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Mars 1944, un déserteur de l'armée allemande tente de franchir la frontière francobelge. Venant de Berck Plage, il veut à tout prix rejoindre, "Mimi" une jeune femme qu'il a rencontrée à Spa et dont il est tombé amoureux. Déguisé en épouvantail, il a accompli le trajet jusqu'à Halluin à pied puis en train. Un douanier français, ému par l'état misérable du jeune fugitif, décide avec l'accord de son épouse de l'accueillir et le cacher dans leur maison où ils vivent avec leur six enfants. Ce roman raconte l'histoire vraie du long périple de ce jeune homme courageux depuis sa désertion du front de l'Est jusqu'à son retour en Allemagne où il a été repris et condamné à mort. En chemin, il fait de belles rencontres. Notamment, celle d'un... cèdre de l'Atlas. Commentaires de premiers lecteurs : " [...] J'ai eu des sourires, des éclats de rires, des larmes. C'est une découverte [...] " " [...] Une histoire passionnante (tirée de faits réels) qui nous tient en haleine de bout en bout [...] "
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Seitenzahl: 270
Veröffentlichungsjahr: 2021
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LACAVALEDEL’ÉPOUVANTAIL
L’incroyableodysséed’Erich
GuyRaymondpierre
À tous les justes qui, écoutant leur cœur,disent "Non" à l’imposture.
À Erich.ÀJeanneet Marceau.ÀGeorgesetAngèle.
Àtous les arbres, nos frères,qui nous sauveront
ounoussurvivront…
" […]Je ne suis pas sur terre Pour tuer des pauvres gens.C'est pas pour vous fâcher,Il faut que je vous dise: Madécisionestprise,
Jem'envaisdéserter.
Depuis que je suis né,J'ai vu mourir mon père,J'ai vu partir mes frères Et pleurer mes enfants. Mamèrea tant souffert; Elle est dedans sa tombe Et se moque des bombes Etsemoque desvers.
Quandj'étaisprisonnier, On m'a volé ma femme,On m'a volé mon âmeEt tout mon cher passé. Demain de bon matin, Jefermeraima porte
Aunezdesannéesmortes;J'iraisurleschemins[…]"
-Boris Vian,Ledéserteur
PREMIÈREPARTIE
L'INCROYABLEODYSSÉE
DÜSSELDORFENDEUIL
Hitler,iln’estvenuqu’unefoisàDüsseldorf
Le16novembre1938,AdolfHitler,accompagnédesplushauts dignitaires nazis, se rend à Düsseldorfà l'invitation duGauleiter,lechefdedistrict du NSDAP(lepartinazi).
Cejour-làontlieulesfunéraillesengrandepompede
Ernst vom Rath, troisième secrétaire à l'ambassade d'Allemagne àParis. Celui-ci a été assassiné neufjours plus tôt par HerschelGrynszpan,unjeunejuifallemandde17ansd'originepolonaise.
Ce drame a été amplifié par les Nazis ; il a été le prétexte in
v
oqué
pour
déclencher
les
exactions
de
la
Nuit
de
Cristal
(
1)
,
quelques
jours
plus
tôt.
L'état d'urgence est décrété sur toute la ville. Les usines ferment.Les cloches des églises sonnent le glas. Les murs des façades sontcouvertsdetenturesnoiresbrodéesdecroixgammées.Destrainsspéciaux ontamenédesvisiteursvenusdetoutleReich.
Des milliers de personnes, se pressant sur les trottoirs et agglutinéesauxbalcons, assistentaucortègefunèbre.
La foule est impressionnée par le décorum, par les uniformes, parlasolennitégrandiloquentedel'événement.Lespatronsdesnombreuses usines de la ville ont donné congé à leurs ouvriers qui ont tous été conviés à l'événement. La propagande a fait son œuvre.
Le diplomate a aussitôt été promu conseiller de 1 re classe par Hitler. Le jeune assassin de nationalité allemande est devenu "le
juif polonais".
La raison invoquée en première instance par Grynszpan est la vengeance. Quelques semaines auparavant, sa famille a été maltraitée par les nazis et expulsée en Pologne. Dans un deuxième temps, lors de son procès, il avance un autre argument, celui d'une liaison avec vom Rath (2) .
La Pologne ! Ce grand pays voisin qu’Hitler complote d’an- nexer. Cela ne durera pas plus d'un an. Ce sera une des premières étapes dans sa folle conquête de l’Europe, son rêve de recons- truire le Reich germanique.
