Crimes à vendre - Stanislas-André Steeman - E-Book

Crimes à vendre E-Book

Stanislas-André Steeman

0,0

Beschreibung

“Monsieur le préfet de police, je vous préviens qu’un crime sera commis demain dans le XVIIe arrondissement. Signé : Le Furet.”
Des lettres de ce genre, la police en reçoit des dizaines. Elles échouent dans la corbeille à papiers et on n’en parle plus. À moins que... À moins qu’un assassinat ne soit effectivement commis dans le XVIIe arrondissement... Simple coïncidence ? Peut-être... Pourtant, lorsque le Furet récidive, sa lettre est examinée d’un peu plus près. Cette fois, c’est le XVIe qui est visé. Et cette fois encore, le Furet a vu juste. Trop bien informé pour être honnête, le Furet. Il faut le coincer avant que la population de la capitale ne soit décimée...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet, Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens). L’Assasin habite au 21 (1939) et Légitime Défense (1942) (sous le titre Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde. Steeman est sans conteste, avec Agatha Christie et Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.
À l’occasion des 100 ans de la naissance de Steeman, les éditions Le Cri publient, en 2008, neuf chefs-d’œuvre du maître du polar.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 194

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Crimes à vendre

 

 

Du même auteur

 

 

 

 

Poker d’Enfer

 

Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)

 

Légitime défense (Quai des orfèvres)

 

Haute Tension

 

La Morte survit au 13

 

Crimes à vendre

 

Madame la Mort

 

Un Mur de pierres tendres (Peut-être un vendredi)

 

Dix-huit fantômes

Stanislas-André Steeman

Crimes à vendre

Roman

 

 

Catalogue sur simple demande.

[email protected]

www.lecri.be

 

 

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL 

(Centre National du Livre - FR)

 

© 1946 pour l’édition originale.

 

ISBN 978-2-8710-6645-3

© Le Cri édition 2008 pour la première édition,

Av Léopold Wiener, 18

B-1170Bruxelles

 

Dépôlt légal en Belgique D/2012/3257/64

 

En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),

Étude pour Le Rendez-Vous (détail), 1911.

 

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

 

Il est certain que, malgré cette intelligence

 qui nous enveloppe d’une sorte de membrane

 comparable à celle qui entoure toute cellule

 vivante dans le protoplasme, baignés comme

 nous le sommes dans le protoplasme

 cosmique, nous subissons sans cesse, à notre

 insu, d’innombrables influences sidérales et

 universelles qui imprègnent d’outre en outre

 la cellule pensante que nous sommes.

 Maurice Maeterlinck.

Les héros de ce roman appartiennent à la fiction et toute ressemblance offerte par eux avec des contemporains, vivants ou morts, serait fortuite, également toute similitude de noms propres.

PREMIERE PARTIE

 

« Il court, le furet… »

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

I

 

Quelqu’un en bas

 

Vulnerant omnes, ultima necat.

 

La lettre — la première lettre — arriva le 6 février, peu avant midi. Écrite à la main en capitales d’imprimerie et adressée à « Monsieur le Préfet de Police de la Ville de Paris », elle était conçue en ces termes :

 

Paris, le 5.

Monsieur le Préfet de Police,

Je vous préviens qu’un crime sera commis demain dans le XVIIearrondissement.

 

Aucune formule de politesse. Pour toute signature :Le Furet.

Cette lettre fut tenue pour une lettre de fou ou de mauvais plaisant et classée comme telle. Aussi bien les renseignements qu’elle contenait étaient-ils trop vagues pour qu’on en pût faire état.

 

*

 

Mme Bonvalet émergea lentement du sommeil, comme un corps mal lesté remonterait à la surface de l’eau.

Penché sur elle, M. Bonvalet lui recommandait le silence d’un signe impérieux :

— Vous avez entendu ?

— Non, rechigna-t-elle. Entendu quoi ?

Mais elle mentait. N’eût-elle pas entendu qu’elle ne se fût pas réveillée.

