La Rage de Réussir - José Quimfumu - E-Book

La Rage de Réussir E-Book

José Quimfumu

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Beschreibung

"La Rage de Réussir" est un récit autobiographique dans lequel José vous partage l'histoire qui lui a permis de passer du CAP au Master MBA après avoir connu de nombreux échecs scolaires et quelques petites galères alors qu'il grandissait dans les quartiers Nord de Marseille. En effet, après avoir raté son brevet des collèges et son CAP/BEP à deux reprises, José va connaître de nombreuses difficultés qui vont l'amener d'échecs en échecs durant plusieurs années. Et, comme près de 150 000 jeunes chaque année en France, il finira par quitter le système scolaire en 1996 sans aucun diplôme en poche ni aucune qualification. Dans ces conditions, autant dire qu'il n'avait pas beaucoup de perspectives pour l'avenir. Mais José n'est pas du genre à abandonner aussi facilement et sa nature de battant va le pousser à vite rebondir. C'est ainsi qu'au début des années 2000, quatre ans après avoir quitté l'école, il prend pleinement conscience de ses propres capacités et décide de reprendre sérieusement ses études. Son abnégation et sa rage de réussir finiront par payer puisque quelques années plus tard, alors que tout semblait perdu d'avance, José finira par décrocher son bac et aller à l'université puis en école de management. Dans "La Rage de Réussir", José vous embarque dans un voyage à la fois passionnant et révoltant. L'histoire que vous allez découvrir vous touchera certainement. Peut-être aussi qu'elle vous révoltera ou vous motivera. Mais si une chose est sûre, c'est qu'elle vous inspirera.

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Seitenzahl: 455

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Dédicaces et Remerciements

Je dédie ce livre :

À notre père, André Quimfumu, qui a tout sacrifié pour nous élever dignement et nous inculquer les vraies valeurs de la vie.

À Louise Kabongo Quimfumu ; mon épouse, et à mes quatre enfants : Emmanuel, Mathieu, Gabriel et Olivia.

À mes frères et sœurs. Je vous aime tous.

À toute ma famille dans son ensemble ainsi qu’à toute ma belle-famille.

À toutes celles et à tous ceux qui ont cru en moi.

À tous, merci pour vos encouragements et votre soutien !

Merci de m’avoir donné une seconde chance, et mis en moi cette rage de réussir !

Enfin, merci à celui qui nous donne le souffle de vie chaque matin, celui par qui et grâce à qui tout est possible : Dieu, notre Puissant Seigneur.

Table des Matières

Dédicaces et Remerciements

Introduction

Première partie

Marseille :

Entre espoirs et désillusions

Chapitre 1

L’influence du quartier

Chapitre 2

Notre départ de l’Angola

Chapitre 3

Un tournant décisif pour notre famille

Chapitre 4

Bienvenue aux HLM Méditerranée

Chapitre 5

La déception de mon père

Chapitre 6

Un été plein d’insouciance et de nonchalance

Chapitre 7

Bienvenue au lycée professionnel

LP La Floride

Chapitre 8

Le Bloc C

Chapitre 9

Une succession d’échecs inquiétants

Chapitre 10

L’influence négative du gangsta rap

Chapitre 11

Bienvenue dans l’armée française

Chapitre 12

Rebondir à tout prix

Deuxième partie

Paris : Entre les galères de la vie étudiante et l’ambition de réussir

Chapitre 13

L’année de mon baccalauréat

Chapitre 14

Bienvenue à l’université

Chapitre 15

Les galères de la vie étudiante

Chapitre 16

Retour aux sources :

Mon voyage en Angola

Chapitre 17

Partir aux États-Unis ?

Chapitre 18

Enfin diplômé

Troisième Partie :

Entre le sentiment du travail accompli et le regard fixé vers l’avenir

Chapitre 19

Qui trouve une femme trouve le bonheur

Chapitre 20

Bienvenue au Canada : Une lune de miel inoubliable

Chapitre 21

Bienvenue en Master MBA

Chapitre 22

Notre premier séminaire européen de management international à Bruxelles

Chapitre 23

Un heureux événement : la naissance d’Emmanuel

Chapitre 24

Encore et toujours la main invisible de Dieu

Chapitre 25

Savoir joindre l’utile à l’agréable

Chapitre 26

Le temps des désillusions et des interrogations

Chapitre 27

Le regard tourné vers l’avenir

Epilogue

Du même auteur :

« J'en prends aujourd'hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer l'Éternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix, et pour t'attacher à lui : car de cela dépendent ta vie et la prolongation de tes jours, et c'est ainsi que tu pourras demeurer dans le pays que l'Éternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob. »

Deutéronome 30 :19

Introduction

Quelqu’un a dit un jour que chaque voyage est le rêve d’une nouvelle naissance. Dans l’un des rêves que je faisais souvent il y a quelques années, je me voyais en jeune étudiant fraîchement diplômé qui s’apprête à aller conquérir le monde et à se faire une place dans la haute société. Ce rêve se passait presque toujours aux États-Unis d’Amérique. Du haut de mes dix-sept ans, de ce que je savais alors, c'est que dans ce pays, le plus misérable des citoyens pouvait, grâce à la force du poignet et à la sueur du front, devenir quelqu’un de respectable et s’élever dans les plus hautes sphères du monde des affaires, de l’économie ou de la politique, peu importe ses origines raciales ou sa classe sociale. Peu importe sa couleur de peau, son sexe, son âge ou son orientation religieuse, celle ou celui qui le voulait vraiment, pouvait donc réussir. Ne partir de rien, ou presque, et devenir quelqu’un qui réussit dans la vie peut paraître utopique, voire impossible.

Mais en 2008, avec l’élection de Barack Obama comme premier président noir de la première superpuissance mondiale, l’histoire récente nous a encore prouvé que pour peu que l’on n’ait pas peur de travailler dur et que l’on croit en soi et en ses rêves, quiconque peut réussir, que ce soit aux États-Unis, en France, en Angola, en Afrique du Sud ou ailleurs. Dans mon rêve, je me voyais déambuler fièrement et majestueusement dans l’un de ces prestigieux campus universitaires que compte l’Amérique, et qui ont pour nom « Yale, Harvard, Princeton, Stanford ou encore Berkeley » ; ces fameux temples du savoir qui fabriquent à la chaîne des Golden Boyset les élites de l’establishment mondial comme Renault fabrique des voitures.

Des milliers de jeunes diplômés prêts à être bombardés à la tête des institutions et des compagnies de renoms telles que la Nasa, le FBI, la Banque Fédérale, Boeing ou Coca Cola, ainsi que des génies capables d’entreprendre en solo et de bâtir des multinationales telles que Microsoft, Google, Apple, Nike, Facebook, YouTube ou Dell ; des compagnies qui rapportent des milliards de dollars à leurs fondateurs ainsi qu’à leurs actionnaires, sortent chaque année de ces universités.

