Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Fichtre ! quelle volière : un extra-lucide en turban bayadère, un catcheur surnommé le “Mammouth volant”, un chanteur de charme à la moustache effilée... Sans oublier un quinquagénaire impotent en petite voiture capitonnée, un metteur en scène souffrant les affres de la création, un professeur spécialisé dans les recherches atomiques... Qui eut cru que les premières d’un paquebot aussi distigué que le “Queen of Sheba” compterait autant d’oiseaux rares ? Et qui eut cru que sous ces pittoresques déguisements s’affronteraient Royal Flush, tricheur professionnel, et Wenceslas Vorobeïtchik, alias M. Wens, dépêché à bord par Scotland Yard...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Stanislas-André Steeman (Liège 1908 – Menton 1970) n’a que quinze ans lorsqu’il publie ses premiers textes dans la
Revue Sincère. Un ans plus tard, il entre comme journaliste au quotidien
La Nation belge. Après avoir écrit à quatre mains avec un collègue, il publie
Péril en 1929, son premier livre en solo. La notoriété suit rapidement. En effet,
Six hommes morts remporte le Grand prix du roman d’aventure en 1931. C’est dans ces années aussi qu’apparaît son héros favori, Wenceslas Vorobeïtchik (dit M. Wens).
L’Assasin habite au 21 (1939) et
Légitime Défense (1942) (sous le titre
Quai des orfèvres) sont portés à l’écran par
Henri-Georges Clouzot. Pas moins de treize films seront ainsi tirés de ses romans policiers, et son œuvre traduite dans de nombreuses langues à travers le monde.
Steeman est sans conteste, avec
Agatha Christie et
Georges Simenon, un des maîtres du genre. Il se distingue notamment par son humour, sa précision narrative et la finesse de ses analyses psychologiques.
À l’occasion des 100 ans de la naissance de
Steeman, les éditions Le Cri publient, durant 2008, neuf chefs-d’œuvre du maître du polar.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 187
Veröffentlichungsjahr: 2021
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Poker d’Enfer
Du même auteur
Poker d’Enfer
Six hommes à tuer (Que personne ne sorte)
Légitime défense (Quai des orfèvres)
Haute Tension
La Morte survit au 13
Crimes à vendre
Madame la Mort
Un Mur de pierres tendres (Peut-être un vendredi)
Dix-huit fantômes
Stanislas-André Steeman
Poker d’Enfer
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
© 1955 pour l’édition originale.
ISBN 978-2-8710-6617-0
© Le Cri édition 2008 pour la première édition,
Av Léopold Wiener, 18
B-1170Bruxelles
Dépôt légal en Belgique D/2012/3257/33
En couverture : Armand Rassenfosse (1862-1934),
Étude pour Le Rendez-Vous (détail), 1911.
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Au remarquable, original, puissant,
coopératif, athlétique metteur en scène,
Grégory Ratoff,à qui je dois de savoir
où le soleil se lève.
Le Q. G. de Scoltand Yard :
Sir JohnSt-Maur,chief commissioner of Police.
Les superintendantsSmith, StanleyetRobinson.
Un planton.
Les principaux passagers duQueen of Sheba :
Mr Sterling, quinquagénaire impotent, et son infirmière, HélèneWilson.
AdamCrotchet, chanteur de charme, et « la jeune femme en rouge ».
Mr et Mrs Isis, extra-lucides.
JackSantanya, couturier ? et son amieSweety.
Le professeur MoïseCurry, spécialisé dans les recherches atomiques.
Flammery« Hammer »Jack, catcheur.
JosephWagon.
WalterPullman.
LilySaxon, dite « Sin Lily », vedette de cinéma internationale.
KarlKasner, son mari.
DonaldoPotenza, son amant.
PonceCastagnacci, son metteur en scène.
Mr X, auteur.
MariaRonda, secrétaire.
Les utilités :
Mr Donaghue, commandant duQueen of Sheba.
Mr Chisnutt, premier commissaire de bord.
