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Bien sûr, depuis l’événement, les clients – pardon, les hôtes – se pressent en foule au “Grand 13”. Pourtant, Mme Adèle, son énergique tenancière, ne sait trop si elle doit s’en féliciter.
Certes, le tiroir-caisse tinte agréablement à ses oreilles, mais un assassinat dans une maison qui prétend à la respectabilité, cela fait mauvais effet. Et puis, le zèle des filles s’en trouve brutalement refroidi. Câliner des messieurs portés sur la bagatelle, d’accord : elles peuvent bien les laisser attenter à une vertu qui n’est plus qu’un lointain souvenir.
Mais de là à les laisser attenter à leur vie...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la
Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien
La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie
Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet,
Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens).
L’Assasin habite au 21 (1939) et
Légitime Défense (1942) (sous le titre
Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par
Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde.
Steeman est sans conteste, avec
Agatha Christie et
Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.
À l’occasion des 100 ans de la naissance de
Steeman, les éditions Le Cri publient, en 2008, neuf chefs-d’œuvre du maître du polar.
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Seitenzahl: 170
Veröffentlichungsjahr: 2021
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La Morte survit au 13
Du même auteur
Poker d’Enfer
Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)
Légitime défense (Quai des orfèvres)
Haute Tension
La Morte survit au 13
Crimes à vendre
Madame la Mort
Un Mur de pierres tendres (Peut-être un vendredi)
Dix-huit fantômes
Stanislas-André Steeman
La Morte survit au 13
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
© 1957 pour l’édition originale.
ISBN 978-2-8710-6644-6
© Le Cri édition 2008 pour la première édition,
Av Léopold Wiener, 18
B-1170Bruxelles
Dépôlt légal en Belgique D/2012/3257/63
En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),
Étude pour Le Rendez-Vous (détail), 1911.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
ÀPierre Fresnay,
ce roman qui lui révélera
une ascendance inattendue.
Amicalement.
I
Adèle Grandchien – Mme Adèle pour ses clients et amis – opéra un quart de tour devant la psyché-accordéon qui lui renvoyait trois Adèle pour une.
À quarante-neuf ans, Mme Adèle défiait le retour d’âge. Un mètre soixante-quinze non chapeautée, quatre-vingt-dix-neuf centimètres de tour de poitrine, cinquante-sept de tour de taille. La fine moustache, soulignant la dureté de sa bouche mince, avait opportunément blanchi. Son chignon haut coiffé gardait la ferme rondeur d’une pelote. Ses seins lourds demeuraient sensibles à la moindre provocation. Ses fortes jambes de campagnarde, fleuries à mi-cuisses de jarretières héliotropes, tiraient toujours l’œil sous la transparence des bas noirs et le cache-cache des volants.
Soupirant en dedans, Mme Adèle se laça les bottines à talons-bobines, se serra le corset par-dessus la chemise de jour à jours et s’enfila le pantalon brodé. Dans le Midi, c’est bien connu, nul verbe qui ne soit pronominalement réfléchi. Mme Adèle se noua à bonne hauteur de jupon blanc de fond à festons, puis le jupon de fête qui fait chanter la jupe. Elle se passa la robe olive à guimpe et la double chaîne d’argent en sautoir avec médaillon à secret et anneau porte-clefs.
Ce faisant, elle songeait à M. Albert. Albert, son défunt homme. Feu Albert se plaisait à répéter qu’une honnête femme se reconnaît à son linge et qu’une tenancière de bonne maison se doit d’en porter d’autant plus que ses pensionnaires en exhibent moins. Cela lui vaut l’estime unanime d’un chacun tout en inspirant des idées tangentielles à la clientèle.
Mme Adèle, comme chaque fois qu’elle évoquait feu Albert, écrasa une larme furtive. Cela ferait bientôt deux ans qu’il reposait au Vieux Cimetière, bientôt deux ans qu’elle allait régulièrement le dimanche, après la messe de onze heures, lui porter un bouquet d’immortelles. L’immortelle est une fleur au langage clair dont le prix demeure abordable en toute saison.
