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Divorcée, l’auteur se débat seule dans la vie pour élever ses enfants, dans un quotidien plutôt hostile. Un clic sur le NET vers un homme basé en Afrique... Au Sénégal exactement.
Des années d’échanges à distance avec cet inconnu qui l’apprivoise et lui laisse entrevoir la consécration de son rêve : l’Afrique. Elle s’envole vers cet ailleurs tant désiré ; mais son voyage bascule dans une plongée troublante, à bout de souffle au cœur d’un Sénégal bien loin des circuits touristiques.
Hors des sentiers battus, au-delà du bien et du mal, l’auteur est en plein cœur d’un voyage initiatique, du dépassement de soi.
Pas d’autres choix que de faire face... Puiser force et lumière dans la profondeur de son âme, affronter ses peurs une à une afin de retrouver le chemin, la vérité, la vie...
Ce récit insolite, pétri d’aventures bouleversantes, regorge de courage et d’humanité.
EXTRAIT
S’il me tue, personne ne le saura jamais. Ma tête tourne, mes idées s’entrechoquent, s’entremêlent, ma vision se trouble. Je me sens partir. Mon corps plonge dans un sommeil comateux, sur cette paillasse. Mais qu’est ce que je fais ici ? Pourquoi suis-je venue dans la gueule du loup, confiante, sans me douter un seul instant du sort qui m’était promis ? Je ne suis pourtant pas une de ces jeunes femmes inconscientes. J’ai toujours été prudente dans ma vie. Mes enfants me manquent. Je vois leurs visages, leurs sourires…
L’Afrique… Ce simple mot fait résonner en moi des images, des couleurs, des odeurs, que j’imagine au travers des livres que j’ai pu lire, des reportages que j’ai pu voir, des musiques que j’ai pu écouter. J’ai depuis toujours eu une passion pour l’Afrique, sans pouvoir même me l’expliquer. Comme une attirance magnétique pour cette culture ancestrale remplie de magie.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Laurence Bussy est née tout au nord et grandie tout au sud bercée par le soleil et les cigales avec une parenthèse de neuf années à Londres afin de bien maîtriser l'anglais. Elle est éprise de liberté, de voyages, passionnée de l'Afrique et des ethnies, parcourant seule le globe hors des sentiers battus, toujours plus loin, portée par une quête personnelle d'enracinement et de connexion totale avec les pays et les gens auxquels elle se mélange.
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Seitenzahl: 277
Veröffentlichungsjahr: 2017
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« Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre ». (W. Churchill)
S’il me tue, personne ne le saura jamais. Ma tête tourne, mes idées s’entrechoquent, s’entremêlent, ma vision se trouble. Je me sens partir. Mon corps plonge dans un sommeil comateux, sur cette paillasse. Mais qu’est ce que je fais ici ? Pourquoi suis-je venue dans la gueule du loup, confiante, sans me douter un seul instant du sort qui m’était promis ? Je ne suis pourtant pas une de ces jeunes femmes inconscientes. J’ai toujours été prudente dans ma vie. Mes enfants me manquent. Je vois leurs visages, leurs sourires…
L’Afrique… Ce simple mot fait résonner en moi des images, des couleurs, des odeurs, que j’imagine au travers des livres que j’ai pu lire, des reportages que j’ai pu voir, des musiques que j’ai pu écouter. J’ai depuis toujours eu une passion pour l’Afrique, sans pouvoir même me l’expliquer. Comme une attirance magnétique pour cette culture ancestrale remplie de magie.
Je n’ai pourtant aucune origine africaine et rien ne me destinait dans ma vie à éprouver une quelconque attirance pour ce continent. Ou peut-être mon amour du soleil et de la chaleur. Il est vrai que dans l’est où j’habite avec mes enfants, le ciel est souvent gris. Moi qui aime le soleil, je me sens parfois dépérir en Alsace et dans ce froid quotidien, un vrai froid de canard.
Divorcée, je reste dans cette région pour ne pas éloigner mes enfants de leur père, mais je n’ai pas de famille sur place. Les années passent et mon cœur se fane lentement. Cherchant une soupape dans cet avenir que je pressens sombre, je m’inscris sur un site Internet de rencontres.
Mais les hommes qui me contactent sont souvent aux antipodes de moi. Ils sont dans l’avoir, le matériel, alors que moi je suis dans l’être. N’y a-t-il aucun homme bien sur ce genre de site ? Je persévère sans bien y croire. Et un jour, je fais une rencontre. Un homme très intéressant vient discuter avec moi, il s’appelle Joe. Il émane de sa photo un charisme qui m’interpelle. La discussion se fait d’abord via le site, puis nous échangeons nos mails.
