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Drôle de réveillon.
Noël se fête en famille, d’accord, mais là, Pèlerin exagère. Faire entonner, entre deux toasts au caviar, “Minuit Chrétiens” par le chœur de ses maîtresses réunies – enfin, de ses “cousines”, comme il dit – c’est un peu... risqué. D’autant que les charmantes créatures sont flanquées d’époux dont la complaisance finira bien par atteindre son point de rupture. Si ce n’est déjà fait.
À quel mari outragé appartient donc ce cadavre qui traîne, dans sa robe bleu pastel, sur la terrasse ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la
Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien
La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie
Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet,
Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens).
L’Assasin habite au 21 (1939) et
Légitime Défense (1942) (sous le titre
Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par
Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde.
Steeman est sans conteste, avec
Agatha Christie et
Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.
À l’occasion des 100 ans de la naissance de
Steeman, les éditions Le Cri publient, en 2008, neuf chefs-d’œuvre du maître du polar.
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Seitenzahl: 241
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Madame la Mort
Du même auteur
Poker d’Enfer
Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)
Légitime défense (Quai des orfèvres)
Haute Tension
La Morte survit au 13
Crimes à vendre
Madame la Mort
Un Mur de pierres tendres (Peut-être un vendredi)
Dix-huit fantômes
Stanislas-André Steeman
Madame la Mort
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
© 1951 pour l’édition originale.
ISBN 978-2-8710-6646-0
© Le Cri édition 2008 pour la première édition,
Av Léopold Wiener, 18
B-1170Bruxelles
Dépôt légal en Belgique D/2012/3257/65
En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),
Étude pour Le Rendez-Vous (détail), 1911.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
– Qui frappe à la porte si tôt ?
– La Mort, la Mort que vous appelez.
– Allez-vous-en, Mort,
revenez cet été.
Allez-vous-en, Mort,
on a rien à vous donner
.
– Je ne viens pas mendier,
je viens vous emporter.
Dites votre dernier Ave.
– Allez-vous-en, Mort,
ou l’on va vous tuer.
(Chanson du Pays d’U.)
La petite ville, sans bruit,
Dort profondément dans la nuit.
(A.Samain)
Je n’avais pas la moindre envie de dire oui. J’avais promis à Moira de l’emmener dîner auCanyonet je comptais bien, l’extra-dry aidant, lui chanter avant le jour une berceuse à ma façon. Rien de tel que : Minuit. Chrétiens !pour vous ouvrir le cœur d’une belle. Mais je n’ai jamais su refuser l’argent poliment offert. C’est ma faiblesse, avec quelques autres.
— O.K. ! dis-je. Gardez-m’en deux doigts.
Pèlerin fit : « Quoi ? Pardon ? », mais j’avais déjà raccroché.
J’achevai de m’habiller, piquai un œillet au revers de mon habit et raflai mon feu après avoir tiré une balle dans le matelas. (J’habite en meublé.) En passant devant le bar, je m’offris un whisky bien tassé, histoire de me mettre en train (et de respecter la tradition). Je n’arrêtais pas de penser à Moira, d’autant que les filles ressemblent sur ce point aux soufflés : faut pas les laisser retomber.
J’allai prendre ma voiture au garage. Il neigeait comme dans mon enfance et on avait volé la rue. le froid étant tombé avec les premiers flocons. « Sale temps ! » me dit le vieux Phil d’un ton pénétré. Je dis oui. À son âge il n’y a plus que de sales temps. Je résolus de passer par chez Moira. (J’aime le soufflé.) C’était l’heure de Juan, ça serait bientôt l’heure de Julien, mais je n’avais pas oublié ce soir où je devais conduire Moira au jaï-allaï et où je les avais trouvés tous les trois, elle, Juan et Julien, ronds comme des billes, jouant aux gendarmes et aux voleurs. Les voleurs, en l’occurrence, c’était Moira. Elle venait de se faire coincer dans une penderie, une robe lui entortillait la tête, ce qui ménageait sa pudeur, et je dois à la vérité de dire que ça ne paraissait pas lui déplaire autrement. Je n’avais pas pipé, mais je m’étais bien promis une revanche. Grand-père Pons m’a toujours dit : « Choisis le lit avant la femme. » Ce qui revient à dire que la pire vaut la meilleure et que, si vous en voulez un Empire, c’est à vous de savoir y faire.
