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« La nuit n’est jamais complète. Il y a toujours puisque je le dis, puisque je l’affirme, au bout du chemin une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée. Il y a toujours un rêve qui veille, désir à combler, faim à satisfaire, un cœur généreux, une main tendue, une main ouverte, des yeux attentifs. Une vie, la vie à se partager. »
Cette chronique familiale, qui enfile les souvenirs de famille de l’auteur sur le fil de l’Histoire, commence sous le soleil d’Italie pendant les années noires du fascisme et de la deuxième guerre mondiale et se poursuit à l’ombre des terrils de Belgique pendant les années cinquante.
La trame de ce récit est faite de drames mais aussi de moments d’insouciance, d’humour, de tendresse, d’amour et de bonheur envers et contre tout. Parce que, comme le dit le poète, la nuit n’est jamais complète.
EXTRAIT
Vera vit le jour à Urbino en 1930.
Elle fut toujours très fière de ce point commun avec le peintre Raffaello Sanzio natif comme elle de cette même jolie ville de la région des Marche en Italie. Mais sa famille ayant déménagé peu après sa naissance, elle ne connut jamais cette ville de près. Elle passa les vingt premières années de sa vie dans le hameau d’une localité située à quelques dizaines de kilomètres de sa ville natale, « il Borgaccio di Saltara ».
Le
Borgaccio existe toujours.
C’est un hameau d’une dizaine de maisons, coincé entre la route et une rive du Metauro, une rivière typiquement méditerranéenne, au cours capricieux, presque tari l’été, et aux crues dangereuses en hiver. Entre la rivière et les maisons, des cultures, maïs, tournesols, blé, vergers de pêchers aux fruits parfumés et veloutés, cordons de vignes et oliviers arborant leur superbe feuillage argenté au sommet de leurs troncs noueux. Les traits noirs des cyprès ponctuent la douceur du paysage ambiant. Les vignes y donnent un petit vin blanc délicieux, le « Bianchello del Metauro ». Le bourg de quelques centaines de mètres de long à peine est limité par la ligne de chemin de fer qui suit la route et le fleuve pour relier la mer à l’intérieur des terres. La mer est toute proche.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Elide Montesi, d’origine italienne, est née en 1956 à Auvelais. Médecin généraliste depuis 1981, elle consacre son temps libre à peindre, jouer de la musique et écrire. Elle a d’abord satisfait sa passion pour l'écriture en travaillant pendant quelques années dans la presse médicale. En 2014, elle a publié son premier livre, Les filles d’Hippocrate, recueil de biographies de femmes médecins. En 2015, est paru son premier roman,
La nuit n’est jamais complète, rédigé d’après des souvenirs familiaux. Avec
Les lignes brisées, l'auteur se lance dans le roman de fiction .
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Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2017
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« La nuit n’est jamais complète.
Il y a toujours puisque je le dis,
Puisque je l’affirme,
Au bout du chemin
Une fenêtre ouverte,
Une fenêtre éclairée.
Il y a toujours un rêve qui veille,
Désir à combler,
Faim à satisfaire,
Un cœur généreux,
Une main tendue,
Une main ouverte
Des yeux attentifs,
Une vie, la vie à se partager. »
Paul Éluard
Vera vit le jour à Urbino en 1930.
Elle fut toujours très fière de ce point commun avec le peintre Raffaello Sanzio natif comme elle de cette même jolie ville de la région des Marche en Italie. Mais sa famille ayant déménagé peu après sa naissance, elle ne connut jamais cette ville de près. Elle passa les vingt premières années de sa vie dans le hameau d’une localité située à quelques dizaines de kilomètres de sa ville natale, « il Borgaccio di Saltara ».
Le Borgaccio existe toujours.
C’est un hameau d’une dizaine de maisons, coincé entre la route et une rive du Metauro, une rivière typiquement méditerranéenne, au cours capricieux, presque tari l’été, et aux crues dangereuses en hiver. Entre la rivière et les maisons, des cultures, maïs, tournesols, blé, vergers de pêchers aux fruits parfumés et veloutés, cordons de vignes et oliviers arborant leur superbe feuillage argenté au sommet de leurs troncs noueux. Les traits noirs des cyprès ponctuent la douceur du paysage ambiant. Les vignes y donnent un petit vin blanc délicieux, le « Bianchello del Metauro ». Le bourg de quelques centaines de mètres de long à peine est limité par la ligne de chemin de fer qui suit la route et le fleuve pour relier la mer à l’intérieur des terres. La mer est toute proche.
