Haute Tension - Stanislas-André Steeman - E-Book

Haute Tension E-Book

Stanislas-André Steeman

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“Madame Mortimer, vous jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité...”
À l’époque, Rita a juré que son mari avait été abattu par un cambrioleur quelques minutes après leur retour imprévu à la villa... Il y a sept ans de cela.
Aujourd’hui, un inconnu s’est introduit dans la chambre de Rita. Blême, les yeux creux, les mains dans les poches de son trench-coat fatigué, le feutre mou rabattu sur le front, il n’a guère bonne allure...
Et il prétend qu’à cause d’elle, il a passé sept années en prison, alors qu’il était innocent !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet, Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens). L’Assasin habite au 21 (1939) et Légitime Défense (1942) (sous le titre Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde. Steeman est sans conteste, avec Agatha Christie et Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.
À l’occasion des 100 ans de la naissance de Steeman, les éditions Le Cri publient, en 2008, neuf chefs-d’œuvre du maître du polar.

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Seitenzahl: 163

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Haute Tension

 

 

Du même auteur

 

 

 

 

Poker d’Enfer

 

Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)

 

Légitime défense (Quai des orfèvres)

 

Haute Tension

 

La Morte survit au 13

 

Crimes à vendre

 

Madame la Mort

 

Un Mur de pierres tendres (Peut-être un vendredi)

 

Dix-huit fantômes

Stanislas-André Steeman

Haute Tension

Roman

 

 

 

 

Catalogue sur simple demande.

[email protected]

www.lecri.be

 

 

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL 

(Centre National du Livre - FR)

 

© 1953 pour l’édition originale.

 

ISBN 978-2-8710-6643-9

© Le Cri édition 2008 pour la première édition,

Av Léopold Wiener, 18

B-1170Bruxelles

 

Dépôlt légal en Belgique D/2012/3257/62

En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),

Étude pour Le Rendez-Vous (détail), 1911.

 

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À ma chère Maman,

sans qui ce livre n’aurait jamais été fini,

et à Maximilian Ilyin

sans qui il n’aurait jamais été commencé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I.

 

Penchée vers la glace du lavabo, Rita soupira. Cette première journée de mai — et son absurde scène avec Léo — l’avaient marquée. Elle paraîtrait bientôt son âge, pas celui qu’elle avouait, l’autre. Elle pensa : « Il faudra que je téléphone à Henry… » (Henry, son masseur). Puis : « On a marché à côté. »

Elle ferma les robinets pour mieux écouter, poussa la porte de la chambre à coucher.

 

Un homme était là. Campé comme un A devant la fenêtre entrouverte dont le vent du soir ballonnait les rideaux. Les mains profondément enfoncées dans les poches d’un trench-coat fatigué. Un informe chapeau de feutre mou rabattu sur les yeux.

— Bonsoir, dit Rita. Perdu votre chemin ?

L’homme, grandi par son ombre, parut ignorer la question. Il promenait autour de lui un regard pointu de commissaire-priseur.

— Par où êtes-vous entré ? insista Rita. Par la fenêtre ?

Comme s’il avait pu entrer autrement ! Un orme poussait sa maîtresse branche jusqu’au balcon, frappait aux volets une nuit sur deux.

— Vous avez quelque chose à vendre ?…

L’homme ne disait toujours rien. Pensif, comme absent, il avait moins l’air de découvrir les aîtres que de confronter des souvenirs.

Rita commençait à perdre patience. Elle alluma une lampe à réflecteur dont elle inclina le pied en projetant la lumière sur son singulier visiteur. Quand il aurait desserré les lèvres, il lui semblait que tout deviendrait facile.

La lumière de la lampe lui révéla des yeux creux, un menton râpeux, un teint gris et brouillé d’homme malade ou sous-alimenté.

