Dix-huit Fantômes - Stanislas-André Steeman - E-Book

Dix-huit Fantômes E-Book

Stanislas-André Steeman

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Beschreibung

Dans le collège pour jeunes filles de Mèrémont, une des pensionnaires, Vissia, est retrouvée, pieds et poings liés, étranglée avec ses propres cheveux. Aucune des dix-huit autres occupantes du dortoir n’a rien vu ni entendu.
La direction du collège demande à Désiré Marco de trouver le coupable, à charge pour lui de démontrer qu’il vient de l’extérieur, le personnel étant au-dessus de tout soupçon. Marco découvrira que l’établissement cache des mœurs étranges. Ainsi, Vissia était une séductrice patentée. Les mœurs des autres jeunes filles étaient tout aussi dissolues, et les membres de l’établissement cachaient tous un secret plus ou moins lourd...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet, Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens). L’Assasin habite au 21 (1939) et Légitime Défense (1942) (sous le titre Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde. Steeman est sans conteste, avec Agatha Christie et Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.
À l’occasion des 100 ans de la naissance de Steeman, les éditions Le Cri publient, en 2008, neuf chefs-d’œuvre du maître du polar.

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Seitenzahl: 191

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Dix-huit Fantômes

 

Du même auteur

 

 

 

 

Poker d’Enfer

 

Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)

 

Légitime défense (Quai des orfèvres)

 

Haute Tension

 

La Morte survit au 13

 

Crimes à vendre

 

Madame la Mort

 

Un Mur de pierres tendres (Peut-être un vendredi)

 

Dix-huit fantômes

Stanislas-André Steeman

Dix-huit Fantômes

Roman

 

 

 

 

Catalogue sur simple demande.

[email protected]

www.lecri.be

 

 

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL 

(Centre National du Livre - FR)

 

© 1952 pour l’édition originale.

 

ISBN 978-2-8710-6648-4

© Le Cri édition 2008 pour la première édition,

Av Léopold Wiener, 18

B-1170Bruxelles

 

Dépôt légal en Belgique D/2012/3257/67

 

En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),

Étude pour Le Rendez-Vous (détail), 1911.

 

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

 

À toutes les femmes qui

ont inspiré ce livre :

à Krisha.

 

 

 

  

I

 

 

Je ne crois pas avoir jamais rien vu de plus joli que cet enterrement.

Je ne vous parle pas des soutanes et surplis déjà au seuil du cimetière quand, abandonnant la Nationale 7, je fonçai à tombeau ouvert vers Mèrémont (et sur le cortège). Je vous parle du corbillard, fleuri jusqu’à l’impériale et blanc comme s’il n’avait jamais servi. Et de ces messieurs de la famille : dix-huit jeunes personnes de quinze, seize ans, en robes bleu-lavande, cols Claudine et jupes à fronces, l’air échappées desMousquetaires au Couvent. Vous auriez dit le printemps lui-même qu’on portait en terre ou quelque étrange rite païen.

Une seule femme en deuil, blond-platine sous ses voiles et s’appuyant à un homme moins grand qu’elle d’une tête, genre danseur mondain. Les gosses suivaient. Puis une dizaine de femmes entre deux âges, à la découpe d’institutrices, mais dont deux au moins — l’une de type créole, l’autre volantée comme une pagode — faisaient mieux que se défendre. Enfin deux hommes, les seuls du cortège avec le Pedro de tête : l’un, chauve, qui avait l’air d’un toubib rural (et je sus plus tard qu’il hormonisait effectivement ces dames et demoiselles), l’autre, barbu, qui avait l’air d’un peintre-à-la-recherche-de-la-vérité (et je sus plus tard qu’il avait effectivement du mal à nouer les deux bouts).

J’avais dû freiner en pleine épingle à cheveux, on était tête-bêche, le corbillard et moi, et la place me manquait pour faire marche arrière. Elle manquait aussi aux gosses pour continuer d’avancer deux de front et chacune, au passage, en profitait pour lever les yeux en deux temps, sur Bertha d’abord, histoire de ne pas se taper dans mes garde-boue, sur moi ensuite, histoire de s’assurer que nous étions assortis, ma cage et moi. De gentils bouts de femmes, malgré quelques juvéniles malfaçons. Mais je savais que la plus jolie manquait à l’appel, qu’elle reposait dans la voiture de tête, promise aux ultimes métamorphoses. J’attendis que tout le monde eût défilé, écrasai le champignon.