Mme Adèle retint un nouveau soupir. Sans doute feu Albert était-il normalement porté sur la bagatelle. Il existe un mot coûteux pour définir cette sorte de fringale. Sans doute l’avait-il trahie sans vergogne avec toutes « ses filles » et jusqu’avec la vieille Maria avant qu’elle devînt confite en dévotion. Sans doute éprouvait-il un ruineux penchant pour l’absinthe. Sans doute lui relevait-il plus souvent les jupes pour lui prendre son argent que pour lui témoigner son affection. Ces menus travers n’empêchaient pas qu’il fût un homme, un vrai, sachant parler doux à l’heure du berger et cogner dur à l’occasion. De surcroît, chargé d’expérience, Mme Adèle devait-elle entreprendre un petit voyage, se rendre impromptu à Aix ou à Montauban ? M. Albert, dédaignant d’ouvrir le Chaix, lui disait aussitôt quel train prendre, à quelle heure il était censé partir, à quelle heure il était censé arriver et s’il s’y trouvait un compartiment pour dames seules. Mme Adèle avait-elle quelque numéraire à placer ? M. Albert, négligeant de consulter la moindre gazette boursière, savait incontinent quels titres acheter et à quelle date il importait d’en détacher les coupons. Mme Adèle venait-elle à s’alarmer d’un retard anormal ? M. Albert lui démontrait de mémoire qu’elle s’était trompée dans ses calculs ou lui procurait une médecine dont elle éprouvait l’heureux effet dans les quarante-huit heures. M. Albert prévoyait, rafistolait tout. Aussi loin que Mme Adèle pût s’en souvenir, rien ne l’avait jamais pris de court. Rien, sauf la mort. Une mort misérable et solitaire sur les Remparts. M. Albert était allé s’y promener vers les minuit, histoire de se boire la dernière chez Titin. On l’y avait retrouvé au point du jour, le nez dans une touffe de basilic, le dos labouré à coups d’eustache par un lâche assassin qui courait toujours.
Mme Adèle se poudra le nez – elle se fardait peu, laissant cet artifice à « ses filles » – et se parfuma discrètement les dessous de bras. « Une femme a cela de commun avec une redoute qu’elle court le risque d’être emportée, à revers », disait feu Albert. Qu’il eût tort ou raison, le deuil le plus cruel n’entraîne pas la négligence.
On était samedi soir, jour d’affluence. Mme Adèle se donna le dernier coup de peigne, se collant les frisures aux tempes d’un index mouillé de salive. Tout le monde serait bientôt là… Le juge de paix, le clerc de notaire, le docteur…Lui aussiprobablement… Le seul homme digne de ce nom qui eût réussi à la troubler depuis le décès de M. Albert. Grand, fort, quoique svelte, portant barbe et moustaches… L’œil clair et pénétrant derrière le monocle… Libéral, désinvolte… Beau parleur, mais sachant écouter… Décoré du Nichan Iftikhar… Un homme ? Pardon, un monsieur !
Mme Adèle retint un troisième soupir. Elle n’était pas près d’oublier feu Albert. Aucun « successeur » ne la persuaderait d’ôter la photographie ornant la tête de son lit, une mauvaise photographie anthropométrique, la seule qu’elle eût de lui, tachée par des empreintes de doigts. Mais les souvenirs ne chauffent pas les draps. Une femme ne saurait se passer de compagnon, spécialement une femme de quarante-neuf ans, faute de se retrouver vieille du jour au lendemain. Mme Adèle n’en doutait d’ailleurs pas : feu Albert aurait été le premier à la comprendre et lui pardonner. Mieux, il aurait approuvé son choix : feu Albert était féru de distinction.
Un faible coup de sonnette – la vieille Maria avait dû oublier une fois de plus d’entrebâiller la porte d’entrée à la brune – tira Mme Adèle de ses pensées. Elle était fin prête, couverte comme une ursuline. Restait à s’assurer que « les petites » avaient bien procédé en sens inverse, ne gardant sur elles que le strict superflu…
De bonnes petites, par chance, pas vicieuses pour un sou, ne songeant qu’à se retirer à la campagne, épouser quelque cousin sans préjugé ou alimenter un enfant en nourrice. Sauf, peut-être, l’Odile. Mais l’Odile n’était pas comme les autres. Elle avait une spécialité. N’interroge pas les morts qui veut.
