Légitime défense - Stanislas-André Steeman - E-Book

Légitime défense E-Book

Stanislas-André Steeman

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Un roman policier rythmé par le crime passionnel et la jalousieNoël avait beau se raisonner, il ne parvenait pas à faire taire sa jalousie. Il savait bien que Belle aimait se sentir entourée, cajolée, courtisée. Pourtant, le doute le rongeait. D’où venaient ces fleurs ? À qui écrivait-elle ? Pourquoi s’absentait-elle ?Noël avait tenu bon jusqu’ici. Mais cette fois, il sentait que c’était sérieux. Belle lui avait menti. Sa vieille mère malade la demandait ? Allons donc ! L’excuse était grossière ! Belle voulait s’échapper pour retrouver l’autre, tout simplement. Noël en tremblait de rage. Et sa décision était prise. Il allait les surprendre... Il allait le tuer...Un polar où le suspense règne en maîtreA PROPOS DE L'AUTEUR Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet, Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens). L’Assasin habite au 21 (1939) et Légitime Défense (1942) (sous le titre Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde. Steeman est sans conteste, avec Agatha Christie et Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.EXTRAIT Chéri, disait le petit mot griffonné à l’aide d’un crayon épointé au dos d’une circulaire. Maman va plus mal et m’a fait appeler. Je n’ai pas le temps de préparer tes sardines car je prends le train de 6 h 10. Le café est fait, il n’y a qu’à le réchauffer. À bientôt. Ta petite femme qui t’aime.N’oublie pas de donner à boire à Wanda et d’arroser les fleurs.Noël Martin soupira. Emporté par son imagination, il voyait déjà Belle en vêtements de deuil, elle qui avait toujours refusé de poser ainsi pour lui. « Ça nous porterait malheur ! » prétendait-elle. Il n’eut qu’ensuite une pensée apitoyée pour sa belle-mère, menacée d’intervention chirurgicale, et pour lui-même, condamné à un célibat inattendu.Une pluie fine battait les vitres, le poêle installé au centre de l’atelier ronronnait doucement, une girouette grinçait quelque part dans le vent…

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Légitime Défense

(Quai des Orfèvres)

Du même auteur

Poker d’Enfer

Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)

Légitime défense (Quai des orfèvres)

Haute Tension

La Morte survit au 13

Crimes à vendre

Madame la Mort

Stanislas-André Steeman

Légitime Défense

(Quai des Orfèvres)

Roman

Catalogue sur simple demande.

[email protected]

www.lecri.be

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL 

(Centre National du Livre - FR)

© 1942 pour l’édition originale.

ISBN 978-2-8710-6642-2

© Le Cri édition 2008 pour la première édition,

Av Léopold Wiener, 18

B-1170Bruxelles

Dépôlt légal en Belgique D/2012/3257/61

En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),

Étude pourLe Rendez-vous(détail), 1911.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

I

Chéri, disait le petit mot griffonné à l’aide d’un crayon épointé au dos d’une circulaire.Maman va plus mal et m’a fait appeler. Je n’ai pas le temps de préparer tes sardines car je prends le train de 6 h 10. Le café est fait, il n’y a qu’à le réchauffer. À bientôt. Ta petite femme qui t’aime.

N’oublie pas de donner à boire à Wanda et d’arroser les fleurs.

Noël Martin soupira. Emporté par son imagination, il voyait déjà Belle en vêtements de deuil, elle qui avait toujours refusé de poser ainsi pour lui. « Ça nous porterait malheur ! » prétendait-elle. Il n’eut qu’ensuite une pensée apitoyée pour sa belle-mère, menacée d’intervention chirurgicale, et pour lui-même, condamné à un célibat inattendu.

Une pluie fine battait les vitres, le poêle installé au centre de l’atelier ronronnait doucement, une girouette grinçait quelque part dans le vent…

Noël toucha à peine à l’en-cas préparé sur un coin de table. Par contre, il but sans soif toute une bouteille d’ale.