Je savais aussi — ou je l’aurais juré — que l’assassin venait de me passer sous le nez, qu’entre lui et moi la partie était désormais engagée.

 

 

 

II

 

 

Mèrémont,Collège pour jeunes filles, annonçait le premier sapin à main gauche et, un kilomètre plus loin, un végétal de la même famille :Mèrémont, Institution privée. Le tout souligné d’une flèche péremptoire vous indiquant quel chemin suivre.

Ainsi aiguillé, il ne me fallut pas cinq minutes pour atteindre la grille du parc, mais il m’en fallut cinq pour atteindre le perron. C’est vous dire la superficie du parc.

Je m’y connais en architecture comme en obstétrique. Je ne vais donc pas vous décrire Mèrémont. Tout ce que je peux vous en dire, sans risque d’erreur, c’est que la bâtisse était plus que centenaire, en forme de L imprimé, toute blanche au soleil, percée de hautes fenêtres à la française et flanquée de tourelles à poivrières (?).

Aucun signe de vie, sinon des jets d’eau tournant tout seuls sur les pelouses et un échafaudage dégradant l’aile gauche comme un bandage herniaire, mais avec personne dessus. Un vrai château de belles au bois dormant.

Je claquai la portière, foulai un gravier blanc, et ces deux bruits simultanés firent tout de même bouger quelque chose dans l’ombre d’un contrevent : un petit jardinier en bourgeron qui émondait des roses crème.

Je m’approchai et déchiffrai le nom des roses sur une petite planchette de bois que la plus belle portait en sautoir :Vissia.Vissia, le nom de la morte. Puis je fis pivoter le gosse en le happant par l’épaule et je compris pourquoi il ne s’était pas retourné en m’entendant venir : il chialait.

Le premier signe de vrai chagrin depuis que j’étais tombé sur l’enterrement…

— Console-toi, mon gars, dis-je. On ne meurt jamais tout à fait.

Je ne sais pas comment ça m’était venu — peut-être à cause des roses, peut-être à cause d’un bourdon brassant l’air chaud — mais je me promis de la replacer.

Le gosse me jeta un regard incrédule :

— Elle… Elle était si belle et si… si…

— Gentille ?

Ce n’était apparemment pas l’adjectif qu’il cherchait, mais il n’en approuva pas moins avec chaleur.

— Elle avait promis de me marier ! acheva-t-il avec simplicité. Quand je… je serais devenu quelqu’un !…

— Et tu avais l’espoir de devenir bientôt quelqu’un ?

Il fit oui de la tête, tout en me désignant fièrement ses roses :

— Vous n’en trouverez pas d’aussi belles dans tout le canton ! Je n’ai pas voulu en vendre jusqu’ici, mais…

— Tu préfères que les petits cochons les mangent ?

Il me jeta un regard étonné, presque indigné. Un drôle de petit gars. Tout en os. Et qui ne devait pas avoir beaucoup de suite dans les idées, soit dit en passant.

— Vous ne seriez pas le détective, des fois ?

« Le détective » ! On gardait drôlement les secrets, à Mèrémont !

J’en convins, et je le vis renaître :

— Je vous aiderai ! Vous voulez bien que je vous aide à… à la venger ? Demandez-moi n’importe quoi !

— O.K. ! Où étais-tu et que faisais-tu quand on l’a tuée ?

Un autre se serait effondré. Lui pas. Il parut trouver ça tout à fait régulier :

— Rien ! Je dormais…

— Parce que tu sais quand on l’a tuée ?

— Non, mais… Ça a dû être au milieu de la nuit, et la nuit…

— Tu dors ?

— Oui.

— J’aurais plutôt cru que tu rêvais sous ses fenêtres ?

— Pas cette nuit-là ! Le père m’avait surpris, la veille, et…

— … il t’avait collé une pêche ?

— Deux ! rectifia le gosse.

Il regarda son sécateur, puis moi :

— Dites, vous voulez bien que je vous aide ? Vous me demanderezn’importe quoi ?

Un leitmotiv.

Je ne dis ni oui ni non. Je crains les boy-scouts comme les oreillons.

— Je connais tous ceux qui tournaient autour d’elle ! ajouta-t-il comme à regret. Je peux vous dire qui.

— Je croyais qu’elle avait promis de te marier ?

— Bien sûr, on s’aimait ! Mais, jolie comme elle était, elle ne pouvait empêcher que d’autres, des vieux… Remarquez qu’elle en souffrait !

— La rançon de la beauté, suggérai-je.