Quittant sa chambre dans le plus bourgeois des froufrous, Mme Adèle, l’œil vif, entreprit de passer la classique revue de détail…
M. Ventre, le voiturier, arriva le premier.
C’était un homme courtaud et sanguin, coiffé à la Bressant, qui ponctuait ses propros de clap-clap mouillés et autres irritants bruits de bouche généralement réservés aux chevaux d’humeur paresseuse. « Les petites » prétendaient qu’il leur regardait les dents pour leur deviner l’âge et n’aimait rien tant que leur claquer méchamment les fesses.
— La bonne nuit, ma bonne Maria ! dit-il du seuil, s’épongeant le front à l’aide d’un mouchoir de couleur. Mon chapeau, je vous prie ! Mes gants, mon cache-col, mon riflard… Mon pardessus, ghk !… Toujours le grasset musclé et la fourchette saine ?
La vieille Maria lui jeta un regard noir :
— Le pantalon, vous vous le gardez ?
Le ton manquait d’aménité, mais M. Ventre se flattait d’entendre la gaudriole :
— Provisoirement, ma bonne Maria, provisoirement ! Ça ne vous paraît pas plus décent, ghk ?…
Du pied, la vieille Maria repoussa la porte d’entrée avec humeur :
— Le plus décent serait que vous passiez la soirée avec votre femme et les enfançons !
M. Ventre tomba de son haut :
— Vous me prenez pour un autre. Vous oubliez que je suis peu marié.
Mais il en fallait davantage pour démonter la vieille servante :
— Bé, ça vous prive d’une excuse ! Je vous plante là, j’ai des culottes à rincer…
M. Ventre porta dignement deux doigts à son faux col comme il l’avait vu faire par Fallières un 14 Juillet que le président était descendu sur la Côte. Quoiqu’il jouât la bonhomie, le remisier souffrait mal qu’on lui manquât, spécialement en ce bas lieu où il prétendait aux égards dont il était frustré par le gratin.
— Allez, allez, ghk ! intima-t-il d’un ton sans réplique. Et cessez, je vous prie, de malmener mes effets. Je n’ai pas fini de les porter.
— Bonne Mère ! s’exclama la vieille Maria, y jetant un regard de mépris. Vous me le dites !
M. Sénéchal, le pharmacien, arriva le second.
Pour ceux qui se plaisent à rapprocher l’homme de la gent animale, M. Sénéchal rappelait une biche maigre. Il en avait la barbiche bifide et la voix grêle. Il en avait le front plat, surmonté de mèches rares. « Les petites » l’appelaient Séné. Sans malice, par simple souci d’abréviation et, peut-être, amitié. Il en notait tout le premier, prenant sur lui.
Les deux hommes se serrèrent mollement la main. M. Ventre reprochait à M. Sénéchal de sentir le phénol alors que le second reprochait au premier de sentir le crottin. M. Sénéchal trouvait M. Ventre vulgaire, M. Ventre tenait Séné pour demeuré.
— Que ditLe Petit Journal ?s’informa le pharmacien par simple politesse. J’aime à croire que les inondations sont en régression ?
— Ghk, ghk ! fit M. Ventre, évasif.
— Pas de faits divers prêtant à commentaire ?
— Si, justement, celui-ci !… « Par criminelle distraction, un motard de Narbonne met en péril la vie de six personnes »… Voyez vous-même,
— Diable ! s’exclama M. Sénéchal, le regard accroché par un titre voisin. « Rupture de train due à un voiturier imprudent. Trois blessés, dont deux à l’article de la mort »… Voyez vous-même.
M. Ventre lui arracha la feuille des mains :
— Ghk, simple accident !
— À n’en pas douter, concéda M. Sénéchal, magnanime. « Un pharmacien presbyte confond deux ordonnances », lut-il à retardement. Simple méprise.