La masse qui se presse et se bouscule sur les trottoirs a l'esprit déjà bien conditionné à l’ultra-nationalisme.
Après l’abdication de l’empereur Guillaume II, la dispersion de son empire, la disparition du Royaume de Prusse et la création de la République de Weimar, le 9 novembre 1918 (deux jours avant l’armistice), le peuple allemand a perdu une grande partie de son identité nationale. Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919 a statué sur le morcellement du deuxième Reich (empire allemand). La jeune république a été obligée de reconnaître la responsabilité de la guerre. Ce qui a été perçu comme un affront par la majorité des citoyens allemands.
Adolf Hitler, nommé chancelier le 30 janvier 1933, a sans doute été le premier homme politique à exprimer le ressentiment de ses concitoyens. C’est lui aussi qui a été à l’origine des toutes premières mesures contre les conditions du traité.
Cet Allemand, qu'on enterre à Düsseldorf, "dans la terre de son père", n'est même pas né ici. C'est cependant ce qu'on veut faire croire aux citadins. Le Führer est là, en personne, pour stigmatiser l’identification des habitants de la ville à l'utopie germaniste. Aussi, tous le saluent comme un seul homme .
Tous ?
Au milieu de la foule raidie par l'émotion, un individu, venu là par hasard presque, intrigué tout d'abord par ce mouvement de foule, garde les mains dans les poches avec une nonchalance non dissimulée. Peut-être avec moins d'ostentation qu’August Landmesser (ou était-ce Gustav Wegert ?) à Hambourg en 1936 (3) , il se refuse à singer les autres.
Pourquoi dois-je saluer si je ne suis pas d'accord ?
Si on n'est pas d'accord, pourquoi suivre le mouvement ?
Je suis une tête dure. Je vais pas m'abaisser pour un flic ou un curé !
Il est venu là, avec les autres, ses camarades de chez R. Woeste, une usine de raccords et de brides métalliques.
Il a 16 ans. Il y travaille, de temps à autre, à la forge, dans des conditions pénibles. C’est un travail dur mais cela lui fait un fameux pécule qui lui procure un sentiment de liberté vis-à-vis de ses parents.
Derrière lui, mêlés à la masse des badauds, attirés là comme une nuée de drosophiles (4) sur un amas de fruits pourris, des membres de la S.A. (5) , à peine plus âgés que lui mais acquis à la cause nationale-socialiste, veillent à la bonne tenue de la cérémonie macabre.
— Hé ! Toi ! Salue !
Comme l’insensé ne réagit pas, ils lui font payer son insolence dé- libérée de quelques coups de matraque entre les omoplates et de ruades brutales dans les mollets.
Se soustrayant à la violence de leur acharnement, le jeune homme réussit à s'enfuir prestement et à se noyer dans la foule.
Ce rebelle qui attire la réprobation de la cohue environnante, c’est Erich Klinge.
Son père, Ferdinand Heinrich, un ingénieur des Ponts et Chaussées, est polonais. Sa mère, Maria Dekiert, est allemande.
Il fuit. Non pas par lâcheté mais par instinct de survie ; s’il avait suivi sa nature intrépide qui le pousse à la riposte, cela lui aurait probablement causé un sort funeste.
Cette dérobade marque les prémices d’une incroyable escapade sur les routes de l’Europe en guerre.
(1) Reichskristallnacht,enallemand.Les9et10novembre,surtoutleterritoireduReich,près de deux cents synagogues et lieux de culte furent détruits, 7 500 commerces etentreprises exploités par des Juifs saccagés ; une centaine de Juifs furent assassinéset près de 30 000 furent déportés. Au total, le pogrom et les déportations qui le sui-virent causèrentla mortde 2000 à2 500 personnes.
(2) Voirhttp://culture-et-debats.over-blog.com/article-5863604.html
(3) Voil illustration page suivante
(4) Mouche du vinaigre.
(5) Sturmabteilung (littéralement section d’assaut), organisation paramilitaire du Parti Na- tional-Socialiste des Travailleurs Allemands (le NSDAP) ou parti nazi. Ses membres furent communément appelées "Les chemises brunes".