Elle mesura son erreur :

— Ce n’est pas ça ?… On vous a dit que j’avais des bijoux, de l’argent ?… On vous aura mal renseigné. Mes bijoux, mon argent sont à la banque… Peut-être est-ce cela que vous voulez ? L’adresse de ma banque ?…

Cette fois l’homme réagit, mais de façon imprévue.

— Toujours crâneuse ! fit-il simplement, d’une voix atone, comme rouillée.

Rita en frémit. Comme chaque jeudi, ses domestiques étaient au cinéma et n’en reviendraient pas avant minuit. Elle n’avait de secours à attendre que d’elle-même. Raison de plus, décida-t-elle, pour jouer son va-tout :

— Allez-vous-en, ou je sonne mes gens !… J’appelle aussi Néron II.

— Néron II ?

— Mon dogue d’Ulm. Il dort à côté.

Le regard brillant d’une sombre gaieté, l’homme laissait maintenant paraître cet intérêt amusé qu’éveille un numéro de funambule.

— Toujours menteuse ! constata-t-il, sans plus.

Il avait avancé d’un pas. Jaillissant de sa poche, sa main gauche s’égara sur Rita, fit claquer des rubans, découvrit le haut de sa gorge.

— Et toujours gironde ! acheva-t-il pour lui tout seul.

Rita se débattit, trébucha.

— Bouge pas ! fit l’homme brièvement, très bas, l’air de chuchoter un conseil ou une confidence. Bouge pas ou…

Rita ne bougea plus. Enfant, elle avait failli poser le pied sur un câble à haute tension. Elle prétendait, depuis, reconnaître ce genre de câbles les yeux fermés.

La main de l’homme, tel un crabe, défaisait sa ceinture. Elle sentit son déshabillé s’entrouvrir, un brusque froid l’envahir :

— Que… Que me voulez-vous ?

— Assieds-toi, dit l’homme. Là.

Il la poussait vers un fauteuil dont le siège, épousant le creux de ses genoux, la fit soudain basculer :

— Tu ne me remets pas ?

Sa voix n’était pas naturellement vulgaire. Il devait s’être appliqué à parler comme ça, par obligation ou défi.

Rita, d’instinct, crâna une fois de plus :

— Peut-être que si vous vous découvriez ?

Il obéit avec un singulier empressement, jetant son méchant chapeau devant lui, à la volée :

— Ça te revient ?

— N…on, dit Rita, sincère.

L’homme parut secrètement blessé. La lampe à pied, maniée par Rita, continuait d’osciller. Il s’en saisit, corrigea l’angle du réflecteur. Il en tomba une lumière crue, blanche, qui le fit cligner des yeux.

— Essaie encore !… Je veux bien que je me décolle un peu… Tout de même !… Octobre 46, les Assises de la Seine… Tu ne t’es pas fait faute de me regarder quand ils m’ont collé le maximum ! (Il ajouta :) Les vaches !

— Cadet ! cria Rita.

Elle se souvenait…

 

… de l’immense salle — pas tellement grande — aux hautes fenêtres ouatées de brouillard, un brouillard qui ne s’était levé qu’après le verdict de l’acte d’accusation sans alinéa débité à voix confidentielle, des inquiétants conciliabules du président et de ses assesseurs, des effets de manche de l’avocat général, de la porte du fond aux battements subreptices.

— Madame Mortimer, jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité… Otez vos gants, je vous prie. Dites : « Je le jure »…

— Je le jure.

La salle était comble, pleine de cette foule élégante et curieuse qui se presse aux avant-premières. De-ci de-là un visage connu, un vison sauvage.

— Je crois devoir prévenir le public que je ne tolérerai aucune manifestation… Madame Mortimer, voulez-vous bien relater les faits tels qu’ils ont été consignés à l’instruction ?