Dans ce rêve, je m’imaginais être à la place de l’un de ces tycoons. Je m’imaginais réussir dans la vie, bâtir quelques entreprises et faire fortune. Mais voilà que chaque fois que je me tenais debout sur l’estrade avec ma toge et mon chapeau, devant un parterre d’intellectuels et de chasseurs de têtes pour recevoir mon diplôme, le rêve se transformait. Soudainement, je me trouvais transporté vers d’autres lieux, devant une autre catégorie de gens. Face à une autre population. J’étais non plus aux États-Unis, mais en France, dans les quartiers Nord de Marseille, au milieu de mes frères de galères. De même, je n’étais plus cet étudiant promis à un avenir brillant, mais un simple jeune sans emploi et sans aucun revenu ; un jeune qui venait de quitter le système scolaire sans aucune qualification et qui n’avait comme seul diplôme officiel, qu’un simple permis de conduire. Et là, je me réveillais en sursaut. La désillusion était brutale et rude. Et pourtant, c’était la réalité. Ma réalité ! Plus qu’à tout autre rêve, c’est à cette réalité que j’allais faire face des années durant, car c’était bel et bien cette réalité-là qui berçait le quotidien de nos quartiers où plus de 40% des jeunes en âge d’intégrer la vie active étaient au chômage et où seul un jeune sur cinq était titulaire du baccalauréat. Tout ce que nous voulions, c’était de nous en sortir, obtenir des diplômes et réussir notre vie, comme c’était le cas dans mon rêve. Mais comment faire quand l’école ; système de promotion sociale et de réussite par excellence, vous a laissés sur le carreau et que les pouvoirs publics vous ont abandonnés à votre propre sort ?

« Dans la vie, on ne fait pas toujours ce que l’on veut. Mais à la fin, on est quand même responsable du parcours qu’on a eu ! »

Cette maxime, je l’ai entendue un jour alors que je regardais la télévision. Et je l’ai tout de suite adoptée. En faisant le parallèle avec ma propre vie, je me suis rendu compte qu’elle disait vrai. Toutes proportions gardées, il nous incombe à nous et à nous seuls de prendre les bonnes décisions et de décider de ce que nous voulons faire de notre existence. C’est ainsi que celui qui veut réussir peut réussir s’il s’en donne réellement les moyens. Et celui qui veut gâcher sa vie peut aussi le faire si c’est ce qu’il veut. Un médecin ne naît pas médecin. Il le devient parce qu’il l’a voulu et parce qu’il s’est donné les moyens de devenir médecin.

Au même titre, personne ne naît délinquant, trafiquant, voleur ou assassin. Ceux qui deviennent des délinquants, des voleurs ou des assassins, le deviennent par choix parce qu'ils l'ont eux-mêmes voulu ou à la suite d'un enchaînement de concours de circonstances qui se sont produits dans leur vie. C’est là un triste destin que certains individus connaissent à cause du parcours qu’ils ont eu, des gens qu’ils ont fréquentés et des décisions, souvent mauvaises, qu’ils ont prises à un moment de leur vie. Chacun de nous est responsable de ses propres actes et devra, à un moment ou un autre, en assumer les conséquences. C’est ainsi que dans les Saintes Écritures, Dieu lui-même nous dit qu’il a mis deux chemins devant nous ; la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Il est donc de notre propre responsabilité de choisir le chemin que nous voulons suivre, car qu'on le veuille ou non, nous sommes la somme de nos propres expériences.

« J'en prends aujourd'hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité… » (Deutéronome 30 : 19)

Le chemin que j’ai choisi de suivre, bon gré mal gré, n’était peut-être pas le chemin qui avait été tracé pour moi à ma naissance. Ce n’était peut-être pas le chemin que mes parents auraient voulu que je suive. Mais c’est le chemin sur lequel la vie m’a mis. Je l’ai suivi et je continue de le suivre aussi adroitement que possible, malgré ses hauts et ses bats. Malgré mes défauts et mes qualités. Malgré mes échecs et mes réussites. Malgré mes rêves et mes désillusions. Ce chemin ne fut pas toujours un long chemin tranquille, certes. Mais je ne suis pas le plus à plaindre. Ce chemin m’a permis de devenir la personne que je suis devenue aujourd’hui. Et le plus important, c’est qu’il m’a permis de me construire et de construire mon histoire. Et justement, c’est cette histoire que je vais vous raconter dans ce livre.

Dans les pages qui suivent, je vais vous embarquer dans un voyage à la fois passionnant et révoltant. Je vais vous parler de mon parcours depuis ma naissance, là-bas, en Angola, jusqu’aux bancs de la République française. Et des bancs de la République jusqu’à mon entrée dans la vie active, puis dans ma vie de père et de chef de famille. Je vais aussi vous parler de mes rêves, de mes réussites et de mes échecs. Bref ! Je vais vous parler de moi, non pas par simple plaisir de vous raconter ma vie, pour peu que ça puisse intéresser quelqu’un, mais pour vous inspirer et vous permettre de comprendre qu’à travers mon histoire, dans laquelle beaucoup se reconnaîtront, que peu importe ce que la vie vous balance sur la tête, tant que vous êtes debout et que vous choisissez de vous battre pour vos rêves ou vos idées, tout est possible. L’histoire que vous allez découvrir vous touchera certainement. Peut-être aussi qu’elle vous révoltera ou vous motivera. Mais si je suis sûr d’une chose, c’est qu’elle vous inspirera, car comme l’indique le titre de ce livre, c’est l’histoire d’une personne qui avait une sainte rage : « la rage de réussir », et qui a tout mis en œuvre pour ne pas rester sur ses échecs, aussi nombreux fussent-ils. Je vous souhaite une bonne lecture.

Amicalement,

José Kiangani Quimfumu

Première partie

Marseille :
Entre espoirs et désillusions
Chapitre 1

L’influence du quartier

Mon expérience de la vie telle que je la conçois aujourd’hui a réellement commencé à l’aube de mes dix-neuf ans. Avant cet âge, comme tous les jeunes de mon entourage à l’époque, je ne portais pas plus d’importance qu’il n’en fallait aux questions existentielles relatives au monde qui nous entoure. Les pensées telles que « faire des études, préparer son avenir, réussir professionnellement, prendre sa vie au sérieux, obtenir des diplômes ou encore avoir un métier qualifié » ne me traversaient même pas l’esprit. En bon marseillais qui a grandi dans les quartiers nord de la cité Phocéenne, je dois avouer que je me la coulais plutôt assez douce. Et, loin de me douter que la jeunesse ne dure pas éternellement, des années durant, ma vie fut un long fleuve tranquille tant sur le plan scolaire que sur le plan professionnel.