Moira m’ouvrit elle-même après que j’eus sonné sept fois, mon chiffre porte-chance. Elle était en peignoir vert Nil, ses cheveux d’or blanc retenus par une serviette éponge en forme de madras. L’appartement sentait les sels de bain et il y avait de la lumière dans toutes les pièces.
— Déjà vous ! s’exclama-t-elle sans enthousiasme.
Elle porta la main à ses cheveux.
— Je dois être faite comme un griffon.
— J’aime beaucoup les griffons, dis-je. Spécialement les griffons en vert Nil.
Je la suivis d’autorité dans la chambre à coucher. Une de ces robes qui montrent plus qu’elles ne cachent était étalée sur le lit.
Je la lui désignais :
— Déshabillez-vous. Nous partons.
Elle regarda la pendule, puis moi. La pendule avec suspicion, moi, avec sévérité :
— À cette heure-ci ? Compteriez-vous m’adjoindre aux garçons pour dresser les tables ? Ou méditez-vous de m’initier aux réveillons bourgeois ?
— Ni l’un ni l’autre. Nous n’allons plus auCanyon. Nous sommes invités.
Moira marqua le coup. Elle a toujours été un peu snob.
— Surprise-party ?
— Murder-party.
— Et Juan ? s’inquiéta-t-elle soudain.
— Vous lui laisserez un mot. Il adore les fautes d’orthographe.
Je m’étais déjà détourné pour regagner le studio. Je n’aime pas voir préparer les soufflés auxquels je me propose de goûter.
— Vous trouverez le dernier numéro d’Esquire sur le poste de radio et du whisky dans le buffet, me dit Moira. Pilate vient de m’envoyer mon dernier disque. Je vous autorise à l’écouter si vous préférez mon chant à ma conversation.
La bouteille de Red Label était presque sèche quand je la tirai du buffet et tout à fait quand je l’y remis. Ce serait toujours ça que Juan n’aurait pas ! Je m’occupai ensuite à découvrir le dernier disque de Moira. Pas que j’aime particulièrement ces chansons ou « amour » rime avec « guinguette », mais Noël vous incline à l’indulgence. Et grand-père Pons me disait toujours : « C’est au diable qu’il faut brûler des cierges : Dieu a l’électricité… »
— Eh bien ? me cria Moira après la première mesure. Qu’en pensez-vous ?
— Ravissant ! dis-je.
J’avais laissé ouverte la porte communiquant avec la salle de bain et je savais dans quelle glace regarder pour avoir de la distraction. Pas trop, mais un petit peu.
— Dois-je mettre un des jupons de grand-mère ? me cria Moira.
— Mettez-les tous ! conseillai-je. Nous avons deux cents kilomètres à faire.
Je venais d’achever ma troisième « Lucky » quand elle fit sa réapparition.
— Comment me trouvez-vous ? questionna-t-elle, faisant bouffer l’ample jupe de sa robe violette.
— Belle comme un évêque.
Le compliment ne parut lui plaire qu’à moitié :
— Est-ce là tout l’effet que je vous fais ?
— C’est du moins tout ce que je trouve à dire. Je ne suis pas Juan, je ne suis éloquent qu’avec les mains…
Elle fit l’effarouchée :
— En ce cas, n’ajoutez rien !
À son tour, elle m’examinait d’un œil critique :
— Votre habit pourrait aller plus mal…
— Tant mieux ! Plus qu’un versement à faire et il sera à moi !
— Un moment ! Ne bougez pas !
Elle s’approcha et j’eus un faux espoir. Elle ne voulait qu’arracher l’œillet de ma boutonnière :
— Je ne tiens pas à vous perdre avant de vous avoir eu !
Car Moira est comme ça : superstitieuse en diable. Ne vous avisez pas de rapprocher après avoir renversé du sel ou si vous venez de jeter votre chapeau sur le lit : elle vous grifferait comme un chat. Et Dieu fasse que nous ne rencontrions jamais de nonnes allant par trois : elle serait capable de prendre le voile.
