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En l'an 1172, un chevalier templier retourne de la terre sainte avec la mission de créer une grange templière sur les terres de la paroisse de Coulommiers. Cet ouvrage retrace l'élévation et le quotidien de cette Maison du Temple jusqu'à l'arrestation de ses occupants au début du XIVe siècle. L'histoire de la cité de Coulommiers, étroitement liée au domaine templier et aux frasques de sa rivière du Morin, est historiquement relatée durant ces deux siècles.
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Seitenzahl: 136
Veröffentlichungsjahr: 2026
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L’avenir est un présent que nous fait le passé.
André Malraux
Dans un souci de compréhension nous invitons le lecteur à parcourir le glossaire, l’addenda et les plans situés en fin d’ouvrage.
Le nom et le rang des personnes citées dans cet ouvrage ont réellement existé.
lan 1172
Sous un soleil placide, alors que l’on aborde le déclin d’une belle journée d’été, une ombre noire oscillante se dessine sur l’horizon tourmenté du septentrion. La silhouette s’affirme progressivement, ourlée des halliers bordant la voie venant du village d’Aulnoy. C’est un cavalier qui chevauche au pas vers les hauteurs du mont Billard, parcelle de terres qui domine la cité de Coulommiers. Sereinement, il gravit le coteau fort pentu pour retrouver le chemin rural charretier qui mène de Coulommiers à Doué. Son palefroi pie, âgé de plus de dix ans, fidèle et endurant, d’une force et d’un courage de chevalier, transporte cet homme depuis toujours.
Profitant de cette fin de journée paisible, le coursier baguenaude à son rythme. Le soleil, déjà, se courbe sur l’inégalité de l’horizon, le vent est apaisé, quelques nuages grisâtres survolent penauds les plaines encore saoulées d’eau. Les pluies incessantes de ces dernières semaines ont gorgé les noues du plateau et imbibé les cultures mais ces derniers jours, richement ensoleillés, ont grandement restauré la nature.
Au carreau1 des sentes menant à Aulnoy, on peut déjà distinguer les quelques jeunes arbres bordant l’antique voie romaine. Des bruits de maillets, de masses, de haches et un fort chahut se font entendre au loin, venant de cette chaussée d’ordinaire fort fréquentée. Une lourde fumée blanchâtre, épaisse, à la forte odeur de ramée et de pampres consumées, se détache des étendues lointaines. Le visiteur croise le champ planté en avoine dit la pièce de Doué puis, après quelques avancées, délaisse à dextre les vestiges de l’antique villa gallo-romaine, gardienne de cette halte des légions cheminant vers le limes Rhénan2 ou vers la lointaine Britannia. Au milieu de l’empreinte des anciens bâtiments, trois gueux s’évertuent à arracher des ronces et des touffes de mauvaises herbes envahissantes ou bien retournent avec ardeur la terre encore empierrée des anciennes fondations.
Un groupe d’hommes tournoie et s’agite dans les prés du ponant proches de la voie de l’antique chemin menant à Beautheil. On aperçoit maintenant distinctement l’amas de branchages d’où émane cette fumée acre. En poussant au trot d’une dizaine de perches pour mettre pied à terre, le cavalier choisit de lier les rennes à un arbrisseau au bord de la voie. Un écuyer, flanqué près du brasier, se dirige prestement à grand pas dans sa direction. Le voyageur reconnaît ce jeune homme. Ils ont en effet moult fois devisé sur le marché auprès de la croix blanche. Courbé, le manant insiste avec respect pour déplacer le lien plus loin vers les terres. Seigneur, tous ces arbres doivent être abattus dit-il en parcourant de la main la bordure de la voie. La fibule en bronze, modestement agrafée sur la coiffe du visiteur, ceinte d’un velours bleu, incite à l’égard que l’on porte envers un noble.
Un chevalier templier, vraisemblablement administrateur de ce lieu, s’éloigne avec deux compagnons pour déployer cordeaux et piquets dans la partie ouest de la parcelle.
Le voyageur se hasarde à entretenir le jeune palefrenier sur cette agitation. Celui-ci, fort loquace, se lance dans une rétrospective d’un solennel intérêt.
