Un Mur de Pierres tendres - Stanislas-André Steeman - E-Book

Un Mur de Pierres tendres E-Book

Stanislas-André Steeman

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Beschreibung

Un blouson noir sur une voie ferrée, un train s’avance vers lui et va le broyer... Mais un homme bouscule l’adolescent et le sauve.
Charles, ce “saint-Bernard”, décide de continuer le sauvetage en hébergeant chez lui le jeune désespéré qui s’appelle Jimmy, qui a quinze ans, qui est odieux.
Mais Charles, soutenu dans son entreprise par sa femme, est prêt à tout pour faire de son protégé un homme.
Or Jimmy prouvera à ses parents adoptifs qu’il est difficile, voire dangereux, d’essayer de transformer une “graine de violence” en fils reconnaissant...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet, Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens). L’Assasin habite au 21 (1939) et Légitime Défense (1942) (sous le titre Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde. Steeman est sans conteste, avec Agatha Christie et Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.
À l’occasion des 100 ans de la naissance de Steeman, les éditions Le Cri publient, en 2008, neuf chefs-d’œuvre du maître du polar.

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Seitenzahl: 214

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Un Mur de pierres tendres

(Peut-être un vendredi)

Du même auteur

 

 

 

 

Poker d’Enfer

 

Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)

 

Légitime défense (Quai des orfèvres)

 

Haute Tension

 

La Morte survit au 13

 

Crimes à vendre

 

Madame la Mort

 

Un Mur de pierres tendres (Peut-être un vendredi)

 

Dix-huit fantômes

Stanislas-André Steeman

Un Mur

de pierres tendres

(Peut-être un vendredi)

Roman

 

 

 

Catalogue sur simple demande.

[email protected]

www.lecri.be

 

 

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL 

(Centre National du Livre - FR)

 

© 1964 pour l’édition originale.

 

ISBN 978-2-8710-6647-7

 

© Le Cri édition 2008 pour la première édition,

Av Léopold Wiener, 18

B-1170Bruxelles

 

Dépôlt légal en Belgique D/2012/3257/66

 

En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),

Étude pour Le Rendez-Vous (détail), 1911.

 

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

21 février.

 

C’est un vendredi que tout a commencé.

Le vendredi est mon jour néfaste, celui où je fais la lessive. De cinq à sept un geyser d’eau savonneuse inonde le carrelage granité de ma minuscule salle de bains. Je m’enrhume, une semaine sur deux, par les pieds. (Dix ans, c’est l’âge de la retraite pour une machine à laver.)

J’ai de la mousse plein les cheveux et il doit être six heures et demie, par là, quand j’entends Charles rentrer avec sa clé et donner du pied dans le porte-parapluies (ce qui me rassure, car un bruit de voix me parvient en même temps).

— Grandette, tu es là ? questionne-t-il impatiemment, depuis la salle à manger.

Je suis toujours là quand Charles rentre, mais sa première femme, Odile, un prénom d’empoisonneuse, n’était, paraît-il, jamais là. D’où cette défiance un peu blessante.

— Mmm, n’entre pas.

Je n’ai le temps ni d’ôter mon tablier (bon à tordre) ni de souffler sur la mèche qui me cache un œil.

Charles a déjà ouvert la porte de la salle de bains. Il renverse le porte-serviettes, patauge allègrement jusqu’à moi, pose sur mon front un baiser hâtif et mouillé (lui aussi).

Ce faisant, il élargit les épaules, bombe le torse, bloque la porte, mais Charles, pour moi, sera toujours transparent…

Un jeune garçon se tient derrière lui, se haussant sur la pointe des pieds pour mieux voir. Hâve et roux. Pauvrement vêtu. Les cheveux trop longs. Son pantalon bleu javel déchiré à la hauteur des rotules. Son étroit visage criblé de taches de son. La lèvre supérieure enflée.

Charles, pas fier, me regarde en dessous comme chaque fois qu’il a fait une bêtise.

—Viens là, mon gars ! dit-il avec une rondeur empruntée, happant le jeune garçon par le cou et le pressant contre lui. Grandette, je te présente Jimmy. On a fait connaissance sous une locomotive.

Je ne puis cacher mon incrédulité :

— Sous… Sous une locomotive ?