Mr Latimer, second commissaire de bord.
Mrs DorothyGhost, fleuriste.
Lola,Bette,Pearl,Lilian,Dolorès,MaureenetVerity, « les sept filles de l’ogre ».
PerkinsetParker, télégraphistes.
Bob, barman.
« Double Elephant » John, soutier.
Les victimes :
Flora, fleuriste.
EustacheBrewster.
L’auteur n’a pas cru devoir ajouter à cette liste les noms de « Royal Flush », de CarmenTrublettet de M. Wens,tous trois y figurant sous une autre identité.
Les héros de ce roman appartiennent à la fiction et toute ressemblance offerte par eux avec des contemporains, vivants ou morts, serait fortuite ; fortuite également toute similitude de noms propres.
Miss Hinch se trouvait être aussi la plus étonnante imitatrice de son temps. Son plus brillant « numéro » consistait en une série de changements de personnages opérés, pour la plupart, bien en vue de l’assistance, avec la seule aide d’une petite table d’accessoires à demi cachés sous une toile. Quelques-unes de ces transformations étaient si stupéfiantes qu’elles n’étaient pas croyables, même pour qui les avait observées de tout près. Non seulement son apparence, mais sa voix, son langage, son maintien, sa démarche, tout en elle se modifiait d’une façon extraordinaire pour s’adapter au nouveau personnage ; de sorte que cette femmesemblait n’avoir ni forme permanente ni comportement personnel,mais être d’une matière humaine tellement plastique que son habiletépouvait y façonner à volonté homme, femme ou enfant, grande dame de la cour ou politicien taré usant du langage le plus moderne des faubourgs new-yorkais.
Et si vous la laissiez seulement passer derrière son paravent pour une minute, la voilà qui revenait à vous, et vous pouviez aller droit sur elle, en pleine lumière, lui prendre la main, et cependant vous ne pouviez croire que c’était elle.
Henry Sydnor Harrisson, 1880-1930.
CHAPITRE PREMIER
Sir John St-Maur —the First Fourth 1— ouvrit la fenêtre et se pencha sur le vide de la cour.
Réduit par l’éloignement à la grosseur d’un rat, Crooner, le chat bleu du sergent Rogers, allait et venait dans le soleil à pas de diplomate, un crépitement ininterrompu de machines à écrire montait des étages inférieurs, l’air matinal sentait le caoutchouc brûlé.
Dong… Big Ben devança l’heure, comme il arrive par beau temps.
La demie, nota Sir John, dépité.L’homme ne viendrait plus maintenant. C’était folie de l’avoir espéré.
« Come in ! » rugit-il, sans se retourner.
Il entendit grincer la porte et quelqu’un tousser derrière lui sans impératif physiologique. « Smith », pensa-t-il aussitôt. Smith-le-Sioux, ainsi surnommé par ses collègues en raison de sa prudence et à qui son chef, vu de dos, devait paraître plus abrupt que le Rocher de Gibraltar.
D’autres pas – précipités – retentissaient dans le couloir. « Stanley », enregistra machinalement Sir John. Puis : « Robinson. » Stanley et Robinson, relégués dans l’aile gauche, avaient beau s’y essayer chaque fois : ils ne remonteraient jamais leur handicap.
Sir John leur donna le temps de souffler tout en continuant d’observer Crooner (Crooner filait unconstable), puis il pivota militairement sur les talons, se dirigea vers son bureau, ouvrit du pouce un coffret à cigarettes semi-dégarni par de précédents caucus.
« Very well, thanks, help yourself ! » fit-il d’une haleine, prévenant toute effusion.
Comme prévu, les trois hommes convoqués oscillaient d’un pied sur l’autre, attentifs et sourdement inquiets. S’ils avaient jamais nourri l’intention de s’inquiéter de l’état de santé de leur chef, il n’y paraissait plus.