— Écoutez…

Il y avait le vent qui soufflait depuis trois jours et trois nuits. Il y avait, apporté sur son aile, l’aigre sifflet du train. Il y avait…

— On dirait une fenêtre, constata Mme Bonvalet. Une fenêtre que vous aurez oublié de fermer, naturellement !

M. Bonvalet secoua la tête, une tête d’une grosseur anormale, comme ses mains :

— On marche en bas…

— On marche ?… Vous avez entendu marcher ?

M. Bonvalet avait déjà une jambe hors du lit. Il enfila hâtivement son pantalon, puis ouvrit le tiroir de sa table de nuit.

— Que faites-vous ? s’inquiéta Mme Bonvalet, sachant très bien ce qu’il faisait. Vous n’allez tout de même pas descendre avec ça ! ajouta-t-elle, désignant du menton le revolver d’ordonnance dont son mari venait de s’emparer. Il suffirait que vous vous preniez le pied dans le tapis…

M. Bonvalet, fort occupé à enfouir dans son pantalon les plis de sa chemise de nuit de flanelle grise à points de croix rouges, se redressa de toute sa taille.

— Vous oubliez que j’ai fait la guerre ! rappela-t-il dignement.

— Oui, l’autre ! ricana Mme Bonvalet. Dans l’intendance ! (Elle ajouta, sûre de son fait :) S’il y avait un voleur, Nanouk aurait aboyé.

— Nanouk a aboyé.

— Mais il n’aboie plus ?

— Non.

On entendit une pendule battre l’heure, une pendule toujours de cinq minutes en retard sur les autres, quoi qu’on eût fait pour la régler.

— La demie d’une heure, dit machinalement Mme Bonvalet (car elle n’avait jamais pu s’empêcher de faire écho aux pendules). Peut-être vaudrait-il mieux nous enfermer et appeler à l’aide ?…

M. Bonvalet avait atteint la porte, il se retourna, une main sur la poignée, l’autre — la droite — plongée dans la poche de sa robe de chambre comme il l’avait vu faire le samedi soir par les bandits américains sur l’écran du Péreire-Palace :

— Nous enfermer comment ? La porte de la salle de bain ne ferme pas…

C’était vrai. Et la salle de bain communiquait avec la chambre à coucher.

Mme Bonvalet en eût soudain pleuré de rage :

— Je vous ai demandé vingt fois de passer chez le serrurier !

— Il fallait y aller vous-même ! repartit M. Bonvalet, excédé (et déjà sorti).

Demeurée seule, Mme Bonvalet, les draps tirés jusqu’au menton, commença par investir la place tiède abandonnée par son mari. Le fou, qui se croyait de taille à venir à bout d’un cambrioleur ! Quand il perdait tous les soirs à la manille !… Étrange, tout de même, qu’elle n’entendît pas le bruit décroissant de ses pas, qu’elle n’entendît plus aboyer Nanouk, qu’elle n’entendît plus rien, sinon le vent frappant en même temps à tous les volets.

Mme Bonvalet n’était pas femme à demeurer longtemps passive. Jetant sur ses épaules un méchant châle noir dont elle se couvrait hiver comme été, elle s’aventura sur le palier et se pencha sur la rampe.

— Gatien ! appela-t-elle à mi-voix. Gatien ! (Puis, plus fort :) Nanouk ! Nanouk !

Au même instant le silence lui parut plus anormal, plus exceptionnel encore que précédemment… car, du bruit — des plus familiers, des plus rassurants —, il eût dû s’en élever tout au moins derrière elle, sur le palier même, là où se dressait — et respirait sans défaillance depuis trente ans — une haute pendule à balancier et à gaine, « la pendule de la tante Alice », véritable dieu lare.

Or, la pendule se taisait Comme si quelqu’un — ou quelque chose — en avait subitement tué l’âme, mieux :comme si elle n’était plus là.

Serrant la rampe à pleine main pour se donner du courage, Mme Bonvalet se retourna lentement…

 

À peine son corps menu, passant par-dessus la rampe, s’était-il écrasé sur les dalles du vestibule que la voix de M. Bonvalet s’éleva, pressante :

— Élise ! Élise !… Où êtes-vous ?