Dans ces quartiers longtemps abandonnés par les pouvoirs publics, mon quotidien était fait de soleil, de musique rap et du hip hop, de football et de tout un tas d’autres distractions qui forment la jeunesse et qui n’avaient rien de mauvais en soi, mais qui ne faisaient que m’acculer davantage en marge d'une société déjà trop remplie de personnes laissées pour compte. Et puis, quand j’ai eu vingt ans et que j’ai compris que mon père n’allait pas éternellement me garder chez lui, j’ai commencé à manifester une certaine volonté à vouloir sérieusement me prendre en main pour m’en sortir un jour. Ma conscience me disait qu’il était temps que je me réveille, que je prenne mes responsabilités et que je laisse enfin sortir le génie humain qui somnolait en moi. À partir de ce moment-là, je ressentais un besoin urgent de me battre pour me construire un avenir et ne pas finir comme certains de nos aînés du quartier qui n’avaient plus aucun espoir pour leur avenir. Pour ce faire, je devais prendre certaines décisions, et ce, de manière radicale. Par exemple, j’ai compris que je devais limiter mes fréquentations, passer plus de temps à revoir mes leçons scolaires et moins me laisser influencer par les histoires qui se passaient dans notre propre quartier et dans les quartiers qui nous entouraient. Au début, ça fonctionnait. Je parvenais à tenir mes engagements quelques semaines voire un mois ou deux. Mais à chaque fois, je finissais par craquer et je retombais dans mes anciens travers. Je n’étais pas assez fort dans ma tête pour résister à l'influence du quartier, non parce que j’étais faible d’esprit ou influençable, mais parce que je ne parvenais pas à aller à contre-courant de la tendance générale. En somme, la pression invisible du quartier finissait toujours par me faire reculer. Quels que soient les engagements que je prenais et les objectifs que je me fixais, je ne parvenais pas à les tenir. Je retombais alors dans ma dilettante, sans me rendre compte que le temps passait vite. Très vite !

On peut avoir les meilleures intentions du monde et être rempli de bonnes volontés pour faire en sorte que sa vie soit la plus réussie possible. On peut faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter de sortir des sentiers battus et marcher droit. Mais comme le dit si bien le fameux dicton du poète latin Horace, « Chassez le naturel, il revient au galop ». Selon l’endroit où nous grandissons et les personnes que nous fréquentons, notre destin peut prendre une autre tournure. Et parfois, on peut foncer droit dans le mur sans même s’en rendre compte, jusqu’au jour où l’on se réveille et que l’on réalise qu’il est déjà trop tard. C’est ainsi que lorsque je me suis réveillé, il était déjà presque trop tard pour moi.

Après de nombreux échecs à l’école, je me suis un jour retrouvé sans rien. Je venais de quitter le système scolaire sans aucun diplôme ni aucune qualification. Je n’avais même pas réussi à valider mon brevet des collèges et mon avenir s’annonçait plutôt assez sombre. Nous étions alors en 1996. À cette époque, ma famille et moi habitions dans un quartier appelé « HLM Méditerranée » et qui était situé dans le 14e arrondissement de Marseille. C’est là que j’ai grandi, dans une tour de 17 étages à l’architecture plutôt hétéroclite et sans âme. C’était un quartier plutôt calme malgré tout. Contrairement à d’autres quartiers situés dans la partie nord de Marseille, où les taux de délinquance, de trafic de drogue et de criminalité commençaient à atteindre des niveaux inquiétants, aussi longtemps que je m’en souvienne, chez nous il ne se passa jamais rien de vraiment grave. Pas de règlements de compte comme on le voit aujourd’hui presque chaque soir dans le journal télévisé. Pas de trafics de drogue à grande échelle. Pas de guerre des gangs. Pas de rivalités entre garçons et filles et ainsi de suite. Pour autant, tout n’était pas toujours rose. Loin de là !

Comme presque dans tous les quartiers pauvres, les petits larcins et autres petits trafics ne manquaient pas. Mais il régnait, entre nous, une sorte de respect et une certaine complicité que certains, parmi la génération d’aujourd’hui, ne connaissent plus. Peu importe nos origines raciales, notre âge et la condition sociale de nos parents, nous nous respections mutuellement et nous faisions bloc pour nous en sortir tous ensemble. Nous étions tous soudés par une forme d’amitié et de fraternité qui nous permettaient de vivre en parfaire harmonie les uns avec les autres. À proprement parler, compte tenu de l'époque dans laquelle nous avons grandi et les défis que nous devions affronter au quotidien, nous étions une génération plutôt assez calme. Alors, comment expliquer que quelques années plus tard, j’allais me retrouver sur le carreau sans aucun diplôme ni aucune qualification ? Sans travail et sans aucun espoir pour l'avenir ?

Il y a plusieurs raisons à cela. Et je ne vais pas ici rejeter la faute sur quiconque, car je suis certainement le premier fautif de mes propres déboires d’antan. Mais comme je l’ai déjà dit, lorsque vous grandissez dans des quartiers difficiles, il règne dans l’atmosphère une certaine pression invisible qui tôt ou tard finit par s’emparer de vous et vous influencer positivement ou négativement. Pour notre part, une grande partie de notre jeunesse a été influencée par nos aînés, c’est-à-dire par la génération qui venait juste avant nous. Ainsi, certains de nos aînés, en mauvais grands frères, ne nous ont pas toujours donné de bons exemples. Et nous, qui n’avions que quinze ou seize ans alors, fascinés par eux comme nous l’étions, les suivions sans savoir que ces héros des cités à la tête vide, ne faisaient que nous éloigner davantage du seul chemin qui pouvait encore nous aider à faire quelque chose de notre vie plus tard : l’école.

Parmi nos aînés, qui n’étaient pas tous originaires de notre quartier d’ailleurs, beaucoup ne faisaient rien de la journée. Certains dormaient jusqu’à 11h, car ils avaient passé toute la nuit à discuter entre amis dans les halls d’immeubles, à jouer aux cartes ou à écouter de la musique jusqu’à l’aube. La plupart avaient abandonné l’école depuis longtemps. Alors en attendant le début du mois pour que les uns et les autres touchent leur RMI ; l’équivalent du RSA actuel, tous trainaient au quartier à attendre que le temps passe. Vers 12h30, quand nous revenions du collège, ils étaient là.

À 13h30, lorsque nous retournions à l’école pour les cours de l’après-midi, ils étaient toujours là. Ils n’avaient pratiquement pas d'occupations. Cependant, parmi eux, certains voulaient bien travailler, gagner légitimement leur vie et même payer des impôts. Mais ils ne trouvaient pas d’emploi parce qu’ils n’avaient aucune qualification et aucune entreprise n’était prête à leur donner leur chance. Cette catégorie-là n’attendait quasiment plus rien du système. Ils en étaient arrivés à la conclusion que s’ils voulaient s’en sortir et gagner de l’argent pour subvenir à leurs besoins, ils ne devaient pas compter sur les pouvoirs publics, mais sur eux-mêmes. C’est ainsi que peu à peu, des petits trafics de tout genre ont commencé à se développer dans nos quartiers.

Vraisemblablement, les prestations Assedic et le RMI qu’on leur versait n’étaient pas suffisants pour eux, car bien souvent, ils devaient aussi contribuer aux charges familiales et aider leurs parents qui avaient eux-mêmes du mal à s'en sortir. Dépités et frustrés, ces grands frères, en guise d’occupation, enfourchaient leurs grosses motos qui pour la plupart du temps étaient volées et, après en avoir trafiqué les plaques d’immatriculation et changé les numéros de série, s’en aller travailler, comme ils aimaient si fièrement à nous le répéter.