AdolfHitlersurlaWilhelmplatz,l’ancienparvisdelagareprincipaledeDüsseldorfàsonarrivéepour les funéraillesdeErnstvomRath,
le16novembre1938(Source:RP-Online.de)
Photographie célèbre, sur laquelle un homme identifié comme étantAugustLandmesserrefusedefairelesalutnazi,prisele13juin1936auxarse-naux navals de Blohm & Voss à Hambourg. Une autre famille a identifié cethommecommeétantGustavWegert(Source:wikipedia.orgetwegert-familie.de)
DÜSSELDORF,"LAMADONEDURHIN"
RomantiqueetIndustrielle
La cité est située sur la rive droite du Rhin, au confluent dela Düssel, petite rivière dans la vallée de laquelle fut découvert en1856, dans une grotte, le squelette de ce qui est appelé aujourd'huil'HommedeNéandertal(6).
À l’origine village de pêcheurs,Düsseldorp, a été élevée au rang devilleen1288.
L'arméerévolutionnaire française a bombardéla cité et rasé sesfortifications en 1795. À partir de 1802, celles-ci furent ensuitetransforméesenparcsetavenues,cequiluidonnaunaspectromantique,notammentducôtédes berges duRhin.
Débarrassée de ses fortifications, la ville peut s’agrandir. À partirde 1850, des entreprises financières et commerciales viennent installer de grands ateliers. Un premier raccordement de voie ferréeetdenouvellesinstallationsportuairessontconstruits.C’estledé-butde l’industrialisation.
Entre 1880 et 1920, la ville s’agrandit à un rythme infernal. Degrandes entreprises venant de la région de la Ruhr choisissentDüsseldorfpouryinstallerleursunitésde production.
Après la guerre, bien que fortement endommagée, la ville sereconstruit.Pourlesdécenniesàvenir,elledevientlecœurdu"capitalisme rhénan".
Des travaux de voirie sont entrepris et des bâtiments innovants sont construits. De nombreuses rues sont élargies, d’autrescomplètementmodifiées.Lesgrandessociétés,lespartispolitiqueset les administrations viennent s’installer dans la capitale duLanddeRhénanie-du-Nord-Westphalie.
Depuis lors, Düsseldorf n’a cessé de grandir. Elle est devenue unsite industriel important de production d’acier, de processus demécanisation et d’installations techniques, de chimie, de produitsalimentairesetd’industrieautomobile.
Malgré un urbanisme maintes fois modifié, la ville a su conservercependant son aspect romantique et les touristes sont nombreux àappréciersespromenades surles berges duRhin.
(6) Voir l’ouvrage #Neander,L’HommeNouveaudu même auteurparu chezLangle Éditions
Les bordsduRhin àDüsseldorfen 1900
(Source :diversinternet)
L’incroyable odyssée
Généalogie Boulier
Généalogie Veyer-Boulier
19
ILSARRIVENT !
Qu'est-cequenousallonsdevenir,Marceau?
Jenesaispas,Jeanne.TuterappellescedontlesAllemandssontcapables
Oui,jemesouviens.
Elle se tait, songeuse. Son regard se perd dans les images qui luiremontentàlamémoire.
Elledevaitavoir10ou11ans.C'étaitpendantlaGrandeGuerre.
Elle allait à pied à l'école en compagnie de sa sœur Georgette, unpeuplusâgéequ'elle.Ellespassaienttouslesjoursparl'abbayeduMont des Cats, perchée sur une des pittoresques collines deFlandre, sur le territoire de la commune de Godewaersvelde, prèsdeBailleuletdelafrontièrebelge,entreLilleetDunkerque.
Ellesnemanquaientpasàchaquefoisdemendierenpatois"eunbéétchekoas,astublieft",unpeudefromageauprèsdesmoines.
Ils sont nombreux à la maison. Deux garçons et six fillessont nés de l’union de Georges Boulier et d’Emma George (!).Angèle est arrivée d’abord puis vint Arthur, Georgette, Arthurette,qu’on appellera Jeanne, Georgina, Georget, Georgine au destintragique(7)etCécile,lapetitedernière,néeen 1914.
Lestempssontdurspourlesménagesauxrevenusmodestes.
Le père gagne bien sa vie mais il y a de nombreuses bouches à nourrir. Comme d’autres hommes de la région, il s’est engagé dans la douane. Il est en poste au Monts des Cats depuis le premier décembre 1912. C’est moins éprouvant que de travailler à l’usine. Le salaire est plus bas mais il y a la sécurité de l’emploi et… le prestige de l’uniforme !
Les fillettes ne souffrent pas de la faim mais un petit supplément de temps à autre n’est pas de refus. Surtout, s’il s’agit du bon fromage des Pères .