La maison, comme à un signal donné, se remettait à vivre. Une porte claqua, puis une autre. Des pas lourds résonnèrent sur le carrelage. D’autres, légers, se firent entendre dans l’escalier.

M. Bonvalet eut tôt fait de découvrir sa femme. Il fut un long moment immobile, à la regarder, le visage dur, une unique ride en V sillonnant son front bas, puis il s’agenouilla pesamment, chercha son cœur sous le châle noir.

— Vous croyez qu’elle a passé ?

C’était Marthe, la petite bonne, se poussant contre lui de la hanche, humble et hardie tout à la fois.

M. Bonvalet demeura impénétrable :

— Téléphone au commissariat de police… Wagram 79-28… Dis-leur de venir tout de suite. Appelle aussi un docteur…

— Alors, docteur ? Votre verdict ? À quand remonte la mort ?

Le docteur — un gros homme arraché au lit conjugal et qui n’avait même pas pris le temps de mettre une cravate — se redressa péniblement, les mains sur les genoux :

— Une demi-heure tout au plus, commissaire. Cette malheureuse a été frappée à la tête avec la pelle à feu que voilà et sa chute l’a achevée… pour autant, naturellement, qu’il fut besoin de l’achever après un coup pareil.

— Naturellement ! dit le commissaire.

Le docteur refermait avec précaution une trousse inutile. Le commissaire lui donna le temps de prendre congé, puis se tourna brusquement vers M. Bonvalet :

— Résumons-nous !… À vous entendre, un cambrioleur dont vous ne savez rien serait entré dans cette maison par une fenêtre ouverte, celle de la cuisine, et aurait trouvé plaisant de monter à l’étage tandis que vous le cherchiez au rez-de-chaussée ? Là, il serait inopinément tombé nez à nez avec Mme Bonvalet et, dans son affolement, l’aurait frappée avec une arme improvisée — cette pelle à feu — dont il se serait à tout hasard muni en vous entendant approcher ? Il aurait enfin plongé dans l’escalier et se serait enfui par la porte d’entrée — sans pouvoir rien emporter — avant que vous-même, qui lui coupiez inconsciemment toute retraite par la cuisine, ayez eu le temps d’intervenir ?

M. Bonvalet parut s’arracher avec effort à la contemplation muette du corps étendu à ses pieds :

— Je suppose, en effet, que…

— À propos, quand avez-vous constaté que la porte d’entrée était ouverte ? Avant ou après le crime ?

— Après, ou je l’aurais aussitôt refermée. Au moment, tenez, où j’ai prié Marthe de vous téléphoner.

— Marthe ? répéta le commissaire comme si la silencieuse présence de la servante lui eût jusque-là totalement échappé. (Il pivota sur les talons :)C’est vous, Marthe ? Marthe comment ?

La jeune fille laissa percer une brusque gêne.

— Marthe Bel-Air, dit-elle enfin, resserrant machinalement la ceinture de l’imperméable passé sur sa chemise de nuit.

— De fait ! apprécia le commissaire. Mineure ?

— Dix-neuf ans.

— Des amoureux ?

— Pensez-vous !

— Conduis-nous à ta chambre.

Ici, M. Bonvalet ne put se taire plus longtemps.

— Je vous demande pardon, commissaire, dit-il avec une fermeté inattendue, mais le tour donné à votre interrogatoire m’étonne. Marthe est une fille honnête qui nous sert fidèlement depuis dix mois.

— Je n’en doute pas, dit le commissaire, prenant Marthe par le bras et la poussant vers l’escalier. Passe devant, toi ! Monsieur, après vous…

La chambre — sommairement meublée d’un lit de fer, d’une méchante table-toilette et d’une penderie — ressemblait à toutes les chambres de bonne. Découpé dans un magazine et fixé au mur par des punaises, un portrait en couleur de Tino Rossi devait sourire à cette même heure à des milliers d’innocences. Sur une chaise, les vêtements de Marthe tels qu’ils y avaient été jetés la veille au soir.

Le commissaire s’était dirigé tout droit vers la table-toilette. Il se retourna, exhibant un bâton de rouge à lèvres entre le pouce et l’index :

— C’est à toi, ça ?

