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L'autobiographie tente de nombreux auteurs, illustres écrivains, obscurs amateurs. "L'éducation inachevée" tire deux fils: celui des émotions affectives et sexuelles - elles apparaissent ici comme les souvenirs les plus marquants de l'enfance de l'auteur - et celui des origines, de leur transmission que l'Histoire influence lourdement Fils d'immigrés juifs polonais venus en France avant 1930, Jean Pacholder naît à Paris en 1949. Il comble le désir d'assimilation de ses parents en devenant professeur de français. Le français, seule langue transmise par ses parents qui parlaient encore couramment le yiddish et le polonais.
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Seitenzahl: 198
Veröffentlichungsjahr: 2020
A ma famille d'hier et d'aujourd'hui, aux amis.
« Je veux parler de la difficulté que l’être humain rencontre à s’ouvrir aux questions que pose l’autre dans sa différence, à faire une place à cette différence, et à partir de ceci, à reconnaître qu’il n’en fait aucune à la sienne, ni à l’écart entre ce qu’il veut et ce qu’il fait, entre ses désirs et ses ratés (….).
Il préfère nier les motifs qui se cachent derrière l’émotif, censurer l’émotion, de crainte d’être surpris en flagrant délit de manque de maîtrise.
Or cette attitude à une raison : la peur. La peur qu’à l’individu de retourner sur les chemins de son passé, de revisiter ses amours infantiles dans leur réalité, de voir vraiment où il était dans ses émotions anciennes qui, par moments, ressurgissent à ses dépens.
Elsa Cayat « Charlie Hebo » Janvier 2015
La parole humaine ne saurait jamais se passer de la fausseté. Elle a bien pu naître des nécessités de la fiction, du multiple besoin de « dire ce qui n’est pas « (pour reprendre le mot lapidaire de Swift). Nos subjonctifs, nos conditionnels, nos optatifs, les « si » de nos grammaires rendent possible une contre-factualité indispensable, foncièrement humaine. Ils nous permettent d’altérer, de refaçonner, d’imaginer, d’annuler les contraintes matérielles de notre univers biologiqueempirique.
« Errata » – Georges Steiner 1998
Texte Elsa Cayat
Texte George Steiner
La tentation autobiographique
Rhodon
L'île du Levant
Sadi-Carnot
L'école de la rue Compans
Santeuil
Annie
La monitrice callipyge
Madame Isabelle
Denise
Catherine M et les autres filles de Santeuil
Les vacances font grandir
Josef
Colbert, lycée de garçons
Amour Amitié
« Lui » et moi
Stéfa
Gare de Lyon
« Non, tu ne feras pas ça. » Les paroles m’entourent, m’enserrent, me ligotent, je me débats…
« Si, je le ferai »… Voilà, je me libère, l’excitation tend mon bras, j’enfonce la pointe des ciseaux de toutes mes forces, la soie cède, se déchire ». Nathalie Sarraute – « Enfance ».
« Ça me tente » déclare Nathalie Sarraute à l’orée d’ « Enfance », ce récit autobiographique dans lequel elle se livre.
Emerge ce premier souvenir, cette scène avec la nounou allemande qui veut empêcher la toute jeune Nathalie d’éventrer le dossier d’un fauteuil à l’aide d’une paire de ciseaux pour voir ce qu'il en sort. Une matière informe.
Céder ou pas à la tentation du récit autobiographique, ce jaillissement d’un soi enfoui que l'auteur coule dans le moule de sa langue …
« Oui, je n’y peux rien. » confie Nathalie à son double, cet astucieux alter ego littéraire, belle trouvaille qui lui permet d'établir un dialogue entre elle et lui, de questionner la pulsion, de résoudre la question de l'hétérogénéité du commentaire dans le récit autobiographique.
Céder à « l’excitation», au désir. Il y a des paroles qui « ligotent » et d’autres qui « libèrent ».
Céder à la tentation en faisant fi du risque de banalité, en pariant sur la faim qu’a le lecteur de ce qui lui ressemble et lui « dissemble ».
Ce que souhaitent l'auteur et le lecteur, n'est-ce pas de retrouver le charme ensorceleur du récit ? Que les souvenirs raboutés racontent une histoire, que cette histoire ordonne le chaos d'une vie, lui donne un sens ?