— Une Campound, précise jovialement Charles. Immatriculée R 2125. Partie de Lyon-Perrache à midi quarante. Entrée en gare de Couverture à dix-sept heures seize.

Je ne comprends toujours pas. Ou, peut-être, ai-je peur de comprendre…

— Imagine-toi que ce jeune crétin voulait en finir avec la vie ! À quinze ans ! (Charles, de plus en plus jovial.) Il m’est passé sous le nez comme ça… Et quand je dis : « sous le nez »… Je n’ai eu que le temps de plonger et de l’aplatir sous mes quatre-vingt-dix kilos, le convoi défilait… On nous a sortis de dessous le wagon-restaurant… Le diable est cuit ?

Non, rien n’est encore prêt.

—Un foutu moment ! achève Charles. Spécialement quand la loco nous a pissé dessus…

Je remarque alors une chose qui aurait dû me frapper en premier. Le complet de Charles — son meilleur complet, à rayures ton sur ton — est mort, taché de cambouis comme une peau de panthère, lacéré par le ballast ou Dieu sait quoi.

Je ne vais pas le lui reprocher. On ne reproche pas à un homme de gâcher un complet pour sauver une vie…Néanmoins… Ce complet n’est pas entièrement payé, il s’en faut de deux mois, et la télé ne le sera qu’en fin d’année, après échéance de la garantie. Charles, avant de jouer les héros, aurait pu se le rappeler.

Comme il aurait pu se rappeler que le vendredi, sauf contretemps d’ordre professionnel, est le jour où il m’emmène au cinéma, par manière de récompense. Non dans un luxueux cinéma du Carré. (Ainsi dénomme-t-on ici le centre de la ville.) À « l’Éden » ou au « Tivoli », l’une des deux salles à prix unique de notre quartier. Il m’offre un eskimo à l’entracte et me tient la main pendant toute la durée du grand film, tant que la moiteur de nos paumes ne l’oblige pas à la lâcher, mais il ne la lâche jamais longtemps. Après le spectacle, nous allons boire une bière dans une proche brasserie, dont le patron nous connaît bien.

Tandis que je remâche mes griefs, les deux rescapés du rapide de Lyon n’ont cessé d’échanger, dans mon dos, des regards d’intelligence.

— Le diable est cuit ? insiste Charles. (Une expression remontant à mon enfance et qu’il m’a chipée.) Mets trois couverts.

Trois couverts ? Forcément ! Les lois de l’hospitalité…

Je ne dois pas paraître autrement ravie — je dissimule mal mes sentiments — car Charles, subitement, s’inquiète :

— Grandette ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu ne dis rien ?

Je hausse les épaules, n’ayant, effectivement, rien à dire.

Sinon que je vais être privée de cinéma et que cela m’affecte plus que de raison. Que cette soirée hebdomadaire m’est due. Que je me moque bien du dénommé Jimmy et de ses problèmes…

— Si tu nous donnais un apéritif ?

— Je doute qu’il en reste.

C’est une des manies de Charles que de vider les bouteilles entamées. Non qu’il soit porté sur la boisson, mais il n’aime rien tant, comme il dit, qu’arroser ça. Les ennuis comme les joies. Peut-être par excès de vitalité.

Il ne se laisse pas démonter. Tout au contraire, le prétexte doit lui paraître excellent pour disparaître un moment, le temps que je surmonte ma mauvaise humeur.

— Bon ! Assieds-toi là, mon gars ! dit-il au jeune garçon, le poussant d’une main ferme vers un fauteuil, le fauteuil où il s’assoit d’habitude. Je reviens tout de suite ajoute-t-il à mon intention, clignant de l’œil.

Une façon discrète de m’inviter à arrondir les angles, à jouer les anges au foyer, un rôle que j’assume depuis dix ans.

Je commence par vider la machine à laver, disposer le linge sur une corde tendue en travers de la salle de bains. Mes mains tremblent. Par la porte entrouverte de la salle à manger, je sens le regard bleu et direct du jeune garçon suivre chacun de mes gestes et cela me rend, Dieu sait pourquoi, nerveuse.

J’estime qu’il devrait parler le premier, ne serait-ce que par politesse, dire n’importe quoi. Mais non, il se tait, l’air sombre et buté. Il me fait penser à un chien errant, recueilli malgré lui.