Nous allions sortir. Elle se baissa et ramassa un journal glissé sous sa porte.
— Un instant ! dit-elle vivement. (Et je savais déjà ce qu’elle y cherchait.) Vous êtes bien « sagittaire » ?
— Oui. Pour autant que vous soyez une « vierge ».
— Nombreuses et efficaces opportunités autour de vous. Déplacement inattendu. Évitez les excès de boisson et de vitesse. Un grand danger vous guette… Ah ! Ça, c’est pour moi… Imprudences sur le plan sentimental. Irritabilité. Ne laissez pas la proie pour l’ombre. Renoncez aux plis plats et méfiez-vous des rousses…Ça, c’est pour vous !
— L’astrologue de service a dû intervertir l’ordre des facteurs, dis-je. Le kilt me va à ravir et je ne vois pas ce que j’aurais à craindre des rousses. Tout le risque est pour elles. Tandis que vous… Si l’on parle encore de Casanova, c’est que nous n’avons pas vécu à la même époque.
Moira me jeta un regard noir :
— Prenez toujours mon Chypre.Just in case.
Nous descendîmes dans la rue. Il ne neigeait presque plus. Un fond de hotte. Juste assez pour que la carrosserie bleu électrique de Bertha fût devenue bleu pastel.
— Croyez-vous réellement pouvoir couvrir deux cents kilomètres par ce temps ? me demanda Moira comme je prenais un départ spectaculaire.
— Peut-être pas, mais ça vaut d’essayer…
Dix minutes plus tard nous sortions de la ville.
— J’espère que vous avez des chaînes ? insista Moira.
— Certainement. Dans mon coffre à outils.
— L’idée ne vous est pas venue qu’il vaudrait mieux les mettre à vos roues ?
— Si, mais je l’ai écartée. Je tiens à arriver avant minuit.
— Arriver où ? Dans le fossé ?
Je ne répondis pas et nous nous trouvâmes bientôt en pleine forêt. Qu’aurais-je pu craindre d’une neige comme ça, toute neuve ? Nous roulions sur de la ouate.
— C’est merveilleux ! s’exclama Moira. (Et je me souvins que grand-père Pons se plaisait à répéter qu’il suffit d’une fleur, d’un papillon ou d’un bibelot pour emporter les bastions les mieux défendus. « Une forteresse comme la grand-mère finit même par succomber ! » ajoutait-il non sans mélancolie.) Regardez toute cette neige qui n’a jamais servi !… On dirait que personne n’est jamais passé par ici avant nous !… Et ces sapins !… Quand je pense que ce matin, au marché, on a osé me demander six cents francs pour un pauvre petit pas plus haut que ça !
Elle battit des mains :
— Oh ! Pacha, je vous dois mon premier vrai Noël !
Elle m’appelait Pacha : c’était bon signe.
— N’est-ce pas mer-veil-leux ? insista-t-elle.
— Merveilleux.
— Vous n’avez pas l’air très convaincu.
— Mais si.
Je n’allais pas lui dire qu’une chose est d’avoir les fesses dans la soie et une autre de porter une chemise d’habit empesée ouverte à tout vent.
— À propos, vous ne m’avez toujours pas dit où nous allions ?
— À « La Chapelle ».
— « La Chapelle » ? Mais c’est une station de métro !
— C’est aussi le nom que Pèlerin a donné à sa villa.
Moira sursauta, comme je m’y attendais :
— Pèlerin ! Pas le Pèlerin qui ?…
— Si.Dieu a fait la femme. Pèlerin la refait… Pèlerin rend les jolies femmes plus jolies et les laides ravissantes… Au-dessus de la jarretière : Pèlerin… Un sein signé Pèlerin est un sein qui tient…L’homme qui, le premier, a eu l’idée de donner aux femmes des bustes de rechange en matière plastique, des seins de Vénus et des cuisses de Diane… L’homme qui s’est attiré la gratitude de toutes les Ève mal finies et la malédiction de tous les hommes qui les déballent…
Moira s’étira comme une chatte :
— En tout cas, c’est toujours pas moi qui l’aurai aidé à faire fortune !
— Dont acte, dis-je.