Mais l'essentiel est ailleurs :
écrire comme si le devenir de l'auteur devenait dépendant d’un passé revisité, reformulé ;
écrire comme si l'auteur voulait se surprendre lui-même par ce « donné » dit Sarraute qu’« aucun mot écrit, aucune parole n’ont encore touché ».
« Non, tu ne feras pas ça ! ». Y aurait-il quelque chose qui ne se fait pas dans l’essai de mettre à nu, de parler de l’intime ?
Dans « Enfance » Nathalie Sarraute délimite une tranche d’existence (jusqu'à la fin de l'école primaire) où l’éveil à la sexualité et à l’amour, autre que filial, n'apparaît pas.
Pourquoi ? Choix délibéré, auto-censure d'une génération pour laquelle parler de la sexualité est encore tabou ? Et davantage encore de la sexualité infantile ? Je ne parviens pas à imaginer que Nathalie Sarraute n'ait ressenti aucune émotion sur le plan psycho-sexuel dans son enfance.
De l'enfance, de quoi ma mémoire se souvient-elle le mieux si ce ne n'est précisément des impacts de tous les événements liés à la sexualité et à l’amour ? Ils se comportent comme les aimants que j’aimais trouver dans la boîte à couture de ma mère. Autour d’eux s’agglutinent les aiguilles des mille et un détails du décor.
La sexualité naissante s'élabore en bonne partie hors du langage. Mettre des mots sur cette construction participe à l'avènement du sujet, de même que les mots qui racontent les origines. A défaut d'expliquer à sa fille la place du désir qui préside à sa naissance, au moins la mère de Nathalie Sarraute lui transmet-elle la lignée dans laquelle elle s'inscrit. Bella, ma mère, ne me dira rien de de ma naissance ni de histoire à laquelle je suis relié. Elle me laissera le travail à faire.
****
Mes parents ne sont pas des exhibitionnistes. Dans notre petite propriété de Rhodon ils ne vaquent pas nus même si la petite piscine qu'ils ont fait creuser suscite de réguliers déshabillages. Ils aiment le naturisme, l'ont pratiqué avant la guerre dans divers lieux dédiés. Mais comme le jardin donne sur une rue passante qui monte vers un des nombreux bois autour de St Rémy-lès - Chevreuse, ils estiment plus raisonnable de ne pas être vus nus dehors. Dans le jardin en pente vers le Rhodon, le ruisseau qui a donné son nom au quartier, se tient un bassin en ciment de forme carrée. On y descend par le milieu du côté supérieur. Quelques larges marches permettent d'entrer dans l'eau progressivement. Au plus profond de la piscine on peut faire quelques brasses. Lentement l’eau se réchauffe au soleil de l’été, elle s’imprègne d'une odeur de ciment car le bassin n’est pas carrelé. L’odeur d’une eau qui stagne un peu.
Saint Rémy se trouve non loin de la petite ville d’Orsay où ma mère avait installé dans les années 30 son premier jardin d’enfants. C’est ainsi qu’on nommait ces lieux d’accueil pour jeunes enfants. Ils faisaient fonction d’école maternelle avant la guerre et juste après.
Ma mère, jeune communiste polonaise avait fui le régime qui la menaçait d’emprisonnement. Le parti communiste polonais était très minoritaire, trotskiste et illégal. Les communistes polonais apparaissaient comme des traîtres, le cheval de Troie de l’URSS. De nombreux Juifs militaient dans ce parti. Sans doute espéraient-ils que la société idéale à laquelle ils aspiraient supprimerait un antisémitisme bien ancré en Pologne. Pour ma mère, juive et communiste, le climat n'était pas très hospitalier autour des années 1930 en Pologne. L'émigration, une solution.
C’est aussi non loin d’Orsay que mon père déniche ce petit bout de terrain pas cher qui lui permet de satisfaire le besoin de nature qui le tenaillera toute sa vie de Parisien.