—Pourquoi avez-vous fait ça ? (Je pose la question moins par intérêt que pour rompre un silence pénible.)

— Quoi, ça ?

— Eh bien, mais… Vous jeter sous un train, essayer de vous tuer…

Ce disant, je pense à mon pauvre Charles qu’on aurait pu me ramener blessé — mourant, qui sait ? — et je dois m’exprimer avec une inconsciente dureté.

— Je ne sais pas. Probable que j’en avais marre de bouffer des steaks d’une livre à chaque repas. Pis emmerder la S.N.C.F.

Le gosse aussi parle durement, haineusement presque. (Ma question — idiote — appelait une telle réponse.)

— C’est vrai que vous n’avez que quinze ans ? On vous en donnerait plus.

Je dis ça comme autre chose, pour parler.

— Donnez, donnez, ma bonne dame ! Je refuse jamais rien.

Ma bonne dame ! Le sang me monte aux joues et je regrette amèrement que Charles ne soit pas là. Il y regarderait désormais à deux fois avant de gâcher un complet.

Le gosse a tiré une cigarette fripée de sa poche, la tourne et retourne entre ses doigts. Des doigts spatules, aux ongles rongés. Étendant paresseusement les jambes, il l’allume à l’aide d’un méchant briquet en fer-blanc.

Un comble !

— Allez-y, dis-je. La fumée ne me gêne pas.

— Je l’aurais parié ! répond-il simplement. Vu que les cendriers ne sont pas vidés.

Cherche-t-il délibérément à me blesser ? Je repense à un chien perdu, recueilli à son corps défendant. La dernière fois que Charles m’a ramené un tel chien, il m’a mordue comme je lui tendais un morceau de sucre. Nous avons dû nous en défaire. (Mme Poulain n’a pas pu le garder non plus…) Je suis soudain frappée par l’idée qu’il doit maintenant être mort.

Le gosse m’observe, derrière un écran de fumée rejetée par le nez.

— Un coup de main ? propose-t-il, mollement.

Je n’ai pas fini de suspendre mon linge.

— Non, merci.

Je lui tourne le dos, mais il demeure en face de moi, dans une glace.

Je vois son regard s’arrêter sur un soutien-gorge, puis sur ma lessiveuse :

— Ça marche un peu, ce truc-là ? Combien vous l’avez payé ?

Je dois me faire violence — une fois de plus — pour ne pas le prier d’aller finir sa cigarette en gare de Couverture. Je ne suis pas particulièrement formaliste — encore qu’il arrive à Charles, quand je ne ris pas de ses bons mots, de m’appeler « duchesse » — mais tout en lui m’irrite, de la pointe de ses mocassins éculés jusqu’à son épi rebelle, la façon désinvolte dont il remplit le fauteuil, le fauteuil de Charles, l’évidente satisfaction qu’il éprouve à étirer ses longues jambes, l’intérêt soutenu avec lequel il m’observe, paraissant compatir. Une vraie petite gouape. Et puis, soudain, tout est différent. Je le vois sourire (dans la glace). Un étroit sourire monte de ses lèvres enflées à ses yeux et leur bleu change, comme changent les couleurs quand le vent vient d’entraîner un nuage. Je jurerais qu’il n’a pas menti, qu’il a bien quinze ans.

—Je vous demande pardon, dit-il. La civilité me faisait un devoir de vous congratuler.

Étrange changement de ton !

Je dois ressembler à une oie qui gonfle son jabot :

— Me congratuler ? De quoi ?

Du menton, un menton à fossette, il désigne une photo de Charles, déjà ancienne, virant au sépia.

— D’avoir tiré le bon numéro, d’être mariée à un type comme ça ! dit-il, faisant claquer ses doigts.

Impossible de me toucher davantage. J’aime Charles.Comme il est, avec ses faiblesses, ses défauts. Et je l’admire, ce qui ne gâte rien, spécialement quand il joue les héros. Je suis persuadée qu’il n’y a qu’un homme comme lui et qu’il m’appartient de droit.

— Vous trouverez un cendrierpropresur le buffet, dis-je.

Et j’ajoute tout naturellement :

— Vous aimez les spaghetti ?