— Pourquoi a-t-il appelé sa villa « La Chapelle » ?
— Un souvenir. À cause de la station de métro, précisément.
— Il y a rencontré la femme de sa vie ?
— Vous ne connaissez pas Pèlerin. Il s’y est vu refuser un malheureux billet de cent francs, tout déchiré, portant en surcharge : Julot aime Mélie,ou quelque chose d’approchant. Et cela a achevé d’en faire l’un des hommes les plus riches de notre temps en lui donnant l’idée d’affermer la publicité sur billets de banque. Une bêtise, mais il fallait y songer !
Moira était songeuse :
— Quel âge a-t-il ?
— Cinquante-cinq ans.
— Et comment est-il ? Toujours vert ou bien ?
— Vert comme un sapin. Un sapin de Noël, justement ! Touché de blanc. Mais inutile de vous faire des idées, vous n’ensoleillerez pas ses vieux jours…
— Pourquoi ? Il est marié ?
— Pour ce que cela changerait ! Non mais, vous, c’est moi qui vous afferme !
Moira soupira :
— Vous me faites penser à Mae West !
— Ah ! Je ne vois pas ce que nous avons de commun ?
— Comme elle, vous croyez toujours avoir le dernier mot !
J’ouvris le tableau de bord et j’y pris une fiasque de whisky que je débouchai de la main gauche :
— Un drink ?
— Merci, non.
— Vous m’étonnez !
— Je me réservais pour le caviar et la dinde aux marrons. Alors je n’ai rien pris depuis midi… Vous n’auriez pas plutôt un bout de chocolat ?
— Fondant ou aux noisettes ?
— À croquer, dit Moira d’un ton de défi.
Je lui en tendis un bâton et elle me jeta un regard soupçonneux :
— Que cachez-vous encore là-dedans ?
— De l’aspirine, une paire de skis et une tête de femme… Regardez vous-même.
— Merci ! Du moment que ce n’est pas la mienne !
J’avais tourné le bouton de la radio et la première chose qu’il nous offrit ce fut les prévisions météorologiques : « Température en légère baisse par rapport à celle de la veille. Nouvelles chutes de neige probables… »
Pendant ce temps, Moira s’en mettait jusqu’aux yeux.
— Savez-vous à qui vous me faites penser ? dis-je.
— Non. À qui ?
— À Clark Gable.
— Vraiment ? Et pourquoi ?
— À cause de vos moustaches.
Et là, je me sentis vraiment parent de Mae West.
Je regardai Moira. Ses lèvres n’avaient jamais été plus tentantes. C’est-à-dire plus méchantes.
— A fag ?dis-je.
Je ne connais pas l’anglais, mais j’ai des lectures.
— Yêh !dit Moira.
Inutile d’ajouter qu’elle ne le connaît pas non plus, bien qu’elleleparle avec l’accent américain.
Je tirai mon paquet de « Lucky » de ma poche et le lui passai. Elle en prit deux, les pressa sur l’allumeur électrique et m’en planta une entre les lèvres. Ça fit de la fumée.
Mais elle demeurait dans les nuages.
— Comment se fait-il qu’un type comme ça nous ait invités ? questionna-t-elle après que Bertha eut avalé un nouveau bout de route. Et qu’il donne une murder-party ?
— On se connaît, dis-je. Et on s’apprécie.
— Mais la murder-party ? Ça l’amuse ?
— Je ne crois pas. D’autant que ce n’est pas une murder-party comme les autres.
— Qu’a-t-elle d’extraordinaire ?
— Le meurtre est déjà commis.
— Non ? dit Moira.
Elle eut l’air de prendre les sapins à témoins :
— Ilsse mettent donc maintenant à tuer la nuit de Noël ?
(Ils : le contrôleur des contributions, les paroliers, le dentiste, le rhume des foins, les permanentes à froid, les faux nylon et autres puissances des ténèbres…)
— Pourquoi non ? Il n’y a pas d’heure pour les salauds !
Moira se blottit dans ses fourrures :
— Et qui… Qui est mort ?
Je ne tenais pas à ce qu’elle regrette de n’avoir pas réveillonné avec Juan. Mais si je meurs de mort violente, ce sera pour avoir dit ce qu’il ne faut pas :
— Une cousine à Pèlerin.
