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Que signifiait l'occupation pour les familles belges de l'époque ?
Un de mes petits-fils m'a demandé un jour si nous avions fait de la résistance, caché des juifs pendant la guerre. J'ai répondu que non en parlant de notre ignorance, de l'exiguïté de notre rez-de-chaussée, du problème de ravitaillement, de l'occultation… Un fossé d'incompréhension nous séparait. J'étais bloquée par l'impuissance à lui expliquer les choses. Comment évoquer les années d'occupation en une phrase ? " Je te raconterai un jour comment j'ai vécu la guerre de treize à dix-huit ans, en détails. " J'ai tenu parole : c'est La Rawette. L'histoire d'une gamine et d'une famille modeste dans la banalité du quotidien, ce qui n'empêche pas les contrecoups violents des événements et du régime en place, ni les fulgurances de l'imaginaire d'une adolescente heureuse de vivre, envers et contre tout.
Un témoignage poignant qui nous plonge dans la réalité quotidienne des années d'occupation
EXTRAIT
Des trois ans passés à Malines (Mechelen), j’ai quelques souvenirs.
Une photographie prise devant notre demeure montre la famille au grand complet : mes parents, proches de la quarantaine, et deux grandes filles, l’une, blonde comme les blés, Berthe, l’autre, châtain, les mains derrière le dos, longue et bien faite, Marthe. Dans les jambes de ma mère, un petit bout aux cheveux bouclés, au regard grave, c’est moi, la rawette.
C’est ainsi que mon père m’appelait en wallon :
– Mi p’tite rawette…
Un mot qui n’a pas son équivalent en français et qui désigne le petit plus qu’un commerçant ajoute à votre commande avec un clin d’œil complice : une tranche de saucisson ou un abricot en prime. Cette aimable pratique ne se vit plus que sur les marchés. Elle nécessite une relation directe et cordiale entre le vendeur et l’acheteur, perdue à jamais dans nos grandes surfaces. Un mot bien choisi puisque je suis née dix ans après la deuxième fille, rompant l’harmonie du quatuor familial, inattendue, mais accueillie. Quand j’ai saisi le sens de cette étiquette, je balançais entre l’humiliation d’être ce petit rien et la satisfaction d’être ce qui fait plaisir. En somme, quelque chose qui n’a pas de prix.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Louise Lacharon, née en 1926, a longtemps mené de front son métier de professeur, ses activités de responsable syndicale et de citoyenne engagée ainsi que sa vie de mère et de grand-mère. Ce n'est donc qu'à l'âge de la retraite qu'elle a enfin pu répondre à son désir d'écrire. Son premier livre,
Le Jardin d'Enfance, présenté par Le Ligueur, préfacé par Gilles Perrault, a été édité à Paris en 2002.
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Seitenzahl: 203
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Avec une tendre pensée pour Monique
Ma mère, mes sœurs me l’avaient dit et répété :
– Tu es née à Courcelles, rue Georges Patyn, numéro 3.
J’ai voulu voir cette, maison natale. J’en avais tant parlé à Paul qu’il a proposé de m’y conduire dans sa petite voiture. Ça nous paraissait facile puisque je connaissais l’adresse. Il n’y aurait qu’à aller à la maison Communale. Pas si simple : le nom de la rue ne disait rien à l’employé fort aimable qui nous a reçus, mais il allait consulter les archives. Il est revenu bredouille : la rue n’existait pas ; il n’y en avait aucune trace.
Mon indignation ne servait à rien. Je réfléchis et me rappelai que c’était plutôt Courcelles-Petit, sur la route de Gouy-lez-Piéton, dans une cité ouvrière, une cité ouvrière construite par l’usine où mon père travaillait, oui, chez Bollinckx, je crois…
Là, le visage du type s’était éclairé :
– Ah ! la Cité Bollinckx, ça, je connais… Et il nous avait indiqué la route à suivre.