Une vingtaine de kilomètres à peine et l’on rejoint Fano, petite ville balnéaire et port de pêche. Mais Vera, pendant son enfance, n’eut jamais le plaisir de découvrir la mer. Pour se baigner, on allait à la rivière. Et encore, cette activité était-elle surtout réservée aux garçons.
Au début des années 30, les parents de Veronica tenaient une épicerie. Ils avaient obtenu la licence « Sali e tabacchi » qui leur permettait de vendre, en plus des produits alimentaires courants, le sel, le tabac et les cigarettes. Ils exploitaient aussi un petit débit de boisson.
La famille occupait une grosse maison carrée dont le rez-de-chaussée était divisé en deux parties par un escalier central en pierre qui menait à l’étage où se trouvaient quatre chambres.
À gauche de l’escalier, en entrant, se trouvait le magasin et à droite la pièce de séjour. Avant la guerre, leur mère faisait la cuisine à même le feu dans la grande cheminée.
Le magasin était occupé sur toute sa longueur par un imposant comptoir en bois sur lequel trônaient la balance avec ses poids et ses plateaux de cuivre et des bocaux de verre remplis de friandises et d’épices. Le comptoir était muni de tiroirs où l’on puisait avec des pelles métalliques cylindriques de différents calibres, la farine, le riz, le café, le sucre, le sel et autre marchandises. Au mur pendaient saucissons, jambons, mortadelle et pancetta. Sur une table derrière le comptoir, on pouvait voir les roues de pecorino. Les salaisons et les fromages étaient produits par les fermiers du coin. Une énorme trancheuse occupait un coin du comptoir. En soulevant une trappe, une simple échelle donnait accès à la cave où se trouvaient les lourdes dames-jeannes remplies d’huiles d’olive et les tonneaux de vin du pays. Il y régnait une odeur de moisissures et d’huile rance. Une porte au bout du comptoir ouvrait sur une petite réserve.
Dans un coin du magasin, face au comptoir et près de la porte d’entrée, deux tables en bois blanc et des chaises de paille, les mêmes que celles de leur cuisine, accueillaient les clients du petit estaminet.
Derrière la maison, deux beaux noyers, un figuier et un tilleul ombrageaient une vaste cour où l’on dansait les dimanches d’été au son d’un accordéon joué par un habitant du bourg. Il n’était pas rare que l’on y donnât hospitalité à des roulottes de gitans, malgré l’hostilité des fermiers voisins qui craignaient pour leurs poules.
Le potager avait été amputé d’une partie de sa surface pour créer un jeu de boules, « le bocce ». Sous un appentis adossé à la façade se trouvait le puits, la maison ne disposant pas d’eau courante au moment où commence cette histoire.
Vera (dont le vrai prénom était Veronica, mais elle préférait le diminutif) vécut donc toute sa jeunesse dans ce cadre rustique.
La clientèle du magasin était formée par les gens du bourg et des fermes environnantes.
Pour le bar, aux éternels habitués s’ajoutaient quelques clients de passage. Et l’été venaient s’y désaltérer les saisonniers qui se louaient pour le travail des champs.
On ouvrait tôt, on fermait tard et il n’y avait pas de jour de fermeture ni de congés annuels.
Les distractions étaient rares. La vie était dure, les revenus du magasin les faisaient à peine vivre, quand ce n’était pas tout juste survivre.
Les parents de Vera participaient aussi aux travaux des champs l’été, pour gagner quelques lires en plus. Les paysans italiens aimaient travailler en chantant. Chanter rend les tâches moins pénibles.
La voix de ténor d’Antonio, le père de Vera, était particulièrement appréciée. Quand il était de bonne humeur, il chantait aussi chez lui à la veillée, autour de la cheminée l’hiver ou dans la cour les soirs d’été. Les vieilles mélodies napolitaines et les refrains d’opéra étaient repris en chœur par la famille et les amis. C’était des moments d’une douce sérénité, d’autant plus appréciés que rares.