Elle me jeta un regard incrédule :
— Il invite donc ses cousines à Noël ?
— Pour sûr ! Rien que des cousines et… des cousins.
— Il a le sens de la famille ?
— Si on veut. Cette famille-là, il se l’est choisie.
— Je croyais que ça ne se choisissait pas, les parents !
— Pèlerin les choisit. Ce qu’on appelle ses cousines sont tout bonnement ses maîtresses. Il change leur prénom, comme on changeait, jadis, celui des bonnes, assure leur avenir et, quand elles ont un mari (il se fait qu’elles en ont toutes !), il le prend dans ses affaires, obéissant à ce qu’on pourrait appeler la reconnaissance de…
— J’ai fort bien compris ! coupa Moira.
Elle s’abîma dans de nouvelles réflexions :
— Je ne vois toujours pas pourquoi Pèlerin vous a téléphoné.
— Il voudrait que je découvre l’assassin.
— Il n’a pas confiance dans la police ?
— Non. Vu l’état des routes et les fêtes de fin d’année, il est d’ailleurs peu probable qu’elle montre le bout de son nez avant un moment. Enfin, vous connaissez le proverbe : « Qui a tué tuera… » Le meurtrier pourrait remettre ça.
Cette réjouissante perspective me rappela l’horoscope de Moira, le mien plutôt, l’erreur étant flagrante : « Déplacement inattendu. Un grand danger vous guette », et ma chemise empesée me fit l’effet d’un bloc de glace.
— Quand même ! dit Moira. Pour une fois que vous m’emmenez dans le monde, je m’en souviendrai ! Pour qui me prenez-vous ? Pour votre ange gardien ? Un tueur ?…
— Je pensais que vous m’aideriez à gagner mon bifteck. Rien de tel qu’une jolie fille pour inciter les hommes à se déboutonner…
— Je vous dispense de telles images ! dit Moira.
Elle râlait sec.
— Regardez ce torrent ! dis-je. Et ces pierres toutes blanches au milieu, flottant sur l’eau… N’est-ce pas mer-veil-leux ?
J’aurais mieux fait de la boucler : je vis le moment où elle allait m’envoyer une paire de claques.
Par chance la radio se mit à jouerJingle Bellset cela la détendit un peu.
— Glissez votre main dans ma poche, dis-je alors. Non, pas celle-là… Celle de mon pantalon…
— Je ne suis pas curieuse à ce point-là !
— Comme vous voudrez !
Il valait peut-être mieux qu’elle n’aille pas y voir, après tout ! Du moins pour le moment. La neige s’était remise à tomber, et j’avais fort à faire pour maintenir Bertha dans le droit chemin. Le whisky de la fiasque, on aurait dit que c’était elle qui l’avait bu.
Les derniers trente kilomètres furent les plus pénibles. Malgré mes gants fourrés, mes mains s’ankylosaient sur le volant et, la lumière des phares n’éclairant plus qu’une chute pressée de flocons, je devinais la route plus que je ne la voyais. Moira avait replié ses jambes sous elle et était si bien emmitouflée dans ses fourrures qu’on l’eût prise aussi bien pour un ourson ou un porc-épic. Nous ne rencontrâmes pas une voiture, la neige avait gommé toutes les inscriptions des poteaux indicateurs, quand elle n’avait pas escamoté les poteaux indicateurs eux-mêmes, et, si j’avais eu le moindre doute sur la route à suivre, Dieu sait où nous aurions échoué !
Je sus que nous arrivions en repérant sur notre gauche un groupe de masures branlantes, sans ton ni fenêtre, vestiges d’un village que ses habitants avaient abandonné sans qu’on sût jamais très bien pourquoi.
— Je gèle ! dit Moira.
Je lui passai la flasque de whisky dont elle n’hésita pas cette fois à avaler une grande gorgée.
Et, au même moment, la radio entama : « Minuit, Chrétiens… »
Je n’hésitai plus. J’allai moi-même à ma poche et en tirai un écrin que je posai sur les genoux de Moira, ou ce que je supposais être ses genoux. Il contenait une grosse améthyste carrée, montée sur platine, qui lui faisait envie depuis longtemps.