Leur travail consistait à se rendre, selon les jours, dans les beaux quartiers de Marseille et aux alentours, en l'occurrence, à la Corniche, La Ciotat, Bonneveine, Sausset-les-Pins, Aix-en-Provence ou dans quelques autres de ces lieux touristiques qui, tout au long de l’année, étaient bondés de touristes américains, asiatiques ou Nord européens pleins aux as et qui venaient dépenser leur argent dans l’arrière-pays provençal avant de se rendre sur la Côte d’Azur. Le but du jeu de ce travail peu noble consistait tout simplement à dévaliser les touristes et à se faire un maximum d’argent sur leur dos grâce aux pickpockets et autres vols à l'arraché. Et, dans cet exercice, nos aînés de la cité n’avaient pas leur pareil.

Parfois, quand la chasse aux touristes s’était avérée peu propice et la pêche moins miraculeuse que prévu, ils se rendaient devant un bureau de Poste et attendaient pendant des heures que les vieilles dames, fatiguées et isolées, en sortent après avoir fait des retraits aux guichets ou qu'elles aient retiré leurs pensions. Et, quand la victime idéale se manifestait, ils fondaient sur elle tels des charognards et lui arrachaient son sac, la traînant par terre s’il le fallait, jusqu’à ce que la malheureuse se résigne à leur abandonner son sac à main et son précieux contenu. Pour eux, toutes ces victimes n’étaient que de simples pigeons qu’il fallait à tout prix dépouiller, car tout ce qui comptait, c'était de se faire de l'argent. Avec du recul, je réalise que beaucoup de ces jeunes n’avaient aucune compassion pour les autres. Ces malheureuses victimes auraient pu être leur mère ou leur propre grand-mère. Mais à l’époque, cette idée-là ne leur traversait même pas l’esprit.

Le soir venu, ils rentraient au quartier et, à l’instar des touristes qu’ils avaient dépouillés tout au long de la journée, ce sont eux qui se retrouvaient être plein aux as. Nous sortions de l'école à 17h30 pour ceux qui terminaient leurs cours le plus tard. Notre collège n'était pas très loin donc vers 18 heures nous étions au quartier. Quand nous arrivions, souvent les grands frères étaient déjà là et, tels de braves gens, chacun d’eux pouvait nous raconter le plus tranquillement du monde, comment il avait passé sa journée. Ils nous donnaient les moindres détails sur les techniques qu’ils avaient dû employer pour ouvrir la portière d’une berline arrêtée à un feu rouge, prendre en douceur le sac à main Louis Vuitton posé sur le siège arrière et refermer la portière sans que les occupants du véhicule, pourtant assis à l’avant, ne s’aperçoivent de rien. D’autres, sans aucun remords, pouvaient nous faire un exposé entier sur la façon dont ils avaient dû traîner une vieille dame sur plusieurs mètres, car cette dernière ne voulait pas, malgré sa faiblesse et son âge avancé, laisser partir le sac qu’ils essayaient sauvagement de lui arracher et qui contenait sa maigre pension de retraite.

Les grands frères se racontaient leurs anecdotes pendant des heures. Parfois, certains, trop satisfaits d’eux-mêmes, n’hésitaient pas à déballer devant nous les vêtements de grandes marques et autres objets de luxe qu’ils venaient juste de s’acheter avec l’argent de leurs méfaits. Donc comme on peut s’y attendre, voir les grands porter des marques telles que Timberland, Façonnable, Lacoste, Christian Dior, Nike, Cartier ou Sebago Dockside ; soit des marques extrêmement couteuses et que la plupart d’entre nous ne pouvaient pas s’offrir, du moins pas encore, commençait à donner de mauvaises idées à certains d'entre nous.

Afin de ne rien manquer des aventures de nos aînés, chaque soir nous nous regroupions tous dans les blocs d’immeubles, où nous restions à discuter ou à écouter de la musique jusque tard dans la nuit. Nous remontions nous coucher vers 1h ou 2h du matin, fatigués et la tête bourrée d’histoires crapuleuses. Le jour suivant, nous repartions à l’école sans même avoir pris le temps d’ouvrir un cahier ou le moindre livre entre le moment où nous avions quitté nos professeurs et celui où nous les retrouvions de nouveau.

Ces derniers savaient que nous ne faisions pas toujours nos devoirs. Mais la plupart s’en moquaient littéralement. Lorsque nous avions une interrogation écrite et que nous passions complètement à côté, ils nous mettaient un « zéro sur vingt », sans chercher à comprendre le pourquoi de cet échec. Au bout du troisième devoir à la maison non fait, ils réquisitionnaient nos carnets de correspondance et nous mettaient un mot du genre « votre enfant n’a pas fait ses devoirs. » Ils nous demandaient ensuite de le faire signer par nos parents. Mais beaucoup de ces parents, trop accaparés par leur quotidien et les difficultés qu’ils rencontraient eux-mêmes à joindre les deux bouts pour subvenir aux besoins de leurs familles, ne savaient même pas à quoi ressemblait un carnet de correspondance ni à quoi ça servait vraiment.

Avant l'arrivée d'Internet, le carnet de correspondance était l’unique lien entre l’école et la famille. C'est grâce à notre carnet de correspondance que nos professeurs pouvaient communiquer avec nos parents et vice versa. Et pourtant, de nombreux parents ne savaient même pas que leurs enfants avaient un carnet de correspondance tant ils n’avaient pas le temps de suivre leur scolarité. Alors tous les mots ainsi que les avertissements adressés à nos parents, certains d’entre nous les signaient eux-mêmes. Idem pour les justificatifs d’absence ou les billets de retard. Les professeurs le savaient. Mais là encore, ceux qui étaient peu regardants s’en moquaient. De toute façon, à la fin du mois ils avaient quand même leur salaire. Notre sort, eut-il connu un aboutissement heureux ou malheureux, n’était donc pas le premier de leurs soucis.

La majorité des professeurs que j’ai eus tout au long de ma scolarité étaient des gens bons et attentionnés ; des professionnels passionnés par leur métier et qui se souciaient véritablement de la réussite de leurs élèves. Beaucoup d’entre eux m’ont transmis de bonnes valeurs et m’ont appris beaucoup de choses. D’ailleurs, je ne cesserai jamais de les remercier de m’avoir transmis autant de savoir, bien que je ne puisse pas tous personnellement les citer dans ce livre. Aussi, je ne voudrais pas mettre tout le monde dans le même panier et faire une généralité quant aux propos que j’avance dans cette partie. Cependant, pour certains professeurs que nous avons eus durant ces années pourtant cruciales pour notre avenir, ils ne sont pas très nombreux heureusement, nous n’étions que des incapables, des bandes de sauvageons ou encore des vauriens voués d’office à l’échec, car nous venions des quartiers nord ; quartiers supposés difficiles. Cette catégorie de professeurs nous condamnait d’avance. Ils se disaient certainement que nous finirions comme la plupart de nos aînés ; ces grands frères dont les parents, issus des premières générations d’immigrés dans les années 1960/1970, s’étaient sacrifiés pour que leurs enfants puissent faire des études et prétendre un jour à un avenir plus glorieux que celui qu’eux-mêmes avaient eu.