J’avais en tête, d’après l’évocation de ma mère, une jolie maison unifamiliale avec un beau jardin où je courais par tous les temps, même quand il y avait de la neige, avec mon lapin blanc sur les talons… Ce que nous avons trouvé, c’était sinistre ! Des petites bicoques délabrées, certaines en ruines, plus ou moins en cercle, avec un vieux puits au milieu, le seul point d’eau potable à l’époque. Ma mère m’avait dit qu’il n’y avait pas d’eau courante dans la maison, ce que Marthe nie aujourd’hui avec énergie. Qu’importe : le puits était là en tout cas. Du numéro trois, que je regardais de trop près, est sorti un vieil homme au regard glauque. Il était inquiet de voir ces étrangers examiner si minutieusement son antre…
Nous sommes repartis après un dernier coup d’œil. Ma vision idyllique avait éclaté comme une bulle de savon. Paul a dû me consoler : on avait quand même retrouvé l’endroit où j’étais née, on pouvait imaginer que ça avait été charmant, nouvellement construit…
Jamais, en retournant sur place voir les lieux retenus par ma mémoire d’enfant, je n’ai réussi à faire coïncider la vision réelle et mon souvenir, même si les choses semblaient relativement bien conservées. Je me suis souvent demandé pourquoi. Jules Supervielle, à juste titre, dénonce poétiquement notre Oublieuse Mémoire qui nous transforme tout en faisant semblant de tout garder. Une autre raison tient aux dimensions de l’enfant et à la hauteur de son regard. Mettez-vous à quatre pattes et regardez autour de vous : c’est le regard du chien ou du bébé « rampeur ». Mettez-vous à genoux, c’est le regard du jeune enfant. Comment la grande personne pourrait-elle retrouver la vision du petit d’homme avec sa perspective et son échelle à lui ? Comme je tiens plus à mon album intérieur qu’à maîtriser la réalité, j’ai presque peur de retourner à ces lieux chers qui ne me reconnaissent pas…
Malgré le lapin blanc, je n’étais pas née au Pays des Merveilles.
Pourtant, il avait existé, ce lapin blanc, en chair et en os. Ma sœur Berthe se rappelait qu’il me suivait comme un chien dans toute la maison. Bien nourri, il devenait énorme. Aussi le voisin avait-il jugé qu’il était temps de le passer à la casserole. Il avait cru rendre service à mes parents en le trucidant à leur place. Ma mère ajoutait que, – pauvre bête ! –, il était mort pour rien : personne n’avait pu en manger. Moi, j’avais pleuré pendant trois jours en le cherchant dans tous les coins et les recoins de mon domaine…
On m’a raconté aussi que je réclamais ma chome avec force sans que personne comprît ce que je voulais. On m’a tout montré, paraît-il : mes jouets, les objets familiers, des vêtements… Je jetais tout par terre du haut de ma chaise et je répétais désespérément, sur tous les tons :
– Chome ! Chome !
Même aujourd’hui, je donnerais gros pour savoir ce que désignait ce mot bizarre émergeant de mon babil.
Ce fut ma première colère face à l’incompréhension du monde !
Des trois ans passés à Malines (Mechelen), j’ai quelques souvenirs.
Une photographie prise devant notre demeure montre la famille au grand complet : mes parents, proches de la quarantaine, et deux grandes filles, l’une, blonde comme les blés, Berthe, l’autre, châtain, les mains derrière le dos, longue et bien faite, Marthe. Dans les jambes de ma mère, un petit bout aux cheveux bouclés, au regard grave, c’est moi, la rawette.
C’est ainsi que mon père m’appelait en wallon :
– Mi p’tite rawette…
Un mot qui n’a pas son équivalent en français et qui désigne le petit plus qu’un commerçant ajoute à votre commande avec un clin d’œil complice : une tranche de saucisson ou un abricot en prime. Cette aimable pratique ne se vit plus que sur les marchés. Elle nécessite une relation directe et cordiale entre le vendeur et l’acheteur, perdue à jamais dans nos grandes surfaces. Un mot bien choisi puisque je suis née dix ans après la deuxième fille, rompant l’harmonie du quatuor familial, inattendue, mais accueillie. Quand j’ai saisi le sens de cette étiquette, je balançais entre l’humiliation d’être ce petit rien et la satisfaction d’être ce qui fait plaisir. En somme, quelque chose qui n’a pas de prix. On m’appelait aussi « la petite » ou « Coco ». J’ai toujours apprécié d’être la cadette. Cela donne une position confortable de second plan, un poste d’observation assuré, un tendre besoin de protection, un privilège de câlins réservés aux plus jeunes. Malgré les bousculades de ma grande sœur qui me disait plus volontiers :
– Circule, morpion !
