L'île pommelée de moutons blancs - Serge Bimpage - E-Book

L'île pommelée de moutons blancs E-Book

Serge Bimpage

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Beschreibung

Au mitan de son existence, un homme cherche un « point de fuite » sur une île chaude et belle, au large de la Sicile. Il décide d’y restaurer une ruine et de s’y installer.

Ode à l’île de Lipari, ce livre en explore tout autant la part d’ombre que celle du narrateur lui-même, avec humour et talent.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Journaliste et écrivain, Serge Bimpage a roulé sa bosse autour du monde. Il est l’auteur d’une dizaine de romans, de récits et d’une pièce de théâtre. Avec "L’île pommelée de moutons blancs", il embarque le lecteur en un voyage poétique.






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Seitenzahl: 130

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

À Tiziana

« Ne comptez en tout cas plus sur moi pour vous fournir un scénario. »

Nicolas Bouvier,Le poisson-scorpion

« Je vous ferai l’histoire de ma vie – et des divers événements qui sont arrivés – depuis ma venue sur cette île. »

Shakespeare,La tempête

« L’édifice se suffit ; il est à la fois le drame et le décor du drame, le lieu d’un dialogue entre la volonté humaine […] et l’irrévocable Temps. »

Marguerite Yourcenar,Le temps, ce grand sculpteur

Punto di fuga

Ce puissant sentiment de libération, d’arrachement quand le navire commence à se mouvoir. La passerelle d’embarquement se relève dans un bruit de tonnerre. Le bâtiment s’ébroue avec une infinie lenteur. Une puissance inquiétante te saisit des pieds à la tête, Europe enlevée sur le dos du taureau.

Insensiblement, le port, la ville s’évanouissent. Dans le tintamarre des machines et du vent, exalté je m’écrie : « Le moment est venu d’un punto di fuga ! »

Tu acquiesces comme à la touchante naïveté d’un enfant.

Point de fuite. L’idiotisme m’accompagne depuis longtemps. J’en connais par cœur la tournure. Point imaginaire, destiné à aider le dessinateur à construire son œuvre en perspective…

Encore une couche. Navigare è necessario, non è necessario vivere. Le grand D’Annunzio. Tu lèves les yeux au ciel.

Déjà, le sel rôtit nos peaux déglacées. D’un geste nonchalant, le barman me tend une Messina. « Con teee partirooo ! » beugle le haut-parleur. L’odeur de suie se mélange à celle du malt. Pas de doute, ça sent le large. Les passagers rusés se tiennent calfeutrés à l’arrière, à l’abri du vent, hypnotisés par le sillage moutonneux du navire. Sait-on ce qu’on laisse derrière soi ? Quelques rires et quelques larmes, dis-tu, mais pas plus à plaindre que les poissons.

Nous tendons la joue aux embruns. Nous laissons bercer. Le temps est calme. Nos âmes s’élèvent.

La nave va. C’est bateau. Et pourtant.

Et voilà que le jour a amorcé son déclin. Un voile de brume recouvre le paysage. À présent, plus rien ne se distingue. Ni ciel, ni mer, ni punto di fuga, nous voici dans la nuit astrale. Déjà plus les mêmes. Autres. D’ailleurs.

La haute mer. Ça commence à tanguer. Je m’agrippe à ma Messina, songeant que plus on avance, plus on redoute que quelque chose n’arrive. En même temps, ne cesse-t-on pas d’espérer toute notre vie que quelque chose arrive ?

Tu m’assures qu’au milieu de l’immensité océanique certains sont pris de vertige. Comme en montagne. Face à l’insondable, as-tu lu quelque part, un terrible attrait du vide peut nous saisir à tout moment. Alors je te serre très fort dans mes bras pour que tu ne t’envoles pas.

*

Enfin, le ciel a eu raison des vagues scélérates. Le calme s’est installé à nouveau. D’une douceur si prévenante qu’on croirait le bateau à présent immobile. Pour un peu on entendrait la musique des sphères, n’était le son criard des haut-parleurs venant jouer les trouble-fêtes : « Con te partirò su navi per mari che, io lo so, no, no, non esistono piùùù… »

Repli alpin dans la cabine. Je grimpe à l’assaut de la couchette. Te regarde, point de vue insolite, te déshabiller d’en haut puis te glisser en gloussant dans les draps.