Jour après jour, nous allons entretenir une correspondance nourrie. Il me raconte sa vie, là-bas en Afrique. Qu’il soit sur ce continent attise ma curiosité et mon intérêt pour lui. Je suis fascinée par cet homme hors du commun passionné comme moi d’Afrique et basé là-bas. Il se dit Ranger et photographe animaliers, tout ce qui me plait. Il me raconte qu’il est installé dans un village au Sénégal et organise des safaris en Tanzanie et au Kenya. Il me parle de cette vie au quotidien sous le soleil africain. Il sait me parler. Il joint souvent des photos à ses mails. Des photos magnifiques du paysage qui entoure sa propriété, des photos de lui avec des animaux sauvages ou avec les enfants du village. Il me dit qu’il fait beaucoup pour aider les villageois.
Je lis toujours ses mails avec plaisir. Je suis émerveillée par les photos toujours plus belles, toujours plus surprenantes, avec des crocodiles ou des girafes, toujours plus colorées, par les rayons du soleil levant ou couchant, toujours plus impressionnantes quand elles mettent en scène le fameux et immense baobab, l’arbre emblématique du Sénégal.
Joe m’écrit tous les jours. C’est devenu pour moi une vraie bouffée d’air pur dans ma vie. Un rituel qui oxygène ma vie. Une fenêtre sur un monde inconnu, mais qui m’attire irrésistiblement, irrémédiablement. Joe me fait rêver. Il me sort de ma grisaille. C’est un peu déjà comme un voyage en Afrique. Je me nourris chaque jour de ce rêve, je me vois déjà sous les baobabs légendaires à écouter le souffle du vent chanter doucement dans leurs feuillages protecteurs. Joe m’a invité chez lui, plusieurs fois. Mais pour le moment je ne ressens pas le déclic, j’ai peur également si je pars de ne jamais vouloir rentrer en France. Ce n’est pas encore le moment pour moi. Alors je continue de rêver, de vivre par procuration à travers ses mails cette vie qui me rendrait heureuse, à des milliers de kilomètres d’ici. Notre correspondance a duré deux ans. Deux ans de lien continu avec cet homme du bout du monde.
Deux ans de rêves et d’espoirs. Deux ans durant lesquels je me suis laissée lentement enchaînée, un peu comme un animal qui aurait perdu confiance en les hommes. Et puis un jour, par un matin particulièrement glacial et sombre de février 2012 et à l’aube de mes cinquante ans, je me suis décidée. Je me suis dit que je devais accomplir mon rêve, m’offrir ce Graal que j’espérais depuis si longtemps. On n’a qu’une vie après tout ! Ma décision était prise. J’irai en Afrique. Rien qu’à le dire, à le penser, mon corps était envahi de frissons. Je n’avais pas seulement envie d’aller en Afrique, j’en ressentais le besoin. Un besoin devenu impérieux. Ce continent m’appelait. Ma décision prise, je n’ai pas attendu plus longtemps et j’ai rapidement réservé mon billet sur Internet. Dès lors, j’étais comme sur un petit nuage, comme une enfant qui attend Noël et ses promesses de joie. La vie me paraissait subitement légère et j’attendais avec impatience la date du départ. Joe était ravi de ma prochaine venue.
– « Je vais préparer le domaine, m’avait-il dit, tu auras ta chambre personnelle, ne t’inquiète pas, j’enverrai un chauffeur de taxi qui viendra te chercher à l’aéroport ».
Je partais rassurée. J’ai quitté Bâle-Mulhouse à l’aube ce matin du vendredi 27 juillet 2012.
Toute la journée, j’ai transité d’aéroport en aéroport, d’avion en avion. Trois en tout, juste pour se poser à Dakar. Cela fait beaucoup, mais c’est du lowcost, donc je m’adapte. Dans le dernier avion, qui fait Bruxelles-Dakar, les choses se précisent. C’est un Boeing énorme.
Assise sur mon siège, je regarde autour de moi et je réalise subitement que je suis la seule toubab de tout l’avion. Il y a juste un couple de touristes. En échangeant plus tard quelques mots avec eux, je vais apprendre qu’ils sont attendus à Saly, la partie la plus européenne de la petite côte, un endroit où je n’irai certainement jamais ! Le vol se déroule normalement. Plus l’avion me rapproche de Dakar, plus je me sens envahie de joie. Une joie profonde, intérieure et qui me comble. Dans l’avion, tout le monde sourit et partout je vois de superbes vêtements aux couleurs de vie. Je me sens profondément émue. Dans quelques minutes, je vais me poser sur la Terre africaine. J’ai attendu ce moment durant toute ma vie.