Beaucoup de ces parents s’étaient sacrifiés pour épargner à leurs enfants la perspective d’occuper un jour ces boulots minables, pénibles et de surcroît peu qualifiés et très mal payés qui pullulaient dans les journaux des petites annonces ou à L'ANPE. Malgré les espoirs que nombreux d’entre eux avaient fondé sur la France, et les promesses alléchantes des différents partis politiques, ces parents avaient fini dans le bâtiment, la voirie, au Port autonome de Marseille à décharger des containers, à nettoyer la gare Saint-Charles ou à balayer la Canebière jusqu’à deux ou trois heures du matin. D’autres bien qu’ils fussent diplômés, quand ils n’étaient pas simplement au chômage, avaient fini agents de sécurité faute de mieux.

Leurs enfants ; donc nos aînés, avaient pour la plupart d’entre eux gardé dans un coin de leurs têtes, ces images pénibles de leurs pères et de leurs mères sortant de la maison très tôt le matin et ne rentrant que très tard le soir, morts de fatigues après une longue journée d’un travail qui leur rapportait parfois moins que le SMIC à la fin du mois.

Avec de tels souvenirs, c’est certain que personne ne voulait finir comme son vieux, à travailler douze heures par jour et à se casser le dos pour un maigre salaire mensuel. Alors, chacun s’était ligué à sa façon contre la société et contre son système de promotion sociale par excellence : l’école de la République.

Personne ne voulait passer des années à user ses jeans sur les bancs de l’école, ni à perdre son temps à apprendre par cœur l’histoire de Clovis, de Vercingétorix, de Charlemagne, de Louis XIV ou de Napoléon. Personne ne voulait perdre son temps à lire les poèmes à l’eau de rose de Maurice Carême, de Jacques Prévert, de Marcel Pagnol ou encore à étudier les œuvres littéraires de Guy de Maupassant, Flaubert, Victor Hugo voire à se délecter des fables de la Fontaine. Personne ne voulait non plus s’ennuyer à connaître les bonnes manières de l’art de vivre en société qu’on nous enseignait dans les cours d’éducation civique, ni à se prendre la tête à ingurgiter mécaniquement les théorèmes de Pythagore ou à savoir comment résoudre une équation à x inconnues.

Ce que chacun voulait, c’était du cash, du concret et du rapide. Alors à quoi bon l’école ? Grâce à leurs petits trafics, ils pouvaient gagner en un jour ce que leurs parents trimaient à gagner en un mois. Ils n’avaient, semble-t-il, manifestement pas besoin d’étudier ni d’obtenir des diplômes. Alors comme les feuilles mortes abandonnent les arbres en automne et tombent, tour à tour, dès le lendemain de leur majorité et même bien avant, certains aînés avaient fini par abandonner l’école et avaient commencé à s’occuper à leur façon. Ce comportement de leur part, sans importance a priori, allait avoir des conséquences non négligeables pour notre génération par la suite, tant ils avaient laissé une mauvaise image d’eux et des quartiers auprès de certains professeurs. Et nous, nous allions être les victimes de ce comportement pour la simple et bonne raison que certains des professeurs que nous avions avaient également été les professeurs de nos aînés quelques années plus tôt. Certains d’entre eux, sans vraiment chercher à nous connaître personnellement, s’empressaient de tous nous mettre dans le même panier. À leurs yeux, tous les élèves originaires des quartiers nord et qui portaient un patronyme à consonance étrangère, étaient des sujets voués d’office à l’échec. Ce qui n’est pas vrai du tout !

Pour nous débarrasser de cette étiquette du dos et prouver que nous pouvions réussir aussi, il n’y avait donc qu’une seule solution : il nous fallait nous battre, non pas avec nos poings, mais avec notre tête et nos idées. Il nous fallait nous battre, contre tout et contre tous. Il nous fallait nous battre contre le système et, surtout, contre notre pire ennemi : le quartier et son influence. Il nous fallait nous mettre sérieusement au travail et chasser de nos esprits ces idées négatives que certains grands frères nous inculquaient, comme l’appât du gain et la quête de l’argent facile par exemple. Il nous fallait jeter aux ordures ces postulats qui, sans aucun fondement, nous menaient à croire que l’école de la République française n’offrait aucun avenir aux jeunes issus de l’immigration et que cela ne servait à rien d’avoir des diplômes puisque de toute façon nous étions d’office condamnés à finir dans le bâtiment ou à pointer à l’ANPE ; le Pôle Emploi actuel.

Au fond, nous n’étions pas vraiment de mauvais bougres ni des pessimistes endurcis. Mais il faut comprendre qu’à cette époque-là, nous vivions dans une société plutôt stéréotypée. L’environnement économique n’était pas à l’euphorie. L’emploi se faisait déjà rare et toute une génération de jeunes actifs était frappée de plein fouet par le chômage de masse. Dans les entreprises, les plus hautes fonctions et les meilleures postes étaient réservées à une certaine catégorie de la population tandis que l’autre catégorie, aujourd’hui communément appelée « les minorités visibles », dont nous faisions partie, n’avait droit qu’aux restes que l’on voulait bien leur donner. Nous n’avions aucun héros à notre image. Pas de représentants politiques issus de nos milieux. Aucun exemple digne de ce nom. Nos seuls modèles étaient les sportifs tels que Zinedine Zidane, ou les rappeurs du groupe IAM, qui n’étaient partis de rien et qui avaient malgré tout réussi. Même à la télévision, pourtant censée être le miroir de la société, ça manquait énormément de couleurs et de diversités. Avec de telles conditions, il était extrêmement difficile de se projeter avec sérénité vers l’avenir. Je n’irai cependant pas jusqu’à dire que nous étions nous aussi des laissés pour compte. Mais nous savions que si nous voulions nous en sortir, nous ne devions compter que sur nous-mêmes. C’était notre challenge.

Ce challenge qui se présentait à nous, jeunes de la nouvelle génération d’alors, était excitant et passionnant. Mais combien d’entre nous l’ont-ils vraiment relevé ? De ce que je sais, par dépit ou par inconscience peut-être, beaucoup ont jugé plus avantageux de continuer à profiter de la manne mal honnête qu’ils tiraient de l’économie parallèle et des trafics en tout genre ; s’entêtant ainsi à persévérer dans leur quête de la facilité, à l’instar de la génération précédente. Pour ceux qui ont persisté dans cette voie, aujourd’hui Dieu seul sait ce qu’ils sont devenus.