Tu lis le guide à haute voix. Répètes les noms des sept îles : Panarea, Vulcano, Alicudi, Filicudi, Lipari, Salina, Stromboli. Puis tu me demandes de te lire quelque chose, ce poète1 dont je t’ai parlé :

J’ai vécu sur mon Lipari

Comme un naufragé, né sur l’île qui le sauverait un jour.

Désespérément, sans salut.

Mille fois mes rêves ont fait le tour de l’île, Comme un tigre en sa cage dorée.

Naufragé sur mon île, je croyais en une promesse de la tempête.

Sur le rivage, j’ai récupéré le message dans la bouteille,

Écrit par un démon dont la voix murmurait de partir.

J’ai passé la lumière de l’adolescence à imaginer ce qu’il y avait au-delà de la mer.

Puis tu t’endors dans la moiteur, à demi nue, au rythme de ta poitrine qui se soulève et s’apaise. Je peine à trouver le sommeil et me demande à quoi tu rêves.

*

Au lever du jour, tel un spectre dans l’azur, émerge le Stromboli. Tu ris aux éclats en lisant le guide. « Écoute ça : aux yeux des insulaires, les éruptions du volcan ne sont pas plus incommodes que les ronflements d’un conjoint ! D’ailleurs, les habitants le nomment “Iddu”. Ce qui signifie “Lui”, comme un bon copain. On ira, dis ? »

Les cris des passagers se mêlent à ceux des mouettes. Lipari ! L’île est encore loin. Cependant bien là, oblongue, alanguie, lascive. Planquée au creux des reins de la péninsule italienne, à une enjambée de la Sicile et de l’Afrique. Il faut une bonne raison pour s’y rendre.

Pour beaucoup, le long voyage touche ici à sa fin. Pour nous, c’en est un nouveau qui commence.

1 David Cortese, Douce mer.

La ruine

Les premiers instants de toute découverte. Décisifs. Ils impriment les sens, la raison, puis la mémoire de leur vérité instantanée. Je les revois avec une netteté, une pureté quasi photographiques.

Anna et Angelo venus nous accueillir au port. Autant que nous, ils brûlaient d’impatience de nous montrer leur maison. La Suzuki s’était bien vite lancée à l’assaut des hauteurs, et Angelo avait annoncé :

– On y est bientôt !

La voiture avait ralenti, un voile de poudre blanche avait recouvert le pare-brise.

– Sirocco ? avais-je demandé.

– Poussière de ponce ! avait corrigé Angelo.

La route était bordée de dunes, nous avions roulé quelques instants comme au milieu du désert. Lorsque, soudain, une fois sortis du nuage, s’étaient présentés les tas de ferraille rouille sur fond de mer turquoise, offrant un spectacle étrange, d’une beauté bizarre. « Les anciennes industries », avait marmonné Angelo.

Puis notre ami avait avisé la maison, nichée sur un surplomb. La voiture s’était acharnée, arrachée à la pesanteur. On y était. Il avait tiré le frein à main. Nous nous étions extraits un peu groggy de l’habitacle, avions gravi les marches bordées de plantes grasses, et voici le décor inouï des îles, comme vues du ciel, seins cosmiques surgissant de l’onde aux couleurs arc-en-ciel, tirant vers le bleu, le violet, l’indigo.

Anna nous avait conduits à la terrasse. Désignant l’île en face, elle avait remarqué qu’elle figurait une silhouette d’éléphant. Là-bas, sur la gauche, c’étaient Filicudi et Alicudi, les plus primitives. Sur la droite, Stromboli. Tu avais plaisanté : « Iddu. Il paraît qu’il ronfle ! »

Angelo avait retourné le pesce spada. Ses yeux pétillaient comme la croix de sa chaînette d’or sur sa poitrine. Anna avait rempli les verres de Donnafugata. J’avais levé le mien. Si ce n’était pas le bonheur, cela s’en rapprochait furieusement, avais-je dit, comme trop souvent. Et j’avais aimé, comme toujours, ton air tendrement exaspéré.

Italophone, tu avais répondu à Anna que donna fugata signifiait « femme enfuie ». Vous aviez échangé un sourire indéchiffrable, tandis que le ciel avait éteint la lumière et qu’Angelo avait allumé les bougies. C’étaient les vacances.