Le juvénile godelureau n’est au service de son maître que depuis un an seulement. Orphelin et poussé par la faim, son chevalier l’a recueilli et asservi à l’Ordre. Ce seigneur fit le voyage en terre sainte en 1168. Après un bref séjour à Damas, il est mandé par le grand Maître Eudes de Saint-Amand, 8ème du rang, et désigné pour installer une grange templière dans ce riche pagus. Il est maintenant secondé de trois frères chevaliers et de deux frères sergents. Quatre écuyers les assistent et les servent au quotidien.
Ce preux et noble chevalier réside en ville au domaine de la maison de l’Agent où le béjaune prend couche dans les recoins de l’hostise. Il précise de surcroît qu’un frère séculier à terme devrait les rejoindre à la prochaine octave. Le clos Billard, cette terre de mainmorte et ses dépendances, a été cédé au Temple l’année dernière par le bon Comte Henry Ier. Cette campagne légèrement surélevée par rapport aux noues avoisinantes, a été choisie pour élever une ferme templière, une préceptorie. L’ensemble des cultures attenantes sont pareillement assujetties aux Pauvres Chevaliers du Christ et de la cité.
Il est vrai que depuis quelques semaines, une grande effervescence et d’incessants va-et-vient de ces hommes du Temple animent le quartier du marché dans la cité. Les auberges, estaminets, étables et bouveries de la cité sont fébriles. La maison de l’Agent3 et son hostise bouillonnent.
Le frère chevalier, intrigué par la présence de l’intrus, les rejoint à pas tranquille. Le devoir réclame de saluer avec déférence ce serviteur de Dieu puis de décliner son identité. Il rend ainsi le salut tout aussi chaleureusement. Les premiers mots échangés sont quelque peu anodins, emprunts de courtoisie et de curiosité, pendant que le jeune écuyer s’en retourne fouiller le feu de broussailles et bousculer les braises.
L’homme semble sympathique et plein de bon sens. Les échanges s’orientent plus avant avec quelques vérités sur la guerre sainte puis sur les contraintes de l’Ordre. Le soldat de Dieu finit par avouer qu’au sein de cette campagne bucolique, loin de la servitude des Procurateurs rigoristes, la règle est respectée certes mais de nombreuses dérogations y sont admises, néanmoins toutes dans le respect et l’obédience de Dieu et de l’Ordre. Rassuré par l’honnête intérêt du visiteur envers l’architecture des futurs bâtiments, le chevalier tente d’expliquer, à grand renforts de gestes, quels sont les élévations projetées.
Alors que l’horizon s’embrase au ponant le voyageur salue le groupe puis, déclamant un ora pro me fratem révérencieux, prend congé du frère chevalier.
Durant toute la période estivale, les faucilles, les houes et les haches s’activent de concert sur cette aire du clos Billard pendant qu’au centre de la ville, du côté de la prairie du Marga, une ribambelle de manouvriers creuse avec ardeur un profond sillon. Cette dérivation de la rivière du Morin, ordonnée par le Comte Henry Ier de Champagne, a été affirmée par les notables de la ville en réponse aux effroyables inondations survenues ces dernières années. Elle prend naissance au vis-à-vis du petit brasset Breneur et s’accomplira dans les méandres de la rivière de la prairie du gué d’Osches. Les terrassements de cette saignée se font péniblement. À chaque volée de pioche l’eau sourd de la terre éventrée obligeant continuellement à écoper.
La cité est maintenant, et pour quelques lunes au moins, isolée par sa porte sud. Lorsque le temps est sec l’on peut toujours passer le gué au Trois Carreaux mais pour combien de temps encore ? Le bétail que l’on vient assommer à la tuerie du gué des bouchers, lui, n’a pas le choix. Il doit nécessairement emprunter le gué des Osches ou celui des Trois Carreaux qui sont agréablement praticables en cette saison. Le pont de la porte de Provins est dorénavant inaccessible, barrée par un fossé béant. Cette dérivation salutaire doit dessiner un espace libre de terre de deux arpents un quart. Il sera dévoué à la culture maraîchère.
Toutes ces excavations ne sont pas de bon aloi pour la salubrité de la population. L’eau de la rivière s’en trouve chargée de terre, voire d’excréments. Son aspect bourbeux ne rebute pourtant pas la population qui malheureusement s’en abreuve.