Sir John les enveloppa d’un regard sombre, leur trouvant l’air fâcheusement parents :
« Sit down. Tell me, inspector… »
Les trois hommes sursautèrent en chaîne, se sentant également visés.
« Que devient cette affaire Donavan ? Toujours au point mort ? »
Deux d’entre eux respirèrent : l’affaire Donavan n’était pas de leur ressort.
« J’en ai peur, monsieur », proféra courageusement Smith.
Il retoussota sans nécessité :
« Le poison, inconnu dans nos régions, présenterait les singulières propriétés dubish, ousingiabish, originaire des collines de l’Assam. Le vicaire Appleby se retranche derrière le secret de la confession et Miss Fortune derrière Mr Appleby. En conclusion, vous serez sûrement, je crois, sans doute d’avis… »
Mais Sir John, lointain, n’avait apparemment pas d’avis :
« Confondus vos faux-monnayeurs, Mr Stanley ?
— Hélas ! non, monsieur ! admit Stanley, ulcéré. Jenkins soutient être accrédité par le Trésor. Mieux : Gold and Silver, sessolicitors, vont jusqu’à nous déclarer incompétents en matière fiduciaire.
— Une façon comme une autre de vous rendre la monnaie de la pièce », commenta distraitement Sir John.
Il s’était tourné vers Robinson, mais ce dernier le devança.
« Sincèrement désolé, monsieur ! modula-t-il de sa voix acidulée d’Oxonian 2. La fille Sanders est décédée, hier soir, à Charing Cross 3. Loman s’en tient à ses premières déclarations et Norris veut être psychanalisé.
Fait digne de remarque. Sir John s’abstint de tout éclat :
« En somme, rien ne s’oppose, la chance aidant, à ce que le moins prévenu de vos collègues poursuive vos recherches avec un égal bonheur ? Rien, hormis vos obligations familiales, ne vous retient spécialement à Londres ? »
Les troissupers 4s’entre-regardèrent, interdits. Ils s’étaient attendus à autre chose. À pis.
« Ma foi…, grommela Robinson.
— Il est certain…, commença Stanley.
— On ne saurait nier…, reconnut Smith.
— J’entends bien », dit Sir John.
Penché sur son sous-main, il y tapotait maintenant de l’index une chemise de carton anormalement plate, de couleur réséda, où une main féminine — la main de la trop jolie Miss Clayton, sacrifiée, la veille de Noël, à la jalousie sans objet de Lady St-Maur — avait, par manière de symbole, dessiné une quinte à cœur.
« Reconnaissez-vous ceci ? » questionna-t-il, sans plus.
Unanimes, les trois interpellés firent que oui. Il n’y avait jamais eu, à Scotland Yard, qu’un seul dossier réséda, orné, qui plus est, de cartes à jouer.
« Et… (Sir John l’ouvrait, le refermait.) Avez-vous la moindre idée de ce qu’il contient ? »
Unanimes, les trois interpellés firent signe que non, grand Dieu non. En cinq ans le dossier réséda n’avait pas pris une once.
« Devons-nous en conclure qu’il contiendrait – finalement – quelque chose ? » hasarda – impudemment – Robinson-le-Dandy.
Sir John, d’un pouce carré, s’était décidé à ouvrir tout grand la chemise.
« Jugez-en ! fit-il, péremptoire, y péchant une lettre et la projetant d’une pichenette par-dessus l’encrier. Lisez, Smith ! insista-t-il. Tout haut, je vous prie. »
La lettre – écrite avec application, en capitales d’imprimerie, sur papier lilas – ne comptait pas plus de six lignes, mais singulièrement formelles :
« Royal Flush » s’embarquera mercredi, à bord du s/s « Queen of Sheba », destination New York, départ de Southampton.
Il y partagera une cabine de première avec une certaine Mary Frobisher, sa dernière complice en date.
À vous de jouer !
(s.) Une femme déçue.
Smith avait passé la lettre à Stanley qui la passa à Robinson. Tous trois paraissaient également incrédules.
« Royal Flush » !