— Oh, Pacha ! s’exclama-t-elle. Vous y avez pensé !
— Le tout n’était pas d’y penser, mais d’avoir de quoi l’acheter… Un autre prétendrait que c’est le prix du sang.
La dernière chose à dire, évidemment, mais j’adore jouer avec le feu et les entreprises difficiles. (Je dois déjà l’avoir écrit.) Je comptais beaucoup aussi sur la touffe de gui que j’avais suspendue au plafond de la voiture.
Fut-ce cela ? l’améthyste montée sur platine ouMinuit, Chrétiens !Mais je sus, à un crissement de soie, que j’avais gagné la partie. L’ourson se dépliait, exhibait des jambes ravissantes, se penchait vers moi, me tendait les pattes :
— Chéri ! Embrassez-moi…
— Je n’aime pas faire deux choses à la fois ! protestai-je, comme Bertha, sensible à l’exemple, manifestait, elle, l’intention d’embrasser une borne.
– Qui vous demande de faire deux choses à la fois ?
Je stoppai et ça en valait vraiment la peine. J’avais ôté mes gants dès que j’avais vu comment ça tournait, et mes mains, quand elles me revinrent, étaient toutes chaudes et parfumées.
— Encore ! dit Moira.
Vous pensez si j’obéis, mais elle me repoussa avec un cri :
— Regardez !
Je regardai. Un gros homme s’avançait péniblement vers nous dans la lumière des phares. Un homme sans âge, vêtu d’une peau de bique couverte de neige. Un chien-loup marchait à ses côtés, à pas prudents, les oreilles pointées.
Quand il fut plus près de nous, je vis que l’homme avait un visage large et crayeux, aux yeux creux, un peu comme un melon ou l’une de ces citrouilles que l’on plante sur les épouvantails après les avoir percés de trous et où les coqs de village mettent une bougie à brûler, histoire de faire cavaler les filles. Il s’appuyait sur un gourdin, agitait au bout d’un bras de fer une sonnette au timbre grêle, et sa bouche en tirelire, découvrant des dents en touches de piano, remuait sans arrêt comme s’il se parlait à lui-même. Tel quel, et tout pareil à un squelette gras, il aurait flanqué les foies à tout un régiment.
Ce qu’il disait, nous ne l’entendîmes que quand il fut arrivé à la hauteur de la portière. Et encore ! Il s’exprimait d’une voix blanche et sourde, totalement dénuée d’expression :
— … vous faire part de la mort de Marie Royen, décédée le 22 décembre, à 10 heures, dans sa quatre-vingtième année, munie des secours de la religion… Dieu ait pitié de son âme !
Il avait ralenti le pas et je crus un moment qu’il allait s’arrêter, ouvrir la portière. (Il nous regardait comme s’il n’avait jamais vu d’ourson.) Ce n’est d’ailleurs pas moi qui l’en aurais empêché. Le cœur de Moira battait dans ma main comme un oiseau captif.
— Qu’est-ce que c’est ? chuchota-t-elle. Qui est-ce ?
— Un pauvre type, dis-je. Une lettre de faire-part ambulante. Le crieur des morts.
Bien entendu, ça nécessitait un complément d’explication et je m’y mis :
— Les gens d’ici ne sont pas riches et ne connaissent pas beaucoup de monde. Seulement leurs voisins. Alors, en cas de deuil, ils chargent le père Ledieu de l’annoncer à tout vent… et le père Ledieu s’en va de maison en maison, recommandant à chacun l’âme du défunt. Un représentant en décès, en quelque sorte.
— C’est pour cela qu’il a une tête de mort ?
— Oui. Par mimétisme.
La neige étouffait les bruits. Cependant nous entendions encore la voix sans timbre répéter loin derrière nous : « Dieu ait pitié de son âme ! »
Moira se redressa courageusement et agita ses cheveux comme un chien mouillé :
— Brr ! Vous me diriez, après cela, que Pèlerin est un vampire et que ses invités sont des zombies… Je vous croirais !
— Tant mieux ! dis-je, rendant le jus. Car Pèlerinestun vampire et ses invitéssontdes zombies…
Théodore était véritablement intrigué.