Pour ceux qui ont relevé le défi en revanche, et qui ont réussi à s’en sortir, aujourd’hui j’imagine qu’ils doivent repenser à ces années passées dans les quartiers nord avec une certaine fierté : fierté parce qu’ils ont cru en eux-mêmes d’une part, et d’autre part parce qu’ils se sont donnés les moyens de s’en sortir malgré tous les obstacles qui se sont dressés sur leur parcours. Nous avons tous eu nos chances. Certains ont su les saisir et d’autres pas. Qu’à cela ne tienne, malgré nos hauts et nos bas, nous n’étions pas à plaindre. Avoir grandi dans les quartiers nord, et de plus dans les années 1990, reste pour moi une période mémorable et pleine de nostalgie. C’était même l’une des plus belles périodes de mon existence. La vie dans la cité n’était certes pas facile. Mais cela nous a permis de nous forger un mental d’acier et de comprendre que dans la vie personne n’a rien sans rien. Pour obtenir quelque chose, même un simple job d’été, il fallait se battre et allait le chercher. Être bon n’était pas suffisant. Il nous fallait être excellents et irréprochables, car du simple fait de nos origines, nous n’étions pas prioritaires.

Cependant, nous avions compris qu’il ne fallait pas baisser les bras. Nous étions à l’aube du 3e millénaire. Nous allions entrer dans le 21e siècle et nous savions qu’une nouvelle ère pleine d’espoirs et d’opportunités se profilait à l’horizon. Pour profiter un jour nous aussi pleinement de ces opportunités nouvelles qui allaient se présenter à nous dans le futur, il nous fallait nous préparer. Cela passait forcément par les études et/ou la formation. Cette prise de conscience fut un tournant dans ma vie. Ce fut littéralement la naissance des fondations de mon nouvel état d’esprit. Dès lors, contrairement à certains de nos aînés qui avaient perdu tout espoir et toute confiance dans le système, j’ai commencé à reprendre confiance en moi et à croire en mes possibilités et en mes capacités. Cette transformation de mentalité fut possible parce qu’au fond de moi-même, je gardais dans un coin de ma tête l’idée presque utopique que l’école de la République, véritable ascenseur social, offre bien les mêmes chances de réussite à tous, que l’on soit blanc black ou beur, et que l’on soit né en France ou ailleurs. Du moins, c’est ce que je me suis toujours obstiné à croire, sans savoir si l’avenir allait me donner un jour raison.

Chapitre 2

Notre départ de l’Angola

Lorsque nous arrivâmes en France en 1984, j’avais huit ans. De notre départ de l’Angola ; notre pays d’origine, je ne garde pas grand-chose. Le souvenir aujourd’hui lointain de ce périple périlleux qui nous a permis, à ma famille et moi-même de changer de vie, quitter notre continent et ces terres qui nous avaient vus naître, me revient en tête sous forme de fragments de tranches de vie. Notre migration s’est faite dans des conditions assez difficiles et, bien qu'étant encore enfant à cette époque-là, je me souviens que cet exode était assez risqué. L’Angola était alors en proie à une guerre civile féroce qui allait s’étendre sur presque trois décennies ; soit de 1975, date de l’indépendance du pays obtenue du Portugal, à 2002 ; date de cessation des hostilités entre les deux principaux protagonistes. Cette guerre, qui a fait beaucoup de ravages dans le pays et parmi la population, ne nous laissait pas d'autres choix que de partir. Comme notre famille, des millions de personnes furent obligées de se déplacer et durent soit fuir au sein même du pays, soit partir en exil à l’étranger pour sauver leur vie. En revanche, un demi-million de nos concitoyens n’eurent cependant pas la même chance puisqu’ils furent tués pendant les combats. Comme la plupart des infrastructures étaient pratiquement endommagées ou inexistantes, l’administration publique nationale durement fragilisée, le tissu économique et les institutions religieuses complètement dévastés par cette longue guerre, notre voyage s’est fait principalement par la route. Et presque toujours de nuit. Nous avons quitté Malanje, la province où nous habitions, à bord d’un camion militaire qui nous a permis de rallier Luanda ; la capitale. À peine 420 kilomètres nous séparaient de Malanje à Luanda. Mais la route n’étant pas sûre, notre périple à bord de ce camion a semblé durer une éternité. Devant nous, deux ou trois autres camions chargés de passagers se suivaient en file indienne et essayaient de se frayer un chemin dans l’obscurité, tous phares éteints. Et derrière nous, c’était le même spectacle lugubre.

Malgré mon jeune âge, il n’y avait pas besoin qu’on me fasse un dessin pour comprendre que le moment était grave. Une certaine anxiété régnait dans l’atmosphère. On pouvait lire, sur le visage de certains adultes, de l’inquiétude, voire carrément de la peur. Mis à part les pleurs de quelques enfants qui venaient parfois déchirer le silence nocturne, personne dans le camion ne parlait ni ne s’agitait. Et pour cause, non loin de notre position, les combats faisaient rage. Il y avait des tirs à l’arme lourde tout autour de nous. On entendait les bruits des canons gronder au loin et l’on pouvait apercevoir les rafales meurtrières des balles traçantes qui illuminaient le ciel comme si ce fut des feux d’artifice. Les villages que nous traversions étaient littéralement ravagés et mis sens dessus dessous. Chaque fois que la colonne de camions qui nous transportaient arrivait dans un village et y faisait une halte, on apprenait que les rebelles étaient passés par là juste un ou deux jours plus tôt. Les maisons étaient alors incendiées et les villageois étaient pour la plupart massacrés.

Je me souviens que depuis la place où j’étais assis dans le camion, je pouvais voir ce qui se passait à l’extérieur. Alors que nous traversions un village et qu’il y faisait nuit noire, j’ai aperçu, au loin, de grosses flammes qui s’élevaient dans le ciel et illuminaient la forêt. Ces flammes montaient si haut qu’elles touchaient presque la cime des arbres. Dans ce village, pratiquement toutes les maisons étaient en feux. Ça brulait de partout. On n’y entendait pas un bruit. Mais chacun dans le camion pouvait imaginer le destin tragique que les habitants de ce village avaient connu. Quoique je n’en fusse pas traumatisé sur le coup, cette vision de l’apocalypse est restée enfouie en moi des années durant à tel point qu’en 2003, quand je suis allé au cinéma voir le film « Les larmes du soleil » ; ce film de guerre qui raconte comment un commando d’élite mené par l'acteur américain Bruce Willis tente d’évacuer des personnes prises dans une guerre civile au Nigéria, je me suis mis à pleurer à chaudes larmes tant je fus bouleversé par les atrocités que je voyais sur l’écran devant moi. Lorsque je repense à cet épisode, je me dis que nous étions à un jour près de la mort puisque si nous étions arrivés dans ces villages un jour plus tôt, nous serions certainement tombés sur les rebelles. Mais Dieu qui savait que plus tard notre père allait devenir pasteur et qu’il allait le servir à plein temps nous a tous gardés sains et saufs. Son Esprit saint et sa main invisible étaient sur nous, et nous n'avions rien à craindre, car il nous gardait sous ses ailes protectrices.