— Je… Je vais essayer…

Son avocat — qui lui rappelait, Dieu sait pourquoi, son mari — lui avait affectueusement pressé la main avant l’épreuve. Il lui avait aussi chuchoté un ultime encouragement, comme aurait fait son mari. Incurable sentimentalité masculine ! Sitôt à la barre, elle s’était sentie étrangement lucide, comme dédoublée, avait très exactement compris ce qu’on attendait d’elle : un numéro — réussi — de strip-tease. Le regard de l’accusé était posé sur sa nuque comme un doigt. Mais il suffisait qu’elle lui tournât le dos, il ne dépendait que d’elle de ne jamais revoir cet homme en ce monde.

 

Elle questionna, niant l’évidence :

— Vous vous êtes évadé ?

— Puisque je suis là !

— Co… Comment ?

— De l’infirmerie. On ne s’évade pas du frigo.

— Quand ?

— Ce matin.

— Vous n’irez pas loin.

— L’important est que je sois venu jusqu’ici.

Il empestait la benzine. Elle recula, resserrant machinalement sa ceinture, sans oser la renouer :

— Allez-vous-en !… Mes gens sont sortis, je veux bien, mais ils vont rentrer. Je… Je n’aimerais pas que vous soyez repris.

— Pas possible ! Pourquoi ?

— Parce que vous avez dû tuer dans un moment d’égarement, parce que… vous le regrettez peut-être ?

Il parut sur le point d’éclater de rire, se contint :

— Je ne regrette qu’une chose. C’est d’avoir payé pour quelqu’un d’autre. Et d’avoir compris trop tard.

« Tais-toi ! Ne dis rien ! » pensa Rita.

— Compris quoi ?

— Comment c’est arrivé.

 

— Nous vous écoutons, madame Mortimer… Reprenez les choses depuis le début, si vous voulez bien.

— Mon mari et moi avions passé la soirée dehors…

— Veuillez préciser. À quelle date remontent exactement les faits ?

— Au 24 décembre de l’année dernière.

— La veille de Noël, par conséquent ?

— Oui. Mon mari et moi avions décidé d’aller au théâtre, puis de dîner au cabaret, mais j’ai éprouvé un malaise subit, nous sommes rentrés plus tôt que nous ne l’avions prévu…

— Vers quelle heure ?

— Onze heures, je crois. Nous avions renoncé à l’idée de prolonger la soirée. Mon mari a rentré la voiture au garage et…

 

Rita croyait bien avoir oublié tout cela depuis longtemps. Elle se rendait compte à présent qu’elle s’était simplement obligée à n’y plus penser. Ses souvenirs s’ordonnaient aujourd’hui comme un compte rendu analytique :

Le président.— D’où vient que M. Mortimer avait renoncé, ce soir-là, aux services de son chauffeur ?

— Parce que c’était le réveillon et que nous préférions être seuls. Il était également normal que nous donnions congé aux domestiques.

Q. — Quand vous avez pris le chemin du retour, vous vous attendiez donc à trouver la maison vide ?

— Naturellement.

Q. — Vous possédez un chien de garde, je crois.

— Oui. Néron.

Q. — Circule-t-il librement dans le jardin ou est-il généralement attaché ?

— Il est attaché.

Q. — Le chien donnait-il de la voix quand vous êtes rentrés ?

— Non. Je lui fais toujours une caresse en passant. Il dormait dans sa niche.

— Curieux chien de garde ! (La défense.)

— Ma cliente ne l’a pas payé cher. (La partie civile.)

(Hilarité générale.)

 

Cadet avait tiré de sa poche une cigarette fripée, la tripotait sans songer à l’allumer. Il ne paraissait pas autrement pressé de parler.

Probablement songeait-il aux mêmes choses ?

Probablement les revoyait-il se dérouler sous un autre angle ?

— Ensuite, madame Mortimer ? Vous êtes-vous attardée auprès de votre mari, dans le garage, ou êtes-vous rentrée dans la maison la première ?

— Je suis rentrée la première. Mon mari m’avait donné les clefs et j’avais hâte de m’étendre. Je suis montée dans ma chambre.

Q. — Sans rien remarquer d’anormal ?

— Non. Je… Je me suis dévêtue et j’ai ouvert le poste de radio.