— Voilà !

Ça devait faire un moment qu’il cherchait une telle formule pour se consoler. Se consoler de l’avoir perdue de son vivant.

— Elle ne voulait pas d’eux, vous saisissez ? Mais ils la menaçaient, elle en avait peur ! Ce… ce n’était encore qu’une gosse, après tout !

Vissia…

Il allait falloir la faire revivre pour comprendre sa mort.

— Et qui, m’as-tu dit, tournait autour d’elle ?

Je crus qu’il allait se dégonfler, de peur de se mouiller, ou de se salir, mais il n’en fit rien, chercha courageusement mon regard.

Un petit gars tout neuf, comme il m’en aurait fallu un pour désherber mes quatre arpents (si j’avais possédé quatre arpents).

— Carnavon, le peintre… énuméra-t-il, l’air gêné. Et puis son futur beau-père, depuis une semaine qu’il était là… Tous les hommes d’ici, quoi ! Il y avait aussi certaines de ses copines…

— Qui lui tournaient autour ?

— Non… Qui la jalousaient, forcément !

— Au point de… ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas.

— C’est tout ?

Je sus que ce n’était pas tout, mais que le reste ne passerait pas.

— Comment t’appelles-tu ?

— Jean, mais vous pouvez m’appeler Jeannot… comme elle. Et, si vous avez jamais besoin de moi, vous n’avez qu’à siffler… comme ça. Vous savez, au moins ?…

Je lui aurais dit non, il m’aurait pris pour un imposteur.

 

 

 

III

 

 

Dans le parc, on aurait pu voir courir les rats (à tout le moins : les mulots). Dans la maison, ils ne s’y seraient pas frottés…

Rien que des couloirs déserts à revêtements de marbre, des pièces inoccupées sentant la craie et le vernis : le thermomètre devait bien marquer quarante au soleil.

Ce que je cherchais, c’était le dortoir.

Le dortoir : les lieux du crime.

Une dame de marbre nue — et prénommée Adèle si j’en croyais le nom maladroitement tracé au fusain sur ses fesses — me signala la présence du maître-escalier (un peu comme la statue de la Liberté signale l’approche du port de New-York). Je le montai sur la pointe des pieds (toutes les pensionnaires n’étaient pas à l’enterrement, les plus petites devaient bien avoir classe quelque part), poussai une porte, puis une autre…

La salle de musique et ses pupitres en quinconce. La salle de couture où un chat jouait à la pelote.

Je sus que la troisième porte était la bonne en apercevant deux rangées de lits séparées par une blanche traînée de soleil, puis un petit homme en trench-coat maculé et noir chapeau rond de clergyman qui éprouvait du bout des doigts la résistance d’un sommier. Lui non plus, apparemment, n’avait rien à faire là. Et c’est lui que je vis en premier, à vrai dire, les lits blancs — et la blanche traînée de soleil — rongeant, tout en les dédoublant, les contours de sa chétive silhouette.

— Ça grince ? questionnai-je depuis la porte.

Je croyais l’étonner. C’est lui qui m’épata.

— Comme une scie de bois, répondit-il, achevant son examen avant de s’en détourner. Les lames du plancher aussi. Spécialement la dix-neuvième en partant de la porte-fenêtre.

Il avait une bouille chiffonnée de griffon bruxellois et des yeux bulbeux derrière des verres à plusieurs dioptries qui les arrondissaient encore.

— Commissaire Broche, de la Brigade mobile de Toulon, se présenta-t-il du même ton égal.

Et il ajouta, souriant en dedans, l’air d’un vieux gamin :

— L’officiel…

Je suis bien sûr qu’il aurait déjà pu me décrire en dix lignes.

— Désiré Marco, l’amateur… dis-je à mon tour. Je croyais que vous aviez donné votre langue au chat ?

— Exact, mais le singe n’en a pas voulu.

Le petit homme acheva de reborder le lit comme si la victime l’occupait encore.

— Des tuyaux ? questionna-t-il, mine de rien.

Malgré son sérieux, il avait l’air de se foutre de moi.

— Comment voudriez-vous ? protestai-je. J’arrive… Et vous ?

— Comment voudriez-vous ?… Je pars.

Je fis un pas en avant (au propre comme au figuré).

— C’est dans ce lit qu’elle est morte ?