Car la vallée de Chevreuse donne la possibilité aux habitants de la capitale de se rendre sans voiture rapidement à la campagne. Depuis la ligne de Sceaux que nous rejoignons en métro par la gare du Luxembourg, notre famille se déplace jusqu’à Saint Rémy. Après la gare, il faut marcher un peu. Mon père me porte souvent sur ses épaules. Je n'en ai pas le souvenir. C'est le journal qu'il a consacré à ma naissance qui le mentionne. Il a tenu ce journal durant quelques mois après ma naissance.
Une haie dense masque le jardin dans lequel on pénètre par un portail en bois. Au bout, une maisonnette en dur, constituée à l'origine d’une seule chambre.
Un petit perron avec deux ou trois marches indique l’entrée. Je m'y assois souvent face au soleil. Pour le tout jeune enfant que je suis, le séjour est vaste. Le mur de droite quand on entre a été percé et permet d’accéder à une sorte d’extension constituée de deux petits pièces bâties en bois construites par mon père. Le toit est réalisé en bardeaux bitumés. La première petite pièce sert de chambre à coucher pour mes parents; il faut la traverser pour atteindre la petite cuisine qui fonctionne avec des réchauds à alcool. J'aime les cérémonials autour de l'allumage des ces réchauds, la petite tirette qui permet de régler la puissance du feu en obturant plus ou moins les trous circulaires qui répartissent l'arrivée d'air. Une odeur du goudron et d’alcool à brûler octroie à ces deux pièces une étrangeté familière.
De temps en temps mon père monte sur le toit, répare une fuite. Je trouve mes parents très à l'aise avec les lampes à pétrole qui fournissent l'éclairage, ainsi qu' avec les réchauds ; toutes choses bien différentes de ce que nous connaissons à Paris. Le soir, mon père allume les lampes à pétrole. L’une des lampes, la plus grande, a perché son grand réservoir en verre au sommet d’un pied télescopique. On distingue le niveau du pétrole et l’état de la mèche. Une molette crantée permet de régler la quantité de mèche que l'on souhaite sortir du brûleur. Un long tube en verre surmonte le réservoir et guide la flamme et les vapeurs brûlées. Ce cylindre en verre fait l’objet de toutes les attentions de mon père quand il règle la flamme. Un feu trop vif et le verre claque. J'aime la lumière vacillante, les ombres gigantesques de mes parents sur les murs. Il faut régulièrement régler la mèche.
La grande pièce où nous prenons les repas et où je dors se remplit de lumière au lever du jour. Les petits-déjeuners ensoleillés sont des moments heureux. Je suis friand du lait concentré en boîte que je ne bois qu’ici. En tube ou en boîte, il me semble que rien ne surpasse ce délice.
Je ne connais pas l’histoire de l’acquisition de cette propriété de Rhodon. Un sapin a été planté à ma naissance. On le découvre dès l’entrée du jardin, à gauche, après le portail. Il sert de paravent et cache la résidence voisine. Mon père m’a raconté qu’avant la guerre et l’achat de ce lopin, il allait dans un camp à tendance naturiste situé à Saint Rémy. Il a conservé quelques photos de ce camp. On y voit des gens en maillot de bain, la nudité n’était pas obligatoire.
Le couchage sous tente, les bains de soleil, une piscine découverte, le volley-ball, la gymnastique, les discussions et les débats, constituaient le programme des activités pour un public aux revenus modestes. Le Front Populaire en 1936 avait entr’ouvert la possibilité d’accéder à un nouvel équilibre entre activités physiques et intellectuelles. On venait au camp en train, à vélo, on y passait plusieurs jours l’été, on y parlait de ce qu’on appelle aujourd’hui le « développement personnel ». Gurdjieff faisait partie des maîtres à penser.
En longeant la maison sur la gauche j’accède, au fond du jardin, à la cabane en bois des W.C. adossée à la haie vive qui délimite la propriété. J’aime l’odeur de ce réduit dont les planches de récupération, disjointes, n’ont plus d’âge. Après la pluie une odeur de bois mouillé raconte la nature. Au fond du cabanon se tient un banc constitué de deux planches grossièrement jointes au milieu desquelles un trou a été percé. Quand on soulève le couvercle circulaire en bois qui le recouvre une âcre odeur d’excréments se répand. Sur ce banc un rouleau de papier tient compagnie aux visiteurs intéressés. Des rais de lumière s’invitent à travers les fentes des planches disjointes et zèbrent l’obscurité. Des grains de poussières s’élèvent le long des faisceaux lumineux.