Annetta, la mère de Vera, était une femme au caractère doux et soumis, qui s’exprimait très peu. Elle s’occupait de ses enfants, de la maison, cultivait son potager, laissant à son mari la direction du magasin. Mais elle savait très bien gérer les affaires en l’absence de son mari lorsque celui-ci, dans les dernières années d’avant-guerre, partait travailler sur des chantiers des Ponts-et-Chaussées.
La vie n’avait pas été tendre pour Antonio et Annetta, et leurs enfants en souffrirent beaucoup.
Toute leur enfance fut gâchée par le fait de ne pouvoir porter le nom de leur père comme les autres enfants de leur école. Des bâtards, disait-on d’eux ! Les bulletins scolaires de Vera, comme ceux de ses frères et sœurs, portaient la mention : « Figlia di NN » : Fille de père inconnu.
Elle avait pourtant un père et une mère, des frères et des sœurs, comme tous les enfants du bourg où elle vivait. Alors pourquoi n’avait-elle pas le droit de s’appeler comme son père au lieu de porter le nom de sa mère ? Pourquoi devait-elle subir les moqueries de ses camarades et le mépris de l’institutrice et du curé du village ?
Ses frères, lorsqu’ils étaient en butte aux plaisanteries de mauvais goût sur leurs parents, se défendaient avec leurs poings, surtout le cadet, Lino. L’aîné, Alberto, en grandissant, réagissait de plus en plus à cette situation par une indifférence dédaigneuse et méprisante qui alla croissant avec l’âge. Mais Vera n’osait pas se battre. « Une fille ne se bat pas », lui disait sa mère. Elle se contentait de pleurer. Ses larmes n’inspiraient à ses camarades que railleries supplémentaires. Certains jours, elle craignait même d’aller à l’école. Elle y était pourtant une assez bonne élève.
Ses parents n’avaient tout simplement pas eu le droit de se marier. Sa mère s’était unie en mariage au début de la Première Guerre mondiale avec un jeune et fringant bersagliere. Ce dernier, en 1916, repartit au front après une permission sans savoir que neuf mois après son départ naîtrait une petite fille, leur premier et unique enfant.
Le destin voulut qu’il ne revienne jamais, victime comme plusieurs milliers d’autres hommes de cette boucherie que l’on a appelée la Grande guerre.
Mais son corps n’ayant pas été retrouvé, il fut considéré comme disparu et non mort. Annetta n’était donc pas officiellement veuve. Elle vécut les premières années de son veuvage, seule avec sa fille et sa belle-mère que la perte de son fils fit sombrer dans la folie avec des périodes de délire qui succédaient aux comportements suicidaires.
Annetta subissait quotidiennement de la part de sa belle-mère menaces d’agression et chantage au suicide.
– Cache toutes les allumettes, Annetta ou je vais mettre le feu à la maison.
Annetta, ces jours-là, éteignait le feu.
– Je crois qu’aujourd’hui je vais tuer quelqu’un, cache les couteaux.
Et Annetta cachait les couteaux et autres objets pointus ou tranchants. Cette surveillance de tous les instants rendait leur vie particulièrement pénible.
Mais Annetta ne voulut jamais faire interner sa belle-mère dans un asile d’aliénés comme on le lui conseillait. Elle aimait la mère de son mari et savait combien la perte de son fils l’avait affectée. Elle supportait avec patience et douceur la folie de la vieille dame, qui entre deux crises était d’un naturel très doux.
La belle-mère décéda en 1922.
Annetta se retrouva seule avec sa fille, sans grandes ressources, ne pouvant bénéficier d’une pension de veuve de guerre puisqu’officiellement elle n’en était pas une.
Pour subsister, elle loua la chambre qu’avait occupée sa belle-mère. C’est ainsi qu’elle rencontra Antonio, un beau célibataire qui finit par s’éprendre de sa logeuse.
Antonio avait trente-cinq ans lorsqu’il rencontra Annetta.