L’absence de Belle lui était d’autant plus sensible qu’il revenait porteur de bonnes nouvelles, avait espéré passer ce qu’il appelait « une soirée hors du temps ». On ferme les rideaux. On éteint. Le poêle éclaire, seul, la chambre. Il n’y a plus qu’à laisser s’égoutter les heures, étendus joue à joue devant le feu ardant d’une part, gelant de l’autre. Au lieu de cela…

Noël, maussade, repoussa son fauteuil et se mit à rôder dans l’atelier. C’était une vaste pièce située au-dessus d’une remise, au fond d’une cour mal pavée dépendant d’un magasin de jouets. On y accédait par un escalier extérieur en spirale, aux marches de fer. Attenant à l’atelier, une cuisine et une salle de bain exiguës.

Noël s’assit sur le lit, couvert de vêtements de toutes sortes, le quitta pour les fenêtres d’où l’on avait vue sur le jardin d’un pensionnat de jeunes filles. « Chiche que celle-là s’appelle Camille ! disait parfois Belle aux heures de récréation. Et celle-ci Colette. Chiche que cette petite brune sera régente et cette grande rousse chanteuse réaliste ! » Dans le coin le mieux éclairé, un chevalet coiffé d’une serviette maculée dégageait une odeur de peinture fraîche. Noël le dévoila rageusement, fit une grimace. Sa « Gitane endormie » ressemblait à un paquet de hardes jeté au bord de la route. Des jupes, rien que des jupes ! Il la détesta l’espace d’un instant, pensa même la défigurer d’un pinceau vengeur. Lui coller des moustaches, en faire une femme à barbe ? Le souvenir de la commande emportée au cours de l’après-midi – une série de lavis pour un grand quotidien – le réconcilia avec lui-même.

N’empêche qu’il ne se sentait nulle envie de travailler ! Il manipula les boutons de l’appareil de radio, s’assit machinalement devant le petit secrétaire Empire de sa femme, chercha une feuille de papier.

Une lettre mauve, couverte d’une grande écriture nerveuse, s’échappa d’un bloc-notes ;

Ma bien chère Belle…

Noël lut les premiers mots sans arrière-pensée, puis sourit, amusé. Décidément, Belle avait en ses amies, sous le rapport de l’orthographe, de ferventes émules.

Celle-ci, partie un mois plus tôt pour l’Amérique du Sud, écrivait :

Ta petite lettre m’a fait grand plaisir. J’étais désespérée, les premiers jours, sans ma fille.

Maintenant, je tâche de me faire une raison. Et puis Buenos-Aires est tellement épatant ! Les jeunes gens, dans la rue, vous appellent « mon ange » et bénissent votre mère de vous avoir mise au monde. Quelles conquêtes, ma chère, depuis une semaine ! Malheureusement je dois jouer les glaçons. Norman me fait suivre. Il se refuse maintenant à divorcer et a juré à ma sœur qu’il tuerait Tony.

Noël suspendit un moment sa lecture. Il n’éprouvait pas de scrupules à proprement parler car Belle, si elle y avait pensé, lui eût certainement montré cette lettre. Par contre, il en voulait à sa femme de n’avoir pour amies que des irrégulières… « et des sottes », acheva-t-il mentalement avec irritation.

« N’aie pas peur que je subisse jamais leur influence, disait Belle quand il abordait le sujet. Mais – que veux-tu ? – les femmes honnêtes ne s’amusent pas ! »

Maintenant, autre chose !poursuivait l’absente.Armand est désespéré. Il m’adore et, moi, je ne veux plus le voir. Je t’assure que cela me fait de la peine mais, pour son bien à lui, mieux vaut en rester là. Il m’a rendu mes lettres, je lui ais rendu les siennes. Mais c’était vraiment un drame !

Parlons de toi. D’après ta lettre, je vois que tu es contente et j’espère que cela durera.

Je vois Marcel tous les jours, il me téléphone trois fois par jour.Es un encanto !Ce soir il me conduit à un bal de Carnaval. Je vais me mettre sur mon 31. Avec une robe de tulle noir très, très large, elle est délicieuse !

Le bonjour à ton mari et, pour toi, de très gros baisers.

Irène.

Excuse mon écriture, mais j’ai mal au doigt. Où en es-tu avec W. ?

Noël relut le post-scriptum et se sentit rougir. Ce petit bout de phrase de rien du tout, venant d’une Irène, faisait irrésistiblement penser à une intrigue amoureuse… D’autre part, Noël était sûr de la fidélité de Belle.