C’est sur cette réplique que Charles reparaît…

Il n’a pas seulement acheté du Cinzano, il rapporte aussi une bouteille de vin cacheté et des gâteaux ayant souffert du transport. (À en juger par les taches étoilant le carton qu’il balance à bout de doigt, ils doivent même être aplatis complètement.)

— Copains ? demande-t-il, dès l’entrée.

Je ne sais trop pourquoi, mais je lui en veux tout à coup. D’avoir pris la tangente, d’avoir compté sur moi pour tout arranger. D’autant que je n’ai rien arrangé du tout ! Si l’orage ne menace plus, c’est grâce à… Jimmy et à ses airs de n’y pas toucher.

—Une pipe ? propose Charles, exhibant fièrement le coffret à initiales — passesinitiales, le coffret provient d’un antiquaire — que je lui ai offert pour son dernier anniversaire.

Le gosse tend la main, puis la retire :

— Merci. J’aime que les camel.

Charles semble navré, puis se rassérène :

— Je vous ai trouvé une bonne bouteille…

Quelque chose, en dernière minute, a dû le retenir de dire « tu »…

Il ne tient pas en place, dresse hâtivement la table, y met le molleton, puis la nappe à fleurs, bouleverse les tiroirs du buffet, me demande où diable est passé l’huilier, il s’étonne qu’il ne reste plus de pickles. (C’est lui qui les a finis…)

Sur son incitation muette, je vais passer une bonne robe. Lui-même, entre deux portes, endosse son veston d’intérieur écossais, autre cadeau d’anniversaire.

— Si tu veux te laver les paluches, mon gars…

Ça ne serait pas du luxe, mais le gosse regarde ses mains, l’air intimement surpris, voire blessé, et Charles n’insiste pas. Il se bat avec un ouvre-boîtes.

 

Je n’oublierai jamais cette soirée. J’appréhendais des silences subits, des accrochages déplaisants. Malgré la réserve défensive de notre jeune invité, elle compte — je le confesse avec une secrète amertume — parmi celles qu’on se plaît à revivre en pensée.

Charles, son doux regard topaze ne cessant d’aller de l’un à l’autre, a pour moi les mille attentions que l’on réserve d’ordinaire à une jeune mariée (ou une jeune maman). Il est partout à la fois, à la cuisine et à table, aussi adroit qu’un jongleur, aussi prévenant qu’un papa du jour.

Je croyais qu’il n’avait rapporté qu’une bouteille. Il en a — Dieu sait comment ! — rapporté deux, outre le Cinzano, a dissimulé la deuxième dans l’entrée et, quand il la débouche avec un « plop » sonore, Jimmy lui-même paraît impressionné.

Je pense, malgré moi, au retour de l’enfant prodigue…

— Et maintenant, mon gars ? questionne Charles, au dessert, repoussant son assiette pour s’accouder plus à l’aise. Que comptes-tu faire ? Hein ?

Le gosse hausse les épaules. On ne saurait dire que, jusque-là, il se soit montré particulièrement bavard. Charles et moi avons fait tous les frais de la conversation.

— Tu sais au moins où coucher ?

— Naturellement ! C’est pas les bons coins qui manquent.

— Les bons coins ? relève Charles, subitement attentif. Tu en connais tant que ça ?

— Quelques-uns.

— La Plaine ?

(Notre zone, à nous.)

— Entre autres.

— Le quartier de l’Arsenal ?

— Aussi. (Le gosse hésite.) Des fois je crèche chez les manuches.

Les manuches ? Une nouveauté pour moi. (Je sais maintenant, grâce à Charles, qu’on désigne ainsi, entre initiés, romanichels et gitans. Je sais aussi,aujourd’hui, qu’un Corsico est un Corse continental, un Stéphanois un natif de Saint-Étienne appartenant au milieu, et un Rital, un Italien « qui en a ».)

— Ceux de Pont-Vieille ? relance Charles, tout à son affaire.

— Ceux de Bois-Curé, rectifie le gosse. Des types comme ça ! (Il fait claquer ses doigts.) Réguls et tout. Pensez, des rétameurs !

Ce disant, il paraît si libre, si sûr de soi, si heureux de nous en apprendre, si — comment dire ? — à l’aise dans sa peau, que je résiste mal à l’envie de lui reposer la question que je lui ai posée en premier : « Pourquoi avez-vous fait ça ? Vous jeter sous un train, essayer de vous tuer ? » Mais une rebuffade me suffit. Je sais par avance comment il me répondra. À côté. Comme répond une femme résolue à ne rien livrer d’elle-même.