Au grand dam de notre maman, offusquée sans que je comprenne pourquoi.
* * *
Nous habitions le haut d’une, maison près de la gare, Groenstraat : le premier et le deuxième étage reliés par un escalier tournant qui descendait jusqu’au rez-de-chaussée. Un très méchant escalier : c’est en y tombant que je me suis cassé le nez, à quatre ans, au cours d’une bagarre entre Marthe et mon père.
Une peccadille mettait ma sœur aînée en fureur. Elle estimait que chacun lui voulait du mal depuis sa venue sur terre, que la poisse était son lot ! Évidemment, elle avait le morceau de tarte le plus petit ; évidemment, on avait emprunté son collier sans rien lui demander ; évidemment, on lui avait encore chiffonné sa plus belle robe, caché son parfum préféré. Le ton montait, elle accusait l’un ou l’autre en avertissant qu’elle ne se laisserait pas faire. Que si on la cherchait, on la trouverait ! Elle bousculait, criait, injuriait et finissait par frapper. Elle avait des mains aussi fortes qu’un homme. À seize ans, une lionne. Berthe, de deux ans plus jeune, souvent prise à partie, avait pour tactique de lui répondre vertement, voire de la gifler vite fait bien fait, avant de prendre la fuite à toutes jambes. Mon père, lui, atteint dans sa virilité et décidé à dominer sa garce de fille, se battait carrément avec elle. Ma mère, pâlissant, tentait alors de les séparer et disait des choses apaisantes et inutiles de sa voix douce. Un jour, elle avait intercepté sur un tibia le sucrier lancé à travers la pièce. La vue du sang n’avait pas arrêté les antagonistes : ils avaient trouvé une raison supplémentaire de s’accuser mutuellement. Dès que la violence se déclenchait, moi, je reculais dans un coin, terrifiée, assise sur mes talons en mangeant mes poings, le cœur battant à se rompre. J’ai dû reculer par deux fois trop près de l’escalier où la bagarre m’a précipitée. La seconde fois, j’ai dévalé les marches jusqu’en bas en roulant sur moi-même. J’étais presque assommée, le visage et les mains tuméfiés…
Il en fallait plus que ça pour voir un médecin. Pas d’argent à gaspiller, pas de téléphone, encore moins d’auto. Tout ça, c’était bon pour les riches ! Ma mère s’était contentée de désinfecter les plaies, d’y mettre des compresses d’eau froide à la teinture d’arnica. Je m’étais calmée, donc tout irait bien avec un peu de repos, n’est-ce pas…
Un an plus tard seulement, on constatait la fracture nasale au hasard d’une bêtise énorme : je jouais à faire des colliers et quand j’en avais eu marre d’enfiler les perles, j’avais trouvé agréable d’en pousser dans mes narines. J’en ai enfoncé une trop loin et mon nez s’est mis à saigner. Là, quand je l’ai appelée, ma mère a compris le danger et, cette fois, elle a pris peur. Plutôt que de me gronder, elle m’a emmenée tout de suite chez le docteur. J’ai le souvenir d’une goutte de sang qui tombait sur le trottoir à chaque pas. On aurait pu nous suivre à la trace…
Il était temps : la perle était déjà dans le sinus. Le médecin l’a retirée avec une longue pince, non sans peine, et s’est exclamé :
– Mais cette enfant a le nez cassé et fameusement ! Qu’est-ce qui est arrivé ?
Alors ma mère, gênée, s’est souvenue de mes chutes dans l’escalier.