L’Afrique coule dans mes veines depuis ma naissance, même si rien n’est africain dans ma famille aux gènes juifs espagnols et ch’ti. Enfant, après la danse classique et moderne, je me suis passionnée pour la danse et la musique africaine. Ma chambre était décorée de photos de girafes, de tissus zébrés, de coussins bigarrés. Mon Doudou était un ours jaune délavé, mais ma peluche préférée était un petit zèbre qui dormait avec moi. Je me souviens d’être allée voir un film de Karen Arthur qui parlait d’amour et de chimpanzés. Cela m’avait marqué. Je prenais des cours, des stages de danse africaine avec Elsa Woliaston notamment que j’adorais.
Et évidemment j’écoutais Youssou N’dour. J’avais des amies danseuses blacks qui parfois retournaient dans leurs pays et quand elles revenaient, me racontaient dans les vestiaires ou bien sous le soleil d’Avignon, ville de mon enfance, leur pays, leur peuple, leurs coutumes, et je m’endormais avec leurs belles histoires dans la tête.
L’avion amorce sa descente. Toute ma vie me revient en flash-back et en vrac. Mon cœur cogne dans ma poitrine, de plus en plus fort, il s’emballe en pulsant de plus en plus vite, entrainé par un immense bonheur. Je sens les regards sur moi. On se demande sûrement où va cette blanche dans sa longue robe orangée et avec ce grand sourire sur le visage qui ne la quitte pas. Je vais heureuse et sereine, attendue depuis longtemps, au sud des terres dans un village qui s’appelle Fadial, voir cet homme blanc avec qui je corresponds depuis deux longues années et découvrir l’Afrique. Toute ma vie, j’ai su qu’un jour je viendrai ici.
Je suis un peu épuisée par ce long voyage et émotionnellement touchée, quand je descends la passerelle du Boeing. Arrivée sur le tarmac, je ne peux m’empêcher de m’agenouiller et d’embrasser le sol africain. Me voilà au Sénégal, je suis comblée ! Je suis si heureuse que je pourrais sauter, crier et embrasser les passagers, pilotes, hôtesses et même le chauffeur de bus qui nous emmène dans l’aéroport chercher nos valises. Les femmes sénégalaises me sourient et m’apprennent à dire bonjour : « Nangadef »… Mince, j’ai oublié d’apprendre quelques mots. Je me dirige ensuite vers la douane, comme portée par ces centaines de gens et cette fabuleuse chaleur. L’aéroport n’est vraiment pas grand et cela me rassure un peu, je vais pouvoir tranquillement trouver mon chauffeur de taxi qui doit porter de toute façon un panneau avec mon nom et prénom. À la douane, c’est un peu long pour moi, car la douanière s’inquiète quand elle voit que je n’ai noté aucune adresse dans la case prévue à cet effet et que j’ai juste inscrit « Fadial ». Je n’ai pas d’adresse, car c’est un petit village loin dans les terres et d’après ce que je sais, il n’y a pas de route goudronnée, simplement quelques kilomètres de pistes en terre. La douanière me demande pour la énième fois si quelqu’un doit venir me chercher, elle veut voir le chauffeur et aussi noter son nom ! J’avoue que ces trente minutes avec cette douanière zélée m’ont fait perdre patience, je suis en voyage depuis les aurores ce matin et je suis à bout. Je donne 5 euros à un porteur qui me récupère très rapidement ma grande valise violette et le gros sac rouge vif rempli de cadeaux divers pour mon hôte et aussi les enfants du village. Sur ma valise je vois immédiatement que le petit symbole « Zumba » avec plein de rubans colorés a disparu…
Je me dis que ce n’est pas grave et refuse de voir cela comme un mauvais présage évidemment… Je sors de l’aéroport, devant moi un magnifique coucher de soleil. Je suis encore la seule toubab. Je me sens bien, sans la moindre crainte. Les couleurs vives de vêtements des gens ressortent avec cette lumière quasi irréelle rougeâtre du couchant. Je ne sais plus si mes yeux s’embuent de fatigue ou bien du bonheur extrême d’être enfin en Afrique. J’essaie de revenir au réel, mais c’est difficile, car j’ai déjà envie de prendre des photos et d’écouter Ismaël Lo et particulièrement la chanson Africa qui me berce depuis des années…