Empilant les assiettes sales, je vais pour sortir…

—Un moment, fils ! (Charles, apparemment résolu à épuiser le sujet.) Qu’est-ce que tu appelles de bons coins ? Hein ?

Jimmy prend le temps de réfléchir.

— Des coins à moi, secrets, répond-il, possessif.

—Avec chauffage central et tout-à-1’égout ? plaisante— lourdement — Charles.

Mon pauvre chéri ! Mon Charlot ! Assaisonnant ses propos du sel des autres, maniant l’humour comme une bêche ! Pour savoir quand il plaisante, il faut le regarder, non l’écouter, voir ses yeux pétiller comme de la mousse de savon dans un évier ensoleillé. Alors on l’aime. Alors on rit. Pour ne pas le décevoir.

Jimmy, comme moi, a dû saisir. D’abord surpris, puis cabré, il sourit maintenant de biais, me prenant à témoin. Comment définir ce sourire ? Ironique ? Indulgent ? Complice ?

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous raconte ? Ma misérable enfance et tout le toutime ?

Ça n’est pas vraiment méchant, c’est amer, un peu grinçant, comme tout ce qu’il dit.

— Par exemple… fait Charles. Tu te confesses et on repart de zéro. Hein ?

Jimmy, pensif, considère une tache sur la nappe. Je vois son visage se fermer, ses muscles se durcir, comme dans un documentaire au ralenti :

— C’est compris dans l’addition ?

Le dernier chien que j’ai recueilli — et dont j’ai déjà parlé — a réagi de même. Il a attendu que ma main fût tout près, m’offrant en garantie son œil triste, puis j’ai entendu claquer ses dents avant de sentir la douleur.

— Ça va, te casse pas le bonnet ! dit Charles, magnanime. Encore un verre ?

Je l’admire de pouvoir ainsi prendre sur lui. Il arrive aux hommes de parler un espéranto dont nous autres, femmes, ignorons l’abécé.

— Tu ne préférerais pas dormir ici ? (Charles me regarde comme pour m’inciter à joindre ma voix à la sienne.) C’est aussi un bon coin.

Mon regard à moi tombe sur la pendule. Dix heures moins dix. Le grand film — à « l’Éden » ou au « Tivoli » — est commencé depuis un bon moment.

Poussant du pied la porte de la cuisine, je sors avec les assiettes sales. Que puis-je empêcher ?

Charles m’a tout « pardonné ». Ce qu’il appelle « mon passé trouble » de danseuse, les hommes que j’ai connus avant lui, mon franc-parler, mes répulsions physiques (nombreuses), mon refus, pur et simple, de porter des chemises de nuit et des robes larges, mon comportement d’homme en amour, cette cigarette que je fume tout de suite après. Il ne m’a certes pas épousée dans le but de me faire un enfant mais, selon son optique masculine, je lui en ai promis plus que je ne peux tenir, cette mise au monde était implicitement incluse dans notre contrat de mariage (un contrat-au-dernier-survivant-les-biens où Charles me donne tout, sachant que je n’ai rien.)

Quand je reviens de la cuisine, Charles et Jimmy vident fraternellement les fonds de bouteille.

— Une nuit, ça n’engage pas ! On en reparlera demain…

Que puis-je empêcher avec mon ventre plat ?

Le grand film — à « l’Éden » ou au « Tivoli » — doit maintenant s’acheminer vers le baiser final, un baiser que Charles, avant que claquent les fauteuils, ne manque jamais de doubler, un baiser que j’accepte sans le rendre et, cela aussi, Charles me le reproche (à mots couverts)…

— Hein ? Hein ? Qu’en dis-tu, mon gars ? Je songe à ton avenir…

Sauver une vie, c’est comme la donner.

— Tu restes et, demain, on s’explique ?…

Je ne peux m’empêcher de me demander à quoi Charlespensaitquand il a aplati le gosse sous ses quatre-vingt-dix kilos, si son geste a été complètement désintéressé, s’il n’avait pas déjà, en plongeant sous la R 2125, une idée de derrière la tête ? Non, c’est injuste, insensé ! Rien de tel qu’un sauvetage pour rapprocher deux êtres. Le rescapé éprouve de la gratitude pour son sauveteur (ou doit, normalement, en éprouver). Le sauveteur se découvre des obligations inattendues, paternelles. Une aubaine pour un homme de devoir, un homme-sans-enfant !