Ici, je me sens à l’abri, j’entends les conversations, les bruits de la vie de tous les jours, les voix quand les fenêtres sont ouvertes. Cet isolement si près de la maison me rassure et me plaît. Bientôt le local s’emplit des touffeurs que produit l’activité du visiteur. La preuve d’un travail bien fait. L’atmosphère tiédit. De ce soulagement naît une torpeur familière.
De temps en temps mon père s’occupe à vidanger le lieu. Il répand la matière collectée au pied des arbres fruitiers. Mais je n’y prête pas trop attention.
Parfois, pour l'imiter, j’ai pris l’habitude d’uriner dehors. Inutile, pour nous les hommes, d’aller dans la cabane. On pisse debout dans l'herbe.
Un jour nous nous trouvons côte à côte. Tous deux pris en même temps d'une envie d'uriner nous acceptons sans gêne aucune cette situation nouvelle. Je peux le voir tenir son sexe d’adulte, circoncis, qui ne ressemble en rien au mien, minuscule, protégé par son prépuce. Son gland légèrement violacé se détache nettement de la hampe. Il me paraît énorme. Je n’en ai jamais vu, n’ayant jamais décalotté mon sexe que ma mère dénomme le « pissou ». Je suis sidéré. Bientôt, il fait disparaître l’engin par la braguette, me quitte pour enchaîner sur une autre activité et me laisse stupéfait.
Je refuse obstinément d’enlever mon slip.Tout le monde sur la plage est nu, sauf moi. Mon père insiste, je persiste et pleure. Ma mère doit lui dire de ne pas me forcer, de me laisser garder mon slip puisque je ne veux pas me montrer nu. Il s’éloigne moqueur. Mes parents sont nus et vont se baigner. Ils m’apparaissent décontractés, à l’aise. D’où me vient cette pudeur ? Pourquoi ne fais-je pas « confiance » aux demandes parentales ?
Nous sommes sur l’île du Levant, dans le Var, en face du Lavandou. L’île est réputée pour sa partie naturiste. Par une carte postale de 1939 qu’un certain Thierry a envoyée à ma mère, j’apprends seulement aujourd’hui dans le fouillis des archives, qu'elle fréquentait les plages du Lavandou avant la guerre.
Ces vacances familiales sont rares. Nous sommes au mois de mai ou juin. Je dois avoir aux alentours de 6 ans. Ma mère, directrice à présent d’une colonie de vacances privée près de Pontoise prend des vacances avant les vacances « officielles » de juillet et août, qui sont des mois de plein travail pour elle. Mon père a dû spécialement « poser » des congés.
Dans le village du camping, les gens portent souvent un cache-sexe, un bout de tissu plus petit qu’un maillot de bain. Il fait beau. De l’île du Levant où nous avons dû rester une semaine, je garde surtout le souvenir du terrain de volley-ball. Sur ce terrain et aux alentours se trouvent les joueurs et les joueuses. Ce sont surtout les joueuses qui m’intéressent. Elles sont seins nus. L’une d’entre elles attire constamment mon regard. C’est une jeune femme, dont le corps me semble beau, sans défaut, parfaitement bronzé.
Où s’est formé ce goût pour les jeunes femmes ? Pourquoi cette attirance pour les peaux mates et hâlées ? L’antithèse de ma peau blanche de rouquin si longue à cuivrer ? Les seins habituellement cachés aux rayons du soleil sont légèrement plus clairs et mis en évidence par cette différence de couleur. Je n’arrive pas à détacher mon regard de cette poitrine café au lait.
J’aime quand la jeune femme est assise et que je peux la contempler à ma guise. D’autres femmes sont également seins nus, mais c’est elle que je préfère regarder. Aréoles captivantes, rondeurs qui appellent la main, grain d’une peau comme une promesse de douceur. L’attraction est forte. Un désir s’éveille; toucher, humer, palper, embrasser. Il se heurte au mur d’un impossible. Quand je regarde les hommes qui s'approchent avec familiarité de ces femmes j'apprends que les enfants doivent attendre.