Q. — Dans quelle intention ?

— Celle d’entendre un peu de musique. Cela me manquait, un soir de réveillon. Tout à coup, j’ai entendu une série de bruits sourds comme… comme des pneus qui viendraient à éclater…

La défense. — Mais ce n’étaient pas des pneus ?

— Non. Vous savez bien que non.

La défense. — Curieuse acoustique ! Vous aviez, j’imagine, mis la radio en sourdine ?

— Je la mets toujours en sourdine.

Le président. — Poursuivez, madame Mortimer… Qu’avez-vous fait alors ?

— Je me suis sentie vaguement inquiète. Je suis descendue.

La défense. — Sans autre appréhension ?

— Oui. Nous n’avions pas dîné. J’ai pensé que mon mari voudrait peut-être manger quelque chose.

La défense. — Et vous vous êtes rendue tout droit à la cuisine ?

— Non. En atteignant le hall, j’ai vu de la lumière sous la porte du living-room.

La défense. — Étrange ! Vous n’aviez donc pas allumé avant de descendre ?

— Je n’ai pas dû y penser. Il faisait clair de lune et… Je vous ai dit que je me sentais souffrante.

La défense. — Nous avouons ne pas distinguer de rapport, à première vue, entre votre indisposition momentanée et ce subit accès de nyctalopie ?

(Rumeurs dans la salle.)

Le président. — Maître, je vous en prie ! Ménagez les nerfs du témoin… Vous nous disiez, madame Mortimer, avoir vu de la lumière sous la porte du living-room ?

— Oui. Je… J’ai appelé, sans succès, puis j’ai poussé le battant.

Q. — Qu’avez-vous vu alors ?

— Mon mari. Il était…

Q. — Remettez-vous, madame ! Peut-être souhaitez-vous prendre un moment de repos avant de… ?

— Non, non, je préfère en finir ! Mon mari gisait sur le tapis, dans une flaque de sang. Je courus à lui, cherchai à le ranimer, mais je compris vite qu’il était mort.

La défense. — Vous avez vu beaucoup de morts dans votre vie ?

— Deux. Mon père et un inconnu.

Le président. — Qu’avez-vous remarqué encore ?

— Un petit secrétaire Louis XVI était ouvert, fracturé. Le vent faisait battre une des portes-fenêtres donnant sur le jardin, des papiers traînaient par terre… J’ai crié au secours, inutilement, puis appelé la police par téléphone…

La défense. — Vous connaissiez par cœur le numéro de Police-Secours ?

— Non, mais mon mari l’avait noté sur son agenda, avec quelques autres, dont celui des pompiers en cas de sinistre…

La défense. — Et, dans votre affolement, vous ne vous êtes pas trompée ? Vous n’avez pas appelé les pompiers ?

(Protestations dans le public.)

— Non. Le numéro de la police était inscrit en premier.

— Que faisait Néron à ce moment-là ? (Toujours la défense, mais personne ne l’écoutait plus.)

— Il aboyait.

— Enfin ?

Le président. — Maître, je vous en prie !… Qu’avez-vous pensé sur le moment, madame Mortimer ?

— Rien. J’avais peine à comprendre.

 

— N’importe qui, remarquez, aurait pataugé ! dit Cadet.

Il avait fini par allumer sa cigarette :

— Prenons le procès… Jusqu’au bout je me suis demandé après qui ils en avaient. Jusqu’au bout j’ai cru qu’ils se servaient de moi comme appât, pour coincer le vrai coupable. Une idée que m’avait suggérée mon terre-neuve d’avocat… Même quand le président y est allé de son laïus final, je croyais qu’il sacrifiait à la mise en scène, que tout allait s’expliquer, se dénouer comme dans un film. On ne tue pas pour rien, à moins de débloquer et, quand un type vient à débloquer, on ne l’achève pas, on le soigne… Il a fallu que je me retrouve à l’ombre pour y voir clair. Et savez-vous quand ?