Marthe ouvrit la bouche et se tut. Qu’eût-elle pu dire ?

Le commissaire avait d’ailleurs déjà repris ses recherches, lui fourrait sous le nez du linge de soie :

— Ça aussi, dis donc ?

M. Bonvalet n’y tint plus :

— Encore une fois, commissaire, vous me permettrez de vous faire remarquer que…

Mais il n’acheva pas.

— Hein,et ça ?s’exclamait le commissaire, triomphant.

Ça, c’était une pipe en écume.

 

*

 

Extrait de Paris-Midi, du 7 février :

 

Crime mystérieux

Boulevard Berthier

 

Qu’est-il advenu de la pendule ?

 

On nous rapporte qu’un crime mystérieux a été commis dans la nuit sur la personne d’une respectable sexagénaire du boulevard Berthier : Mme Élise Bonvalet, épouse de M. Gatien Bonvalet, industriel retraité.

Assommée à l’aide d’une pelle à feu et précipitée du premier étage dans le vestibule, la malheureuse a-t-elle bien été victime — comme le prétend son mari — d’un cambrioleur cherchant à fuir la maison ?… N’a-t-elle pas plutôt été froidement assassinée — comme il appert de certaines constatations — par M. Bonvalet lui-même, à qui cette mort rapporte seize cent mille francs et la liberté de n’avoir plus à dissimuler de coupables amours avec sa propre servante, la fille Bel-Air ?… L’enquête en décidera avant longtemps.

En attendant, interrogé sur le point de savoir s’il avait été victime de quelque vol, M. Bonvalet a répondu par l’affirmative. Malheureusement pour lui, la nature même de l’objet prétendument volé ôte tout crédit à ses protestations.

Qu’on en juge : il ne s’agirait de rien moins que d’une énorme pendule à gaine Louis XVI, disparue du palier même d’où sa malheureuse femme fut précipitée dans le vide.

 

 

II

 

« Mon petit docteur »

 

Æquo pulsat pede.

 

La deuxième lettre arriva le 8 février, par le premier courrier. Calquée, eût-on dit, sur la première, elle était comme elle adressée à « Monsieur le Préfet de Police de la Ville de Paris », et contenait un avertissement similaire :

 

Paris, le 7.

Monsieur le Préfet de Police,

Je vous préviens qu’un crime sera commis demain dans le XVIearrondissement.

Le Furet.

 

Il était 9h40 quand M. Cardan, préfet de police, prit connaissance de cette lettre et 9h55 quand M. Hyacinthe, directeur de la P.J., l’eut entre les mains. À 11, elle était photographiée à de nombreux exemplaires, immédiatement répartis entre tous les services intéressés. À midi, description détaillée de l’enveloppe était communiquée à l’Administration des Postes et ordre donné aux différents échelons d’enquêter à l’avenir sur l’heure et le lieu de levée de toute lettre similaire. À 4 heures de l’après-midi, l’Anthropométrie résumait en cette courte note le résultat de ses recherches ;Recto, néant. Verso, empreinte anormalement grande d’un pouce ne figurant pas dans nos fiches.À 5, le Pr Cassette, expert en graphologie, fournissait un rapport non moins bref :Papier vélin bon marché. Encre violette « Condor ». Plume « Aéronef » neuve. Écriture volontairement contrefaite. Le scripteur doit avoir entre cinquante et soixante ans, peut-être davantage. Manie couramment la plume.À 6 heures, enfin, copie de la lettre était transmise « pour information » à M. le juge Pire-Dandoy, chargé d’instruire l’affaire du boulevard Berthier et déjà détenteur, à ce titre, de l’original du premier avertissement.

Instruite par l’expérience, la police, cette fois,accusait réception.

 

*

 

Le Dr Dauvel-Juste referma avec précaution la portière de sa vieille Ford — cinq ou six proches voisins se réveillèrent en sursaut — et franchit d’un élan les trois marches du perron.

— La paix, Blacky ! lança-t-il, menaçant, tout en sonnant par deux fois.