Le plus fieffé tricheur qui eut jamais écumé les lignes transatlantiques (et les paquebots de Sa Majesté) par la multiplication des as ; le passager-caméléon aux cent visages de rechange, tour à tour attaché d’ambassade, planteur d’hévéas, paléontologue ; capable d’usurper, à chaque voyage, les identités les plus diverses, y compris, en cas d’obligation majeure, celle du capitaine ; l’expert en métamorphoses sans empreintes digitales ni passé, dont l’existence même fût demeurée secrète, sauf de ses dupes, sans la délation anonyme de quelquesducks 5moins heureux ; recherché par toutes les polices du monde, les tenant toutes en échec…
« Royal Flush » !
Même pas un nom, un surnom…
« Royal Flush » !
Le seul damnérascal, pour tout dire, à qui Scotland Yard eut jamais consacré un dossier vierge…
Subitement enroué, Robinson se crut obligé d’emprunter sa toux à Smith :
« H’m, joli morceau de style ! J’imagine, monsieur, que vous avez envisagé l’éventualité d’une mystification ? » suggéra-t-il poliment, résumant son sentiment et celui de ses collègues.
Sir John parut fâché :
« Nonsense !Cette lettre date d’avant-hier matin. Depuis, quelqu’un m’a demandé – en personne – au téléphone. Une femme déçue, justement, laquelle tenait à s’excuser d’avoir voulu rire à nos dépens et espérait que je n’y attache pas d’autre importance. J’allais la questionner plus avant quand elle a raccroché.
— Cela semblerait, par conséquent, confirmer… » Toujours Oxford, mais c’était là que Sir John, sorti lui-même de Cambridge, comptait imposer ses couleurs :
« Quoi donc, Mr Robinson ?
— Eh bien… La probabilité que je vous suggérais à l’instant… Celle d’une simple plaisanterie…
— Vraiment ? (Sir John en frémit d’aise.) L’auteur d’une mystification anonyme a ceci de commun avec « l’assassin du mandarin » qu’il redoute rarement les conséquences de son acte. Ni vu ni connu. Pas vu pas pris. En d’autres termes, la signataire de cette lettre ne se fût jamais donné la peine de me téléphonersi elle n’avait craint d’être prise au sérieux. Une femme déçue peut être inopinément consolée et se remettre à adorer ce qu’elle brûlait la veille. »
Les troissuperss’inclinèrent.
Sortis ou non d’Oxford, et quoi que la vie leur eût enseigné, ils s’y connaissaient mieux en balistique qu’en psychologie appliquée. En tout état de cause, ils n’étaient pas payés pour contredire leboss.
Sir John, fort de son avantage, consulta sa montre et soupira.Onze heures quarante. Impossible d’attendre plus longtemps. Il n’avait déjà que trop attendu.
« Savez maintenant ce que j’attends de vous ? (Sir John, pressé par les circonstances, se montrait volontiers elliptique.) Sommes mardi. LeQueenappareille demain midi. Embarquerez, tous les trois. Serez pas trop de trois pour agrafer notre homme en cours de traversée. Changerez d’identité, vous aussi prendrez un air moins… plus…
— … panaméricain ? » proposa Robinson.
Sir John faillit s’étrangler :
« Voilà ! Ne vous ferez connaître que du commandant et des commissaires de bord. Surveillerez les passagers de jour et de nuit…
— Tous ? » interjeta Smith, affolé.
Sir John ignora la question :
« Jouez au poker ?
— N… on, déplora Smith.
— À l’occasion, reconnut Stanley.
— Honorablement, dit Robinson.
— Parfait. Participerez, à l’occasion, à une partie. Obligerez éventuellement notre homme à se découvrir.
— Et s’il nous plumait ? (Robinson).
— Seriez remboursés ! éclata Sir John. Voyez Quade. A des ordres. Réglera les détails. »
Un congé en bonne et due forme. Les troissupersrepoussaient leurs chaises, allaient sortir quand ils se retournèrent, malgré eux.