Un jeune homme vraiment très souriant vient à moi soudainement et me demande si je suis Laurence. D’emblée, je n’aime pas cet homme qui semble faux, je lui demande s’il s’appelle « Vieux Mamadou », du nom de celui qui est supposé venir me chercher. Il hoche la tête et me répond un oui, en même temps il déplie une feuille toute froissée avec mon prénom écrit dessus au feutre rose, alors je le suis dans son taxi, tout en sentant que quelque chose cloche. Je m’assieds à l’arrière du taxi. Le gars m’annonce qu’on va d’abord passer à son appartement aux abords de Dakar. Là, je me dis que rien ne va plus et lui crie avec fureur :
— « Dis-moi comment tu t’appelles et je veux savoir dans quel village nous allons ! Moi je le sais, donc tu as tout intérêt à me confirmer tout ça immédiatement ! »
Je suis sur le point de sortir de mes gonds et quand je constate qu’il s’appelle
Fulbert et qu’il ne sait même pas que je dois me rendre à Fadial, je suis consternée. Je claque la porte de son taxi et ouvre très vite la malle. À bout de nerfs, je jette mes deux bagages au sol en soufflant. Je dois être toute rouge et en sueur, mais peu importe. Cet homme était sur le point de m’enlever ! Reprenant mon souffle, je balaye du regard les environs en quête de mon vrai chauffeur avec le bon panneau. Comme dans un film, un homme très balèze et encore plus foncé que l’autre s’avance vers moi avec un panneau portant mon nom et mon prénom en entier ! En plus mon « sauveur » est vêtu d’une djellaba rose pastel du plus bel effet. Ceci est assez rassurant pour moi qui commençais à me sentir assez perdue.
J’étais devenue le point de mire de tout le parking de par la couleur de ma peau et mon comportement virulent. L’homme aux couleurs chamallow se présente à moi en souriant et en s’excusant de la mésaventure avec l’autre personne, me mettant en garde et soulignant qu’il me faudra être plus vigilante la prochaine fois. Je finis par me calmer et je constate que je suis vraiment fatiguée. C’est avec soulagement que je m’assieds dans la Peugeot de couleur foncée à côté de mon chauffeur, le Vieux Mamadou. En fait, il n’a rien d’un vieux il me dit que son surnom est vieux Doudou.
C’est bien compliqué pour moi et je ne me sens pas capable de l’appeler « vieux » et encore moins « Vieux Doudou » je lui explique en riant ce qu’est un Doudou en Europe. Il se met à rire encore plus fort. Je sens que c’est un homme bon. Il a 37 ans et accepte que je l’appelle Doudou tout simplement. Maintenant il fait nuit noire, nous sommes en pleine période de Ramadan et il me demande s’il peut s’absenter pour aller « couper son jeûne ». Ignorant tout de cette phrase, je lui dis « oui, bien sûr, c’est sans problème ». Il me répond « à tout de suite ». Complètement ahurie, je constate qu’il s’en va. Je me retrouve toute seule en pleine nuit, dans un taxi sur ce parking d’aéroport avec une bouteille d’eau tiède dans mon sac.
J’ai très soif et ma tête commence à taper comme un marteau piqueur lancinant. Comme toujours dans les moments de grande solitude, j’allume par réflexe mon portable pour mettre de la musique. Je constate, mais je le savais, qu’il ne fonctionne pas ici avec mon opérateur. Je n’ai aucun réseau.
J’appuie sur les musiques pour les enclencher et je me ressource sur la fréquence Zumba. Je décide de me laisser porter, convaincue que Doudou va revenir vite et m’expliquer ce que « couper le jeûne » signifie. Doudou est enfin de retour, il s’assied au volant et me remercie en expliquant qu’il est un musulman très croyant et qu’il applique le ramadan jusqu’au coucher du soleil, ce qui signifie évidemment qu’il ne prend ni repas ni boisson durant toute la journée, ce qui est carrément héroïque en Afrique, vu la chaleur et son boulot de chauffeur dans une très vieille voiture non climatisée.