Le chien se tut. En revanche, on l’entendit qui tendait sa chaîne à la briser et raclait de ses fortes griffes le sol de terre battue.

— Madame ? dit le Dr Dauvel-Juste comme la porte s’ouvrait sur un hall d’entrée richement meublé.

La femme qui venait de tirer le battant à elle ne prit pas la peine de lui répondre. Grande, maigre, l’air d’un oiseau de nuit dans ses vêtements noirs, elle se borna à désigner l’étage d’un imperceptible mouvement de tête.

 

— C’est vous, docteur ? questionna Mme Chapuis de son lit-bateau, crème et blanc, où traînaient pêle-mêle un roman-fleuve aux pages non coupées, une boîte de fruits confits arrivée de Nice le matin même, un éventail de dentelle noire et deux mains encore belles, ornées de bagues de prix. Vous arrivez bien tard ! ajouta-t-elle, dolente.

— Un cas grave. Je n’aurais pu faire plus vite, répondit brièvement le Dr Dauvel-Juste.

Mme Chapuis avait conservé, en dépit de l’âge et de la maladie, des coquetteries de jeune femme.

— Plus grave que le mien ? insista-t-elle, ouvrant tout grand des yeux d’émail bleu pareils à ceux des nombreuses poupées qui l’entouraient et dont chacune lui rappelait, ainsi qu’elle se plaisait à le dire, « une fête, une folie ou un homme ».

Le Dr Dauvel-Juste rejeta brutalement au creux d’une bergère une vacillante Colombine :

— Beaucoup plus grave. Un ulcère à l’estomac.

— Un ulcère !… Dieu, quelle horreur !

Mme Chapuis s’était caché les yeux de la main.

— Céline ! fit-elle soudain avec une dureté inattendue. Vous êtes là ?

Debout dans le cercle de clarté répandu par la lampe de chevet, le Dr Dauvel-Juste battit discrètement des paupières.

— Céline ! répéta aussitôt Mme Chapuis. Que faites- vous ?

— Je range, dit une voix neutre.

— Vous n’avez rien à ranger maintenant. Laissez- nous !

Penchée en avant, la mousse irisée de ses cheveux blancs auréolant sa petite tête ronde — « Un Greuze », disait-on d’elle sous Félix Faure —, Mme Chapuis redoubla un moment d’attention, puis retomba sur son oreiller, visiblement soulagée :

— Mon petit docteur ! Je croyais que vous ne viendriez jamais.

Le Dr Dauvel-Juste avait ouvert sa trousse.

— Comment vous sentez-vous ? interrogea-t-il, le dos tourné.

— Mal, dit Mme Chapuis. Cette douleur dans les reins, cette perpétuelle sensation d’étouffement… Il me semble à chaque fois que je vais mourir… Hier soir, je voulais vous téléphoner… Et puis je me suis souvenue combien vous détestiez être dérangé… J’ai pris un cachet et me suis endormie vers une heure…

— Quel cachet ?

— Je ne sais plus… J’ai essayé tant de somnifères déjà… Une de ces boîtes, là…

Dauvel-Juste ne leur accorda qu’un coup d’œil :

— Véronal… Gardénal… Je vous ai pourtant recommandé une extrême prudence…

— Au point où j’en suis ! soupira Mme Chapuis. Que puis-je encore espérer de la vie ?

De fait, il ne lui restait ni parents ni amis. Il ne lui restait même plus personne à quereller depuis ce triste jour des Cendres où son cousin Hervé, venu habiter à côté « pour n’avoir plus qu’un mur mitoyen entre elle et lui », était tombé de ce mur sur la tête la laissant seule devant la mort.

— Blacky a des insomnies ? interrogea soudain Dauvel-Juste.

— Je ne sais pas… Je ne l’ai entendu hurler de la sorte que durant l’agonie d’Hervé… Dites, je ne vais pas… ?

Elle n’était plus blanche et rosé, mais grise, les traits soudain défaits par la perspective d’une fin prochaine.

— Votre bras, brusqua Dauvel-Juste tandis qu’une subite odeur d’éther se répandait dans la pièce.