– Si vous étiez venue avec la petite immédiatement, il aurait suffi de lui pincer fortement le nez pour remettre l’os en place : à cet âge-là, cet os, c’est encore du cartilage. Maintenant, c’est trop tard, la fracture s’est ressoudée, il faudrait opérer…
Et voilà pourquoi j’ai passé toute ma vie avec un nez cassé qui saisit tous les oto-rhinos et qui contribue à ma phobie de la pellicule. Bien sûr, avec une perle se baladant dans mon cerveau, mes divagations eussent porté à de plus redoutables conséquences. Finalement, je ne m’en tirais pas trop mal : si j’ai le nez de travers, j’ai les idées plus ou moins en place !
* * *
Comment mes parents, aussi parfaitement unilingues, se débrouillaient-ils en terre flamande ?
Ma mère, femme au foyer, arrivait à faire ses achats sans trop de peine : un commerçant est toujours polyglotte.
Mon père travaillait comme employé au Bureau d’Achats d’une usine française, chez Rateau, donc pas de problème.
Marthe y avait trouvé un petit emploi de dactylo, momentanément, avant de terroriser un jour son chef de service, barricadé dans son bureau pour échapper à ses menaces de mort exagérément prises au sérieux. Tout le monde ne pouvait pas avoir notre accoutumance ! Mon père avait été appelé d’urgence de son département pour délivrer le haut cadre, lamentablement en sueur. En attendant ce coup d’éclat, Marthe y travaillait en français.
Berthe était la plus mal lotie : elle fréquentait une École Moyenne catholique strictement flamande. Elle ne comprenait rien, ne suivait pas. Cependant, elle tirait une grande satisfaction à initier ses compagnes de classe au français. Certaines commençaient à le parler couramment, c’était sa fierté. Les religieuses qui y donnaient cours ne partageaient pas son point de vue. Elle revint un jour à la maison en pleurs et avec une joue enflée : Sœur Marie-Josèphe l’interrogeait en vain sur la solution d’un problème auquel Berthe ne comprenait goutte. La bonne sœur n’avait pas supporté le sourire insolent de son élève et lui avait envoyé une torgnole doublement magistrale. Berthe prétendait que cette enseignante lui en voulait surtout depuis qu’elle l’avait découverte par hasard derrière une porte sans son voile et le crâne nu comme une bille. Au bout de l’année, Berthe était définitivement dégoûtée de l’école.
En ce qui concerne nos distractions, pas de problème de langue non plus. Le samedi, nous allions tous au « Walhalla », un café de la Grand-Place. Un paradis germanique généreusement réservé, un soir par semaine, à un Cercle Wallon dont mes parents faisaient partie. L’atmosphère était joyeuse. J’ai le souvenir d’une musique forte et envoûtante, piano, orchestre ou accordéon, je ne sais plus, mais, aussitôt, la piste de danse m’attirait comme un aimant. Je m’y lançais seule, sortie de ma timidité comme par enchantement, virevoltant bientôt au rythme des variations, tour-billonnant comme un papillon fou. Je terminais sous les applaudissements amusés du public. Il me semble que, par le seul langage du corps, je venais de trouver, bien au-delà du succès, le moyen divin d’exprimer mon bonheur de vivre.
Tard dans la soirée, il venait un moment imprévisible où je m’écroulais dans un fauteuil, épuisée, et Morphée m’emportait furtivement dans un sommeil massif en dépit du brouhaha ambiant. Pour rentrer à la maison, mon père me prenait sur son dos, tout endormie. Je nouais instinctivement mes mains autour de son cou et je percevais obscurément ses bras solides soutenant mes jambes. Je me sentais bien, bercée par son pas résonnant sur le pavé, et c’est dans mon lit que je me réveillais le lendemain matin, avec l’étonnement d’une absence au réel.
Personne ne se préoccupait de savoir comment je m’en tirais au jardin d’enfants d’une école catholique tout près de la maison où on ne parlait que la langue régionale. Je ne me plaignais de rien. Au contraire, je m’y plaisais et j’avais vite appris à communiquer. Je faisais allègrement mes prières en flamand, comme les autres. Je ramenais de jolis « muisjestrap », des escaliers de souris en papier de toutes les couleurs à Maman.