J’ai toujours très mal à la tête, j’avale un Doliprane avec un peu d’eau tiède. Il m’en demande un aussi, je lui dis de garder la boîte, vu que j’ai une santé de fer et que je ne prends un Doliprane que deux fois par an. Je lui donne mon eau ainsi qu’une barre multivitaminée de l’avion et aussi ma bombe Avène pour le visage. En route pour les 150 km jusqu’à Fadial ! Il m’explique ce que veut dire « couper le jeûne », en fait, le soir venu, avant leur grand repas, ils prennent du thé ou bien de l’eau pour réhabituer leur estomac aux solides et aux liquides. Car s’ils attaquent directement leur repas du soir après le jeûne, ils seront malades. Moi, j’ai bu et mangé toute la journée dans les trois avions et je trouve encore le moyen de râler… Durant le trajet, nous discutons de nos vies respectives, de nos rêves et de mon obsession pour l’Afrique durant toute ma vie.
Le rêve de Doudou est d’avoir un 4X4 flambant neuf qui pourrait traverser les pistes inondées, la boue et les cailloux au mois d’hivernage de juillet, août et septembre, avec peut-être aussi la climatisation pour que les passagers soient détendus. Il me demande quel est mon rêve, je lui dis que mon rêve est en train de se réaliser, car toute ma vie j’ai souhaité aller en Afrique. Il est étonné, mais comme c’est un homme bon, il est heureux pour moi et me souhaite le meilleur !
J’amorce la discussion sur mon hôte, car même si j’ai échangé par mail avec lui durant toutes ces années, j’avoue qu’apprendre un peu plus de choses sur Joe me rassurerait davantage. La curiosité aussi me pousse à lui poser quelques questions. Mais Doudou ne le connaît que depuis peu. Il me dit que le domaine est une profusion de plantes et d’arbres rares soigneusement entretenus.
Je me dis au fond de moi que quelqu’un qui aime les animaux et les plantes ne peut être que quelqu’un de bien. Doudou me confirme que le village où nous allons n’a pas de route, il est relié à la civilisation par quelques kilomètres de pistes et il y a un très faible réseau téléphonique juste en bout du village, ce qui me fait sourire, car je lui explique en riant que mon forfait n’est pas compatible avec le Sénégal ! Il me sera donc impossible d’être joignable et d’appeler, même les SMS ne fonctionnent pas. Il a l’air consterné et c’est moi qui dois le rassurer en lui affirmant que je déteste le téléphone et que si je viens faire un break au Sénégal ce n’est pas pour gaspiller mon temps sur un mobile. Je pense qu’il ne comprend pas que je puisse vouloir passer trois semaines coupée de tout. Il me propose de prendre une carte sénégalaise d’ici, mais je refuse net. Mon hôte à des ordinateurs et je compte donner de mes nouvelles avec Skype ou bien Facebook comme convenu avec mes très proches amis et mes garçons.
Il est vrai que Joe m’a dit qu’il y avait Internet que par intermittence grâce à des cartes prépayées pour la connexion, mais Internet fonctionne puisque nous échangeons des mails depuis deux ans, je ne suis donc pas inquiète. Autour de nous, il y a d’un coup une agitation de folie et je suis de moins en moins concentrée sur la discussion tellement ça s’agite, ça court, ça crie, ça chante, ça hurle.
Je vois une dizaine de personnes accrochées autour d’un « taxi brousse » en train de chanter et je me dis que ça explose de vie ! C’est magnifique de couleurs et de joie. Doudou doit slalomer entre les enfants qui traversent sans rien regarder et les chèvres, les moutons, les zébus qui trottinent au gré de leur fantaisie, suivie par des poules et leurs progénitures, sans parler des gens qui vendent de l’eau et des fruits à la sauvette sur le bord, et dès que les véhicules ralentissent, ils arrivent joyeusement vers vous pour proposer mangues, bananes, bouteilles d’eau minérale et autres. Ainsi, j’achète deux grandes bouteilles d’eau fraîche, une pour Doudou et une autre pour moi, et des cartouches de cigarettes d’ici « Houston ». Impossible de rouler à plus de 60 km/h, car il y a du monde et des véhicules de tous les côtés. Personne ne regarde dans les rétros, personne ne met de clignotant et je me demande par quel miracle aucun accrochage ne se produit.
Parfois, les calèches avec les ânes vont plus vite que nous ! Il est vrai qu’on apprend vite ici à ne pas être pressé. Je me sens profondément à l’aise dans cette première soirée sur les routes. Nous longeons la côte. Nous allons d’abord passer une assez grande réserve du nom de Bandia, qui fait 3500 hectares de terre abritant plusieurs espèces d’animaux sauvages. Joe a promis de m’y emmener. J’avoue avoir rêvé depuis des années du moment magique où je pourrais enfin visiter cette réserve. Simplement le fait de passer devant le panneau de l’entrée m’électrise de bonheur. Des chouettes frôlent la voiture de leur vol majestueux dans la nuit sénégalaise, ainsi que d’autres oiseaux nocturnes dont j’ignore tout.