Sir John, le front dans les mains, ne leur avait jamais paru plus déprimé.
De fait, il venait d’additionner le faux col empesé de Smith, les chaussures à tige de Stanley et la cravate illustrée de Robinson. « Un air plus panaméricain » !
« Summerlee…, fit-il rêveusement et comme malgré lui, ébouriffant ses cheveux derrière l’oreille.
Avez-vous jamais entendu parler d’un certain Summerlee ? »
Déconcertés, les trois hommes fouillèrent leurs souvenirs. Sans succès.
« Summerlee est un de ces individus hors série qui appartiennent à la grande famille des chats, expliqua patiemment Sir John. Toujours sur l’arête d’un toit, si vous voyez ce que je veux dire. Le crin en éventail. Vous aimant pour eux-mêmes. Capables de vous sauver la vie pour vous voler vos bottes.
— Un hors-la-loi ? traduisit Stanley, soupçonneux
— Mieux, dit Sir John. Un funambule, doublé d’un collectionneur. Vous ne sauriez imaginer (oui ce dont Summerlee peut faire collection… Je l’ai connu à Bombay alors qu’il y régalait d’un solo de flûte un bon hectomètre de serpents subjugués. Le temps d’applaudir à son adresse et il m’en donnait une nouvelle preuve en subtilisant mon cheval. Depuis… Depuis, il m’a été donné d’apprécier sa rare efficacité dans quelques affaires où il nous était interdit d’intervenir officiellement. »
La perplexité dessupersallait croissant, d’autant plus que Sir John, retombé dans sa rêverie, paraissait avoir épuisé le sujet. Que pouvait avoir à faire ledit Summerlee avec « Royal Flush », cet autre phénomène ? Robinson fut le premier à s’en aviser :
« Et vous aviez d’abord songé à lui pour… ?
— Heu, heu ! fit Sir John. À bon rat bon chat. Si « Royal Flush » réussit, d’aventure, à incarner les capitaines, je ne sais Summerlee capable de faire illusion en manche à air… Par malheur, lui ai vainement câblé à Oslo, Berlin et Bikanir. Peut tout aussi bien prospecter le désert de Gobi…Come in ! »
On avait frappé à la porte. Un planton entra, précédé d’une carte de visite.
« Jobbins ? lut Sir John, perplexe. Connais pas. »
Mais la porte, déjà, se rouvrait. « Summerlee ! s’exclama Sir John, se levant d’un bond. Summerlee ! »
« Je suis entré en passant, s’excusa Jobbins-Summerlee.
— En passant ? répéta Sir John, incrédule.
— Pour tuer le temps. »
Sir John n’en croyait pas ses oreilles :
« N’avez donc pas reçu mes télégrammes ?… Vous ai câblé à Berne. Madère et Macouria, ajouta-t-il vivement, embrouillant tout.
— Macouria ? s’étonna Jobbins-Summerlee. J’habite à deux pas. »
On n’aurait pu dire qu’il était grand, mais on n’aurait pu dire qu’il était petit. Il ne paraissait pas gros, sans donner pour autant l’impression d’être mince. En fait, son signalement aurait découragé toutes les polices du monde : nez moyen, bouche ordinaire, oreilles communes, visage ovale (pour ne pas dire rond), iris bleu foncé tirant sur le noir, cheveux châtains où le roux le disputait au blond et déjà touchés de blanc.
Sir John brûlait d’en arriver à l’essentiel :
« Faites quoi pour le moment ?
— De la peinture, dit Jobbins-Summerlee. Mauvaise. »
Sa voix même, par mimétisme, paraissait faire écho à celle de ses interlocuteurs.
« Accepteriez de partir pour l’Amérique ?
— Quand ?
— Demain.
— Demain », acquiesça jobbins-Summerlee.