— Oui, le septième en partant de la fenêtre, le cinquième en partant de la porte… et tous les autres étaient occupés, dont deux par de jeunes personnes qui prétendent avoir mal dormi…

Le petit homme donna une dernière chiquenaude au traversin :

— À les croire, l’une souffrait des dents — première molaire gauche —, l’autre écrivait en cachette à un petit cousin… Une troisième affirme même avoir potassé Tite-Live, en vue de ses examens mais, celle-là, je la tiens pour mythomane…

— Aucune n’a naturellement rien vu ?

— Rien vu, rien entendu.

Tout cela, je le savais déjà par les journaux. Depuis une bonne semaine. Bien avant que l’Inter me passe Mèrémont. (Mèrémont m’avait appelé la veille.) Mais ça me paraissait tellement incroyable !

Le plus incroyable, d’ailleurs, restait à dire. Et le plus horrible. Je m’y résignai, tandis que le commissaire Broche me considérait avec une ironie teintée de commisération extra-confraternelle :

— J’ai lu que… La gosse avait bien les pieds et les poings… ?

La suite me resta dans la trachée.

— … liés ? acheva le petit homme.

Il inclina la tête, gravement :

— Garrottés. J’ai défait ses liens moi-même.

Il attendait toujours, comme un pêcheur à la ligne, m’encourageant par sa passivité.

Je mordis à l’hameçon :

— Et… Elle était bien ?…

Qu’espérais-je, au juste ? Que les journaux en aient rajouté ?

Le chétif commissaire Broche inclina de nouveau la tête, sans rien dire, mais j’aurais juré que, cette fois, il pensait moins à moi qu’à Vissia telle qu’il l’avait trouvée : le visage bleu, ses yeux fixant le plafond, étranglée à l’aide de ses propres tresses.

Il n’y avait pas plus de deux lits entre nous mais, à ce moment, j’aurais soutenu que nous étions séparés par toute la rangée. Je m’imaginais le petit homme se penchant sur la gosse par un matin de juin ensoleillé comme celui-ci, rabattant les couvertures, découvrant… tout ce qu’il y avait à découvrir et qui avait été plus de mille fois décrit.

— Ses vêtements étaient soigneusement pliés sur une chaise,sachaise, acheva-t-il d’un ton neutre. Sur la table de nuit,satable de nuit : une veilleuse à court d’huile, un bout de chocolat entamé portant encore la marque desesdents et…

Je compris que mon bénévole informateur venait de m’en dire plus qu’il n’aurait voulu. Mais ce n’était pas un type à faire marche arrière.

— … un verre d’eau, compléta-t-il à regret. Un verre d’eau contenant une forte dose de somnifère et auquel son assassin ne lui a apparemment pas laissé le temps de toucher.

Ça, les journaux ne l’avaient pas imprimé. Et ça me parut encore plus raide à avaler — si j’ose dire — que tout le reste.

— Comment avez-vous décelé la présence de ce somnifère ? Vous y avez goûté ?

Le petit homme haussa ses étroites épaules, prenant cet air faussement modeste que je devais lui revoir si souvent par la suite :

— Simple routine. Il faut bien que les gars du labo gagnent leur bifteck, eux aussi.

— En ce cas, comment expliquez-vous que… ?

Je la bouclai. Ces explications-là, c’est à l’assassin qu’il aurait fallu les demander. La gosse aurait, en effet, vidé le verre que le tonnerre ne l’aurait probablement pas réveillée. Et l’assassin ne lui en avait pas donné le temps ! Il avait préféré la ficeler en plein dortoir, parmi dix-huit autres gosses dont une souffrait des dents, une autre écrivait probablement des inconvenances et une troisième — à l’en croire — se battait avec Tite-Live.

Nonobstant, aucune n’avait rien vu, rien entendu ! Toutes, en se réveillant, s’étaient interpellées joyeusement, de lit à lit. Peut-être même avaient-elles un peu chahuté, histoire de bien commencer la journée. Vissia ne bougeait pas, mais qu’est-ce que cela prouvait, sinon qu’elle se cramponnait au sommeil comme il arrive à tout le monde ? Pour découvrir le crime, il avait fallu qu’on la découvrit du même coup en rabattant ses draps, qu’on aperçut son visage bleu, les linges serrés et le collier de cheveux…

Ce fut plus fort que moi. Je dis :

— Elle aurait bu que…

Le commissaire Broche approuva, l’air empoisonné.

— Le meurtrier ne savait peut-être pas que le verre contenait un somnifère, dit-il sans y croire. N’importe qui a pu l’y verser pour des fins qui nous échappent, y compris Vissia elle-même.

— Elle souffrait d’insomnies ?