Un jour où j’accompagnais mon père en ville, une dame lui demande un renseignement. Mon père essaie de se débrouiller en baragouinant un flamand incompréhensible. Je tire mon père par la manche.
– Attends une minute ! me lance-t-il, énervé, tout concentré qu’il est pour essayer de démêler la question.
Ça n’avance pas. Je le tire à nouveau par la manche.
– Mais quoi à la fin ?
J’explique que la dame demande le chemin pour l’église Saint-Rombaut. La dame s’épanouit et mon père n’en revient pas. Je traduis alors ce qu’il dit du trajet à suivre…
C’est comme ça que la famille a appris que « la petite » parlait la langue du pays.
J’allais malheureusement la perdre en repassant la frontière linguistique trop jeune. Quel dommage !
* * *
Mises à part les scènes provoquées par la grande, la vie familiale était folklorique. La musique, le chant et les jeux nous réunissaient souvent bruyamment après le repas du soir.
Mon père jouait de l’accordéon et aimait chanter de sa belle voix de baryton. Son répertoire semblait inépuisable et allait du mélo au coquin sans crier gare, en wallon comme en français. Son œil s’allumait en interprétant :
Auprès de ma blonde, qu’il fait bon, fait bon, fait bon
Auprès de ma blonde qu’il fait bon dormir…
ou encore la célèbre Madelon :
La Madelon pour nous n’est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c’est tout le mal qu’elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon…
ou encore :
Ah ! les fraises et les framboises
Et l’bon vin que nous avons bu
Et les belles villageoises
Que nous n’reverrons plus ! …
Je devais un jour découvrir le texte entier de cette joyeuse chanson dans un tiroir de la jolie armoire réservée à mon père et qu’il appelait mi p’tit meub’ (mon petit meuble). Lui seul en avait la clef. Les derniers couplets en sont plutôt salaces. J’ai compris alors pourquoi ma mère en interrompait le déroulement d’une œillade sévère décochée à son mari et bifurquant sur ma tête innocente.
Dans le registre dramatique, souvent mélo, nous avions droit à une complainte marine où des pêcheurs faisaient longuement naufrage sur une mer déchaînée tandis qu’au port, les femmes, serrant leurs petits autour d’elles, priaient et scrutaient en vain l’horizon. Mon père se lançait aussi dans une chanson de Paul Déroulède célébrant la fin héroïque d’un clairon sonnant la charge jusqu’à son dernier souffle, pendant la guerre 14-18.
Si on n’avait pas connu son répertoire par cœur, on aurait tous pleuré chaque fois tant il y mettait de pathos.
En wallon, il retrouvait les mêmes veines.
Le genre fripon dans :
Po passer l’håhê, binamêye Nanète,
I fåt qu’vos m’båhîhe deûs fèyes à picète…1
Le genre tragique dans :
Lèyîz-m’plorer2
Une tendre élégie de Nicolas Defrecheux que je chanterai un jour en solo dans le préau de mon École Normale, lors d’une fête de fin d’année, en touchant aux larmes la seule Liégeoise du corps professoral.
Berthe, elle, fredonnait toutes les chansons à la mode. Je me demande où elle les apprenait. Nous avions bien un phonographe à cylindre, mais il fallait y coller l’oreille pour reconnaître ses enregistrements. Plus tard seulement, nous aurons un phono-valise qui débitera clairement les chansons de Tino Rossi à condition de se précipiter sur la manivelle et de le remonter à temps avant la déconfiture des sons.
Marthe était la meilleure musicienne. Douée de l’oreille absolue, elle reproduisait une mélo die sur le premier instrument venu : harmonica, accordéon ou flûte à bec. Mes parents avaient même réussi à lui acheter un violon d’occasion et à lui faire donner quelques leçons. Quand il y avait de la visite, on lui demandait de jouer La Méditation de Thaïs de Massenet, elle l’interprétait très finement, mais… dans la pièce d’à côté. Si, pour mieux entendre, on se risquait à entrouvrir la porte, elle s’arrêtait aussitôt. On ne pouvait pas la regarder jouer !