Alors m’avaient traversé l’esprit ces moments d’extase, en voyage. À Leh, Tivoli, Athos, Huahine. Lieux d’une beauté telle – comme ici – qu’on se jetait à terre pour se prosterner de reconnaissance. « J’ai vu Dieu, j’ai vu son passage et ses traces, et je suis demeuré saisi et muet d’admiration », écrivit Linné à propos de ces îles d’ici même.

*

Un peu plus tard, nous nous étions retrouvés toi et moi sur la plage. Ta peau cuivrée contrastait avec les galets noirs. Sur elle, je déposai délicatement quelques pierres de lave chaudes, elles te faisaient tressaillir : Ulysse et ses compagnons, fourbus et suffocants, sur l’île des cyclopes. Les voilà qui remontent le long de ta cuisse. Venez, une grotte pour se réfugier ! La roche suinte, enfin à boire. Tu gloussais. Et, soudain, qu’était-ce ? L’œil de Polyphème ! Voilà que le monstre avale quatre membres de l’équipage. Mon Dieu ! à présent il barre l’entrée d’une grosse pierre. Vite, le vin ! Ulysse l’offre au cyclope, ils sympathisent. Comment vous nommez-vous ? « Personne ! » répond Ulysse. Et le géant de s’effondrer, saoul. Alors, d’un coup de pieu…

Nous riions de bon cœur. Les nuages dominaient l’île, mais les rayons bibliques du soleil s’obstinaient à plonger dans la mer agitée. J’embrassais du regard le cirque de craie surplombant le littoral. Sur le flanc gauche, les falaises. Au centre, l’alignement des maisons. Et ce trou dans le paysage : la ruine ! Ingénue. Comme heureuse de son bon tour, espiègle, sous l’effet des ombres, impavide, malgré les gifles du vent !

Tu as fait une moue devant mes yeux par elle hypnotisés. Et aussitôt compris ta situation. Il te faudrait faire avec. Histoire de ne pas perdre la face, connaissant mon amour des vieilles pierres, tu as fait mine de me freiner ; d’un amour, on ne doit parler, as-tu plaisanté comme je te disais escompter en toucher un mot à Angelo. Tu as avancé une série d’inconvénients, sans trop de conviction, mais dans tes propres yeux j’ai bien vu la petite lumière : elle disait combien, toi aussi, déjà tu l’aimais, ce tas de cailloux si bien juché sur la mer.

*

Angelo a souri de son sourire d’Italien du sud. Heureux que nous aimions son île. « Va voir le Mago », a-t-il dit, clignant des yeux comme un prêtre. « Le Mago, le geometra, est un peu architecte, un peu superviseur. Entre nous, pas plus mage que toi et moi. Moitié flic, moitié magouilleur, ce qu’il te faut. »

Quand j’eus terminé ma confesse, le Mago a souplement sauté de son hamac. Il m’a servi un verre de Malvoisie et m’a prévenu : « Prends-la, ragazzo mio. Achète cette ruine. Mais retiens ceci : à Lipari, on pleure en arrivant et on pleure en repartant ! »

*

Depuis la route longeant la mer, personne ne prêtait la moindre attention à la ruine. Et, si quelque regard tombait dessus par distraction, son auteur ne la voyait pas. Il détournait la tête comme au passage d’une mendiante, avec une indifférence affectée. Tandis que moi, je ne la quittais pas des yeux, et sa robe de treillis corrompu cernant ce qu’il restait de murs, de joncs secs et d’herbes jaunes.

À deux pas de là, il y avait un bar plutôt glauque. L’Aurora. Une vraie planque pour faux-monnayeurs où se retrouvaient les naufragés du jour. Quelques belles Italiennes aussi, en bikini, tirant goulûment sur leurs pailles de spritz orange, cocasses contrefaçons de la boule de feu du soleil disparaissant dans la mer.

Presque toutes les tables étaient prises. Sauf une. Nous nous y installâmes. Sur le mur étaient inscrits ces mots : « Ici, un travailleur de la ponce est considéré comme un âne abandonné à son sort, puis jeté comme un citron quand il n’a plus de grains. » Les parents du patron travaillaient dans la ponce, avait laconiquement expliqué le serveur. Les gens n’aimaient pas s’asseoir à cette table.

Un type nous observait. Gueule de loubard, mine de violence douce. Profil d’iguane, nez et front formant une seule ligne. Séduisant et repoussant. Il nous fit signe. Leva son verre. Je fis vaguement de même, il était déjà à notre table.