Mme Chapuis portait une liseuse ornée de cygnes. Comme il en relevait lui-même la manche gauche, elle le repoussa vivement :

— L’autre, docteur, l’autre ! Cela fait déjà deux fois de suite que vous me piquez au même endroit !

Elle eut un petit cri quand l’aiguille pénétra dans sa chair, un autre quand la seringue se vida.

— Mal ? questionna Dauvel-Juste, indifférent.

— Un peu ! avoua-t-elle, au bord des larmes.

— C’est l’affaire d’une minute… Avant que je ne sois rentré chez moi, vous dormirez comme un ange…

Il nettoyait déjà sa seringue, l’esprit visiblement ailleurs.

— Des ennuis ? questionna Mme Chapuis, maternelle.

De nouveau cette odeur d’éther…

— Qui n’en a pas ? biaisa-t-il

— Votre femme ?

— Au diable, ma femme ! Si l’un de ses amants avait au moins la bonne idée de l’enlever !… Mais ils se méfient !…

— Vos recherches ? insista Mme Chapuis.

Dauvel-Juste ne se défendit plus :

— Je piétine. Avant-hier soir — après vous avoir fait votre piqûre, tenez ! — je croyais toucher au but… J’ai travaillé toute la nuit… Et puis, ce matin…

— Vous vous étiez trompé ?

C’était la dernière chose à dire : ombrageux comme il l’était… Mais il n’en parut même pas affecté.

— Tant que je n’aurai pas les appareils qu’il faut…

Mme Chapuis feignit l’enjouement :

— Encore un peu de patience, mon petit docteur ! Je serai bientôt morte. Et vous bientôt riche !

Il avait saisi son pardessus, commencé de l’endosser. Suspendant son geste, il lui lança un regard mauvais, un regard qui la laissa nue :

— Bâtie comme vous l’êtes, vous en avez encore pour dix ans !

Il ne l’eût pas insultée sur un autre ton. Mais elle ne réussit pas à lui en vouloir. Au contraire, elle lui sut gré de jouer honnêtement le jeu, de s’exprimer avec une brutalité garante de sa franchise.

— C’est vrai, ça ? dit-elle blanche et rose de nouveau.

— J’en réponds, dit-il sombrement.

Elle s’inquiéta, l’œil sur la porte fermée :

— Si Céline savait jamais…

Il la pressa :

— Oui ?

— Je la crois capable de m’égorger.

— Vous ne lui laissez rien ? questionna-t-il simplement.

— Mes robes… Mon linge… Une petite rente. (Mme Chapuis baissa la voix :) Mais elle espère davantage… Et je crois qu’elle se doute…

— Renvoyez-la.

— Je n’oserais jamais… Vous partez ?

Dauvel-Juste achevait d’enfiler ses gants :

— Il est tard. Et votre piqûre ne va pas tarder à produire son effet…

Un effet apaisant. La sensation de s’enfoncer dans une mer de duvet, de s’endormir dans le creux d’une épaule aimée, de retrouver ses vingt ans. « Au fond, c’est par là qu’il me tient !… Sans lui… »

Mme Chapuis se rendit compte qu’elle avait dû parler tout haut. Et pour dire quoi, grands dieux ?

— Je respire déjà mieux, s’attendrit-elle. Heureusement que vous êtes là !… Si je ne vous avais pas…

Dauvel-Juste releva une seconde poupée — une gitane au lourd collier de sequins — qu’il écrasait du pied :

— Vous en feriez venir un autre !

Il allait sortir. Mme Chapuis le rappela d’une voix sourde, voilée :

— Docteur !… Mon petit docteur !… Il y a une cravache pendue près de la porte d’entrée… Vous savez où, à droite… Si vous voulez vraiment que je dorme…

Il ricana :

— Je rosserais Blacky avant de partir ?… Eh bien, comptez-y !… Vous ne l’entendrez plus de longtemps…

— Merci, mon petit docteur…

Un brusque courant d’air frais, l’air du palier exposé au vent d’ouest. Et puis le silence, ce riche silence nocturne nourri de menus bruits familiers : le tic-tac assourdi d’une lointaine pendule, le pétillement de l’eau gazeuse dans une bouteille mal fermée, l’intermittent ronflement de Gamin couché en boule dans son panier enrubanné.