— Pas que je sache.

En fait de tuyaux, c’était plutôt lui qui venait de m’en donner ! Mais comme on vous refile des billets de la Sainte Farce !

Étendue pieds et poings liés dans son lit. Étranglée à l’aide de ses propres tresses. Des tresses lui tombant jusqu’aux reins. Dix-huit témoins. Aucun témoignage…

Qu’est-ce que ça lui coûtait, dans le fond, au commissaire, de jouer les gazettes ? Plus il m’en disait, moins il m’en apprenait ! Il ne cherchait qu’à me torpiller au port. Il ne faisait, comme ceux du labo, que défendre son bifteck ! Mais j’en savais déjà plus que lui, à y bien réfléchir : Carnavon (le peintre), le futur beau-père plus ou moins amoureux de sa future belle-fille, et ce nom que Jeannot avait ravalé parce qu’il ne passait pas, mais qu’il cracherait — « Demandez-moi n’importe quoi ! » — dès que je le voudrais…

— Je vous remercie, commissaire ! Une cigarette ?

Fut-il sensible au changement de ton ? Toujours est-il qu’il se raidit, lui aussi :

— Je vous remercie. Je ne fume que de l’eucalyptus… à cause de mon cœur, acheva-t-il en confidence.

Cela acheva de me rebrousser le poil, Dieu sait pourquoi !

— En ce cas, je m’étonne que vous soyez flic !

Il me sourit sans rancune tout en tirant d’une poche intérieure, comme il aurait tiré un F.N. de son holster, une boîte de carton plate.

— Je crains que vous ne vous fassiez de fausses idées sur la police… et sur moi. Savez-vous quel surnom m’ont donné mes collègues ?

Il m’épargna un aveu d’ignorance, acheva bonnement.

— Le Père la Planque.

Et, comme si cela n’avait pas suffi à m’éclairer, le décrire d’un mot :

— Il se trouve toujours, dans toute enquête, quelqu’un à qui je donne deux — ou trois — longueurs d’avance. C’est tantôt un témoin, tantôt un prévenu. Ce peut être aussi un coéquipier, officiel ou non… Je me contente de le filer — j’ai débuté comme ça, dans la partie — puis, quand je sais ce qu’il sait, plus ce que je sais et ce qu’il ignore, je presse le train et le coiffe à mon tour au poteau… de deux — ou trois — longueurs. L’odeur d’eucalyptus commençait à couvrir celle des roses.

Je ricanai :

— En bref, vous m’attendiez ?

— Mettons que je vous espérais.

Les pulsations de mon sang me paraissaient localisées depuis un moment dans les oreilles. Ce n’était pas ça. C’était un bruit régulier et rythmé qui allait se rapprochant et comme font avec leur canne les boiteux ou les aveugles :

Tap -a- tap… Tap -a- tap…

La porte s’ouvrit soudain dans mon dos, et Broche me parut se ratatiner littéralement. Comme un serpent en face d’une mangouste.

— Monsieur Marco ? dit une autoritaire voix de femme. Veuillez me suivre dans mon bureau.

La canne avait déjà recommencé de marteler le sol que les interminables couloirs vides et coudés répercutaient encore l’écho de son approche :

Tap -a- tap… Tap -a- tap…

 

 

 

IV

 

 

La vieille dame ne prit pas la peine de me décliner son identité : elle connaissait la mienne, et je n’étais jamais pour elle qu’un sous-fifre… Je sus néanmoins son nom peu après ; Felz (Florence), un nom de jeune fille, qui avait oublié de vieillir en même temps qu’elle.

Elle me précéda dans un bureau Empire, qui me parut plus glacial encore que le reste de la baraque, s’assit derrière une immense table nue, brillante comme un miroir, et me désigna un siège (inconfortable) de sa canne d’ébène à bec d’argent.

Je ne sais d’où lui venait son exceptionnelle majesté. Pas de sa beauté, en tout cas ! Pas même d’une beauté à l’état de souvenir. Elle n’avait jamais dû être belle. Elle aurait plutôt tenu du cheval, avec sa longue figure laminée, sa peau jaune, son soupçon de moustache et ses dents déchaussées. Ainsi hippo-campée, elle ne m’en fit pas moins un effet du tonnerre… Dans sa longue robe princesse de drap noir, un peu élimée, au corsage plat pailleté de jais, au col officier que fermait un camée à tête d’ange, ses cheveux blancs austèrement tirés, ses yeux d’un bleu pur — un bleu de ruban ou de ciel — me considérant d’un air désenchanté, ridée comme le cœur seul vous ride, vous auriez dit un tableau ancien animé par miracle.