Cercando qualcosa ? Lui, ce serait une bière. Je recommandai un spritz, et nous voilà potes pour la vie. J’évoquai la ruine. « In vendita, susurra-t-il d’un ton conjurateur, andiamo visitarla ! »

Nous avons évolué entre les bâtisses, certaines abandonnées, aux fenêtres de barreaux piqués, aux marches garnies de détritus et à l’odeur de pisse de chats. « Ecco qua, nous y sommes », fit l’Iguane, curieux et manifestement étonné. Qui diable pouvait être ce couple de cinglés intéressé par ce tas de pierres dans le bled le plus éloigné de l’île au milieu d’un décor de fin du monde pour réalisateurs de cinéma hallucinés ?

La végétation s’échinait à survivre dans les deltas de métaux torturés, exploitait chaque fente du béton de ce bourg fantôme. Craignant quelque rebuffade de notre part, l’Iguane s’employa à nous vendre le tableau sublime de la mer aux teintes d’une variété incessante et, deux doigts en pistolet sur le menton, nous signifier que nous serions fous de renoncer à pareille aubaine.

Il hésita à franchir le grillage. Peut-être à cause du linge qui pendait devant l’entrée, comme pour en barrer l’accès. De toute façon, il n’y avait rien à voir, sinon l’herbe folle entre les pierres et le ciel qu’on apercevait à travers le toit. Le reste était à imaginer.

Trois ans plus tard

Les vapeurs de nuées flattent le hublot. Au loin, la fumée du Stromboli me fait un signe amical. Mon voisin de vol lève le menton en signe d’un acquiescement quelque peu forcé : « Un rudere, si, si… » dit-il, manifestement sceptique. Il vous faudra bien du courage et bien de l’entourage, l’île n’est pas facile.

Au restaurant L’Aurora, pas d’Iguane. Je monte à la ruine, pas de soleil. L’astre joue à cache-cache derrière Salina en face, se signalant par des rais de lumière sur les flancs verdoyants. Spectacle spectral. Un vrai panorama, le terme convient parfaitement, inventé par Robert Barker, peintre qui brossait de vastes tableaux de villes imaginaires idéales pour échapper à l’atmosphère industrielle.

Soudain l’Iguane déboule. Tel qu’en lui-même. Comme s’il m’avait vu hier. « Sapevo che saresti ritornato ! » Le bougre doit s’y connaître en matière de manque. Et de magie : il connaît le nom du propriétaire, un marchand de matériel de peinture à la ville de Lipari, chef-lieu de l’île. Mais, sans que je saisisse pourquoi, il refuse de m’y accompagner. « In culo alla balena ! » Bonne chance, préfère-t-il me souhaiter, comme si je partais à la guerre.

À bord du minibus, je relis un passage d’un livre que m’a offert une amie. Le nom du grand voyageur est exotique, comme ses périples. T’Serstevens. À propos de Lipari : « Nous sommes tout de suite séduits par la sincérité et la personnalité de cette petite ville tout en rampes, où les maisons se chevauchent et s’enchevêtrent dans un désordre des plus amusants.;»

La sincérité et la personnalité. Bien vu. Même au très commerçant Corso Vittorio Emanuele, nul regard en biais. Les sourires sont aussi vrais que les coups de gueule. Je ralentis le pas devant les éventaires d’origan, d’absinthe, de câpres et de bruyère. Le presse à hauteur des vendeurs d’excursions sur les volcans.

Fragrances d’huile, d’acrylique et de térébenthine. Y a-t-il tant de peintres sur l’île ? Le marchand a les tics de Rabbi Jacob. Me désigne une chaise au milieu du capharnaüm. Aboie dans son smartphone, le secoue, se querelle avec son interlocuteur puis rit sans transition. Au bout d’un quart d’heure, il se ravise de ma présence. La ruine d’Acquacalda ? Certainement, bien sûr ! Courbette, empoignade aux épaules, joie ou peut-être compassion. Son souffle contre le mien, pour un peu il me roulerait un patin. M’ordonne de ne plus bouger. Saisit derechef son téléphone. « La mia sorella », fait-il avec un clin d’œil appuyé. Je crains un malentendu. « Si, si », il a bien compris. « Per il rudere. Mi sorella vende. »