Quatre autres habitués du samedi soir – M. Giacobi, le juge de paix ; M. Dunoyau, le clerc de Me Brun ; M. Bonnet, directeur des Galeries-Parisiennes, et le Dr Gabrielle – arrivèrent peu après par paquet. Ils s’étaient rencontrés sur le mail, s’y étaient attardés à critiquer le gouvernement.
Ils n’avaient pas fini d’ôter leurs pardessus trempés de pluie quand apparut un septième familier : M. Vorobeïtchik (Wenceslas), tenant en laisse son boxer Referee, l’un remorquant l’autre, le premier freinant le second 1.
La vieille Maria, plongée dans l’eau javélisée jusqu’aux fanons, n’eut que le temps de courir au bas de l’escalier :
— Madame ! Madame !
— Oui ? questionna la voix lointaine de Mme Adèle.
La vieille Maria, dépassée, cherchait toujours ses mots quand M. Wens senior, l’attirant à soi par les épaules, lui ôta le souci de penser plus avant.
— Tous ces messieurs sont au salon ! acheva-t-il pour elle. Paraissez, beautés !
Mme Adèle – encore une raison, et non la moindre, d’honorer la mémoire de feu Albert – pouvait se flatter que le 13 de la rue des Cultes éclipsât toute entreprise concurrente. Plus avantageuse de nature, elle aurait pu aller jusqu’à prétendre que « sa maison » n’avait pas sa pareille de Sète à Clermont-Ferrand.
De fait – à tout le moins le samedi soir – Mme Adèle y traitait ses hôtes moins en clients qu’en amis de longue date. L’amateur de musique était assuré d’y entendre un concerto de Beethoven ou unLiedde Brahms enlevé au piano par Olga, le gastronome d’y déguster tel ou tel plat de son choix mitonné par Mireille, et Roland Dunoyau, veuf inconsolable, d’y converser avec l’esprit de sa chère disparue grâce aux interventions médiumniques d’Odile. Un visiteur non prévenu, frappant à l’huis par hasard, aurait cru pénétrer dans un salon bourgeois. Peut-être se fût-il brièvement étonné d’y trouver tant de jolies filles et si peu vêtues ? Mais une femme a bien le droit de s’ôter l’excédent dans l’intimité, son accueil en paraît d’autant plus aimable. Et Mme Adèle eût tenu le pari ; le visiteur égaré, fût-ce là son premier objectif, n’aurait pas plus longtemps cherché le Cercle Jeanne d’Arc.
Ceci dit, Mme Adèle détestait qu’on discutât politique sous son toit. Les discussions d’ordre politique vous échauffent la bile et incitent l’énervé comme l’innocent à dépaver la chaussée. Elle préférait de beaucoup, et s’y employait, que ces messieurs vinssent à s’entretenir, par manière de hors-d’œuvre, de sujets plus légers – tels la polygamie, l’élection de la prochaine rosière ou le dernier roman de Pierre Louÿs –, tous chapitres favorisant également le sous-entendu.
Ce samedi soir – un samedi soir appelé à faire date dans les annales du « grand 13 » – la conversation s’orienta d’emblée vers les inondations, chacun tenant à prendre publiquement sa part de l’affliction nationale, redoutant en secret d’être inondé à son tour et s’inquiétant par avance d’y porter remède. De l’avis unanime, les mesures de protection manquaient d’efficacité et la troupe montrait une fâcheuse propension à l’indiscipline. À Biribi, foi de Ventre, on vous descend un vulgaire voleur de prunes de douze pruneaux dans le buffet. Par la suite, quelqu’un ayant inconsidérément lâché le mot « ballon », il ne fut plus question que d’aérostatique et des récentes expériences de M. Santos-Dumont, autre débat stérile. M. Wens senior, agaçant Referee, paraissait trouver le temps long. M. Bonnet, directeur desGaleries-Parisiennes, avait découvert, dans une pile d’imprimés, un catalogue ennemi et en tournait les pages d’un air chagrin. Roland Dunoyau, penché dans l’ombre sur l’Odile, lui tripotait distraitement les avant-bras tout en lui demandant Dieu sait quoi.
