La couleur du bistouri - Rédha Souilamas - E-Book

La couleur du bistouri E-Book

Rédha Souilamas

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Beschreibung

Après le premier attentat auquel il échappe, il relatera : «Avant, quand on me reconnaissait dans la rue, les gens souriaient, riaient. Aujourd’hui, ils me serrent la main en me disant : que Dieu vous garde.»

À PROPOS DE L'AUTEUR

Redha Souilamas, est algérien natif de Cherchell. Diplômé par la faculté d’Alger, il s’est spécialisé en chirurgie thoracique à Paris, et en transplantation pulmonaire à Cambridge et New York. Il a occupé les fonctions de Chirurgien des Hôpitaux de Paris, Professeur à l’hôpital Erasme, Université Libre de Bruxelles, et Professeur à la Cleveland Clinic Lerner College of Medicine, C.W.R University, Ohio, USA. Il s’impose comme une figure majeure de la chirurgie contemporaine innovante, entre rigueur scientifique et engagement humain.

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Seitenzahl: 118

Veröffentlichungsjahr: 2025

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La couleur du bistouri

Rédha Souilamas

La couleur du bistouri

Essai

CHIHAB EDITIONS

© Éditions Chihab, 2025.

Tél. : 0555 99 15 67 / Fax : 023 84 72 04

www.chihab.com / fb : Chihab éditions

ISBN : 978-9961-63-559-9

Dépôt légal : novembre 2025

Je dédie ce livre à

Nacira, sansquirienn’auraitétépossible,

mestrois enfants, entémoignage

demonamourprofond.

Braham, l’homme aux souliers cousus de fils d’or,

Hosni, que je n’ai pas vue partir,

Mohamed-El-Kebir et Fatma-Zohra,

pour l’enfance qu’ils m’ont offerte.

Farid, ce frère disparu

Quand plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de le heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublimé de la bonté.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu.

Première partie

L’exil

Je n’ai jamais trop aimé m’étendre sur les raisons qui m’ont poussé à quitter l’Algérie pour la France. Disons simplement qu’une rencontre, comme il en existe quelques-unes dans une vie, a pesé lourd dans la balance. C’est ainsi que je me suis retrouvé à Paris, un jour de décembre, quelque part à la fin du siècle dernier, avec une valise, un doctorat en médecine de la faculté d’Alger, et l’idée, pas très raisonnable, de me lancer dans des études de chirurgie.

Quelques jours à peine après mon arrivée, je décroche un rendez-vous dans un hôpital de la banlieue chic. Celui-là même où j’avais été opéré quelques années auparavant. Un détail sans grande importance pour eux, mais qui, pour moi, créait une sorte de lien, un signe.

L’idée d’entrer dans un service de chirurgie français m’excite autant qu’elle m’effraie. Je suis partagé entre curiosité et peur du ridicule. Un camarade rencontré à mon arrivée n’a rien fait pour m’apaiser. Fils d’immigré, né ici, il n’avait pas réussi à entamer ses études de médecine en France. Recalé, il avait dû se rabattre sur Alger, où nous nous étions croisés. Revenu ensuite pour se spécialiser, il me prévient avec assurance : « Tu n’as aucune chance, la médecine française, c’est un autre monde. » Il s’y connaît, dit-il. Après tout, lui n’y avait même pas été admis.

Je me rends au rendez-vous avec le docteur Rousseau, chef du service de chirurgie, tendu comme un candidat au concours, avec le cœur dans la gorge.

Le docteur Rousseau me reçoit dans un grand bureau où tout semble à sa place, y compris la distance. Il accepte avec politesse mon modeste présent – un assortiment de dattes et une bouteille de vin d’Algérie, comme le veut la tradition entre ex-colonisés et ex-colonisateurs bien élevés.

Il m’explique, sans insister, qu’il m’a reçu par courtoisie : je suis, après tout, un ancien patient. Entre deux phrases, il glisse quelques questions pour jauger mes connaissances. Un petit test masqué en entretien de courtoisie. Puis, tout aussi doucement, il m’annonce qu’aucun poste n’est libre dans son service. Il conclut sur une note prudente : « Si une opportunité se présente, on vous appellera. » Avec un sourire qui laisse peu de place au doute.

Je sors du bureau soulagé que ce soit fini, mais déçu de ce premier essai. Rien n’avait craqué, rien n’avait pris. La France hospitalière venait de m’ouvrir la porte avec les gants, mais sans vraiment m’inviter à entrer.

Le recrutement

Quelques jours après l’entretien, à ma grande surprise, le docteur Rousseau me rappelle. Un poste s’est libéré, dit-il. En réalité, un autre médecin étranger vient d’être remercié pour des raisons administratives. Il doit rentrer dans son pays. Je peux le remplacer. Quatre mois de contrat. Je n’en espérais pas tant. Je saute sur l’occasion, un peu gêné pour le collègue écarté, mais résolu.