(H.-G. Wells)
Vous parlez d’une « Chapelle » ! Avec son péristyle orné de colonnes doriques ou corinthiennes (je ne sais pas trop et vous pensez si je vais m’amuser à consulter le petit père Larousse quand j’ai jusqu’après-demain soir pour rapporter cette enquête… et la suivante), la villa de Pèlerin aurait plutôt fait temple païen. Ses fenêtres brillaient comme celles de ces maisons-jouets où les croisillons sont dessinés en noir sur papier rouge, et la radio pétait un tel feu à l’intérieur que les Nijinskis du village devaient pouvoir se guider dessus pour faire virevolter leur belle. Elle jouaitOtchi Tchernia, à quoi succédaJingle Bells, comme par hasard…
(Il faudra que je m’étende plus loin sur l’exceptionnel silence qui tombe avec la neige.)
— Drôle de veillée funèbre ! me dit Moira.
J’acquiesçai :
— Peut-être qu’il a perdu une vraie cousine ?
Nous avions atteint la grille du parc, une grille de fer forgé qui aurait assuré mes vieux jours. J’amochai un garde-boue en braquant mou et stoppai Bertha derrière deux ou trois carrosses qui se transformaient lentement, mais sûrement, en boîtes pour baptême.
Deux silhouettes nous attendaient sur le perron. Comme découpées dans du papier noir. Pèlerin et Junon. Junon est une chienne épagneul-gordon aux doux yeux couleur de reproche.
La chienne ne broncha pas, mais Pèlerin fronça les sourcils.
Tel quel, un manteau de sport mastic négligemment jeté sur son habit en drap bleu de grand-duc(Otchi Tchernia…),il m’apparut tel que je l’avais toujours connu. Les épaules larges, les hanches minces, les jambes longues. Des jambes de coureur, cela va sans dire. D’une souveraine indifférence. Juste assez de blanc aux tempes pour que les femmes souhaitent les voir blanchir davantage.
(Entre parenthèses, je n’ai pas manqué de demander à Pèlerin l’adresse de son tailleur, l’adresse de son masseur, et quelques autres, mais pour ce que cela a donné ! Le tailleur et le chausseur auraient permuté, j’aurais acheté mes croquenots chez le premier et chargé le second de couper mon dernier complet que ça n’aurait pu être pire. Le moine fait quelquefois l’habit, quoi qu’on dise.)
Si encore Pèlerin avait porté monocle comme lors de notre précédente rencontre, j’aurais pu me marrer en dedans. Mais non ! Ou sa dernière « cousine » était femme de goût, ou il l’avait cassé, et c’était tant mieux pour lui.
Je claquai la portière (pour montrer que nous étions bien arrivés).
Et Je dis :
— Joyeux Noël !
Pèlerin, c’est une justice à lui rendre, a les réflexes prompts.
Il dit :
— Joyeux Noël !
Mais il n’avait d’yeux que pour Moira :
— Qui est-ce ?
À croire qu’il n’avait jamais vu de chanteuse réaliste !
Son air ne me plut pas. Son ton encore moins.
— Le juge d’instruction, dis-je.
— La robe lui va bien, apprécia-t-il.
Je me tournai vers Moira et j’aurais dû y songer plus tôt : elle avait tout d’une poule sur un mur.
— M. Pèlerin, dis-je. Notre don Juan national. Avant demain il vous aura pressée dans un coin et vous aura juré que vous êtes la femme de sa vie.
— Vous n’êtes pas chic. Désiré ! me reprocha Pèlerin.
— Pourquoi ? Parce que je donne vos recettes.
Moira mit son second pied par terre. Sa robe était relevée par-derrière, mais il n’y avait personne pour le lui dire.
— Je suis sûre que Désiré exagère, susurra-t-elle, le petit doigt en l’air. Je suis sûre, monsieur Pèlerin, que vous n’êtes pas comme ça !
— Si, justement ! dit Pèlerin. Je suis comme ça. Mais je n’aime pas qu’on l’ébruite. Ça m’ôte le bénéfice de la surprise. Et quand je vous aurai, comme dit Désiré, pressée dans un coin, je ne saurai plus quoi vous dire… Vous me prendrez pour ce que je ne suis pas !