Une diversion s’imposait. Mme Adèle sut aussitôt quoi taire :
— Ma petite Olga… Si vous nous jouiez une nouveauté ?
Impossible de s’y méprendre, c’était un ordre.
Olga, oubliant qu’elle portait trois fois rien, se retroussa les dentelles en s’attirant le tabouret comme à une distribution de prix. Déjà ses doigts durs couraient sur les touches tandis qu’elle pressait la pédale du museau rose de ses mules :
Il faut la voir, le long de la rivière,
Boitant par-devant, boitant par-derrière
La jambe gauche qui cloche un tout petit peu
Et semble crier : « Au feu ! Au feu ! Au feu ! »
Chacun attendit poliment qu’elle eût fini, puis un ange passa.
— Trop réaliste pour mon goût ! commenta M. Wens, n’en applaudissant pas moins le premier. Personnellement, je préfère une demoiselle sur une balançoire, comme dansVéronique… On se joue un whist, au centime le point ?
Mme Adèle avait beau rêver de M. Wens une nuit sur deux, se soumettre en pensée au moindre de ses caprices, elle n’en tenait pas moins le whist pour un dangereux passe-temps d’importation. Un whist entre hommes fait obligatoirement deux mécontents et quatre glaçons.
— Un moment ! intervint-elle d’un ton vif. Les petites proposaient de jouer aux tableaux vivants…
Personne n’en fut autrement surpris. Les tableaux vivants comptaient parmi les attractions du samedi soir. À vrai dire, ils en étaient le clou.
— Excellente idée ! appuya M. Bonnet, envoyant promener le catalogue duBazar de Lozère. J’opte pourLa Naissance de Vénus, étant entendu que dauphins et tritons seront choisis dans l’assistance…
Il n’avait pas achevé que M. Giacobi, le juge de paix, exprimait impulsivement sa préférence pourPhryné devant l’Aéropage.
— Aréopage !rectifia M. Bonnet qui n’aimait pas les Corses. Vous commettez un lapsus, mon cher ! Qui plus est, inspiré par Santos-Dumont.
Le juge de paix parut piqué au vif.
— Mieux vaut pécher par distraction contre la langue française que bafouer délibérément les règles de la politesse ! répartit-il illico, se promettant d’interdire à sa femme comme à ses six filles et au petit Aldo de jamais remettre les pieds auxGaleries-Parisienneset de saler leur propriétaire s’il venait à comparaître devant son tribunal. (On est Corse ou on ne l’est pas.).
Le Dr Gabrielle, un quinquagénaire au menton bleu, de type jupitérien, en tenait pourLe Jardin des Hespérideset M. Ventre, témoignant d’une érudition inattendue ; pour Lady Godiva parcourant à cheval, vêtue de sa seule chevelure blonde, la ville de Coventry endormie.
M. Sénéchal approuva hypocritement. Restait à trouver le cheval. À défaut de la haquenée de la légende, peut-être M. Ventre pourrait-il leur procurer un complaisant percheron ?
— Je pourrais vous procurer un âne si vous ne faisiez déjà l’affaire ! repartit M. Ventre, virant à l’aubergine.
Un orage menaçait. M. Wens joua les paratonnerres :
— Si vous m’en croyez, la monture n’excitera qu’un faible intérêt, le moindre cheval à bascule suffisant à créer l’illusion… Peut-être ces demoiselles n’ont-elles pas de cheveux assez luxuriants pour en voiler leurs appas, mais, dans l’affirmative, nous nous sentirions assurément frustrés.
La pertinence d’une telle remarque frappa tout le monde tandis que Mme Adèle, ravie qu’il ne fût plus question de whist, sollicitait d’autres avis.
— Suzanne au Bain, suggéra le Dr Gabrielle, proposition unanimement rejetée quand il apparut que le sujet entraînait la collaboration bénévole de deux vieillards.
— La Tentation de Saint Antoine !lança M. Bonnet, provoquant un début d’hilarité.