Reste la question de la carte de séjour, condition indispensable pour occuper le poste. Il me faut une inscription universitaire. Problème : nous sommes en février, les délais sont passés. Ma femme, qui a le sens du système, parvient à me dénicher une place dans un diplôme universitaire en « médecine d’urgence ». Ce n’est pas la chirurgie, mais on m’explique que peu importe le contenu, seule l’inscription compte. Voilà comment je me retrouve, carte d’étudiant en poche, autorisé à travailler. Le pays commence à me plaire.

Mon aventure hospitalière en France commence un matin gris de février 1989, sous le titre pompeux de « faisant fonction d’interne », ou FFI – rien à voir, je précise, avec les héros de la Résistance. Ici, ce sigle désigne plutôt les fantômes du système, les indispensables provisoires. Ce jour-là, revêtu d’une blouse blanche neuve – un costume de scène –, je fais mon entrée officielle. Le docteur Rousseau me présente au service de chirurgie. Côté médecins, on y entend surtout des accents d’ailleurs. Côté infirmiers, c’est plus homogène : du cru, bien français, sans exotisme.

Le docteur Oujdi, chirurgien marocain, attaché – c’est-à-dire un cran au-dessus de moi sur l’échelle bancale des statuts, mais toujours sur une marche branlante – est chargé de m’accompagner. Il est flanqué de deux assistants : l’un marocain, l’autre syrien. Tous me souhaitent la bienvenue avec un sérieux bienveillant.

La salle de garde du petit hôpital

Ils m’emmènent déjeuner dans une salle réservée aux médecins. Je découvre les rites : ici, on se salue en posant une main sur l’épaule, geste étrange mais codifié, qu’on adopte vite pour ne pas détonner. Je pénètre ensuite dans ce qui deviendra un décor familier : la fameuse salle de garde.

Là, c’est un autre monde. Les blouses tombent, les voix montent. On y mange, on y rit, on y décompresse. Un théâtre de la seconde vie hospitalière. Les visages sont variés, mais beaucoup portent l’empreinte de l’ailleurs. Quelques-uns, plus rares, semblent taillés dans le bois local : ce sont les titulaires. Le tout forme une petite société apparemment soudée, partageant la même table, parfois le même humour, souvent la même fatigue. Seuls quelques plats – charcuterie en tête – dessinent encore les frontières invisibles.

Je les observe, comme un enfant devant un manège qui tourne sans lui, fasciné et un peu inquiet à l’idée de devoir bientôt y monter.

Les chirurgiens de l’ombre

Au bloc opératoire, l’ambiance est feutrée, les salles sont propres et bien rangées. Tout le monde circule selon un mode fluide et organisé. Comme dans un théâtre où se joueraient plusieurs pièces en même temps. Chaque personnage est masqué, habillé et placé selon le rôle précis qu’il doit interpréter. J’apprendrai d’ailleurs quelques années plus tard, en suivant une formation en Grande-Bretagne, que la salle d’opération est appelée « Theater » dans la langue de Shakespeare.

C’est là que je dois dorénavant apprendre à jouer un rôle, mon rôle, et surtout à m’y tenir, comme je le constaterai bientôt et souvent à mes dépens.

Mon premier jour au bloc commence par un baptême. Une infirmière aux yeux bleus, grande, droite comme une baïonnette, m’accueille d’un ton sec. Elle parle avec un accent venu de l’Est, qui tranche dans l’air comme ses ordres. Elle m’enseigne le lavage des mains. Pas un simple geste d’hygiène, non. Un rite. Une chorégraphie précise, chronométrée, répétée. J’échoue. Trop vite. Trop lent. Mauvais angle. Aseptie brisée. Elle soupire, recommence. Je recommence.

Une fois mes mains jugées enfin dignes, elle m’initie à l’habillage. Une blouse stérile, bleue, ample, une sorte de gandoura de théâtre chirurgical. Là encore, il faut suivre les étapes à la lettre, sinon retour à la case départ. Je suis recalé plusieurs fois. Mais elle tient bon. Moi aussi.

Puis elle me propulse dans la salle d’opération. La pièce est déjà lancée. Tout le monde est en place. Masques, gants, regards en coin. Je sens les regards glisser vers moi comme des projecteurs silencieux. Une autre infirmière – la placeuse – m’attrape sans un mot, me désigne l’extrémité de la table opératoire, là où je dois poser mes mains, bien à plat, bien visibles. Elle me chuchote : « Ne bougez plus. »

Je ne bouge plus.

Les autres sont concentrés sur le patient ouvert devant eux, mais gardent un œil sur moi. Un œil de biais. Je suis l’élément instable. Celui qui peut compromettre le décor. Ils se connaissent tous. Ils s’appellent par leur prénom ou par leur grade. Moi, je ne suis personne. On ne m’a pas demandé mon nom. Je reste muet, figé, à ma place. J’observe. J’apprends à regarder sans être vu, à exister en silence.

Bebel, l’algérien

C’est là que Bebel entre en scène. Infirmier anesthésiste. Algérien. Il m’aborde avec un sourire. Me parle de foot. De Césarée. Il me dit qu’il a joué avec deux gars de chez moi. Il me rend identifiable. Il me donne un lien. Quand il aura raconté notre « coïncidence » à tout le service, je ne serai plus tout à fait un inconnu. Dans un endroit où personne ne vous attend, un nom familier fait l’effet d’un phare dans la brume.