En effet, les moines du Mont des Cats, comme tous ceux de la confrérie de la Trappe, sont d’excellents artisans fromagers et brasseurs.
La production de la bière a cessé cependant en 1905. C’est une conséquence de la loi sur la séparation des Églises et de l’État. Les activités de brassage ont alors émigré vers la Belgique voisine.
Les enfants ne sont pas en âge d’apprécier la bière mais pour elles le fromage est une délicatesse. C’est pourquoi, à chaque fois qu’elles grimpent la colline, elles poussent l’audace, Georgette surtout, jusqu'à tirer la chaînette de la cloche du portail d’entrée. Le jeune moine bienveillant qui les connaît bien, leur tend à chaque fois un petit sachet en papier, dans lequel il a enfoui, probablement à l’insu du frère supérieur, quelques morceaux de fromage tombés de la table d’affinage.
Ce jour-là, Georgette et Jeanne firent une rencontre qui procure encore à cette dernière, quelque vingt-cinq ans plus tard, des frissons à rebours.
Alors qu'elles avancent toutes deux sur le bord de la route
pavée qui descend vers la maison familiale, Georgette retient fermement sa cadette. Deux silhouettes inquiétantes s'approchent au rythme du trot léger de leurs montures.
L'un d'eux fait virevolter son cheval devant les fillettes. Il tire sur la bride et le guide en leur direction.
C'est un Uhlan prussien, habillé de son uniforme vert-de-gris (feldgrau) et coiffé de sa chapka (8) .
Son destrier piaffant et renâclant enfin arrêté devant les jeunes enfants, il abaisse sa longue lance jusqu'à effleurer la poitrine de l'aînée. Celle-ci tente violemment de calmer les tremblements de tout son corps afin de ne pas effrayer davantage sa plus jeune sœur. — Der weg nach Cassel (9) !, ordonne-t-il d'une voix claironnante qui fait sursauter les deux fillettes.
Georgette comprend ce qu'il veut. Ces mots ressemblent forte- ment à son patois flamand. Cependant, tétanisée par la posture du cavalier qui la domine de toute la hauteur de sa monture, elle reste coite. Le soldat à l’attitude belliqueuse, s’impatientant, fait mine d'appuyer un peu plus sa lance à la pointe acérée. Georgette, effrayée, recule prestement d’un pas puis, rendue muette par la frayeur, elle fait un grand geste du bras pour lui indiquer la direction à suivre. Il tourne la tête, et après avoir consulté son compagnon qui semble acquiescer, il reporte son attention sur Georgette qui n'ose bouger.
Il plante alors son regard dur dans les yeux de la fillette. Il est impressionnant avec sa moustache en guidon et son grand casque carré. Finalement, il semble se radoucir. Un léger sourire vient même éclairer son jeune visage. Il relève enfin sa lance. — Danke Schöne braves Mädchen(10) , claironne-t-il puis, tirant sur la bride, il fait exécuter une nouvelle virevolte à son destrier qui s'en va au pas.
Les deux fillettes n'en reviennent pas. Elles observent longuement les deux silhouettes qui s'éloignent dans la lumière oblique, décroissent puis disparaissent enfin. Georgette reprend alors la main de sa petite sœur, la serrant plus fortement que de coutume et l'entraîne vers le bas de la côte en direction de la maison de leurs parents. — Viens ! Nous allons être en retard. M'man va s'inquiéter. — Ben dis donc, on aura quelque chose à lui raconter ! — Il vaudrait mieux que tu ne lui en parles pas. Elle n'osera plus nous laisser aller seules à l'école après ça.
Jeanne revient à la réalité de l'instant. La fillette qui avait dix ans au début de la Grande Guerre en a aujourd'hui trente-cinq.
Elle est devenue la mère de cinq enfants qu'il faut mettre à l'abri de l'envahisseur.
Nous sommes le 14 mai 1940. L'armée allemande, lançant le Fall Gelb (plan jaune) a envahi la Belgique toute proche, quatre jours plus tôt.
Cela fait onze ans aujourd'hui que Jeanne et Marceau se sont mariés.
Il est douanier en poste à Halluin, une ville frontalière du nord de la France, et ses supérieurs l'ont averti de l'évolution du conflit.
Lui ne peut partir. Par ailleurs, il lui est impossible d’imaginer que sa femme et ses enfants soient exposés à la fureur guerrière des soldats germaniques.