Sir John n’en espérait pas tant :
« Asseyez-vous là, que je vous explique… UnHenry Clay ?… Tenez, mon coupe-cigares !… Du feu ?… Aime à croire que vous m’avez bien suivi ? s’inquiéta-t-il quand tout fut dit.
— Bien suivi », dit Jobbins-Summerlee.
Quel que fût son sentiment, il dut estimer le moment venu de justifier la confiance qu’on plaçait en lui :
« Votre Mr Flush et moi allons jouer à une variante de « qui perd gagne » :Qui gagne perd. »
Sir John n’avait pas pensé si loin. Il en fût tout excité :
— Voilà ! Sans doute êtes-vous mal renseigné sur notre homme, ne savez-vous rien de lui, sinon qu’il se dispose à voyager en première, et avec une femme. Mais lui, de son côté, en ignore plus encore, ne se doute même pas que nous sommes à ses trousses. Jouez les dupes. Obligez-le à se découvrir. L’important est de le prendre la main dans le sac.
— La manche, rectifia Jobbins-Summerlee.
— La manche, concéda Sir John. Quant aux frais…
— Couverts ? présuma Jobbins-Summerlee, capable, à l’occasion, de devancer l’écho.
— Couverts, confirma Sir John, gagné par la contagion. En cas de succès, j’ajoute que vous ne toucherez pas moins de sept primes offertes par diverses compagnies d’assurances : anglaises, américaines, italiennes, françaises. Au total, de quoi vous assurer une insouciante vieillesse. Voyez Quade. A des ordres. M’adresserez des rapports.
— Des rapports ?
— Journaliers.
— Pas de rapports, trancha Jobbins-Summerlee. Écris comme je peins.
— Très bien, pas de rapports ! soupira Sir John.
Néanmoins…
— Néanmoins ?
— Rien, dit Sir John après réflexion (et, réellement, il ne trouvait plus rien à dire, toute conversation avec Jobbins-Summerlee s’achevant avant terme). Compte que vous agirez pour le mieux.
— Pour le mieux », promit Jobbins-Summerlee.
Il s’était levé, se dirigeait sans hâte vers la porte quand les troissupersse levèrent à leur tour. Muets jusque-là, ils avaient eu tout le temps d’observer leur homme. Et – une fois n’est pas coutume – ils parlèrent tous ensemble.
« Good luck, Blake, dit Smith.
— Buon viaggio, O’Hara, dit Stanley.
— Salut, Piedbœuf, dit Robinson.
— Bonjour, messieurs », dit Jobbins-Summerlee, tirant de son cigare deux ronds de fumée qui s’étirèrent derrière lui.
Il était à peine sorti que Sir John fronça ses sourcils poivre et sel, comme personnellement offensé :
« Quels noms lui avez-vous donnés ?
— Blake, dit Smith. Je l’ai connu à Dublin en 1920. Il y commandait une fraction de Sinn Feiners spécialisée dans la destruction des wagons postaux.
— O’Hara, dit Stanley. Nous avons débarqué coude à coude à Catane lors de cette sacrée peignée.
— Piedbœuf, dit Robinson. Il vendait à Paris, sous l’occupation, des aspirateurs à ailettes plus meurtriers, sur le plan domestique, que les V2. »
Sir John s’échauffait de plus en plus :
« Du diable si… ! Cet homme s’appelle Summerlee et…
— Jobbins-Summerlee, lui rappela insidieusement Robinson.
— Jobbins-Summerlee, parfaitement ! Ne sauriez être victimes que d’une ressemblance fortuite ou de… de…Come in ! »
On avait refrappé à la porte qui s’ouvrit par degrés :
« Beg your pardon… »
C’était le planton, l’air chafouin. Il se dirigea tout droit vers la chaise où s’était assis Jobbins-Summerlee et en décrocha un parapluie suspendu au dossier.
« Beg your pardon !répéta-t-il. Mr Twistelthrough a oublié son parapluie. »
Il eut tout le temps d’ouvrir la porte, mais n’eut pas celui de la franchir.