Nous avons pris un peu de vitesse puisqu’il n’y a rien à voir aux abords de la réserve, juste beaucoup d’arbres et de buissons, mais soudain, surgie de nulle part, la masse imposante d’un animal heurte presque le côté droit de la Peugeot.
Je me crispe en sentant un filet de sueur couler le long de mon cou, projeté en arrière par le freinage efficace de Doudou qui s’excuse, en me disant que j’ai vraiment beaucoup de chance, car c’est une gigantesque hyène qui déambule main-tenant à nos côtés, et c’est assez rare, parait-il. Je sors aussitôt de la voiture pour mieux voir cet animal. Seigneur ! Je n’aurais jamais imaginé qu’une hyène pouvait être aussi énorme. Son pelage est gris Clair tacheté et sa tête à hauteur de ma poitrine ! Hélas, elle détale sans bruit dans les buissons et je reviens m’asseoir en souriant, car bien que la hyène soit un animal que je déteste, je suis en transe de l’avoir vu d’aussi près. Il nous reste environ 60 km et nous reprenons la route et la conversation dans une moiteur orageuse et la nuit noire.
Il y a bien peu de lumière aux abords des routes et si j’étais anxieuse je me dirais que le chauffeur pourrait faire ce qu’il voudrait de moi… Ni vu ni connu… Mais il se trouve que je ne suis pas anxieuse et que Doudou est un chauffeur formidable, je n’oublierai pas qu’il m’a évité le pire à l’aéroport. Nous croisons de nouveau quelques échoppes, des gens, des lumières, parfois des braises de barbecue, parfois des lampes électriques. Mais comment font-ils pour vivre dans cette obscurité ? Doudou me parle des habitants de son village, puis des villageois de l’endroit où nous allons. Il m’explique que là-bas le puits n’est installé que depuis sept mois. Le temps me paraît suspendu, je suis fascinée par cette végétation que nous traversons, les villages, plus ou moins dans l’obscurité.
Les autres véhicules se font de plus en plus rares, tout devient calme et silencieux autour de nous. Je me sens profondément bien. Je n’ai même pas hâte d’arriver à destination tellement ce trajet est riche de choses encore jamais vues avant. J’ai l’impression que le Sénégal tout entier me prend dans ses grands bras. Je sens que cela ne sera pas un voyage ordinaire, moi qui ai parcouru la planète par monts et par vaux, avec mon âme de baroudeuse. Mes 7 mois dans une petite île de la mer Égée, les années à Londres, parsemées de voyages lointains, Maldives, Sri Lanka, les voyages sont mes trésors ma richesse et mon ouverture d’esprit.
La route est longue et infinie dans cette nuit d’été. J’ai hâte de pouvoir apprendre tous les noms d’arbres, les plantes, les oiseaux. Je repense aux yeux brillants de la hyène solitaire et guette s’il n’y a pas d’autres yeux sur les bas-côtés de la route.
Je vois parfois des chapelles, des églises, avec en face des mosquées. C’est très étonnant pour moi. Doudou me dit que musulmans et chrétiens vivent en symbiose totale et dans l’harmonie générale. Les chrétiens ont des cochons et les musulmans, des moutons. Les ânes, poules et zébus sont aux deux ! Comme un rêve, les premiers baobabs apparaissent, il me semble que c’est une forêt tout entière.
Je reste sans voix devant tant de beauté. Je ne sais pas grand-chose de ces arbres si ce n’est qu’ils me fascinent et que les seuls que j’ai vus en vrai sont les petits baobabs chacals que fait pousser mon amie Adja dans son jardin. Les baobabs sont une source de légendes et de propos extraordinaires, ils sont mes arbres préférés avec les oliviers et les palmiers. Mon chauffeur me dit que quand il était petit, il était bercé de contes et d’histoires de baobabs. Cet arbre légendaire entre fréquemment dans les mythes de fondation de ville, de village ou de royaume. Doudou me dit qu’il m’emmènera voir le plus gros baobab de la région qui se trouve sur la route entre Joal et Palmarin et que cet arbre est l’emblème du Sénégal.
Je me souviens qu’en classe de français de sixième, j’ai appris un magnifique poème de Léopold Sedar Senghor qui parlait de baobab. Les arbres défilent, quand d’une voix solennelle Doudou m’annonce que nous quittons la route. En effet, avec une embardée nous quittons la chaussée goudronnée et c’est maintenant que je vais découvrir une vraie piste. Sans aucun doute Doudou connaît sa route, il évite ornières et énormes trous avec une bienveillance chaleureuse. Il sait conduire et m’avoue qu’il peut parcourir cette piste les yeux fermés.