Il est un peu plus jeune que son épouse mais il a entendu, lui aussi les nombreux récits des barbaries perpétrés pas les Prussiens.
Après son service militaire effectué comme matelot dans la marine, de septembre 1926 au mois d’avril 1928, il entre en douane le 1er septembre 1928.
Il habitait alors chez ses parents qui tenaient la boulangerie-pâtisserie À la brioche dorée à Wattrelos avec son frère Georges.
Il a appris la cuisine à l’armée, "à Brest, auprès d’une Bretonne". Embarqué sur un navire de la Marine Nationale, il devint le cuisinier du commandant.
Pour lui, comme bon nombre de jeunes hommes du pays, il n’y avait pas beaucoup d’autres possibilités de gagner sa vie.
Depuis son retour de l’armée, il ne se sentait plus très bien dans la petite entreprise familiale. Son frère avait assuré la majeure partie du travail avec l’aide d’un apprenti. Leur père accordait toute sa confiance à l’aîné et se reposait désormais de plus en plus sur lui.
Marceau décida donc de s’engager dans la douane. C’était un emploi et des revenus assurés pour de longues années.
Il fallait qu’il pense à son avenir et celui de sa prochaine épouse.
Jeanne se ressaisit. Elle a de la volonté et du courage ? Elle les aime tant ses enfants : les quatre garçons et Marie-Claire, la petite dernière. Georget, l'aîné a eu dix ans, Raymond huit, Jean cinq et Francis fêtera son 4 e anniversaire le 7 juillet.
Qu'il est loin déjà le temps où Marceau s'est déclaré ! Le comble pour un douanier , songe-t-elle en souriant. Il était beau. Il était
élégant. Il se pavanait, vêtu de ses habits du dimanche , sa canne à la main, tel un dandy dans les rues de Saint-Sylvestre-Cappel, ce petit village de la Flandre française. C’est là que la famille Boulier s’est installée depuis la nomination du père au poste de douanes de l’Hazewinde (11) en août 1919. Lui y venait régulièrement en visite chez ses grands-parents.
Toutes ses amies étaient folles de lui. Elles en parlaient souvent entre elles. Elles essayaient toutes d'attirer son attention lorsqu'ils sortaient en bande, filles et garçons mêlés, pour aller danser la ma- zurka ou la scottish dans les salles de bals des villages alentour.
Toutes, sauf Jeanne qui était de nature réservée.
C'est pourtant elle, la plus jolie des filles Boulier, celle qui ne disait pas grand-chose mais qui dansait si bien, qu'il aborda.
C'était une époque joyeuse. Les adultes oubliaient peu à peu, les affres de la Grande Guerre qui avait tant meurtri les paysages et les gens de la région. Ypres, où de violents et longs combats se sont déroulés et célèbre pour son gaz moutarde, est à deux pas.
La musique jouée dans les bals était virevoltante et parfois endiablée. Le jazz avait fait son apparition. On dansait follement le charleston, la fureur des années 1920.
Ils se voyaient à la fête du village, à la ducasse et au bal. Il y en avait un tous les samedis soir. Ils y allaient toujours en petits groupes mixtes.
Elle n'était pas peu fière le jour de leur mariage au bras de son mari, vêtu de son bel uniforme de douanier. Quelle allure, il avait !
Assistée de ses sœurs, elle avait choisi et confectionné une robe de mariée charleston , coupée juste au-dessous du genou et une coiffe en dentelle qui rappelait la chevelure à la garçonne , très en vogue à l'époque.
Les enfants sont nés au fil des affectations de Marceau : Georget et Raymond à Willems , Jean et Francis à Hem (12) .
Marie-Claire a vu le jour à Halluin où ils sont venus s'installer dans cette grande maison au 172 rue de la Lys, à côté de la ferme Lefebvre, dans laquelle naîtront, avec la seule aide du médecin de famille et de la sage-femme, les trois autres, Francine, Michel et Guy, après la guerre.
Elle est bien loin, la fête durant laquelle elle s'est sentie la reine d'un jour , entourée de ses sœurs, de ses parents et de ses amies. Il est bien loin le rêve. Cela fait onze ans aujourd’hui. Drôle d’anniversaire de mariage !
Que proposes-tu ?