Je ne me souviens plus très exactement combien de temps a duré notre périple. Mais tout ce que je sais, c’est que lorsque nous arrivâmes enfin à Luanda, c’était la délivrance pour tout le monde. Tous les camions qui avaient fait forces communes avec nous étaient arrivés à bon port sains et saufs. Contrairement à ce qui se passait en province, Luanda était plutôt assez calme. Les gens là-bas vivaient normalement leur vie et il 'n’y avait pour ainsi dire aucun signe qui laissait paraître que le pays était en guerre. Cette situation pouvait sembler paradoxale. Mais plus tard, j'ai compris que Luanda étant la capitale, elle était certainement surprotégée par rapport au reste du pays. Les forces gouvernementales devaient certainement la défendre avec plus d'acharnement que les autres régions pour maintenir les rebelles le plus loin possible, car si la capitale tombait, c'est tout le pays qui tombait. Nous avons passé quelques semaines à Luanda. Un membre de notre famille y avait une maison et avait pu nous accueillir. Ce membre de la famille nous a tous gentiment hébergés chez lui en attendant que nos documents administratifs soient traités et que toutes les formalités relatives à notre voyage pour l'Europe soient réglées. Enfants que nous étions, la vision traumatisante des maisons en train de bruler était déjà oubliée. Les affres de la guerre n’étaient alors déjà plus qu’un lointain souvenir pour nous. Dans le quartier où nous habitions, il y avait des tas d’enfants de notre âge. Très rapidement, ils devinrent nos amis. Avec mes frères et sœurs, nous passions alors nos journées à jouer avec eux comme jouent tous les enfants heureux et insouciants.

À cette époque je rêvais déjà d’évasions et parfois, avec Ruffin ; notre grand cousin qui allait par la suite nous rejoindre en France, j’allais me promener non loin du port de Luanda pour observer les grands bateaux et autres pétroliers qui étaient amarrés là. J’aimais beaucoup ces moments où je pouvais flâner sans soucis dans les rues de la capitale, me promener en bord d'océan, visiter l'île de Mussulo ou marcher le long de la baie de Luanda. J'étais alors un témoin privilégié de ce que l'Angola compte de plus beau, et je ne cessais de m'émerveiller de la grandeur de Luanda, dans toute sa splendeur et sa beauté. Mais comme toutes les bonnes choses ont une fin, le jour de notre grand départ était arrivé.

Dès que tous nos passeports sortirent, nous dûmes dire au revoir à la famille qui nous hébergeait. Et au revoir à nos nouveaux amis. Puis, un jour dans la soirée, on nous accompagna à l’aéroport pour prendre l’avion qui allait nous emmener en Europe. Nous prîmes un vol de nuit. Nous voyageâmes avec la compagnie nationale ; TAG ; Transportes Aéreos Angolanos. Et nous atterrîmes sur le sol européen au petit matin.

Les chemins de l’exil ne sont jamais faciles pour ceux qui les empruntent, quand bien même l’assurance d’une vie meilleure dans une contrée inconnue vous pousse à partir. Que l’on parte de gré ou de force, il n’est jamais évident de tout laisser derrière soi. Cette décision de partir, laisser son passé, ses racines et ses amis derrière soi, quand le moment de la prendre arrive, bien souvent on se retrouve confronté à une situation difficile dont l’issue peut changer à tout jamais le destin d’une personne. Malgré toutes les incertitudes qui peuvent se bousculer dans votre esprit, soudainement, il vous faut faire un choix et décider s’il faut partir ou rester.

Le choix pour notre père fut de partir. Et la France allait devenir notre nouveau pays. Pourquoi la France ? Quelles motivations l’avaient poussé à faire très exactement ce choix-là et pas un autre ? Pourquoi ne pas avoir choisi une autre destination comme l’Allemagne, l’Angleterre, voire les États-Unis d’Amérique ? J’avoue qu’il ne m’est jamais venu à l’idée de lui poser la question. Et aujourd’hui encore, je n’en éprouve pas le besoin, tant j’aime la France, son mode de vie et sa culture. En Angola, nous n’étions pas dans le besoin. Notre père était dans les affaires et les choses marchaient plutôt bien pour lui. Cependant, la guerre prenant de plus en plus d’ampleur dans le pays, et puisqu'il était dérangé par quelques soucis de santé qui nécessitaient une intervention à l’étranger, partir était devenu une nécessité pour lui comme pour nous. Et la France, ce pays qu’il connaissait déjà grâce à quelques voyages qu’il avait eu à y effectuer dans le cadre de ses affaires par le passé, se serait imposée à lui comme une évidence. C’est ici qu’il voulait poser ses bagages et reconstruire sa vie.

Le pays des droits de l’homme et de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, était pour lui la terre par excellence où il était plus probable que ses nouveaux rêves deviennent enfin un jour réalité ; à savoir, donner un avenir meilleur à sa famille, loin des tumultes de la guerre et d'autres conflits qui secouaient notre pays d’origine. À notre arrivée en France, nous avons passé quelques semaines dans la capitale. En attendant que notre situation précaire soit régularisée auprès de l’OFPRA ; L’Office Français De Protection De Réfugiés Et Apatrides, et que les services sociaux nous affectent notre destination finale, nous étions littéralement devenus des apatrides ; c’est-à-dire, des étrangers sans nationalité. Nous étions alors logés dans un hôtel, quelque part dans Paris. Notre hôtel était assez confortable. Nous y dormions et y mangions bien. Je me souviens qu’il y avait à la réception, un restaurant où j’aimais me rendre pour déguster à volonté des plats français que je n’avais jamais goûtés auparavant. Mais mon seul regret, c’est que de là où nous étions, nous ne pouvions voir ni la Tour Eiffel ni l’Arc de Triomphe et encore moins la Seine. Nous aurions pu nous retrouver au fin fond de la Camargue ou à Saint-Brieuc, nous n’aurions fait aucune différence si l'on nous avait dit que c’était Paris. Et pour cause, avant notre voyage, personnellement je n’avais jamais entendu parler de Paris, pour être honnête.

Après Paris, notre prochaine destination fut Pau ; une petite ville située dans les Pyrénées Atlantiques, en région Nouvelle-Aquitaine. Nous y passâmes cinq ans, y apprîmes nos premiers mots de français et nous nous y fîmes nos premiers amis métropolitains. Comme lors de notre départ de Malanje pour Luanda, notre départ de Paris à Pau se fit par la route, quoique les raisons et les conditions n’étaient pas les mêmes cependant. Après avoir roulé toute la nuit, nous sommes arrivés dans le Béarn un beau matin du mois d’août 1984. Nous avons emprunté un autobus qui, en plus de notre famille, transportait aussi d’autres familles qui étaient dans la même situation que nous et à qui l’on avait attribué des logements en province. À notre descente de l’autobus, deux personnes, dépêchées par les services sociaux de la ville, nous attendaient déjà sur place pour nous accueillir et nous conduire à notre appartement. Notre adresse d’alors était située au 24 rue de Portet ; dans le quartier de L’Ousse-des-Bois. On nous y avait attribué un grand appartement de quatre chambres, un double salon, un sellier et une cuisine assez spacieuse. Ce qui m’a tout de suite marqué dans cet appartement, c’est qu’à notre arrivée, il était déjà tout équipé. Les personnes en charge de notre installation avaient tout fait pour que l’on se sente tout de suite chez nous. Et c’était plutôt réussi. Un chocolat chaud, et, me semble-t-il, des croissants, nous attendaient sur la table du salon.