À cette heure tardive, nous ne croisons plus aucun véhicule. La connaissance de Doudou pour cette piste nous évite d’être trop ballotés. C’est avec une grande émotion que je remercie mon chauffeur pour sa conduite proche de la perfection. Il me demande ce que j’ai comme voiture en Europe, quand je lui réponds que j’ai une sorte de phobie de conduire apparue après avoir eu un grave accident il y a plus de vingt ans, et que de ce fait, je ne roule qu’en vélo, il est consterné et presque déçu.
Je pense qu’il a dû m’imaginer avec une Audi dernier cri. Eh bien non, je lui dis que si un jour j’arrive à vaincre cette phobie, c’est un 4X4 ou une Méhari que je prendrais. Il trouve cela tellement drôle que nous avons un fou rire ! Ensuite, il me dit que l’homme chez qui je vais n’a pas de véhicule et a fréquemment recours à lui et à son taxi. Je trouve cela un peu étrange d’habiter dans un village sans route et sans moyen de déplacement.
Oui, bien sûr, il y a les calèches avec les ânes, mais quand même. Je ne sais plus combien de kilomètres de pistes nous avons parcourus. Je suis fatiguée, fourbue et j’ai hâte de pouvoir me relaxer avec une bonne douche et un lit tout frais. Et aussi bien sûr de rencontrer mon hôte en vrai, je suis curieuse de voir si peut-être entre nous l’alchimie va passer et si ça se trouve pourquoi pas une belle histoire avec cet ancien ranger de la brousse qui a la même passion que moi : les animaux et l’Afrique…
J’allais oublier le petit cadeau acheté en France pour Doudou, je fouille dans le grand sac rouge et lui tend un parfum qui s’appelle « VIP ». Je lui explique ce que veut dire « VIP », il sourit et semble très ému par cette petite attention. Il met sa main droite sur son cœur et m’offre un vrai beau et radieux sourire.
D’un doigt Doudou me montre quelques lumières au loin, il me dit que c’est le village de Fadial qui se profile enfin à l’horizon. Nous traversons le village dans la quasi-obscurité. Tout est calme. Nous passons entre quelques maisons, puis continuons la piste. Il n’y a plus aucune maison d’habitation autour de nous, juste quelques cases qui servent pour les potagers, mais Doudou roule encore.
Nous sommes maintenant quasiment en dehors du village, tout au bout de la route, et « voilà, me dit Doudou, c’est cette maison ». La maison de Joe est vraiment à l’écart du village, loin de tout. Je vois de hauts murs de plus de 2,50 mètres se dresser devant nous, d’une couleur rouge bordeaux.
Un lourd portail est entr’ouvert. Le taxi s’arrête. Nous sommes enfin arrivés à destination. J’ouvre la portière et les bruits de la nuit ne parviennent mieux qu’une bande-son d’un épisode de Daktari. C’est beau et avec cette chaleur je me sens vraiment en Afrique. Les chèvres et les ânes visiblement ne sont pas encore couchés non plus.
Le profil de Joe se précise dans la nuit. Il s’approche de la voiture. Il tient un appareil photo, donne une accolade au chauffeur et je m’avance, curieuse. J’avais vu des photos de lui par le NET, mais là je suis perplexe. Il est sans âge, semble assez nerveux et je l’avoue ma première impression n’est pas positive. Je me dis qu’en fait je suis épuisée du long voyage, de toutes ces émotions, l’aéroport, la hyène, la piste…
Nous nous disons bonjour et il m’invite à entrer. Le chauffeur m’accompagne. D’où je suis, je vois une espèce de cour dont le sol est entièrement fait de milliers de coquillages blancs. C’est splendide. À gauche, il y a un puits, un banc, des manguiers, des palmiers, des dattiers, au centre il y a un bassin en cours de travaux et vers la droite, une immense table avec dessus un candélabre avec des bougies.
La table est mise pour deux. Nous nous asseyons et Joe nous sert à boire. Quel bonheur de boire quelque chose de frais. La scène est complètement surréaliste : cette immense table au beau milieu d’une jungle, Doudou avec sa djellaba rose son coca et son portable, et Joe cet inconnu avec qui je corresponds par mail depuis bientôt deux ans.