Quand Moira m’avait embrassé, j’avais pu m’assurer qu’elle ne portait pas de corset, à peine un petit bout de guêpière, et pas du tout du type Pèlerin. Mes mains en étaient encore concaves. Mais, à la façon dont elle se redressa, on eût juré le contraire. Elle me fit songer à un boa constrictor. Elle en avait l’œil et le jabot.
— Croyez-vous ? dit-elle. Je sais en prendre et en laisser !
Entre-temps la neige avait continué de tomber. Pèlerin en avait sur le nez, moi dans le cou, et Moira dans son corsage, probablement même plus bas.
— Voulez-vous prendre un drink ou préférez-vous voir le corps tout de suite ? me demanda Pèlerin.
— J’opte pour le drink, dis-je. Encore quelques paquets d’ouate comme ça et vous auriez compté deux morts de plus sur la conscience.
— Deux morts de plus ? releva Pèlerin (et lui aussi eut l’air de porter corset tout à coup). J’ose espérer que vous ne me soupçonnez pas d’être à l’origine de la première ?
— C’est selon, dis-je. Le client a toujours raison. Je jetai mon pardessus sur le capot de Bertha, me réservant de le troquer contre un pardessus de Pèlerin dès que j’en aurais l’occasion, et nous passâmes à l’intérieur, dans un vaste hall meublé à l’espagnole, d’où s’élevait un escalier de chêne à la rampe ajourée comme une mantille.
Une vieille lampe de cathédrale à dorures et facettes de couleur projetait des ombres rosés sur les murs et donnait à deux toiles de Zurbaran toutes les apparences de la vie.
— Voulez-vous me permettre d’essuyer vos chaussures ? dit Pèlerin.
Il ne s’agissait pas des miennes, bien sûr !
Il prit un torchon des mains débiles d’un vieux domestique à poil gris et mit un genou en terre sans rien faire craquer. (Il était décidément bien conservé !) Ce que voyant, Moira crut utile de se trousser un tantinet pour lui faciliter la besogne. Le point de vue était ravissant, mais Pèlerin beaucoup mieux placé que moi pour en jouir. Je me mis à toussoter tout en attrapant des mouches, puis j’eus une quinte confinant au rugissement. Moira venait de récupérer un pied, de tendre l’autre, et l’on eût dit une mariée à qui l’on va chiper sa jarretière. Je ne pouvais pourtant pas la prier de laisser retomber ses jupes, elle m’aurait infailliblement répondu qu’elle en exhibait dix fois plus quand elle se chauffait au soleil, j’aurais dû lui expliquer que la façon de montrer vaut mieux que ce que l’on montre, elle se serait sûrement vexée, ça m’aurait obligé de lui enseigner le respect de soi en la prenant sous mon bras, d’achever de lever ce que j’aurais voulu baisser, et j’aurais eu bonne mine. Je me contentai donc d’inscrire la chose sur mes tablettes tout en me promettant bien de lui exposer mon point de vue à moi dès que nous serions seuls. « L’important n’est pas de se faire comprendre des femmes, mais de s’en faire obéir », déclarait volontiers grand-père Pons.
— Merci, dit Moira. Cela va déjà mieux,
— Vraiment ? dit Pèlerin, modeste.
Pour lui, apparemment, cela allait tout à fait bien.
Il allait se relever quand une porte s’ouvrit à notre gauche, livrant passage à une femme en robe de velours havane. Elle se disposait à traverser le hall quand son regard tomba sur nous. Mes seigneurs ! Je ne me souviens pas d’avoir jamais assisté à un tel changement à vue.
Petite et frêle, elle avait le teint mat, le nez long, les pommettes hautes, des cheveux noirs saupoudrés de blanc. Une « ancienne », sûrement ! Sa bouche déjà mince n’était plus qu’un fil quand elle nous rejoignit et ses yeux de jais, d’ailleurs admirables, noircirent encore, si possible, en se posant sur Pèlerin.
— Restez couché, dit-elle. Voulez-vous que je vous éclaire ou ce lampion vous suffit-il ?
Pas de doute, le lampion, c’était moi !