Il remit la lettre où il l’avait trouvée, alluma une cigarette d’une main qui tremblait. W… W…Qui diable était W. ?Depuis leur mariage. Belle et lui n’avaient aucune pensée secrète l’un pour l’autre. Et ils s’aimaient – il l’eût juré, du moins ! – comme au premier jour. Alors ?…

Alors Noël, s’asseyant à la turque sur le tapis, entreprit, sourcils froncés, d’exhumer des souvenirs. En cinq ans Belle ne l’avait pas quitté plus d’une dizaine de fois. À l’époque des vacances, il lui arrivait d’aller passer quelques jours seule, chez sa mère. Était-ce pendant l’une de ces brèves absences qu’elle avait fait la connaissance de W. ? Peu probable.

Wanda – chatte noire à moufles blanches – apparut sur le seuil de la cuisine et vint tourner autour de Noël. Mais il ne lui accorda pas un regard. Il ne pensait qu’à Belle…

Sans doute était-elle coquette, rieuse. Les hommes dans la rue se retournaient sur son passage. Lorsqu’elle avait une requête à formuler, son sourire lui tenait lieu de droits. Tout hommage masculin la flattait. Mais de là à supposer…

Noël évoqua le début de leur union. À cette époque, chaque jour amenait sa dispute. « D’où viennent ces chocolats ? Oui se permet de t’envoyer des fleurs ? » Depuis, il avait fait taire une jalousie reconnue sans fondement.

Où en es-tu avec W. ?

Restaient les amis communs, les relations. Et tous ces inconnus au sourire aimable, complice, dont telle disait, d’un ton détaché : « Jean ? Robert ?… Un ami d’enfance ! »

« W… W… W… ? »

Noël retint un cri. Penser qu’il avait hésité !… Il revoyait Belle jouant au bridge, assise toute droite sur sa chaise, etl’autrese penchant sur son épaule pour lui donner des conseils (Dieu sait si Belle avait besoin de conseils quand elle jouait au bridge !) tandis que Mme W. – Judy – s’absorbait dans l’étude de son jeu. Il revoyait Belle et W. s’échapper vers une terrasse en dansant, chuchoter à l’écart. Il s’entendait demander :

« Il te fait la cour ? – Un peu. – Cela te plaît ? – Cela m’amuse. »

Un instant plus tard, avant même d’avoir bien compris ce qu’il faisait. Noël avait décroché le récepteur du téléphone, composé un numéro de deux chiffres.

— Inter ! fit une voix lointaine.

— Allô ! Ici le 113219. Passez-moi le 1412 à Pont-de-l’Île.

Sa voix lui parut différente, rauque. Et elle lui fit peur. Car cette autre voix appartenait à un autre Noël, celui des colères froides, des implacables résolutions que Belle découvrait parfois avec terreur.

Wanda n’y comprenait plus rien. Elle allait de la porte de la cuisine au lit et du lit à la porte de la cuisine, comme pour rappeler à Noël un itinéraire oublié.

Subtilités inutiles ! Noël écoutait avec une attention douloureuse. Car, un soupçon entraînant l’autre, il s’était subitement demandé si Belle ne lui avait pas menti, s’il était vrai que sa mère fût au plus mal… Après tout, elle n’eût pu saisir meilleur prétexte pour jouir de quelques heures de liberté !

L’attente se prolongeait. Enfin une voix froide, indifférente, formula cette réponse où Noël voulut voir une sorte d’arrêt du destin :

— Le 1412 à Pont-de-l’Île ne répond pas.

— Mais c’est impossible !

Toujours cette déroutante sensation de dédoublement ! Noël – le Noël qui savait – entendit l’autre – le Noël qui s’obstinait à douter – balbutier :

— Essayez encore…

— Inutile. Je sonne depuis cinq minutes.

— Le numéro est peut-être hors d’usage ?

— Non. La ligne fonctionne normalement.

— Je vous assure…

Le Noël-qui-doutait laissa sa phrase en suspens, un déclic métallique lui ayant prouvé la vanité de toute insistance.