Joe se lève ensuite pour aller chercher à manger et il me dit que Doudou va regagner son village dès qu’il aura terminé son coca. C’est dit un peu sur le ton d’un ordre. Joe s’éloigne et mon chauffeur me murmure dans l’oreille qu’en cas de souci je peux compter sur lui et me donne une carte avec son nom et son numéro.
Je me sens tendue et cela me soulage, même si je sais que je n’ai pas de carte sim du Sénégal. J’ai tout de même son numéro et vu sa stature et le respect qu’il impose, je lui fais confiance.
Au fond de moi, je n’ai pas vraiment envie qu’il s’en aille chez lui. Sa bienveillance et son sourire radieux sont un tel contraste avec mon hôte qui me fait des sourires factices, pincés, et son air dur, je ne suis pas dupe. Joe me glace et me repousse. Avec politesse, le chauffeur me souhaite une bonne nuit et s’en va, majestueux et auréolé d’une sérénité rare. Je serre sa carte, geste qui me réconforte.
Joe ferme derrière lui le portail dans un bruit métallique de chaînes et de cadenas. J’entends les bruits de moteur de la Peugeot qui s’éloigne, puis le silence. Je retiens mon souffle. Joe vient me dire que le repas est servi. J’ai un mauvais pressentiment.
Une sorte d’intuition, de petite voix qui me fait comme un frisson, comme une sensation d’être prise à un piège. Je me sens partagée entre la joie d’être là et une inquiétude qui pointe et qui me met en état de stress. Comme je sais que l’origine d’un stress est une pensée négative, je repousse tout le négatif. Je vais m’asseoir à table sans vraiment beaucoup d’appétit. Nous mangeons et Joe m’explique que c’est un plat local qui s’appelle Thieboudienne, en fait c’est plein de morceaux de poisson avec du riz et beaucoup de légumes. Le plat est tiède et ça me choque de ne pas manger très chaud, on dirait des restes.
Nous parlons de choses et d’autres, il se montre très chaleureux et intéressant. Je me sens un peu mieux, voyant que c’est un homme cultivé et d’excellente éducation. Même s’il est certain que je n’ai pas eu un déclic du genre coup de foudre en le voyant, il n’est pas sans charme.
L’air est lourd et chargé, il y a des nuées de moustiques autour de nous. Je sors de mon sac le bracelet velcros anti moustiques achetés avant de partir qui a bien fait rire le mari d’Adja, qui m’avait dit « tu les verras danser sur ce truc, tu m’en reparleras ».
Dans mon sac, il y a aussi de l’huile essentielle de géraniums, apparemment très efficace d’après la pharmacienne ! J’en applique quatre gouttes sur les chevilles et les poignés, ouvre le grand sac rouge qui contient les cadeaux pour Joe et je lui avoue que je suis exténuée.
Il me dit qu’il va me montrer mon bungalow et que demain, après une bonne nuit, je me sentirais mieux. Mon bungalow fait face au sien. Il est constitué d’une pièce avec un lit, un canapé, et une salle de bains et toilettes.
Je pose ma valise et Joe me met en garde de ne jamais laisser la porte trop longtemps ouverte, car jour et nuit des bestioles peuvent s’engouffrer à l’intérieur. Je serai vigilante. Il me dit aussi que c’est très difficile de faire sortir les geckos et les margouillats qui se cachent derrière les gros meubles.
Super ! Bon je connais les geckos, car il y en a en Provence et en Égypte. L’autre bestiole, mystère, je suppose que je vais la découvrir demain ! Joe me souhaite bonne nuit et je referme bien vite la porte. J’allume une petite veilleuse et vais me brosser les dents. Demain, je sortirai mes affaires et avec la lumière du jour j’y verrai mieux.
Je me glisse sous la moustiquaire avec ma montre réglée sur l’heure d’ici et j’observe quand même si je n’ai pas de bestioles à l’intérieur de la moustiquaire, ouf rien du tout pour m’ennuyer à l’intérieur. Mais quel choc quand mes yeux se posent sur le mur en face ! Un couple de geckos de belle taille me regarde fixement. Je suis surprise de leur taille extrêmement plus grande que dans le sud, environ 20 cm. Je ne stresse pas et me dis qu’ils me tiendront compagnie.
Je ferme les yeux et m’endors comme une masse.
Vendredi 4 h 15. Je suis réveillé en sursaut par un coup de tonnerre et des éclairs et réalise qu’un déluge s’abat sur le bungalow, des trombes et des trombes d’eau, j’ai l’impression d’être au cœur d’un typhon, j’entends en plus la pluie battante, avec un vent puissant tournoyer tout autour.