Il était originaire d’une famille de paysans du nord de l’Italie. À l’âge de douze ans, il trouva du travail dans le port de Gêne où il resta jusqu’à l’âge de seize ans. À ce moment, il s’était laissé recruter sur un chantier du service des Ponts et Chaussées et commença à travailler plus spécialement dans la construction de tunnels.
Antonio n’avait jamais fait d’études, mais c’était quelqu’un d’imaginatif et d’intelligent. Son intelligence lui valut de se retrouver assez vite à un poste de contremaître. Il travailla sur les chantiers routiers et ferroviaires italiens. Mais il eut aussi l’occasion d’aller travailler à l’étranger, et surtout en France.
Quand éclata la Première Guerre mondiale, il fut affecté aux troupes du génie. À la fin de la guerre, il recommença à sillonner l’Italie au gré des chantiers.
Mais l’envie lui vint petit à petit de se fixer quelque part et de fonder une famille.
Il fut séduit par Annetta. Elle était jeune, gentille et jolie, il était dans la force de l’âge. Il lui demanda sa main et elle l’accepta, autant pour elle que pour donner un père à sa fille qui n’avait jamais connu le sien. Seulement, nos deux amoureux rencontrèrent un obstacle.
Annetta n’était pas officiellement veuve. On leur refusa donc l’autorisation de se marier.
Le curé du village voulut résoudre à sa façon leur problème en leur proposant de bénir secrètement leur union pour « les mettre en paix avec leur conscience ». Mais cette proposition indigna Antonio à qui sa conscience ne reprochait rien. Et il décida que lui et sa fiancée pouvaient très bien vivre ensemble sans la bénédiction d’un représentant d’une religion à laquelle il ne croyait de toute façon pas. Son épouse était une femme respectable et pour lui ses enfants n’avaient donc pas à rougir d’en porter le nom. De toute façon, la bénédiction clandestine de l’Église n’aurait pas permis à Antonio de leur donner le sien.
Il décida ainsi de vivre en marge des lois civiles et religieuses plutôt que de renoncer à Annetta. Celle-ci aimait Antonio et accepta sa décision et si elle souffrit de leur situation irrégulière, en tout cas elle ne regretta jamais leur union.
Par contre, pendant plusieurs années, elle vécut dans la terreur de voir un jour rentrer son premier mari. D’autres femmes s’étaient retrouvées dans cette situation dramatique, après avoir reconstruit leur vie, de voir soudain réapparaître l’époux disparu. Cette épée de Damoclès l’empêcha d’être pleinement heureuse tout au long de sa deuxième union.
Pendant une dizaine d’années, leur petite famille vécut de façon un peu itinérante, au gré des chantiers où travaillait Antonio. Mais comme au cours de cette période, elle s’était agrandie par la naissance de trois enfants, Antonio décida d’arrêter de courir les routes. Il demanda et obtint la licence « Sali e Tabacchi » qui lui permit de tenir un magasin.
Parce que leurs parents avaient osé braver la morale et même la loi pour vivre leur amour, Vera et ses frères portaient donc le nom de leur mère et étaient considérés comme des enfants illégitimes, une tare sans pareille dans cette Italie fasciste et catholique, dans ce bourg de campagne où tous les connaissaient. On se moquait d’eux et le dimanche à la messe, sa mère ne pouvait aller communier comme les autres femmes du village.
Leur père affirmait haut et fort qu’il était en règle avec sa conscience. C’est vrai qu’ils pouvaient en remontrer à plusieurs en matière de moralité. Mais Veronica n’en tirait aucun bénéfice et se sentait victime de cette situation. Victime à plusieurs points de vue car, en plus des persécutions et moqueries des enfants à l’école, ses frères et elle étaient soumis à la sévérité sans faille de leur père. Il exigeait d’eux une conduite irréprochable en tous points, justement pour montrer aux autres qu’on pouvait être un couple illégitime et former une famille respectable.
À l’école, la Beffana1 apportait des cadeaux aux enfants. Mais Vera comme ses frères et sœurs étaient exclus de la distribution. Ils n’y avaient pas droit, leur disait-on, car c’était réservé pour les enfants des couples mariés et pas pour les « bâtards ». Elle se repliait sur elle-même et essayait de ne pas montrer ses larmes de dépit et d’humiliation.