Très jeune j’ai ma propre chambre, même s’il me faut parfois la céder aux invités que nous recevons de temps à autre. Dans les années 50-60 tous les enfants issus du même milieu social que mes parents n’ont pas cette chance. Je n’en ai pas conscience, j’éprouve simplement le plaisir d’avoir un espace dédié. Ma mère a trouvé à louer dans le 19ème arrondissement un petit pavillon d’un étage dans une ruelle piétonnière très pentue. On appelle ces ruelles des « villas ». Elles ont hébergé une catégorie de gens plutôt modeste au début du 20èmesiècle. Dans les années 50 elles ne sont pas encore prisées comme aujourd’hui.
De part et d'autre de la rue de la Mouzaïa, comme les arêtes d'un gigantesque poisson, les villas conférent au quartier un aspect provincial. Entre la rue de Bellevue, située plus haut mais parallèle à la rue de la Mouzaïa et ladite rue s'alignent une demi douzaine de villas. Elles portent des noms communs comme villa des Lilas, villa du Progrès, ou des noms de présidents de la troisième République.
Au 18 de la villa Sadi-Carnot se dresse notre pavillon doté de quatre chambres sur deux niveaux. Une petite courette située derrière et surtout le jardinet devant le pavillon, permettent à ma mère d'installer son activité de jardinière d’enfants. Dans la journée entre six et huit enfants investissent le premier étage où se trouvent la chambre de ma mère et la mienne, meublées de telle sorte qu’elles peuvent se transformer en salle d’activités. Les lits sont repliés dans la journée.
Quand nous recevons des amis, je vais dormir dans la chambre de ma mère, une sorte de privilège. Les deux lits disposés le long des murs en angle droit de chaque côté de la porte d'entrée nous permettent de nous voir.
Mon père et ma mère dorment chacun(e) dans leur chambre. Je n’ai aucune idée qu’il existe d’autres modalités de couchage pour un couple. L’attribution d’une propre chambre conforte en moi l’idée qu’un chez soi pour chacun constitue la règle.
Quand j’ai quatre ou cinq ans arrivent les lits gigognes. C’est sous ce nom qu’ils me sont présentés. Une dénomination impropre. Par gigogne on désigne surtout des lits dont l’un se replie sous l’autre pour gagner de la place. Le modèle que mes parents achètent possède d’autres propriétés. Il s’agit d’un meuble longiligne, une sorte de long buffet plaqué en chêne clair, fermé par une serrure en laiton. Un pan se rabat au sol. Pour installer le lit on actionne la serrure en laiton doté d'une large clé, on ouvre les deux volets qui masquent des roulettes faisant office de pieds, on abaisse le pan mobile qui comporte un sommier et un matelas.
Une fois posé à terre ce lit bas est accueillant et sa faible hauteur le rend très accessible à l’enfant que je suis. Mes parents en ont commandé deux, un pour ma chambre, un autre pour celle de ma mère. Quand ils sont fermés les deux lits prennent peu de place, deviennent des meubles sur lesquels peuvent se tenir en permanence livres, bibelots, objets de toutes sortes. Dans la journée, les lits se replient pour rendre les chambres plus vastes.
J’adopte vite le mot « gigogne » dont les sonorités et la rareté me plaisent ainsi que le savoir technique qui l’auréole.
Une fois fermé, le meuble garde son secret. Je fais partie de ceux qui le connaissent. De surcroît, comme c’est un lit d’adulte, doté d’un vaste plat confortable, il me donne de l’importance.
Pour égayer la paroi intérieure du lit ouvert, ma mère suspend grâce à une tringle souple un tissu dont les motifs m’impressionnent. Sur ce tissu beige clair sont imprimés des petits personnages très colorés : des enfants à la campagne occupés à des activités diverses.
Parmi elles, une fillette avec une canne à pêche sort un poisson d’une petite mare ronde sous le regard d’une autre petite fille à nattes, plus jeune, le dos tourné. Dans une autre mare, un garçonnet debout dans l’eau jusqu’à la taille, le bras gauche levé et l’index pointé vers le ciel, fait face à une oie et semble lui intimer fermement un ordre.