Écoute : j'en ai parlé à Éloi. Il pense partir aussi avec Marie-Louise et leurs enfants. Il prendrait son tombereau. Il y
aurait de la place pour toi, les garçons, Marie-Claire, mes parents et, peut-être ma sœur Georgette et la petite Réjane. Il faudrait que vous emportiez un maximum de vêtements, de nourriture et de couchage. Elle soupire.
Et où irons-nous ?
Je ne sais pas encore. Vers Saint-Omer. Éloi a de la famille, un cousin, je crois, qui a une ferme là-bas. Il faut fuir le plus loin possible du front.
Mes chefs m’ont dit que la frontière va bientôt être ouverte aux réfugiés belges qui attendent depuis quelques jours. Il faut partir avant. Il y aura du monde sur les routes !
La région, terre de batailles, a beaucoup souffert des épisodes de la Grande Guerre. Le front était tout proche. Les combats des troupes enterrées sur leur position dans les tranchées ont duré longtemps. Tout alentour, le paysage porte encore les stigmates de ces années terribles. Le souvenir de cette période dramatique est resté bien ancré dans les mémoires. Tous craignent donc d’être à nouveau près de l’épicentre de la violence guerrière. Il faut tout quitter et s’en aller.
Combien de peuples ont vécu et connaissent encore aujourd’hui ce qui leur apparaît comme l’unique espoir de survie ?
Les voisins agriculteurs sont très serviables et les deux fa- milles s'entendent à merveille. Eux aussi ont charge d'âmes : Roger, l’aîné, Bernard, Christian, Jean-Claude et le petit Éloi, né en décembre 1939.
(7) VoirchapitreUne villemartyre
(8)Bombe de cavalier à plateau. Voir illustrations page suivante
(9)"La route de Cassel"
(10) "Merci bien, gentille petite fille !"
(11)Hameau de la commune de Hazebrouck
(12) Agglomérations de la banlieue lilloise
La cavale de l’épouvantail L’incroyableodyssée d’Erich
Unuhlanprussienen1914
(Source:www.planetfigure.com)
PhotodemariagedeJeanneetMarceaule14mai1929
(photocolorisée -Source: archivesfamiliales)
RETOURÀHALLUIN
NoussommesarrivéshiersoirdeTourcoingparletramwaydelaligneR.
Julie,accompagnéedelapetiteRéjane,venaitdeRoubaix.Ellesnous ontrejointsàl'arrêtdelaGrand-Place.
Jules,lui,aétéàtrente-septansparmilespremiersmobilisésàlami-août, l’année passée, comme moi en 14. Cela fait des moisqu’ils attendentl’attaqueducôtédelaligneMaginot.
Depuis,lessiensn’ontreçuquequelquescartespostalesqu’ilapuenvoyer del’Ardenneetdel’Aisne.
Pendant ce temps-là, les Allemands eux, alors que tout le com-mandementfrançaisnes’yattendaitpas,sontpassésparleNord.Drôle deguerre!
C’estterriblepourJulesetJulied’êtreséparésainsi.Iladûlaissersajeunefemmeetsafillequin’apasencoredixans.Foutueguerre!
Marias’inquiètebeaucoupcommetoujours.C'estvraiqu'ilyadequoi,cette fois-ci.
C'estdramatiqueànotreâgededevoirquitternotrechez-nousetdepartir surles routes versonnesaitquelrefuge.J'ai assez donné à la France et à cette Patrie dont on nous aassezbattulesoreillesqu'ilfallaitladéfendre.Nousl’avonsfaitetdes millions de gars y ont laissé leur vie. Aujourd’hui, elle n'estplus capablede nous protéger!
Comme je le dis souvent : "J’ai été zouave à vingt ans et poilu à quarante".
Insigne du 3e RCA (Source : Wikipedia.org)
Je vois encore la tête du sergent recruteur au moment de mon engagement. Il me demande : — Profession ? Moi, du tac au tac : — Militaire ! Il lève sa plume Sergent-Major(13) qu'il vient de tremper dans l'encrier portatif en porcelaine blanche. Une goutte d'encre violette tombe et s’étale sur la page de son registre, dessinant une étoile transparente. Il s'empresse de la tamponner à l'aide de son buvard à bascule pour l’empêcher de pénétrer le papier fin. Il lève son regard vers moi, l'air un tantinet ahuri, en cherchant à retremper à tâtons sa plume dans l'encrier. Il m’observe un moment, bouche bée, il voit mon sourire innocent, puis il hausse les épaules en soupirant bruyamment : — Hala la !, lance-t-il, en se penchant vers son registre. De quatre traits de plume rageurs, il ponctue de guillemets le mot qu’il vient d’écrire puis, pointant le menton dans ma direction, il aboie : — Votre profession actuelle, Monsieur le mariole ! … Cordonnier ? Eh bien, elle marchera loin la France avec des rigolos de votre espèce ! J’ai dû me retenir pour ne pas éclater de rire. Je crois que cela aurait aggravé sérieusement mon cas.