Par ailleurs, comme si ce n’était pas suffisant d’être ainsi en marge des conventions sociales et religieuses, leur père se déclarait hostile au régime politique en vigueur à l’époque.
1 La Beffana est l’équivalent de Saint Nicolas ou du père Noel : c’est une vieille dame souvent représentée comme une sorcière qui offre des cadeaux aux enfants. Les Italiens fêtent la Beffana le 6 janvier, jour de l’Épiphanie, car elle accompagnait les rois mages.
L’enfance de Vera se déroulait en plein règne du drapeau noir. Les indicateurs de police sévissaient du nord au sud du pays et les opposants étaient jugés par des tribunaux spéciaux. Au mieux, ils étaient exilés, parfois simplement dans une autre région du pays en résidence surveillée.
Mussolini s’était proclamé Duce depuis 1925, contraignant tous les ministres non fascistes à démissionner. Chaque institution majeure s’était retrouvée doublée d’une structure fasciste.
La presse était censurée. Le culte de la personnalité était poussé à l’extrême. Un journaliste fut exilé pour avoir osé écrire que Mussolini portait des lunettes pour lire et qu’il souffrait d’un ulcère d’estomac.
– Bientôt, raillait Antonio, on nous fera croire qu’il n’a pas besoin de pisser comme un autre.
L’Italie se retrouvait soumise à une bureaucratie écrasante dont la seule raison d’être était de contrôler tous les secteurs de l’économie.
Les bureaucrates fascistes, en surnombre, pour augmenter leurs émoluments prélevaient un pourcentage sur les affaires qu’ils étaient chargés de contrôler et ils vendaient leur influence aux plus offrants. Partout s’installa la corruption.
« Crois, obéis et combats » telle était la devise de cette dictature symbolisée par « il fascio » : le faisceau de verges lié autour d’une hache représentant le peuple enchaîné à son chef guerrier par les liens d’une obéissance absolue.
Des aphorismes tels que « Le Duce a toujours raison » ou « Plutôt vivre en lion un jour qu’en mouton cent ans » étaient placardés le long des routes et appris à l’école.
Antonio méprisait ce régime et haïssait celui qui l’avait instauré et ceux qui l’adulaient.
Comme la loi l’y obligeait, en tant que tenancier d’un établissement public, il devait y afficher le portrait du Duce. Ce portrait était souvent pris comme cible par les clients du bar. Certains d’entre eux lorsqu’ils étaient désinhibés par plusieurs verres de vin ou de grappa, n’hésitaient pas à lancer leur verre vide sur le portrait. La vitre protégeant la photographie dut être remplacée de nombreuses fois. Ce portrait finit par leur coûter une fortune mais, de toute façon, c’était moins lourd que les peines prévues par la loi s’il n’était pas exposé en bonne place et en bon état. Mais leur magasin finit par être surveillé de près. Pour préserver les siens, Antonio se montrait discret, mais n’en pensait pas moins.
La révolution russe de 1917 avait fasciné Antonio. Son héros favori était Lénine et il avait lu Karl Marx.
Mais il ne se disait pas communiste. Pour lui ce qui comptait c’était d’oser renverser un pouvoir en place, pour instaurer un régime où l’on tiendrait compte de l’avis du plus petit des citoyens et où chacun pourrait vivre décemment. Ce qui se passait en Italie était totalement opposé à ses idéaux.
Les enfants étaient encouragés à faire partie des jeunesses fascistes. Antonio en refusant d’acheter l’uniforme réglementaire parvint à y soustraire les siens. L’idée de voir ses enfants apprendre le salut à la romaine en chantant l’hymne « Giovinezza » ne l’enthousiasmait pas du tout.
Le culte de la personnalité était tel que les enseignants étaient tenus d’illustrer leurs cours par des exemples tirés de la vie magnifiée du Duce. Et la désinformation servait de base aux leçons d’histoire.
– Vous savez, papa, que le Duce a marché sur Rome monté à cheval et suivi de toute l’armée italienne.