M. Giacobi se prénommait Antoine, d’où l’astuce, mais la majorité estima peu prudent de l’échauffer davantage.
— L’Enlèvement des Sabines, proposa un anonyme, non suivi.
M. Ventre piaffait depuis un moment. Il eut une tardive inspiration.
— Et pourquoi pas quelque chose de plus corsé :Au pouvoir de l’InquisitionouFlagellation au Couvent ?… Ça serait farce. Remarquez que les petites n’en souffriraient pas mort et misère. Il leur suffirait de se cravacher le jupon.
Mme Adèle contint mal un haut-le-corps :
— Mille regrets, monsieur Ventre, mais vous prenez ma maison pour une autre ! Ces enfants sont toutes disposées à illustrer des œuvres d’art, non des sujets licencieux !
— Vu, ghk ! grommela M. Ventre, vexé, enlaçant Fifi par surprise et l’entraînant vers l’étage. Illustrez doncL’Angélusde Millet ! cria-t-il venimeusement du palier. Ça, c’est du mouron !
Finalement « les petites » illustrèrentLe Printempsde Botticelli,Toilette d’une Sultanede Vanloo, etTriomphe de Florede Callet, se gardant la chemise pour paraître moins nues.
Sur le tard, la vieille Maria, venue à bout de sa lessive, passa par le salon. On n’y percevait plus d’autre bruit que le chuintement du gaz léchant les bûches postiches de la cheminée en trompe-l’œil. Un londrès encore bagué achevait de se consumer dans un cendrier de Gallet. On se fût cogné aux meubles sans la clarté diffuse tombant de l’étage et le pinceau de lumière orangé provenant de la chambre contiguë, la chambre chinoise, dont la porte demeurait entrebâillée.
La vieille Maria s’en approcha sans bruit, sur ses charentaises.
— Bonne Mère ! fit-elle pour elle toute seule.
C’était pareil tous les samedis soirs…
Démesurément grandis par leurs ombres complices, leurs mains largement étalées faisant pression sur un instable guéridon d’acajou, l’Odile et Roland Dunoyau, veuf de fraîche date, interrogeaient impudemment la femme de celui-ci par-delà le sépulcre.
— Bonne mère ! redit la vieille Maria, se signant.
Pour peu que Dieu laissât faire, tôt ou tard ils obligeraient la morte à en lever la dalle.
________________________
1 Il va sans dire qu’il s’agit ici de M. Vorobeïtchik père. À l’époque – la Belle Époque –, Vorobeïtchik junior avait encore les fonds de culotte sur les bancs de l’école.
II
L’Odile avait perçu les pas furtifs de la vieille Maria. Elle alla fermer la porte, mit le gaz en veilleuse de telle manière que la sombre lumière orange tombant de la suspension – une énorme suspension à pendeloques de verre, déplacée dans une pièce aussi exiguë – n’éclairât plus faiblement que le centre du guéridon. Elle déplaça sa chaise pour l’empêcher de geindre sous elle, et la trahir, chaque fois qu’elle venait à bouger. Finalement, elle prit à tâtons les mains de son vis-à-vis entre ses propres mains chaudes et moites.
Roland Dunoyau, qui ne l’avait pas quittée du regard, contenait mal son impatience.
— Elle tarde ! fit-il d’une voix voilée. Elle se manifeste plus tôt, d’ordinaire.
L’Odile s’attendait à un tel reproche.
— C’est que les morts ont tout leur temps, rien ne les presse ! plaida-t-elle, élargissant son décolleté d’un imperceptible mouvement d’épaules. Faites comme moi, monsieur Roland. Fermez les yeux, appelez-la par la pensée, au-dedans de vous… Ah !
— C’est elle ?
— Je peux pas dire, pas encore, mais quelqu’un est sûrement là…
— Qui ? Demandez-lui… vite !
Le pied bancal du guéridon se mit à battre docilement le parquet.
— C-1-i-n-e, épela l’Odile, marquant une pause plus ou moins longue entre chaque lettre.
Roland Dunoyau sentit s’emballer son cœur comme à un premier rendez-vous :