Blacky ne hurlait plus. Il pleurait maintenant comme un enfant battu qui ravalerait ses sanglots de crainte de s’attirer un nouveau châtiment :

— Gamin ! Gamin ! chuchota comme chaque soir Mme Chapuis, laissant pendre une main hors du lit. Chéri !…

À l’appel de son nom. Gamin — un vieux pékinois presque aveugle — avait levé la tête. Mais il ne quitta pas son panier. Il s’y pelotonna avec un gémissement plaintif.

Une ombre démesurée était entrée sans bruit. Elle courut vers le mur, vers le lit, s’y abattit comme une énorme chauve-souris, reprit, bossue, le chemin de la porte…

Elle avait déjà quitté la chambre quand une des nombreuses poupées, qui n’y dormaient jamais — la Colombine aux yeux étonnés —, piqua une tête sur le tapis et y demeura étalée dans l’attrayant fouillis de ses jupes de soie.

— Une heure ! dit Hélène Dauvel-Juste après avoir jeté un coup d’œil à sa montre de chevet. Tu ne me feras jamais croire que tes malades te retiennent aussi tard !… Qu’est-ce que tu as ? Tu as bu ?

Dauvel-Juste se pencha sur elle, à la toucher. Elle eut peur. Mais il ne voulait qu’éteindre la lampe qu’elle venait d’allumer.

— Fous-moi la paix ! dit-il haineusement. Est-ce que je te demande d’où tu viens quand tu reviens de chez ta couturière ?

 

*

 

— Mme Chapuis était condamnée et moi, son médecin traitant, je le savais mieux que quiconque, protesta le Dr Dauvel-Juste de ce ton froid et mesuré dont il ne s’était à aucun moment départi depuis le début de l’entretien. On n’assassine pas une femme à l’article de la mort.

M. Pire-Dandoy — « L’Incroyable » ainsi que l’avaient surnommé ses collègues en raison de son élégance surannée — porta la main à son épingle de cravate en fer à cheval et l’y laissa un moment, comme ruminant l’objection. Puis, sans que la rigidité générale de son maintien en fut pour si peu affectée, il décrocha le récepteur du téléphone, et le porta à l’oreille :

— Allô !… Passez-moi, je vous prie, le Pr Jacquier… Jacquier ?… Pire-Dandoy… Oui, dans mon cabinet… Ah ?… Non, je m’y attendais… Je vous remercie… Au revoir, mon cher !

Tandis qu’il parlait, son regard pénétrant n’avait pas quitté Dauvel-Juste.

— Mme Chapuis était condamnée, c’est vrai, admit-il après avoir raccroché. Mais non à une fin imminente. Son angine de poitrine, me dit le médecin légiste, n’avait pas atteint le stade aigu. Elle eût pu vivre des années encore…

— Deux ou trois tout au plus !

— Admettons. Eût-elle dû mourir d’ici six mois que cela ne changerait rien à l’affaire !

M. Pire-Dandoy souleva une liasse de factures et invita son interlocuteur à les reconnaître :

— Nous sommes renseignés. Il vous fallait de l’argenttout de suite. Votre laboratoire d’organothérapie vous coûte les yeux de la tête. Les créanciers vous assiègent de jour et de nuit. Sans l’héritage de votre client, c’était la saisie avant trois semaines !

« Je me demande ce qu’Hélène leur aura raconté ! » s’inquiéta Dauvel-Juste, songeant aux policiers qui avaient fouillé ses papiers. Mais il ne laissa rien paraître de ses sentiments :

— Mes malades ne me doivent pas moins d’argent que je n’en dois moi-même. Au demeurant, si j’avais voulu tuer Mme Chapuis, je ne l’aurais pas égorgée. J’aurais recouru à un quelconque toxique dont on n’aurait pas retrouvé trace à l’autopsie… à supposer qu’on se fut alors avisé d’ordonner une autopsie !

M. Pire-Dandoy parut mal convaincu :