Quant aux jeux de société, tout y passait : les dominos, les petits chevaux, les puces, le jacquet, le loto, le jeu de l’oie et les cartes.
Après une phase d’initiation où j’observais les joueurs, on m’admettait à la table des grands. J’avais vite appris à faire sauter les puces de toutes couleurs dans le pot de bois verni, planté au milieu de la table. Quand les petits jetons en bakélite rebondissaient sur le sol, c’est moi qui les ramassais sans rechigner. Le jeu de l’oie m’inquiétait un peu : mon pion bloqué en prison ou obligé de faire marche arrière, ça me gâtait le plaisir. C’est le loto qui m’a habituée au dessin des chiffres et à la lecture des nombres bien avant l’école primaire. Je vois encore ces gros jetons en bois naturel numérotés en rouge et le coffret de boutons destinés à les doubler au cas où nous étions plusieurs à découvrir le même numéro sur nos cartons.
Pour ce qui est des jeux de cartes, on a joué à la bataille, au chassec-œur, au piquet, à la manille, au rami, à la belote, au whist. Chaque jeu a connu sa période d’engouement dans la vie familiale.
À Malines, on jouait aussi au couillon. Papa dessinait alors une grille de lignes horizontales pour chaque joueur et quand on gagnait un point, on barrait une de ces lignes. Quand on en perdait un, (comment ? pourquoi ? je ne sais plus), mon père ajoutait une ligne terminée par une boucle au perdant et il annonçait en jubilant :
– Et une couille !
Tout le monde partait d’un rire gras que je n’osais pas m’expliquer…
Ces soirées étaient gaies sauf quand ça tournait mal. Ni Marthe ni mon père n’aimaient perdre, ils se disputaient pour un point de plus ou de moins, toujours injustement attribué…
Je crois que cette atmosphère vite orageuse m’a dégoûtée une fois pour toutes de l’esprit de compétition. Je perdais, moi, sans regret : ça évitait une dispute. L’arithmétique des plaisirs, ça vient tout seul dans ces circonstances.
Je n’étais pas non plus un enfant martyr. Mon père m’a toujours gâtée, il m’appelait tendrement ma mie et ne me refusait rien. Il avait une imagination débordante et l’art des mises en scène impressionnantes. Ainsi, un matin du six décembre, il avait fait tomber une pluie de bonbons et de châtaignes d’une trappe du faux-grenier entrouverte : saint Nicolas en direct ! Je ne sais plus ce qui l’emportait dans mon cœur, de la frayeur ou du ravissement… Papa reparaissait quelques instants plus tard et m’entraînait vers la cheminée pour crier avec moi :
– Merci, saint Nicolas !
Après cela, je découvrais des jouets cachés dans plusieurs coins de la maison et dans mon lit. Peut-être mon ours en peluche au poil doré, Martin.
Mais il me semble que Martin, je l’avais toujours eu, qu’il était né en même temps que moi. C’était mon fétiche, il ne me quittait pas, je lui racontais tout, le soir, avant de dormir. Ce qu’on appelle aujourd’hui un doudou. Martin avait fort à faire : mon coucher n’allait pas sans peine. Habituée à vivre avec les grands, je ne voulais jamais me coucher à une heure raisonnable comme ma sage maman le souhaitait. Tous les prétextes m’étaient bons pour rester debout ou pour ressortir de mon lit. Un petit besoin, faim, soif, mal de tête, tout y passait sauf la vraie raison : j’avais peur dans le noir. Des monstres surgissaient de l’ombre et je me cachais sous les couvertures, en sueur, accrochée à Martin.
Je suis toujours frappée par mon mutisme d’enfant. C’eût été si simple de dire ma peur de l’obscurité, on aurait laissé la porte entrouverte, une lampe de chevet allumée. Non. Je n’osais pas. Je ne me permettais pas. Je ne vois que ma hantise de nouvelles disputes pour justifier des ruses aussi compliquées. Et je trouve ma mère peu perspicace. Même quand il lui était arrivé de me demander si j’avais peur du noir, je niais avec énergie et elle me croyait. Elle concluait que je voulais faire comme les grands, que je n’étais pas raisonnable. En revanche, toute ma vie, libre de mon temps, j’allais aimer les longues soirées, les veillées, la lecture tardive. D’ailleurs, née à trois heures du matin, je n’avais pas vu le jour, mais la nuit, ça marque.