— Hein ? dit Charles. Hein ?

Il paraît avoir oublié jusqu’à mon existence. Il n’a même pas remarqué que je suis revenue de la cuisine et me tiens derrière lui, à moins d’un mètre, défaisant nerveusement une couture de ma robe…

Jimmy, lui, m’épie, l’œil mi-clos :

— Où voulez-vous que je couche ? Sur le palier ?

Charles, en se levant, donne du pied dans la desserte.

— Grandette ! (Il m’appelle là où je ne suis pas.) Jimmy reste ! Mme Chabot a un matelas qu’elle veut vendre, on pourrait le lui acheter et… transformer le divan en paddock… Provisoirement. Grandette ! Hein ?…

C’est ainsi que tout a commencé. Un vendredi. Mon jour néfaste.

 

Je râle sec en montant chercher le matelas de Mme Chabot. Moins parce que c’est là un travail d’homme que parce que j’appréhende de tomber sur la fille de Mme Chabot, Violette, et que je ne peux la souffrir à cause de ses airs lointains, son regard flou de myope et ses robes indécemment courtes. (Charles a beau nier, je sais qu’elle tourne autour de lui, fait tout ce qu’il faut pour l’allumer, de biais et en travers, tout ce que je suis incapable de faire.)

— Vous hébergez un ami ? me demande Mme Chabot après avoir âprement discuté le prix du matelas et sans lever un doigt pour m’aider.

Je suppose qu’elle sait déjà quel genre d’ami nous hébergeons, ayant dû croiser Jimmy dans l’escalier.

J’acquiesce sèchement :

— Un neveu de mon mari. Pour la nuit.

Je me casse un ongle et me colle un début de tour de reins en coltinant le matelas. Je suis toute prête à éclater, dire son fait à Charles en réintégrant la salle à manger, mais il ne m’en laisse pas le temps.

Clignant de l’œil à l’adresse de Jimmy — Charles a toujours un clin d’œil en réserve — il est déjà debout, s’empare du matelas en pulvérisant un verre, s’informe gentiment, le nez dans le buffet, de l’endroit où je range les couvertures. Allez vous fâcher ! Quand il les a trouvées — cela prend un moment, mais je ne vais pas l’aider —, il s’entortille dedans, pulvérise un second verre, puis déplace si brutalement le divan qu’un de ses pieds — recollé — va rouler sous le radiateur. Un vrai numéro de clown rappelant celui où l’Auguste se bat contre un transatlantique récalcitrant ou rapproche le piano du tabouret. Mais de loin plus drôle car Charles a d’inépuisables réserves de dignité et rien ne le met tant en colère que ce qu’il appelle « la coalition des impondérables ».

Sur le moment j’ai envie de rire, d’un rire près des larmes, puis Jimmy prétend donner un coup de main à Charles et leur commune maladresse cesse subitement de m’amuser. J’achève d’installer le divan.

 

J’ouvre les draps de notre lit quand Charles me rejoint, l’œil brillant, marchant en zigzag, chantant (faux) :Bleu, blanc, blond,heureux comme je ne l’ai jamais vu. Se glissant sournoisement derrière moi, il m’administre une claque sur les fesses, m’arrachant un cri ridicule.

— Charles ! N’oublie pas que tu te lèves à sept heures et que te réveiller n’est pas une petite affaire…

 

Bleu, bleu, le ciel de Provence…

 

Il disparaît dans la salle de bains et je l’entends qui se lave à grande eau, puis qui s’ébroue comme un phoque.(Je ne répondrais pas de l’exactitude de la comparaison, mais je n’en trouve pas de plus imagée…) Je lui ai préparé un pyjama propre et il en passe le pantalon en sautant à cloche-pied. Puis il se hisse dans le lit, précédé par une odeur de lavande.