Pour nous souhaiter la bienvenue, on avait également mis à notre disposition des jouets ainsi que des livres et des bandes dessinées tels que « Tintin, Lucky Luke, Les Schtroumpfs, La Bande à Picsou, Astérix et Obélix ou Martine » ; des bandes dessinées qui allaient accompagner toute notre enfance. Aussitôt que nous primes notre petit déjeuner, nous nous précipitâmes pour choisir nos chambres. Ma chambre, que j’allais partager avec mon frère André, se trouvait au fond du couloir à droite. Celle de mes deux sœurs Clarisse et Vita était à l’entrée de ce même couloir et celle de nos parents un peu plus loin sur la gauche. Mes deux autres petits frères, Landry et Fabrice, naviguaient de chambre en chambre et dormaient tantôt avec nous tantôt avec les parents. Après que chacun eut pris ses quartiers, nous pouvions enfin commencer notre nouvelle vie en France.

Pau était une ville vraiment magnifique sur tous les plans. Nous l’avons aimé et adopté tout de suite. Sa proximité avec l’océan Atlantique, l’Espagne et la chaîne des Pyrénées, lui conférait un climat contrasté, du type océanique. Les étés étaient plutôt doux. Les hivers en revanche étaient frais et humides. Pour nous qui venions d’un pays très chaud, notre premier contact avec la neige et le froid fut rude. Mais comme à chaque fois, nous nous sommes rapidement adaptés à ce nouveau climat. Ainsi qu’à tous les autres changements auxquels nous allions devoir faire face tout au long de notre enfance. Quand je repense à cette époque, je ne vois que de la joie et de bons moments. Grandir à Pau était une véritable bénédiction pour nous. Nous étions alors les enfants les plus heureux du monde. Notre famille était soudée et unie.

Parfois, après l’école, je me mettais à la fenêtre de notre appartement de la rue de Portet et, le regard porté au loin, je repensais à Luanda, à ma famille restée là-bas et à mes amis d’enfance. Puis, lorsqu’ une brise venait me caresser le visage, je fermais les yeux et me transportais, par la pensée, en Angola. Je me revoyais alors en petit garçon, courant, sautant ou gambadant pieds nus dans des pleines magnifiques à la poursuite de lapins et de quelques autres animaux des champs dont je ne connaissais pas les noms, mais avec lesquels nous nous régalions entre amis lorsque nous les attrapions avec des pièges posés un peu partout la veille et que nous les faisions griller au feu de bois, le soir venu.

D’autres fois, je me revoyais en classe, en élève sérieux et appliqué, essayant de se concentrer sur les cours que les instituteurs nous donnaient en portugais, cet héritage colonial que les colons portugais nous avaient légué, et qui était devenu notre langue maternelle officielle. Cependant, le souvenir qui me marquait le plus était celui de cet autre petit garçon que j’étais ; ce petit garçon à la fois dissipé et réservé, qui cherchait toujours la bagarre et qui s’empressait d’aller grimper dans les arbres une fois les cours terminés, pour y cueillir des mangues qu’il offrait ensuite à quelques filles, histoire de les épater.

Je ne connaissais pas grand-chose en amour alors. Mais je savais déjà que les filles, en éternels petits-enfants qu’elles sont, ne restent pas insensibles face à un garçon qui leur manifeste de l’attention ou qui leur offre un petit cadeau. Et, en petit malin que j’étais, après avoir compris cela, je me débrouillais toujours pour avoir, au fond de mes poches ou dans mon sac, un petit quelque chose à offrir à une fille qui viendrait à me plaire si jamais une occasion se présentait.

Des occasions, il s’en était présenté quelques fois. Peu de temps après ma première rentrée des classes, à Malanje, j’avais fait la connaissance d’une petite métisse dont le nom et le visage se sont aujourd’hui effacés de ma mémoire. Cette petite gamine, née de père portugais et de mère angolaise, était belle comme le jour. Sa beauté l'avait rendu très populaire à l'école et tous les garçons de notre âge voulaient l’avoir pour amie. J’avais réussi, je ne sais comment, à me rapprocher de cette fille. Et un jour, après lui avoir offert une mangue que je me réservais pour le goûter, nous étions devenus inséparables. En classe, nous nous asseyons côte à côte. Dans la cour de récréation, nous jouions aux mêmes jeux. Sans que je m’en rendisse compte, cette complicité innocente, avait quelque peu suscité auprès des autres jeunes prétendants, une certaine forme de jalousie agressive qui les poussait à aller jusqu’à m’attendre à la sortie des cours pour me casser la gueule ou pour me racketter. Mais heureusement pour moi, je pouvais compter sur Sunda et Salvador. C’étaient mes deux meilleurs amis à l’époque. Nous avions presque tous le même âge. Mais comme ils étaient déjà plus costauds que moi, ils me considéraient un peu comme leur petit frère et me prenaient sous leurs ailes protectrices.

- Si quelqu’un te cause des ennuis, dis-le-moi et je lui ferais sa fête, me répétait souvent Salvador.

C’était un bon gars. Je pouvais compter sur lui non seulement pour assurer ma défense, mais également pour m’aider à faire mes devoirs. Élève brillant et studieux, c’est lui qui, en ce premier jour où j’ai mis les pieds à l’école pour la première fois, alors que je pleurais à chaudes larmes comme le font tous les petits garçons en leur premier jour de classe, m’avait gentiment proposé de m’asseoir à côté de lui. J’avais pleuré toute la journée. Et toute la journée, il avait gentiment pris soin de me prendre mes cours. De retour à la maison, j’avais présenté à mes parents les cours que Salvador avait soigneusement pris pour moi. Tout le monde était fier de moi en croyant que c’était là mon travail et chacun m’avait félicité en me disant que j’étais très intelligent…

Intelligent ! Ce mot, j’ai entendu des gens le prononcer à mon encontre à plusieurs reprises durant des années. Mais jamais je n’en ai réellement ressenti les bénéfices dans ma vie. À l’école primaire déjà, alors que nous vivions encore à Pau, on ne me distinguait que par ce mot : intelligent.

À notre arrivée en France, alors que j’étais âgé de huit ans et que je ne connaissais pratiquement aucun mot du français, on nous avait inscrits, ma sœur Clarisse et moi, à l’école Paul Gauguin. C’était un groupe scolaire situé dans le quartier du Hameau et qui comptait trois écoles mitoyennes : les écoles primaires Paul Gauguin et Marcel Pagnol ainsi que l’école maternelle Gaston Bonheur.