Et, dès lors, Noël-qui-savait agit en maître…

Sans prendre le temps de raccrocher, il composa un nouveau numéro, demanda en nasillant, à peine lui eut-on répondu :

— Le 441321 ?… Je désirerais parler à Mme Weyl.

— Mme Weyl passe la soirée chez des amis, fit une voix d’homme. Qui est à l’appareil ?

Noël faillit crier son nom, comme une menace. Car, s’il était une chose qui pût confirmer ses soupçons, c’était bien le fait d’apprendre que Weyl se trouvait seul chez lui ce soir-là !

Mais il sut se dominer, coupa la communication sans rien ajouter. « Elle est là ! Elle est là ! » se répétait-il, hébété, chaque mot raffermissant dans sa résolution d’en apprendre davantage.

Enfin il se leva, s’éloigna du téléphone à pas incertains. Un dernier combat se livrait en lui, dont il connaissait par avance l’issue. Son imagination lui avait joué bien des tours pendables déjà. Aussi avait-il pris l’habitude de composer avec elle. « Tout cela n’est pas sérieux, se dit-il, mais autant vaut y aller voir ! J’occuperai ainsi ma soirée… »

À peine se fut-il avisé de ce compromis entre son instinct et sa raison qu’un grand calme l’envahit. Son cœur battait toujours sur un rythme anormal, mais il n’en souffrait plus. Le doute qui le torturait, un instant plus tôt, s’était transformé en un sentiment d’impatience presque agréable. Pour un rien, il se fût moqué de lui-même. Cependant, ce tardif scepticisme fut impuissant à le retarder.

Wanda passait et repassait devant lui, l’air indigné. Il versa du lait dans une soucoupe, endossa son pardessus, eut, en descendant l’escalier, l’impression d’oublier quelque chose…

Émilie, sa vieille Ford, était remisée dans un petit garage particulier, en haut de la rue. Comme il l’en sortait, le sang lui monta au visage. Derrière un rideau de brume, Belle ôtait son chapeau et le jetait dans le creux d’un fauteuil. Belle, dans les bras de Weyl, riait à perdre haleine…

Noël sut aussitôt ce qu’il avait oublié. Une arme ! Mais il aurait été inutile de rebrousser chemin. L’atelier ne contenait rien qui servît à tuer.

La pluie avait cessé et le vent ne soufflait plus que faiblement. Noël prit d’instinct par des rues écartées, par ces étroites rues de faubourg endormies dès huit heures. Il s’efforçait de garder le cerveau libre. Cependant, l’image de Belle dans les bras de Weyl le hantait.

« Et si je le tue ? » pensa-t-il soudain.

Il eut le sourire ironique d’un homme mis en présence d’une éventualité ridicule, mais la réponse ne lui en apparut pas moins clairement.

Elle tenait en cinq mots :

« Il me faut un alibi ! »

II

Judas Weyl, à cinquante ans sonnés, n’avait plus d’autre but dans l’existence que celui d’enrichir diverses collections de tableaux, de meubles et d’objets d’art et de les faire admirer en secret par d’imprudentes jeunes femmes. Il habitait, en bordure du Bois, une grande maison de style rococo, cachée par un rideau de hêtres.

Noël Martin, quand il décida qu’il lui fallait un alibi, aurait pu atteindre l’avenue Sémiramis en cinq minutes. Mais, chose étrange, l’instinct qui, depuis une demi-heure, le poussait en avant, le fit stopper dans une allée du Bois. Et là, les yeux mi-clos, une cigarette aux lèvres, il se prit à réfléchir…

Se constituer un alibi – c’est-à-dire, dans le cas de Noël, établir sa présence dans un lieu, à l’heure même où vous vous trouvez dans un autre – n’est pas chose aisée. On pourrait tenir le problème pour insoluble s’il n’était quelquefois possible de fausser les apparences.

Pressé comme il l’était par le temps, Noël échafauda, en dix minutes, les projets les plus irréalisables et les plus fous. D’aucuns traversaient son cerveau avec une déconcertante rapidité. D’autres, séduisants au premier abord, s’effondraient à l’examen. Certains eussent nécessité une longue préparation. Et, tandis qu’ils se détruisaient l’un l’autre, les aiguilles lumineuses de la montre de bord poursuivaient inexorablement leur route.