Il me présente aussi au docteur Lebreton, anesthésiste, voisin par hasard, ami par choix. Il deviendra un repère. Et je commence doucement à inscrire mon nom, en pointillés, dans les marges du service.

L’intégration et le maintien dans l’équipe

À présent, je fais partie de l’équipe du docteur Rousseau. Même si c’est provisoire, j’en suis content. Des collègues m’ont suggéré d’organiser un dîner de temps à autre, pour mieux connaître ce milieu et m’y faire des relations. J’invite donc les docteurs Djerrah, Oujdi, Rousseau, Lebreton, et tous ceux du cru qui me semblent importants. Nous partageons des repas exotiques de la rive sud de la Méditerranée, que mon illustre belle-mère nous prépare avec soin. Bien que nous soyons dans le pays de la grande gastronomie, le couscous reste le plat le plus apprécié et tout le monde en redemande. Je prends conscience rapidement du réflexe ridicule, propre à beaucoup de Maghrébins et d’Arabes, qui consiste à vouloir inviter des autochtones à manger du couscous et des loukoums, accompagnés de vin du pays. Est-ce qu’ils nous invitent aussi facilement, eux, à partager une dinde aux marrons, accompagnée d’un bon vin de Bourgogne ? En dehors de quelques exceptions, peu d’entre eux ont rendu l’invitation. Ces fameux repas m’ont aidé à me faire des relations au début, et à montrer mon côté civilisé et généreux. Ils sont ensuite devenus rares et je ne reçois dorénavant chez moi que quelques amis, par simple plaisir. De plus, je me suis débarrassé de ces réflexes pour mieux m’intégrer.

A propos de gastronomie, je me rappelle d’une anecdote qui m’a marqué. Un jour ; au tout début de mon expérience, sans y être pré­paré, et juste pour la journée, j’ai été promu « premier aide », dans l’équipe du docteur Rousseau. « Premier aide » signifie être le premier assistant du chirurgien, qui veille à la bonne marche de l’opération et aussi à surveiller les autres dans leur tâche respective. Cela signifie aussi qu’on est le premier à se faire engueuler au moindre dysfonctionnement. C’est comme ça, c’est la règle. Récuré, habillé de ma belle gandoura bleue, masqué et ganté, je lave et drape à mon tour le patient endormi sur la table. Je dois ensuite préparer la table d’instruments. Personne ne m’a montré comment m’y prendre, alors j’improvise un peu, alignant les instruments sans ordre logique. Le docteur Rousseau, irrité, me dit : « écoutez-moi bien, une table opératoire doit être dressée comme une table d’un repas pour des convives. Tout en élégance, les instruments doivent être disposés selon un mode et un ordre précis, en fonction de l’ordre d’arrivée des plats ». Confus, je lui dis : « je vous prie de bien vouloir m’excuser pour la perte de temps occasionnée. Je vous promets de faire mieux la prochaine fois ». Étant dans le pays de la grande gastronomie, je me promets d’apprendre en y mettant les bouchées doubles.

Un autre jour, un autre chirurgien, le docteur Djerrah, me fait remarquer gentiment lors d’une opération que je ne fais pas les bons gestes au bon moment. « Tu t’endors sur le morceau », me dit-il. Son nom a une consonance arabe mais il se prénomme Marcel. Au début, j’ai pensé qu’il était du cru, puisqu’il était chirurgien titulaire et adjoint au chef de service. J’ai appris par la suite qu’il est presque comme nous autres, mais avec une différence religieuse et que Marcel, est son deuxième prénom qu’il utilse pour se simplifier la vie. Son statut relève de l’exception, j’ai rencontré très peu de cas similaires lors de mon long séjour dans les hôpitaux français. Marcel m’a beaucoup aidé dans mon initiation chirurgicale et c’est grâce à ses conseils que je me suis ensuite spécialisé dans la chirurgie pulmonaire.

Plus tard, il me sera donné de comprendre pourquoi il était si méfiant envers les autres. Je n’étais alors qu’un simple commis et j’avais beaucoup à apprendre.

Le docteur Oujdi, un autre chirurgien arabe m’a pris en sympathie, et m’a aussi aidé dans mon apprentissage. Je le suis dorénavant comme son ombre dans les salles où il a le don de dénicher des malades à opérer.

C’est ainsi que je fais mes premiers pas en chirurgie dans deux petites villes, l’une bourgeoise et l’autre thermale. Quelques mois plus tard, la lune de miel est troublée par une nouvelle imprévue dans mon scénario. La durée du contrat FFI n’étant que de six mois, le renouvellement dépend du bon vouloir du chef, le docteur Rousseau. Or la demande est supérieure à l’offre et, étant le dernier arrivé, je risque de devoir partir le premier. La perspective de ne plus faire partie de l’équipe du docteur Rousseau me préoccupe sérieusement, sans compter le problème financier que cela entraînerait. Ne connaissant personne ailleurs, je crains de me retrouver sans poste ni revenu.