– À cheval dans sa voiture-lit et son armée est arrivée en train aussi, rétorquait Antonio. Mussolini est un fou mégalomane.
– Voyons, Antonio, c’est dangereux de leur tenir des propos pareils. On pourrait avoir des problèmes s’ils allaient répéter autour d’eux tout ce qui se dit ici. Allons, les enfants, finissez votre soupe en silence.
Vera ne savait pas très bien comment se situer entre ce qu’elle apprenait à l’école et les opinions de son père. De toute façon, contredire l’institutrice lui eût valu de mauvaises notes qui eussent mis son père en colère. Et à la maison, on ne contestait pas l’autorité paternelle. Aussi prit-elle l’habitude d’éviter de donner un avis qu’on ne lui demandait de toute façon pas. Les enfants et les femmes étaient tenus pour quantité négligeable. Vera grandit avec l’idée qu’il n’était pas permis et même dangereux d’affirmer tout haut ses opinions politiques et que les femmes n’étaient pas compétentes pour en parler ni pour en faire. Et elle conserva ce sentiment même lorsqu’il lui fut donné de vivre en démocratie.
Malgré des trains aux horaires un peu mieux respectés, la construction de routes et d’édifices publics, malgré un semblant de réforme agraire, la plupart des Italiens restaient toujours aussi pauvres et il y avait de plus en plus de paysans sans terre. Le pouvoir d’achat des salariés ne cessait de diminuer. On réduisit les importations de céréales pour inciter les paysans à planter du blé, parce que Mussolini rêvait de voir son pays vivre en autarcie. Mais cela eut juste pour résultat que les Italiens payèrent leur farine plus cher.
Antonio en ressentait directement les répercussions dans son commerce. Tous ses clients avaient des ardoises et il n’était riche que de l’argent que les gens lui devaient.
Oui, l’économie italienne souffrait beaucoup depuis le début des années 30.
Aussi Mussolini chercha-t-il à étendre le domaine colonial de l’Italie constitué par l’Érythrée, la Somalie et la Libye. Mussolini estimait que l’Italie avait juste ramassé les miettes que lui avaient laissées les autres puissances coloniales et se sentait défavorisé.
L’Éthiopie, voisine de la Somalie, était une proie toute désignée. Le Duce n’hésita donc pas à lui déclarer la guerre. Le prétexte en fut une banale histoire de puits dans une localité frontière. En sept mois, les troupes de Badoglio arrivèrent à Addis Abeba. L’enthousiasme fut sincère et général : même Marconi voulut s’enrôler comme volontaire. Les propres fils du Duce partirent ainsi que son gendre Galeazzo Ciano. L’épouse du prince héritier Umberto, la princesse belge Marie-Josée, pourtant pas très favorable à Mussolini, assuma très patriotiquement son rôle d’infirmière.
Les gens chantaient :
« Facetta Nera, bella abyssina
ti porteremo a Roma liberata
dal sole nostro tu sarai baciata
Sarai camicia nera anche tu »2
Antonio s’enflamma encore plus contre ce pouvoir qui pour faire oublier aux gens leur pauvreté les emmenait à la poursuite d’une vaine gloire. Malgré la désinformation qui régnait, il imaginait sans peine ce qui se passait en Afrique. Pour le prestige et la gloire, on assassinait un peuple sans défense.
Cette campagne d’Abyssinie entraîna d’ailleurs des sanctions de la part des états démocratiques.
Sanctions toutes modérées cependant, personne ne souhaitait pousser Mussolini à déclencher une guerre en Europe, seul ou avec l’aide d’Hitler. Mais cette réprobation, pour aussi timide et modérée qu’elle fut, eut pour effet de rapprocher le Duce italien du Führer allemand. Mussolini auparavant ne voulait pas s’allier avec Hitler. Mais, ulcéré par les critiques de la France et de l’Angleterre avec lesquelles il avait entretenu jusque-là de bonnes relations, il changea d’avis.
– Les loups ne se mangeront jamais entre eux, soupirait Antonio. Dieu seul sait ce que ces deux bandits nous réservent pour l’avenir. L’Italie n’y gagnera rien de bon.
