se retrouver tête à tête avec elle, ne lui aurait imposé la présence de tiers s’il n’y avait été obligé par les circonstances. La voiture appartenait à ce Mr Buggsy Weiss. Peut-être Joseph avait-il dû lui promettre le gîte en échange ?
— Vous prendrez bien un rafraîchissement ? proposa Adelia. Après un tel voyage…
En vérité, elle ignorait absolument d’où venaient les trois hommes, mais déduisait, de leur aspect déjeté, qu’ils devaient venir de loin.
— Après vous, dit Charlie Ross.
— Pas de refus, dit Buggsy Weiss. Cependant, immobiles l’un et l’autre, comme cloués sur place, ils avaient répondu distraitement, tendaient l’oreille en s’interrogeant du regard.
Adelia Plumkett se prit à écouter, elle aussi. Le brouillard étouffait tous les bruits, y compris les faibles pulsations du moulin à huile proche. Puis on entendit une voiture monter la route en prise, prendre un virage à la corde, ronfler de plus belle…
— Tiens, v’là les autres ! dit Buggsy Weiss.
Une Bentley, non moins crottée que la Daimler, franchit le portail à toute vitesse, le rasant de si près qu’elle faillit l’emporter. À vrai dire, elle semblait devoir emporter aussi la maison, mais réussit à s’arrêter pile derrière la Daimler, se bornant à la pousser du nez. Une portière battit, puis une autre. Trois hommes en surgirent et convergèrent vers le perron comme s’ils montaient à l’assaut. Tous trois, à l’exemple de Jo Warren, portaient d’épais pardessus déformant leurs silhouettes et des écharpes montant jusqu’au nez.
— Peter Panto, Joey Adonis, Prof Schwartz, d’autres amis, présenta vivement Jo Warren.
— Et d’autres chaperons ? questionna Adelia Plumkett.