De ce fait, les hommes sont de plus en plus fréquemment sujets aux diarrhées, aux crampes et aux maux de tête effrayants car très peu d’entre eux se déplacent vers les puits sains pour s’abreuver. Néanmoins, certains, plus sages, poussent jusqu’au puits Girost de la Maison de Charité du gentil Thibuald, en la rue de Meaux. Il est malheureusement indéniable que les sources sont fort éloignées du cœur de ville et trop de puits sont privés.
Les eaux du brasset Breneur sont souvent plus claires car la dérivation de la rivière est prise en amont du chantier. Pourtant, la présence de la tuerie du gué des bouchers ne les rend pas moins suspectes. Pour l’heure, les citadins puisent majoritairement leur eau à proximité de l’abreuvoir, derrière l’hôtel des Salles, à main droite après la porte de Provins.
Le Seigneur de Coulommiers et ses vassaux, comme les notables de la ville, ont grande frayeur d’assister à ce ballet de pèlerins crasseux et dépenaillés en quête de rédemption, souhaitant gagner la terre sainte ou de ceux retournant des premiers voyages d’Orient. Ils ont connaissance que partout dans le royaume, les pauvres soldats du Christ mais aussi nombre de militaires désœuvrés, trimbalent avec eux moult vermines de l’Orient. La crainte des dernières épidémies de peste ou de lèpre empreint encore les mémoires et assombrit les esprits.
Beaucoup parlent dans les veillées de ce mal musulman ayant anéanti une vigoureuse famille du faubourg il y a plusieurs années, lors du retour des croisés d’une expédition en Orient promulguée par le pape Eugène III. Leur maison et tous les biens, bêtes et meubles, furent brûlés et les infortunés pestiférés éloignés rudement, molestement, sans aucun ménagement.
Sur le domaine du clos Billard se déroulent de tout autres péripéties. Le mont est en grande effervescence, avec au bas mot près d’une centaine de personnes. L’on pourrait deviner la naissance d’une petite bourgade mais aussi déceler une scène de siège ou de campée militaire. Une dizaine de carrus tractés par des mules sillonnent en tous sens cet arpent brouillonnant. Ils charroient toutes sortes de matériaux, pièces de bois, pierres, roches et même quelquefois des bêtes. Les hommes s’apostrophent, hurlent, s’injurient, échangent avec rudesse et précipitation.
Le frère chevalier maître d’œuvre du site et d’autres templiers sont au centre de ce tourment. Campé dans son jupon d’arme blanc brossé de sa croix rouge, le frère administre d’un gant de fer ce concert sculptural en architecte souverain. Il est secondé d’un autre frère chevalier, magistral, son imposante épée au côté, le pommeau gravé d’une croix pattée, Procurateur de l’illustre Maison du Val-de-Provins et de la Madeleine dit-on. Deux frères sergents et le frère séculier nouvellement installés arpentent la cour en permanence depuis les deux chevaliers jusqu’à une robuste table de bois placée au centre de ce qui sera la cour centrale. Ce comptoir improvisé est chargé de manuscrits, de codex et autres parchemins étalés pelle mêle.
Sur le chemin rural qui mène à Aulnoy, deux impressionnants fardiers, péniblement tractés chacun par deux massifs frisons, chargés de rondins et de troncs entiers, gagnent au pas le centre du site. Ces bois, taillés et assemblés sur place, sont destinés aux échafaudages de la future chapelle, dont le fossé des fondations se comble au rythme des carrus.
À proximité de l’ancienne voie Romaine, une poignée de paysans creuse la terre d’une noue toute proche. Ces gens, d’une censive des bien-fonds de l’Ordre du faubourg de la porte de Meaux, sont commis à cette tâche jusqu’à la période des moissons et des récoltes de pommes. Ils doivent former un profond abreuvoir afin d’assouvir la soif des trente ou quarante destriers qui séjourneront au domaine. Plus au sud, en retrait du chemin rural qui mène à Doué, presque au centre de la parcelle, une étrange armature conique en bois signale l’émergence d’un puits. Auprès de ce support, des tas de pierres meulières de toutes tailles et de toutes formes annoncent déjà une profondeur convenable.
Désignant un fossé de fondation pointant à fleur de terre où des hommes de Dieu s’activent durement, le frère séculier assure que la chapelle dédiée à Sainte-Anne verra son clocheton et sa flèche s’élancer avant le prochain hiver.