Il n'empêche que l'armée française a été bien heureuse que je m'engage comme volontaire dans le troisième régiment de chasseurs d'Afrique. Ils en avaient besoin des rigolos de mon espèce pour aller défendre nos colonies en Algérie et dans tout le Maghreb.
Vingt ans plus tard, rebelote ! Je faisais partie de la troisième vague des mobilisés en août 1914, la Territoriale, qu’on l’appelait. Je n'étais pas encore assez vieux pour y échapper. Heureusement, je n'y ai pas laissé ma peau dans ce foutoir comme Dieu sait combien d'autres camarades !
Me voilà maintenant, à soixante-six ans, prêt à repartir sur les routes pour accompagner Maria, Julie et Réjane, Jeanne et ses cinq gosses. Pour fuir, cette fois-ci, devant l'ennemi car nos chefs d'aujourd'hui n'ont pas été capables d'anticiper l'attaque qui se préparait.
Moi je n'ai plus ni la force ni l'envie de me battre. Je suis un patriarche maintenant.
Marceau comme tous les douaniers est obligé de rester en poste. Georges, l’aîné, lui a été mobilisé l’année passée dans un Régiment Régional pour "défendre nos frontières" (14) . Il a eu fort à faire après l’incendie du fournil, l’an dernier.
Cela m’a bien attristé, cette catastrophe. Quel désastre ! Georges était abasourdi. Heureusement que le feu a pu être éteint à temps par les voisins d’abord et les pompiers ensuite.
J’y tiens beaucoup à La brioche dorée, cette petite entreprise que nous avons créée en famille en 23.
Lorsque Marceau est revenu de l’armée en 26, ce n’était plus la même chose. L’entente entre les deux frères n’y était plus. Georges avait pris de l’assurance et Marceau rêvait d’indépendance.
Entre-temps, ils ont trouvé leur chemin tous les deux, je crois. J’espère qu’ils sont heureux dans la vie qu’ils ont choisie.
Angèle n’a pas de nouvelles de Georges. C’est elle qui gère la boulangerie. C’est inquiétant. J’espère qu’il ne sera pas pris dans la tourmente. L’ennemi approche, paraît-il.
Le comble du hasard veut en plus que je revienne ici à Halluin où j'ai passé treize années en poste à la douane. Cela m’a fait tout drôle, lorsque Marceau m’a appris sa nouvelle affectation.
C’est que j’en ai des souvenirs ici ! De septembre 1900 à… janvier… 1913 ? Oui, c’est ça. Ça fait… oui, plus de 12 ans ! …
Dire que j’ai failli épouser une Flamande ; une vraie Flahute(15) . Cela m’aurait permis de renouer avec mes origines. Tous mes ancêtres sont nés à Cassel. Sans doute parlaient-ils tous le flamand comme bon nombre d’habitants d’Halluin.
Maria ne le sait pas. Je n’allais pas lui raconter ! Nous étions fiancés.
Elle était belle Annelies. Elle avait l’air gentille. Peut-être moins râleuse que celle avec qui je partage ma vie ?
Je ne le saurais jamais.
Je me demande pourquoi Marceau a voulu entrer dans la douane. Peut-être pour suivre mon exemple ? Il faudra que je lui pose la question, un de ses jours. Lorsqu'il sera disposé.
J'espère au moins qu'il aide Jeanne pour élever ses marmots. Je ne le savais pas si gaillard mon Marceau ! Cinq en dix ans… il faudrait bien qu'il s'arrête. Ces accouchements à répétition et tout ce travail pour entretenir la maisonnée. Il n'est pas souvent là pour l'aider avec son service. Je sais qu'il le fait lorsqu'il le peut. J’espère aussi qu'il ne traîne pas pour revenir à la maison. Je connais toutes les tentations qui tournent autour des uniformes des douaniers.
Perdu dans mes souvenirs, je regarde le paysage défiler derrière la vitre du tramway. Je sens que Maria, un instant attentive au bavardage de notre fille et de la petite, m'observe, intriguée.