J’ai le souvenir flou d’une déconvenue douloureuse entre ma mère et moi. Pour l’aider, elle que je voyais toujours au travail – courses, cuisine, nettoyage, lessive et repassage – j’avais entrepris de nettoyer le sol d’une mansarde avec les moyens du bord : mon petit seau et mon mouchoir. Je progressais par surfaces de deux ou trois décimètres carrés et je me réjouissais de la bonne surprise qu’elle aurait en découvrant cette pièce à l’abandon toute rafraîchie. Malheureusement, elle survint trop tôt. En me voyant à quatre pattes plongeant mon mouchoir tout noir dans une eau plus noire encore, elle, si douce, piqua une colère de la même couleur. Encore une fois, je me tus. Elle prit mes pleurs pour prix de mon remords. J’allais subir toutes les brimades sans mot dire jusqu’à l’explosion de l’adolescence libératrice.
* * *
Ma mère qui n’avait fait que l’école primaire m’a pourtant nourrie d’une culture populaire savoureuse : elle avait un proverbe, une chanson, une historiette, une expression cocasse, une comptine pour chaque situation qu’elle illustrait ainsi avec humour. Ses parents, Constance et Victor, cultivaient déjà les jeux de langue en français comme en wallon et avaient créé un idiolecte familial amusant. Dont le fameux : « Toi, tu fais Kinopenne ! » quand je racontais des bobards.
D’un vantard trop prétentieux, Maman disait : « C’est’ on grand ventrin sin cowettes ! » ce qui veut dire en patois liégeois « C’est un grand tablier sans cordons pour l’attacher ». Outre la drôlerie de l’image, je savourais ce mot de ventrin pour désigner le tablier qui protège le ventre. Et cet autre mot de cowette, une couette, une petite queue, comme les couettes des coiffures enfantines.
Quand je me plaignais d’une inimitié, ma mère me disait :
– Qu’est-ce que tu veux, on n’est pas louis d’or, on ne peut pas plaire à tout le monde !
(Et quand on s’appelle Louise, est-ce pire ? Je n’osais pas le demander.)
Je lui avais aussi entendu dire :
– Il vaut mieux faire envie que pitié !
Et la pitié m’a toujours fait horreur. Je n’en voulais pas, de personne. Ni pour personne. Je me battrais contre l’injustice, ça oui, toute ma vie.
À quinze ans, je me hasarderai un jour à poser cette ahurissante question à Madame Debaar, mon professeur préféré :
– Il n’y a pas de honte à être pauvre quand même ?
Elle me répondit par un énorme éclat de rire qu’elle justifia aussitôt :
– Évidemment qu’il n’y a pas de honte à être pauvre ! Où vas-tu chercher ça ?
J’allais chercher ça très loin, dans ma petite enfance.
À Malines, par exemple, quand mon père, pêcheur passionné, avait été invité un dimanche au Château de Muyzen à lancer sa ligne dans l’étang du parc. Ce châtelain possédait aussi l’usine où mon père était employé. C’était donc « un beau geste » de convier son subalterne à profiter de ses eaux poissonneuses. Ma mère et moi, nous avions pu l’accompagner. Il faisait chaud ce jour-là. Un domestique nous avait servi des rafraîchissements et, même, les maîtres du lieu, Monsieur et Madame, étaient venus nous saluer aimablement au bord de l’eau et voir si ça mordait… À notre retour, ma mère avait marqué de l’admiration pour ce couple bien nanti :
– Pour des gens aussi riches, comme ils sont simples, c’est beau, ça !
Cette remarque induisait obscurément en moi la supériorité reconnue aux gens fortunés et, simultanément, l’humilité de notre propre condition. Je n’aimais pas ça, d’instinct.
1 Pour passer la barrière, gentille Nanette il faut que vous m’embrassiez deux fois à pincette.
2 Laissez-moi pleurer.