 

Blancs, blancs, blancs, les goélands…

 

Je lui tourne le dos et, d’habitude, il sait ce que ça veut dire : que je suis fatiguée, que j’ai envie de dormir. Une sorte d’accord tacite. Mais c’est compter sans le vin bouché et cette joie qui sort de lui par tous les pores. Il glisse un bras sous moi, me retourne comme une crêpe et je me retrouve plaquée contre son ventre dur, captive de ses jambes en ciseaux, avant d’avoir eu le temps de faire ouf.

— Grandette… Chérie…

Je n’ai jamais su exactement pourquoi il m’appelle Grandette et peut-être ne le sait-il pas non plus ? Peut-être parce que, méconnaissant délibérément ma vraie nature, il s’obstine à me traiter en petite fille, une petite fille poussée en herbe, ayant besoin de protection.

— Tu sens bon…

Une abominable flatterie : après la lessive et la tambouille, je dois sentir « le ménage ».

— Laisse-moi ôter tout ça…

« Tout ça » se réduit à une veste de pyjama, mais Charles se prétend frustré quand il ne peut écraser mes seins nus — des seins de jeune fille dont je suis fière et dont il est encore plus fier que moi — sous ses pectoraux d’atlante.

Je me débattrais, il insisterait. Je ne bouge pas, dis simplement :

— Chut ! Écoute…

Cela le surprend et je le vois qui prête l’oreille. Les ressorts du divan grincent à côté.

— Une autre fois, dis-je encore.

Je rougirais de honte s’il passait outre car notre lit grince plus encore que le divan, mais il comprend aussitôt et je le sens se détacher de moi comme d’une contagieuse. Si vite que je lui en veux et dois résister à l’envie de le retenir.

— Chérie, Suzanne ! dit-il dans un souffle, me prenant la main et la gardant dans la sienne comme au cinéma.

Je crois que je dors déjà quand il ajoute quelque chose. Peut-être que je me trompe, rêve ?…

Mais j’aime à croire, aujourd’hui, qu’il m’a dit ce mot-là, ce soir-là, dans le noir :

— Merci.

 

Je ne sais ce qui me tire du sommeil, un sommeil intermittent. Trop de pensées me trottent dans la tête, j’ai soif. Je me cramponne à quelque chose que quelqu’un cherche à me prendre.

J’allume la lampe de chevet : une heure du matin.

Charles ronfle paisiblement, la bouche en O. Je le pousse du coude pour qu’il change de position, ce qu’il fait en protestant énergiquement. Je bois un verre d’eau, j’éteins.

Un rai lumineux encadre la porte de la salle à manger.

Charles m’a appris à être économe, à me servir d’un allume-feu automatique au lieu d’allumettes, à écrire recto-verso sur mes carnets de comptes, à ne pas laisser brûler de lumière pour rien…

Qui a bien pu laisser cette lumière allumée dans la salle à manger ? Chose étrange, sur le moment, je ne me rappelle pas qu’elle est occupée.

J’entrouvre la porte, passe la tête dans l’entrebâillement. En me levant, pur réflexe de femme honnête, j’ai raflé un saut-de-lit, achève d’en nouer la ceinture.

Jimmy, couché en chien de fusil sur le divan, ses épaules maigres émergeant d’un gilet de corps douteux, ne se retourne pas. Il est vrai que j’ai fait peu de bruit, de crainte de réveiller Charles.

Je m’approche du divan, dis, la voix rauque (j’ai la voix rauque de dix heures du soir à dix heures du matin) :

— Que faites-vous là ? Il est une heure et demie.

Le gosse, de la main, paraît écarter une mouche, puis hausse une épaule, somnolent :

— Vous voyez pas ? J’avais la dent, je croque un bout de biscuit. Pis je lis.

— Que lisez-vous ?

— Un truc fumant !

Zo’har, de Catulle Mendès, dans une édition à tirage limité, avec des illustrations d’époque à ce point licencieuses que je me suis défendue de les regarder toutes !

J’en demeure suffoquée sur le moment, puis lui arrache le livre des mains :

—Donnez-moi ça ! Où l’avez-vous pris ?

Le gosse se gratte les lombes :

— Là-dedans. Cet échafaudage de bois blanc, façon bibliothèque, teinté au brou de noix. Vous n’allez pas en faire un plat ? Le bout de biscuit, il traînait sur le buffet. Pardon, je le ferai plus ! Qu’est-ce que je devrais lire, d’après vous ?Les Malheurs de Sophie ?