— Je vous espérais moins jeune… soupira-t-elle, laissant retomber un face-à-main d’écaille sombre.

— Je vieillis tous les jours ! alléguai-je pour ma défense.

— … et plus…

— … conforme ?

Elle ne m’écoutait déjà plus. Elle venait d’ouvrir un tiroir, y fouillait.

— Vissia ! me dit-elle, poussant une photo vers moi de ses longues mains ligneuses, déformées par l’arthrite.

La photo était une de ces photos 18-24, dites photos d’art, où le sujet — quand il appartient au beau sexe — en montre obligatoirement le maximum, dans un nuage (bas) de mousseline ou de tulle.

— Votre opinion ?

Je sursautai, tant j’étais occupé à deviner ce que je ne voyais pas :

— Jolie.

— Ah !

La vieille dame s’attendait visiblement à une autre réaction :

— Ce n’est pas ce que j’aurais dit… d’abord.

Je lui renvoyai l’ascenseur :

— Et qu’auriez-vous dit… d’abord ?

— Étrange. Immodeste. Avide. Vivante.

Vivante ?… Je n’y aurais pas pensé.

— Admettons. Qu’est-ce que cela change ?

Mon interlocutrice avait rebraqué son face-à-main.

— À quelle école de détectives appartenez-vous ? s’enquit-elle mielleusement. Celle qui prône la reptation au sol ou celle qui préconise l’éthylisme ?

Je sentis la peau de mes joues se tendre vers les oreilles comme après une opération esthétique :

— Aux deux : Je picole d’abord, je rampe après… Peut-être souhaitez-vous que je vous montre mes références ? ajoutai-je impulsivement en exhibant un portefeuille qui n’en contenait pas l’ombre d’une.

La vieille dame me stoppa heureusement d’un geste :

— Je me serai mal exprimée. Comment comptez-vous procéder ?

Là, elle me mettait à l’aise.

— Méthodiquement, dis-je. Je tiens à savoir combien vous hébergez d’âmes sous ce toit ; pensionnaires, professeurs, membres du personnel. Je désir aussi obtenir dans les délais les plus brefs :primo, leur curriculum vitæ (avec aperçu sur leurs caractère, moralité et ascendants) ;secundo : un horaire précis des cours ;tertio : le détail des matières enseignées…

Si je n’émis pas la prétention d’étre informé, de surcroit, de quelle nature était le terrain — tertiaire ou quaternaire, — c’est que je n’en eus pas l’idée.

MmeFelz rebouleversait déjà son tiroir.

— Je pense n’avoir rien oublié… me dit-elle, poussant vers moi — comme elle avait poussé la photo — une pincée de feuillets couverts d’une écriture angulaire et appliquée. Je crains seulement…

Elle avait froncé les sourcils, d’épais sourcils en broussaille qui lui retombaient sur les yeux sans en atténuer l’éclat :

— … que vous vous mépreniez gravement sur l’objet de votre mission.

Ça, c’était du neuf !

— Vrai-ment ? dis-je en deux temps. (Je commençais à prendre l’air ambiant.) Je croyais être payé pour trouver le coupable ?

— Assurément, admit MmeFelz avec une surprenante facilité, presque avec empressement. Encore faudrait-il que vous fussiez bien pénétré de l’idée que ce coupable n’appartient pas à cette Maison !

Elle avait mis une majuscule à Maison.

— Plaît-il ?

— Vissia, voyez-vous, ne comptaiticique desamis, reprit la vieille dame d’un ton patient. (Après les majuscules, l’italique…)Tout le mondel’aimait, et d’autant plus vivement que sa mère, sur le point de convoler, ne lui accordait peut-être pas toute l’affection qui lui était normalement due. Personne, en tout cas, n’aurai eu l’idée — ou les moyens — de la tuer. En revanche, je crains qu’elle n’ait noué —à l’extérieur— quelques imprudentes intrigues. Elle était si impulsive, si… (Le mot resta en blanc.) Prenez ces maçons qui travaillent à l’aile gauche, raison fortuite qui oblige les petites à dormir en commun… Sans doute sont-ce de braves gens, pères de famille pour la plupart, cela va sans dire. Mais l’état de père de famille n’écarte nullement certaines tentations…

— Bien au contraire ! dis-je, malgré moi.

— Bien au contraire, acquiesça Mme