Une quadruple exclamation le cloua sur le seuil :
« Twistelthrough ?…
— Twistelthrough, confirma le planton. Docteur Twistelthrough.
— Docteur ? répéta Sir John. Vous dites bien docteur ?
— Docteur, s’obstina le planton. Docteur Twistel… »
Sir John avait rassemblé ses esprits :
« En jureriez ?
— Sur le Livre saint, dit le planton. Sans lui, Mrs Nash y restait.
— Mrs Nash ?… Restait où ?…
— Ma femme, dit le planton. Dans les douleurs. »
Un moment plus tard, son parapluie roulé au bras, le bouton de col de Sir John au creux de sa main, Wenceslas Vorobeïtchik, alias M. Wens, remontait sans hâte lesweet shady side 6de White-hall, fredonnant pour lui tout seul :Grand-maman, c’est New York 7…
______________________________
1. Littéralement : le premier quatrième. Allusion aux Big Four, les quatre grands chefs qui, selon la légende, présideraient aux destinées de Scotland Yard.
2. Étudiant sorti d’Oxford.
3. Sous-entendu : Hôpital de Charing-Cross.
4. Superintendants.
5. Littéralement : canards. Expression argotique anglaise servant à désigner les tricheurs professionnels et probablement inspirée par l’aisance avec laquelle ils opèrent sur l’eau, à moins que ce soit par le sobriquet dont ils désignent volontiers leurs dupes : A duck of a child. (Un amour d’enfant.)
Sur les lignes de navigation françaises, ces mêmes bonneteurs sont plus communément baptisés « mouettes » parce qu’ils volent sur l’eau.
6. Côté doucement ombreux.
7. Certains lecteurs pouvant être enclins à s’étonner que M. Wens arrive à changer si facilement de visage, l’auteur leur rappelle à toutes fins utiles que ledit M. Wens a successivement incarné, à l’écran, les personnages de Georges Jamin, Pierre Fresnay, Frank Villard, Werner Degan, Pierre Jourdan, Maurice Teynac et Raymond Rouleau.
CHAPITRE II
À onze heures, leQueen of Shebaavait donné un premier coup de sirène. À onze heures et demie, il en donna deux. À midi, il en donna trois.
La dernière passerelle fut retirée, la dernière amarre larguée. Le paquebot, impatient, chassait sur son ancre. Tendant leurs aussières, les remorqueurs, tels des cachalots, piquèrent du nez dans la houle.
De son pont privé, le commandant Donaghue, grandi par son porte-voix, orchestrait la manœuvre, répartissant ses ordres entre la proue et la poupe :
« En avant, doucement ! »
Un rideau de brume noyait la rade, escamotant les balises.
« En avant, toute ! »
À midi quarante, porté par son sillage orgueilleux, leQueen of Shebadoublait la passe, emportant à son bord un pirate sans pavillon, un détective sans visage et, au total, deux passagers comme les autres.
Il ne laissait à quai que des mouchoirs fripés, quelques shellings coincés entre les pavés, des papiers fous, un chien sans maître, des parapluies subitement ouverts, un orchestre obstiné rejouant prestissimoCe n’est qu’un au revoir…
Et une femme déçue.
Symboliquement, il laissait également flotter dans le ciel, du côté des docks, deux ronds de fumée dont l’observateur le plus perspicace n’aurait pu affirmer s’ils étaient exhalés par sa double cheminée en hommage à sa gracieuse Majesté ou par la cigarette de quelque passager.
CHAPITRE III
Que voit d’un building, se demanda M. Wens, le paraplégique du rez-de-chaussée ? Que voit, d’une caravane, le chameau de queue, sinon la queue du chameau qui va devant ? Que voit, d’une bataille historique, le soldat dissimulé dans un trou d’obus ? Que voit, de Hollywood, le figurant courant le cachet ? Que voient les Terre-Neuves d’un paquebot ralliant New York ? Une fumée dans le ciel. Deux ronds de fumée s’il s’agit duQueen of Sheba