2 Visage noir, de petite Abyssine, nous te conduirons libérée à Rome, tu recevras les baisers de notre soleil et tu seras toi aussi une chemise noire…
Vera était trop jeune pour comprendre la situation politique, mais cela ne l’empêchait pas d’en souffrir.
Le manque de liberté d’expression et la peur des indicateurs créaient un climat de suspicion et de peur.
Vera devint une enfant timide et craintive, avec parfois cependant des accès de révolte vite réprimés par un père aussi despotique que le régime qu’il condamnait.
Chacun des enfants réagissait à sa manière dans cette ambiance.
Alberto, l’aîné, se réfugiait dans la lecture, principalement celle d’ouvrages de vulgarisation scientifique qui le passionnaient. Il était assez prétentieux et n’avait que mépris pour le reste du monde, surtout pour sa sœur à qui il ne cessait de répéter qu’elle était stupide. Il aurait aimé fréquenter le lycée pour aller à l’université. Mais il avait assez le sens des réalités pour comprendre que son père ne pourrait lui payer de telles études et pas assez d’audace pour oser lutter contre la fatalité. Il renonça à son rêve et ne s’en remit jamais, cultivant son amertume et sa misanthropie.
Lino, le cadet, était un enfant plein d’humour à l’imagination débordante. Il s’inventait un monde fantastique dont bien entendu il était le héros. À l’école, ses rédactions débordant d’imagination et d’humour étaient lues à voix haute par l’institutrice pour le plus grand plaisir des élèves. Il dessinait également très bien. Devenu adulte, il décora sa chambre à coucher avec des fresques reproduisant les paysages de leur région, suscitant l’admiration des rares personnes à qui il acceptait de les montrer. Hélas ! Jamais personne ne l’encouragea à exploiter ses qualités artistiques et littéraires. Mais contrairement à son frère aîné, il débordait d’humilité et ne regretta jamais de ne pouvoir faire carrière dans une matière ou l’autre. Il était heureux de vivre, simplement, et semait la joie de vivre autour de lui sans s’en rendre compte. Il préféra toute sa vie rire de tout et n’hésitait pas à se tourner le premier en dérision.
Coincée entre ses deux frères qui, pour des motifs très différents, ne cessaient de se moquer d’elle, Vera fut bientôt persuadée qu’elle était quelqu’un d’insignifiant et cherchait à se faire remarquer le moins possible.
Par contre, elle adorait sa petite sœur Marie-Josée, sa cadette de cinq ans. Elle s’en occupait comme elle l’aurait fait d’une poupée, celle qu’elle rêvait d’avoir, mais que ses parents ne lui avaient jamais offerte.
Même la Beffana ne lui en apportait jamais malgré toutes ses prières.
Un jour, elle n’avait pas tout à fait dix ans, elle s’en fabriqua une elle-même.
Elle avait beaucoup de créativité inexploitée faute d’être reconnue.
Cette fois-là, en tout cas, elle s’en servit : de vieux chiffons qu’elle bourra de son, des fibres de maïs pour faire les cheveux, des boutons pour les yeux, elle était fière du résultat. Mais son plaisir fut de courte durée : on lui reprocha sévèrement le gaspillage. Le son se vendait aussi cher que la farine, les boutons étaient précieux et les vieux chiffons pouvaient encore servir à rapiécer les vêtements ou essuyer le comptoir. La poupée dont elle était si fière fut défaite et lui valut une punition.
Son désir d’avoir une poupée était si fort qu’elle n’hésita pas une autre fois à prendre deux lires dans la caisse du magasin pour aller s’en acheter une au marché du village voisin. Elle ne pensait pas mal faire : après tout, le magasin était à eux. Elle croyait pouvoir disposer de l’argent. Malheureusement, la marchande connaissait ses parents. Non seulement elle refusa de lui vendre l’objet tant convoité, mais s’empressa de tout révéler au père de Vera.
On la traita de voleuse et la punition fut sévère.
Elle aimait aussi dessiner, mais elle était tellement persuadée de ne savoir rien faire qu’elle détruisait ses œuvres à mesure qu’elle les créait. Œuvres éphémères, dessins réalisés au charbon de bois sur les fragments du rugueux papier brun qui servait à emballer la marchandise.