— Non, dit Rita, malgré elle.

La réalité dépassait ses cauchemars en horreur. Dans ses cauchemars, l’homme l’attendait au coin d’une rue, mais son ombre démesurée lui barrait la route à temps. Elle l’entendait haleter derrière elle, mais il ne la rattrapait pas : un chemin de traverse s’offrait à point nommé, puis un autre. Il arrivait qu’elle le sût caché dans une penderie, ou sous son lit, mais elle réussissait à crier avant qu’il écartât ses robes, happât sa main pendante. On enfonçait une porte, lui portait secours : le président des Assises, son avocat, Léo, des gens, son mari. Dans ses cauchemars,L’homme n’était jamais arrivé à rien lui faire.

Il acheva :

— Quand ma petite amie elle-même a déclaré forfait. Quand j’ai appris qu’elle allait convoler avec un autre.

Rita regarda furtivement la pendule.Gagner du temps.

— Appris comment ? Par les journaux ?

— Pas besoin de journaux ! « Le chemin qui va de la vigne au pressoir », comme on dit en cabane, vaut n’importe quelle gazette. J’étais affranchi par morse avant même de recevoir son faire-part de mariage : trois phrases sur papier d’écolier, sans ponctuation.

— Je ne vois pas en quoi l’attitude de votre… fiancée vous a permis de porter un jugement sur moi ?

— Dame ! dit Cadet. (Il alla jusqu’à la fenêtre, revint au canapé :) Vous vous croyez toutes tellement différentes, plus ci, moins ça, mais pour nous… Pour nous, un jupon vaut un jupon ! Toujours ce parti pris de vulgarité : Savez-vous où réside la différence ?… Dans la raison, bonne ou généralement mauvaise, pourquoi vous vous faites culbuter ! (Il hésita :) Jusque-là — avant que Nicky m’ait lâché — je vous revoyais telle que vous vous étiez produite à la barre des témoins : emmitouflée de renard, le regard à l’abri derrière une voilette-prison (pour ce que vous risquiez !), versant un pleur quand il fallait. J’en étais tout chaviré moi-même et je me demande encore, tout bien pesé, si je n’en veux pas plus à Nicky d’avoir bousillé cette icône que de m’avoir préféré M. Dumortier ! Tant que je croyais en elle, je croyais en vous, si vous me suivez bien…

— J’essaie, dit Rita.

Cadet écrasa sa cigarette, rageusement, sur la marqueterie :

— Ça paraît plutôt farce maintenant, mais ce qui m’a poussé à voler, à l’époque, c’est le souci de pouvoir payer mes cours à l’Univ’. Je ne rêvais que de chirurgie esthétique et d’un nouvel Eden :Mens sana in corpore sano !…Oh, je ne réclame pas d’auréole ! La tentation ne corrompt que ceux qui l’ont éprouvée…

— Joli ! dit Rita.

— Noël 46… J’aurais préféré me foutre à la Seine que de revivre une année comme celle que je venais de passer. J’avais tiqué sur votre chaumière parce que je rêvais d’avoir un jour la même, peut-être, plus simplement, parce que je passais chaque jour devant, faisant cliqueter mes clés contre les grilles de fer forgé. J’avais tout prévu : repéré l’orme, apporté du boudin — du boudin de Noël — pour Néron (Néron Ier). Tout prévu, sauf l’effet de surprise, le plaisir que j’éprouverais à me croire un instant chez moi, à tout regarder de près, tout palper : l’argenterie, les saxes, les fleurs cueillies du matin, sauf aussi, naturellement, que vous vous payeriez un malaise hors programme… Et je venais tout juste de fracturer l’abattant d’un secrétaire Louis XVI — avec un vulgaire ouvre-boîtes — quand, dans mon dos, quelque chose a fait clic…

Cadet se tut un moment, pour mieux revivre l’autre :

— Votre mari était là, dans l’encadrement de la porte, en habit, un œillet à la boutonnière, un automatique au poing, et ayant l’air, malgré tout, de jouer les petits papa Noël…

 

— Levez les mains, voulez-vous ? Je n’aimerais pas tirer.