Peut-être que Belle, au lieu d’enlever son chapeau, se recoiffait devant la glace en ce moment précis, s’emmitouflait dans ses fourrures ? Peut-être qu’elle se glissait hors de la vieille maison aux murs mangés de lierre ? Peut-être était-il déjà trop tard pour la surprendre ?…

Cette crainte bouleversait par instants Noël, inondait son front de sueur. Mais il serrait les dents, se forçait à rester là, immobile, à coordonner ses pensées. À 9h20, enfin, la solution lui apparut. Solution banale, sans doute, mais on se perd souvent en voulant trop prouver.

Il remit sa voiture en marche et, tournant le dos à sa direction initiale, écrasa du pied l’accélérateur. Lumières et enseignes au néon jalonnèrent bientôt sa route. Arrivé à destination, il s’assura qu’aucun agent de police n’était en vue, gara sa voiture dans un endroit où elle entraverait nécessairement la circulation, enleva la clé de contact afin qu’on ne pût la déplacer qu’à la main. À cent mètres de là, un cinéma illuminé éclaboussait le trottoir de rouge et de violet. Noël – qui y avait passé la soirée l’avant-veille – prit un ticket d’entrée et, quand l’ouvreuse l’eut conduit aux fauteuils, quitta la salle par une porte latérale.

Un autobus passait, retardé dans sa marche par un camion de déménagement. Noël le rattrapa, sauta sur la plate-forme. En réglant le prix de la course, il regarda son bracelet-montre : 9h40. Le détour qu’il venait de faire ne lui avait pris que vingt minutes. Cependant, en y ajoutant le temps passé à méditer dans une allée du Bois et celui qu’il faudrait à l’autobus pour atteindre l’avenue Sémiramis, cela ferait bien quarante-cinq minutes. Quarante-cinq minutes consacrées à d’inutiles complications, alors qu’il eût peut-être été possible, en courant tout droit chez Weyl, de prévenir l’irréparable ?…

Mais Noël secoua la tête. Il avait beau ne croire qu’à demi à son infortune, éprouver fugitivement l’impression de se jouer la comédie à lui-même, mieux valait n’avoir rien laissé au hasard. Dans l’ardeur d’une querelle, un coup mortel est vite porté. Quoi qu’il pût arriver à présent, il avait mis tous les atouts dans son jeu.

Cette certitude ne l’empêchait pas de bouillir d’impatience. L’autobus n’avançait pas, se heurtait, à chaque croisement, à des signaux lumineux.

« Que je la trouve chez lui et je les tue tous les deux ! »

Le jeu continuait. Noël, seul sur la plate-forme, s’efforçait d’entrer dans la peau d’un meurtrier et y réussissait d’autant mieux qu’il demeurait, dans le fond, incrédule, savait qu’on ne tue pas sans arme.

Le Bois enfin ! Noël descendit avant l’arrêt, se mit à courir. Mais un point de côté l’obligea vite à reprendre une allure plus normale. En même temps il se morigénait : « Me mettre dans des états pareils pour une malheureuse lettre et deux coups de téléphone ! » Il n’en longeait pas moins les murs, le bord de son chapeau rabattu sur les yeux, ombre furtive et silencieuse.

Au coin d’une rue, il croisa un agent en ciré qui ne lui accorda pas un coup d’œil. Les maisons se faisaient plus rares, plus secrètes au fond des jardins noirs. En approchant du 42, Noël gagna le milieu de l’avenue comme si le bruit de ses pas eût pu être perçu, par-delà les hêtres, au cœur du « musée Weyl ».

La grille du jardin était ouverte. Aucune lumière derrière les feuillages.

Adossé au tronc d’un arbre, Noël éprouva comme une déception, l’obscure déception du pugiliste qui, après s’être longuement préparé à la lutte, assiste à la dérobade de l’adversaire. Le jeu était trop tôt fini aussi, le doute recommençait de l’envahir… Car, après tout, si Belle n’était pas chez Weyl ce soir-là, on n’en pouvait conclure qu’elle n’y allât jamais !