De toute façon, elle n’avait pas le temps de jouer. Après l’école, elle devait aider sa mère aux travaux du ménage et plus tard sa sœur aînée lorsque celle-ci se fut mariée.
Mais le travail scolaire était loin d’être négligé : Antonio et Annetta étaient fiers des résultats scolaires de leurs enfants.
Annetta surtout y tenait. Enfant, elle n’avait pu fréquenter l’école de son village. Pour aider sa famille, elle travaillait chez les fermiers du village en gardant les oies ou les cochons. Mais désireuse de s’instruire, tout en surveillant son troupeau, elle avait trouvé le moyen d’apprendre à lire seule grâce à un abécédaire offert par un de ses oncles.
Elle ne cessait donc de démontrer à ses enfants la chance qu’ils avaient de pouvoir aller à l’école.
Antonio les obligeait aussi à suivre la messe et le catéchisme.
Cette attitude était assez paradoxale puisque lui-même se professait athée et anticlérical.
Mais peut-être voulait-il de cette façon éviter à ses enfants de se faire encore plus rejeter par la société. Et comme il aimait à le répéter : « On ne peut contester que ce que l’on connaît. » Lui-même lisait la Bible, chose qui lui avait été reprochée, un vrai catholique devait se cantonner au seul Nouveau Testament, lui avait dit un prêtre avec qui il avait essayé d’en débattre.
Vera reçut ainsi le sacrement de confirmation un beau matin d’avril 1936.
Pour la circonstance, sa sœur Vincenza commanda de nouveaux vêtements pour toute la famille.
Vera ce jour-là arborait une ravissante petite robe blanche au corsage garni de smocks. On posa un joli chapeau sur ses boucles noires. Lino portait un petit ensemble en lainage bleu ciel, Alberto se pavanait dans un vrai costume d’homme bleu marine qu’on lui fit user jusqu’à ses seize ans. Marie-Josée endossait une petite robe en lainage rose et Vincenza une robe bleue au corsage rehaussé de brandebourgs turquoises. Toutes ces toilettes coûtèrent une fortune à Antonio qui ne se priva pas de gronder sévèrement sa fille aînée. Mais Annetta fut attendrie par le spectacle de sa progéniture habillée autrement qu’avec des vêtements rapiécés. Elle demanda à un voisin qui possédait un appareil photo d’immortaliser le groupe des enfants endimanchés. Marie-Josée avait à peine dix-huit mois et pour la tenir tranquille, on lui donna une fleur pour jouer.
Le photographe était un vrai amateur : sur la photo, mal cadrée, Alberto n’apparaît pas au milieu des autres enfants placés en plein soleil, ce qui leur fait cligner des yeux en inclinant comiquement la tête.
Souvenir précieux, car rare, Antonio ne voulait pas dépenser de l’argent pour aller faire tirer des portraits de famille chez un photographe professionnel.
Les dix premières années de la vie de Vera se passèrent ainsi dans une ambiance où la seule valeur reconnue semblait être l’obéissance à une autorité absolue. Cela ne fut pas vraiment de nature à lui donner une grande confiance en elle.
Les années suivantes allaient être en plus marquées par la guerre.
Mussolini, non content d’avoir passé le Pacte d’acier avec Hitler en 1939, déclara la guerre le 10 juin 1940 à la France et à l’Angleterre. Déclaration de guerre considérée comme « un coup de poignard dans le dos » selon les propos du président Roosevelt, à l’encontre des Français, dont l’armée venait d’être balayée par l’avancée allemande. Antonio qui avait apprécié la France et les Français pendant les quelques années où il y avait travaillé ressentit cela comme une trahison.
En fait, au début, Mussolini, bien que rêvant d’un nouvel empire romain, ne voulait pas le conflit. La campagne d’Abyssinie et l’aide apportée à l’Espagne de Franco pendant la guerre civile avaient affaibli ses troupes, et son armée n’avait pas pu encore reconstituer son stock de munitions.
En 1939, il se déclara donc non-belligérant, mais il changea d’avis en 1940.