Je sais qu’elle me trouve trop réservé. Elle en a l'habitude. Elle ne s'en formalise plus, je crois, depuis toutes ces années.
C'est à ce moment précis que, dans le jardin d'une villa cossue des faubourgs de Tourcoing, je l'aperçois, cet arbre magnifique. Il est immense. Il est majestueux. C’est un cèdre de l’Atlas, j’en suis sûr.
Il me rappelle ceux que j’ai vus en Algérie. J’ai même essayé d’en planter un dans notre jardin à Wattrelos. Heureusement, il n’a pas pris racine. Il serait devenu énorme et aurait menacé d’écraser notre petite maison. J’en avais rapporté une pousse de là-bas. Un vieux Berbère me l’avait donnée.
Nous avions sympathisé à l’ombre d’un cèdre. Je lui avais dit mon admiration pour les arbres et surtout pour celui qui nous protégeait de l’ardeur des rayons du soleil. Je ne sais ce qui m’attirait vers ce conifère. Sa stature ? Son port ? Sa hauteur ? Ou était-ce la façon de faire danser ses branchages au gré du vent chaud du désert ?
Nous venions souvent dans son ombrage fumer, en cachette, le tabac fort de l’armée que mon nouvel ami appréciait beaucoup. Les amitiés entre fantassins et autochtones n’étaient pas très bien vues de nos supérieurs. Il m’a dit un soir : — Sahbi (16) ! Prends un petit de l’arbre pour le planter là-haut. Essaie ! J’ai hésité. Comment le rapporter dans mon barda ? Je reprenais le bateau le lendemain. C’était une petite pousse. J’arriverai bien à la caser. — Prends l’arbre puisque tu ne veux pas de ma fille ! Elle t’a regardé. Je l’ai vu. Tu aurais pu la rendre heureuse… Elle t’aurait donné un petit. Emporte l’arbrisseau. Tu penseras à moi en le voyant grandir. Tu te rappelleras le pays et nos palabres. Tu songeras à Saïda
Heureusement que je n’ai pas emmené la fille. Elle aurait sans doute dépéri, elle aussi, déracinée, séparée de son désert natal.
Holà ! Cet arbre m’a emporté bien loin ! Je ne peux plus feindre plus longtemps ni ignorer la présence soucieuse de Maria à mes côtés. Je sens qu’elle me regarde avec insistance.
En tournant la tête, je tombe sur son regard chargé d’une multitude de questions pressantes. Pris en défaut d’attention, je balbutie :
— Tu l'as vu, cet arbre ? Il est immense, non ? C’est un cèdre de l’Atlas.
(13) Plume métallique utilisée dans les écoles françaises de la fin du XIXe siècle jusqu’en 1970.
(14) Voir chapitre Prisonnier de guerre
(15) Flamande en patois du Nord
(16)"Ami !"
La cavale de l’épouvantail L’incroyableodyssée d’Erich
ErnestVeyerencostumedepoilu
(Source : archivesfamiliales)
LaboulangeriefamilialeàWattrelos
-Dedroiteàgauche,Ernest,Maria,Julie,Georgesetuncommis
(photo colorisée - Source : archives familiales)
HALLUIN,LAROUGE
Contrairement à Collonges-la-Rouge, cette bourgade de laCorrèze méridionale classéeun des plus beaux villages de France,laville d’Halluin ne doit pas ce surnom à la couleur de ses habitations,pourtantrougebriquepourlaplupart.
CetteexpressionesttiréeduromanQuandlessirènessetaisentpubliéparl’écrivainroubaisienMaxenceVanderMeerschen1933.
"À la brune(16), quatre grands autocars amènent du renfort, des volontaires extrémistes venus d’Halluin, la cité rouge, la ville sainteducommunisme."
La commune est située au nord de l'arrondissement de Lille,surla frontière franco-belge.
Au nord-ouest, la Lys, qui prend sa source à Lisbourg et qui rejoint l'Escaut à Gand (Gent) détermine en partie sa limite avecMenin(Menen),sacitéjumellesisesurleterritoirebelge.
L'étymologiedunomdelavillen'estpasbienétablie.Selonl'abbéAlphonse-Marie Coulon (1847-1927), auteur d'ouvrages d'histoirerégionale, l'origine viendrait du mothaluet de celui dein, le premier étant le nom d'un chef saxon ou franc et le second étant uneparticuleutiliséeenFlandresignifianthabitationoudemeure.