Qu’on ne distinguât aucune lueur de l’avenue ne prouvait rien non plus !… Noël franchit la grille, se glissa sous les branches d’où tombait de temps à autre une lourde goutte de pluie. Ce n’était pas la première fois qu’il pénétrait en ces lieux. Cependant, il s’arrêta bientôt, interdit par la paix profonde, presque irréelle, qui y régnait.

Des statues verdies de faunes et de nymphes se dressaient ça et là, menaçantes ou pitoyables. La pelouse entourant l’habitation fuyait comme un tapis enchanté vers d’invisibles bornes. La maison elle-même, enfin, ressemblait à un décor oublié, une sorte de palais sans âge dont tous les hôtes auraient fui. Aucun bruit et, montant du sol mouillé, une odeur d’humus, prenante et amère…

Noël recommença d’avancer avec prudence, comme si chaque pas l’enfonçait dans le passé, le rapprochait d’une époque révolue. Quoi que l’avenir lui réservât, pensa-t-il, il y aurait toujours place, parmi ses souvenirs, pour ce jardin mort. Et puis…

Et puis, dans ce cadre qu’on aurait dit immuable, quelque chose bougea. Une frêle silhouette féminine tourna le coin de la maison, parut hésiter.

— Belle !

Certains destins se jouent en moins d’une seconde. Ah ! si Noël n’avait pas crié ! Mais il cria : « Belle ! » et s’élança en avant.

La frêle silhouette tourna d’abord sur elle-même, comme prise de vertige. Puis elle fit volte-face, disparut derrière la maison.

— Belle ! Belle !

Noël précipita sa course, souffleté par les branches basses, le regard fixé sur ce coin de mur qui lui dérobait la fugitive. Il manqua tomber plusieurs fois, pataugea dans d’invisibles flaques d’eau. Le jardin, profond et sauvage, se prêtait mal à une poursuite. Noël, enfin, croyait se rappeler qu’il était à double issue.

Quand il eut laissé la maison derrière lui, la vanité de ses efforts lui apparut. La pelouse descendait en pente douce jusqu’à une haie percée de deux portes basses. Belle avait eu le temps de s’enfuir dix fois.

Il n’en courut pas moins jusqu’à une des barrières, la franchit d’un bond. Hélas ! aussi loin qu’il pût voir, la rue – mal éclairée – était déserte.

Cette rue vide, la certitude d’avoir été joué portèrent sa rage au paroxysme. Il tourna les talons, marcha vers l’habitation. Toutes les images qui l’avaient hanté, au volant de sa voiture, revenaient pêle-mêle à son esprit. Belle ! Que n’eût-il donné pour la tenir à sa merci, souffler son rire comme une lampe.

Il trouva la porte de la maison entrouverte sur d’épaisses ténèbres, mais ne s’en étonna pas.

Rien ne pouvait plus l’étonner, maintenant que Belle… Il s’avança à tâtons, guidé par une musique assourdie. Weyl – il le savait – occupait tout le rez-de-chaussée. Soudaine, une bouffée de parfum l’enveloppa, qu’il reconnut. « Auburn », de Ramah !

Il était sur le seuil d’une pièce encombrée de meubles et de bibelots où la clarté lunaire déposait un tapis blanc. Sur une table basse, des assiettes, des verres. Dans le fond, un divan. Et sur ce divan…

Sur ce divan, Weyl. En robe de chambre pourpre, une main pendante, sa chemise blanche toute froissée. Écrasé par une heureuse fatigue.

Le reste se passa en moins de cinq secondes. Un maillet traînait sur le sol, au pied d’un gong chinois. Noël s’en saisit, l’affermit dans sa main, se pencha et frappa.

De toutes ses forces et à la tête.

III

Noël ne songea pas un instant à faire de la lumière. Non qu’il eût peur du spectacle qui l’attendait. Mais ses jambes ne le portaient plus. Il avait des nausées. À tel point qu’il dut s’asseoir, fermer les yeux.

La radio continuait de jouer en sourdine, il y avait, dans ce tête-à-tête avec un cadavre, quelque chose d’irréel et de familier à la fois qui en atténuait l’horreur.

Noël ignora toujours combien de temps il était demeuré là, luttant inconsciemment contre un engourdissement progressif de l’esprit et du corps. L’instinct de conservation le fit se redresser brusquement, hagard et les yeux écarquillés. Le tapis blanc, déposé sur le sol par la lune, s’était élargi, atteignait le bord du divan.