Ces deux scènes à la mare sont celles qui stimulent le plus mon imagination. Je m’identifie tout à fait au petit garçon bras levé, cheveux hirsutes, face à l’oie. Sa chevelure ressemble à la mienne, son autorité me séduit. Il est actif, sûr de lui, commande. Quand je montre ce rideau à d’autres enfants, je dis en montrant le dompteur d’oie : celui là, c’est moi.
Sous la robe de la fillette qui pêche dépasse le bout d’un jupon blanc. Trois traits galbés dessinent ses deux jambes serrées l’une contre l’autre. Leur forme disparaît au-dessus du genou, sous le jupon. La robe rayée qui rebique, les deux mollets jumeaux aux courbes attractives créent en moi une tension, mélange de plaisir et d’insatisfaction, que je ne comprends pas.
Dans chambre de ma mère à l’étage, la plus vaste et la plus lumineuse,se déroulent les activités proposées aux enfants. Pâte à modeler, découpages, peinture, perles à enfiler, puzzles divers, jeux de groupe, histoires lues se succèdent. Les chaises et les tables sont conçues pour des enfants. Quand les adultes s’y assoient ils sont un peu à l’étroit mais à hauteur des petits interlocuteurs comme le préconise Maria Montessori dont ma mère est une fervente admiratrice. A l'apogée du fonctionnement du jardin d'enfants, Janine, une agréable jeune femme brune, seconde ma mère.
Le soir, les enfants partis, ma mère reconfigure sa chambre. Elle fait pivoter face aux murs les étagères sur roulettes contenant le matériel pédagogique, abaisse son lit, allume pour lire une grande lampe de chevet sur pied.
Quand je dors parfois dans sa chambre je retrouve une intimité qui me plait. Bonheur de sentir sa présence dans le noir. M’endormir la sachant si proche, c’est glisser dans une quiétude que rien ne peut menacer.
Le matin, elle se lève la première, fait un brin de toilette et s’habille devant la grande glace située entre la penderie et son lit. Elle ne manifeste aucune pudeur particulière et se comporte comme à son habitude, sans pour autant ignorer qu’elle se tient nue devant moi. Sans doute a-t-elle réfléchi à la question; sa culture naturiste doit primer sur toute autre considération. Du fond de mon lit, drap tiré jusqu’au menton, cette vision de ma mère choisissant ses habits du jour dans la penderie qui jouxte la glace me fait découvrir l’anatomie féminine. Je la regarde avec attention. Les seins aux aréoles sombres, la toison pubienne brune. Dans le bas du dos à gauche, une petite tâche lie de vin révèle son existence.
Je suis curieux des différences entre son corps et le mien. Je lui demande à quoi servent les seins, pourquoi son sexe n’est pas comme le mien. Elle y répond avec simplicité. C’est par le sexe que sortent les enfants. Elle doit penser que je suis encore trop jeune pour me dire comment ils y entrent, et cette question ne me vient pas à l'esprit. Pour ma mère, ce moment est « naturel ». Se cacher derrière un paravent aurait soulevé d’autres questions, nécessité d’autres explications. Sans avoir conscience du caractère rare de cette exposition, je ressens cet instant comme une preuve supplémentaire de notre proximité.
Elle a le corps d’une femme mûre sans défaut particulier. Je ne ressens ni excitation ni répulsion. C'est une vision familière. Cette connaissance de « bonne heure » de l’anatomie féminine ne diminuera en rien la curiosité inextinguible des corps féminins qui me saisira ensuite.
Dans le petit cabinet de toilette qui jouxte ma chambre un grand bac en faïence tient lieu de lavabo. Les enfants viennent s'y laver les mains à la fin des ateliers de peinture, et avant les repas. Avant mes six ans, ma mère m'y lave en entier; ensuite je profiterai de la grande baignoire de Santeuil. A travers une mince ouverture dans la façade émaillée du chauffe eau à gaz une petite flamme bleutée veille. Rangés sur une petite paillasse carrelée, un nécessaire pour l'épilation à la cire, des tubes de rouge à lèvres, de la poudre, des crèmes, des flacons de parfums, et surtout cette boite dans laquelle elle dépose la tresse de cheveux dont elle ceint sa tête presque tous les jours. « Oui, me dit-elle, ce sont mes cheveux avant que je ne les coupe ».