— Je n’y tiens pas tellement non plus !

— Vous permettez ?

— Je vous en prie.

 

— Que faire ? Sortir mon feu, tirer le premier ? questionna Cadet. Je n’y pensai pas, je ne crois d’ailleurs pas que j’aurais pu. « Restez sur place ! Bougez pas ! » me dit vivement le vieux, passant dans la pièce à côté : le bureau. Il y fit basculer un tableau, tâta le mur, sans modifier pour autant sa ligne de mire : « Que cherchiez-vous ? De l’argent, des valeurs ?… Oui, naturellement !… Et c’est dans ce meuble que vous espériez en trouver ? » J’eus l’impression qu’il se marrait en dedans, me prenait subitement en pitié. Je sus du même coup —,grâce à lui,remarquez ! — où il serrait le tout. Dans un coffre mural, grand comme un mouchoir de poche, derrière cette toile — un Utrillo — qu’il remettait d’équerre d’une main prudente. « Mon pauvre ami ! » soupira-t-il, revenant à moi. « En arriver là, à votre âge, un tel jour ! Vous n’avez donc aucun moyen d’existence ? » Je ne sais ce qui m’arriva, me poussa à lui expliquer… Peut-être son air d’examinateur bourru ne demandant qu’à vous décerner l’excellence, peut-être la conviction qu’il était le plus empoisonné des deux… Laissant retomber mes bras par palier, je lui dis tout, sans en remettre, remarquez, comme ça me venait :Mens sanaet la suite, mon premier cassement et mon dernier, une bêtise incompatible avec toute une vie — une courte vie — d’honnêteté. Le fric, à condition de tomber dessus, je l’aurais rendu une fois sûr de pouvoir charcuter impunément mon prochain… Un autre se fût méfié. Lui pas. Je crois — je crois aujourd’hui — qu’il ne demandait qu’à fraterniser, éveiller une sympathie d’occasion, quelle qu’elle fût ! Vous auriez dit un vieux boy-scout…

Une définition dont Rita n’aurait jamais eu l’idée, mais exacte. Combien exacte.

Cadet l’observait par en dessous :

— Vous ne l’avez jamais vu comme ça ?

— Je le voismaintenantcomme ça, dit Rita.

— Soudain tout changea, je pris conscience de parler pour les murs. Je cherchai le vieux à ma droite, puis à ma gauche. Il paraissait fasciné par un morceau de carton tombé sur le tapis, probablement tandis que je fracturais le bonheur-du-jour : « C’est à vous, ça ? » Le temps de lui répondre non et il l’avait déjà ramassé, le tournant et le retournant avec des mines d’Othello en tournée. « N’avancez pas ! Restez là ! » grommela-t-il, subitement à cran. Trop tard… J’avais déjà vu ce qu’il cherchait à me cacher : la photo dite artistique d’un godelureau au sourire avantageux, tout comme j’avais déchiffré la dédicace barrant sa cravate à rayures :À Rita, pour la vie.Signé :Jean-Luc. Jean-Luc, Rita… Ça ne me disait rien. Forcément, et il a fallu que mon avocat m’apprît un jour que vous vous prénommiez officiellement Marguerite pour opérer le rapprochement. Même alors je n’ai pastoutcompris…

— Vous avez l’esprit lent, dit Rita.

Elle avait croisé les jambes, pris elle-même une cigarette dans un coffret de santal.

— Et comment ! renchérit Cadet. Vous nous voyez, votre mari et moi, penchés tous deux sur la photo comme des copains également dépassés ? Un cambrioleur — un vrai — aurait fait sauter le coffre à la dynamite à ce moment-là que nous n’aurions probablement rien entendu… Soudain quelqu’un marcha au-dessus de nous — des pas légers, furtifs — et,cela