Noël se leva en chancelant, se pinça pour revenir au sentiment des réalités. « Je suis un meurtrier ! se répétait-il, incrédule. Il faut que je m’en aille si je ne veux pas être pris… »

Il porta la main à son front, constata qu’il n’avait pas quitté ses gants d’automobiliste. Cela le dispensait – pensa-t-il comme dans un rêve – d’essuyer le manche du maillet et les boutons de porte. Restait à s’assurer qu’il n’avait perdu aucun objet personnel. Il tâta ses poches, compta machinalement les boutons de son pardessus. Aucun ne manquait.

« À tout instant, se dit encore Noël, quelqu’un peut survenir et me surprendre ! »

Mais il ne le croyait pas vraiment, restait planté au milieu de la chambre comme un homme paralysé par l’émotion dans une maison qui brûle. Il eut une velléité de fermer l’appareil de radio. Cette musique, ces voix lointaines, c’était comme un témoin qu’il laissait derrière lui ! Mais il ne put se résoudre à avancer la main, tant il éprouvait à présent de répulsion pour tout ce qui l’entourait.

Interminables minutes ! Noël devait les évoquer, par la suite, avec une angoisse rétrospective. Le timbre cristallin d’une pendule sonnant la demie lui rendit enfin, avec la notion précise du danger, la liberté d’agir. Il se glissa hors de la pièce, courut sur la pointe des pieds jusqu’à la porte d’entrée.

Rien ne bougeait aux alentours de la maison. Mais l’idée seule de retraverser le jardin aux statues fantômes le faisait suer de peur. Lui tournant le dos, il prit le chemin emprunté par Belle, erra bientôt dans un quartier qui lui était inconnu : maisons neuves séparées par de grands trous d’ombre, tronçons de trottoir alternant avec de la terre battue.

La pluie s’était remise à tomber, oblique et pénétrante. Mais Noël s’en moquait bien ! Les mains au fond de ses poches, les yeux fixés sur le sol, aveugle et sourd, il allait à grandes enjambées, talonné par le besoin de mettre le plus de distance possible entre lui et le cadre habituel de sa vie. Car là était l’important… Tant qu’il n’aurait pas à confronter, dans d’anciens miroirs, le Noël d’hier et celui d’aujourd’hui, il pourrait croire encore à un mauvais rêve, un cauchemar qui s’efface à l’aurore.

Un passant de mauvaise mine le bouscula et grommela une injure. « L’imbécile, s’il savait !… » pensa Noël, sans même se retourner. Ainsi, un mauvais orgueil se mêlait déjà aux nouveaux sentiments qui l’animaient.

Il traversa des avenues où les arbres agitaient leurs branches dénudées comme des bras, des squares où le vent faisait un bruit d’orgue. De place en place, des signalisations électriques allumaient périodiquement leurs feux rouges et verts avec une immuable précision, comme pour régler la circulation d’innombrables voitures fantômes.

Noël serait volontiers entré dans un café, mais l’exigeant instinct de conservation qui l’avait poussé hors de la chambre de Weyl l’en empêcha. Quelqu’un pouvait le remarquer et se souvenir de lui par la suite. Regardant sa montre, il se rendit compte qu’il avait tout juste le temps d’aller rechercher sa voiture avant que le cinéma, où il était censé passer la soirée, fermât ses portes.

Il s’orienta hâtivement, pressa le pas. Plus rien ne subsistait de la griserie qu’il avait éprouvé à se perdre dans ce quartier neuf. Au contraire, il s’en voulait d’avoir cédé à une peur panique, de nature à compromettre le succès de ses plans.

« Pourvu qu’un flic, pensa-t-il, ait remarquéÉmilie ! »

Sinon, toutes ses précautions se révéleraient inutiles, il n’aurait d’autre preuve de sa soi-disant présence àL’Empirece soir-là, que le précieux petit ticket enfoui dans une poche de son gilet. Mais il se rassura tout en marchant. On pouvait se fier aux agents de police ! Et il imaginait déjà la sombre fureur de celui qui t’attendrait…