Autour de cette aire figurant la cour centrale, d’autres assises éminemment formées, dessinent déjà le pourtour de bâtiments. Ici seront les communs des frères, là les cuisines, cette vaste dépendance ouverte abritera la charreterie et l’on devra ériger un imposant et sain fenil où engranger les revenus et avantages des terres et des moulins. Le frère séculier est exalté d’éloges envers les futurs agencements. Il observe, presque avec tendresse, le ballet incessant des carrus approvisionnant les coffrages des murs en pierres et chaux.
Déboulant de la voie nord, un imposant benneau, péniblement tracté par deux robustes bœufs, achemine d’énormes roches d’où seront ciselées les grèseries de la chapelle et des logis.
Dans cet énorme tombereau se trouve également deux massives roues de moulin. Des ciseleurs doivent arriver dans le courant de l’été. L’équarrissage et le dégrossissage de la pierre sont réalisés directement sur le lieu de production de Jotrum4 De ce fait, ils pourront de suite œuvrer à leurs créations.
Ce chantier est réellement très organisé. Chaque corps de métier est à sa place, mais l’entraide reste le maître-mot. Pour décharger les bois comme pour les grès, une pléiade de laborieux est accourue de tous côtés pour prêter la mainface.
L’abreuvoir face à la grande porte prend forme mais, comme au chantier du brasset de la ville, l’eau suinte régulièrement de la terre et les hommes creusent dorénavant dans l’eau. Quelques compagnons écopent en continu la fosse. Le frère Précepteur, rendu sur le lieu, constate avec satisfaction que la réserve d’eau atteint à l’heure presque deux pieds de profondeur. Il insiste pour que les manants ne percent pas la couche de glaise et demande fermement de consolider et d’entourer l’excavation.
Plus d’une vingtaine de frères du Temple s’activent dorénavant dans cette campagne. A l’ouest des constructions, sur une vaste zone fraîchement débroussaillée, deux rangées de grebeleures, face au midi, abritent les couches du soir. Elles sont alignées comme lors d’une expédition, d’un ordre militaire. Plusieurs feux sont allumés. Certains, coiffés de tiges de fer supportent un chaudron tandis que d’autres, plus importants, équipés de supports de broches, sont sans aucun doute destinés à des gibiers chassés sur leurs terres dans les alentours. Un abri est spécialement attribué à une petite réserve de mort-bois très sec.
Le Procurateur de la Maison du Val-de-Provins souligne, avec grande insistance au frère Chevalier, l’absence désolante des principes d’hygiène sur le chantier. Les manouvriers et les paysans sont sales et aucune baille ou réservoir n’est disposé pour s’abreuver ou se laver. Il fait également remarquer, avec véhémence, que chacun de ces gens s’adonne à ses besoins naturels en n’importe quel endroit de la place et, le soleil étant mordant et la chaleur pesante depuis plusieurs jours, des odeurs pestilentielles d’urine se dégagent déjà. Il expose avec acuité ses craintes car toutes ces fèces fétides pourraient porter une vive atteinte à la santé des manouvriers, voire à la possible naissance d’une contagion.
Sur les ordres fermes du Précepteur, l’on arrête momentanément l’élévation des murs des cuisines et des celliers pour achever en grande hâte les fossés et conduits d’écoulement des eaux malsaines afin de joindre au plus vite les drains des latrines et des eaux souillées de cuisine. Ces fossés s’étendent loin vers la pente du côté sud, à cinq arpents ou plus et leur profondeur est de presque trois pieds à certains endroits. Dans cette première phase, ils ne seront pas recouverts car les gueuses en terre cuite, façonnées au pays de Provins, sont tout juste en chemin. Les hommes sont rassemblés, délaissant leur tâche courante, pour œuvrer à ce pressant chantier. Les deux puits en phase de consolidation sont assignés à l’ensemble des participants, chevaliers, hons, gueux ou paysans. Les hommes pourront y puiser l’eau à satiété. Pour leurs ablutions, les manouvriers sans distinction d’appartenance, utiliseront l’abreuvoir lorsque celui-ci sera pleinement finalisé. Les montures seront déplacées au réservoir du village du Theil et conduites par les palefreniers. Ils y stationneront tout le temps des gros travaux.
Seule une poignée de destriers et deux ou trois palefrois resteront au domaine. Ils se tiendront dans les herbages sis de l’autre côté de la voie, près du chemin rural qui mène à Doué.
