La trajectoire cahotante de l’homme - Tome VI - Guy Aymard - E-Book

La trajectoire cahotante de l’homme - Tome VI E-Book

Guy Aymard

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Beschreibung

Ce texte est un épisode de Napoléon languissant à l’île d’Elbe. Surveillé comme le lait sur le feu, il parviendra néanmoins à s’en évader. L'auteur a voulu expliciter quelques points discutés de cette évasion rocambolesque n’ayant a priori que peu de chances d’aboutir. Le Congrès l’a-t-il voulue ? Aidé ?
Des passages sont forcés par le roman et un personnage a été ajouté pour la vraisemblance.

À PROPOS DE L'AUTEUR

C’est à la naissance de ses petits enfants que Guy Aymard s’est mis à l’écriture. Il compte à son actif seize romans et s’est également essayé à la poésie (mille vers). Ses récits sont inspirés de ses expériences d'ancien militaire, de ses jugements. Ils sont aussi le fruit de ses nombreuses lectures, sans cesse à la recherche des plus beaux textes.

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Guy Aymard

Virez les premiers

Messieurs les Anglais

La trajectoire cahotante de l’homme

Tome 6

Roman

© Lys Bleu Éditions – Guy Aymard

ISBN : 979-10-377-1686-6

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

À Raymond

Du même auteur

- La splendeur assassinée Tome 1, Ed. Sekhmet, 1999

- Napoléonidas / Bicentenaire de l’empire, Ed. Sekhmet, 2002

- L’arc d’alliance/roman des âges oubliés (7écrit), 2007

- Le secret/roman du terroir (paru aux Éd. Persée),

- Le cygne de la foi/roman biblique (7écrit), 2013

- Ank le marcheur/roman des origines (7écrit), 2013

- Comitissa/Roman Historique (7écrit), 2013

- Lettre ouverte d’un naïf à Mr le Président de la République, 201é - Édilivre 

- Sel fin sur la loi salique (7écrit), 2013

« Sa gloire a profité de son malheur ».

Chateaubriand

Avant-propos

NAPOLÉON, POURQUOI ?

La Révolution française avait raison ;

L’on a vu s’instaurer, d’un à l’autre horizon,

Un seul siècle ayant fui, la liberté chérie

Et rentrer dans le rang la cure et la pairie.

Pourquoi Napoléon ? Oh ! parce que sans lui,

Ce mouvement superbe, éclair qui n’eût pas lui,

Fût resté lettre morte, impossible espérance ;

Parce qu’il assura la grandeur de la France

Au-delà du choc bref, mirage aux bords mouvants,

Que font l’eau de la vague et le soupir des vents

Dans leur brève rencontre, aux frontières sublimes

De l’être monté seul des féroces abîmes

Dont le fond est pénombre et flamme est le sommet ;

Par ce que l’on consent, par ce que l’on commet,

Devenant sous ses doigts cadeaux, valeur, justice ;

Par l’espoir qui grandit, l’ombre qui rapetisse,

Par l’homme qui se couche aux baldaquins des rois,

Par un seul demain tiède après tant d’hiers froids.

Pourquoi Napoléon ? Parce que la victoire

Éclaira quelque temps le sort contradictoire,

Qu’on put danser aux champs, rire sous les cyprès,

Qu’on fut défait avant, qu’on fut défait après

Que vint dans le pays cette immense figure

Abritant sous son poing demain qui s’inaugure,

Une bribe de siècle, un coin de l’univers ;

Qu’en toute une décade, on vit les cieux ouverts

Déverser leur clarté, le brave peuple en marche

Affirmer son mérite, et Lui, sous l’ultime arche

Entraîner ces vainqueurs.

Pourquoi Napoléon

Sur de rugueux sentiers creusant son Panthéon ?

C’est que, depuis toujours, les royautés cousines

Suçaient le sang du peuple abreuvant ses gésines ;

Parce que l’âme humaine a grand besoin, parfois,

De surmonter sa peur et d’oublier ses fois ;

Parce qu’on ne vit point que de pain, que d’aisance,

Mais aussi de grandeur, de gloire à suffisance ;

Qu’on ne peut être amer, qu’on ne peut rester coi

Sous les lauriers lascifs.

Napoléon, pourquoi ?

Parce qu’auprès du feu, parce qu’autour des tables,

Le peuple racontait les exploits véritables

Et qu’en chaque chaumière on parlait longuement

De Marengo qui soûle et Waterloo qui ment ;

Parce que le matin se levait sur le doute

Et le soir confirmait le gain d’une redoute.

Toute une nation, du maître à l’ouvrier,

Soliloquait de gloire et de trône à vriller,

Écoutait les manchots, les sourds, les demi-solde

Causer de leur « tondu » comme on parla d’Isolde.

L’épopée allait naître ! Or que faire, Seigneur !

Quand le victorieux efface le saigneur ?

Comment donc empêcher la légende écarlate

D’oublier morts et maux, aveugles, culs-de-jatte ?

Comment flétrir un être, intime de l’horreur,

Criant : « Vive l’empire et vive l’empereur ! »

Pourquoi Napoléon ? C’est, dans ce culte, comme

S’il avait épinglé la médaille à chaque homme

Et reçu pour ce prix le cœur de tout français.

C’est tutoyer la gloire allègre, offrir Desaix,

Se signaler soi-même au noir canon pour cible,

Assurer le possible, accomplir l’impossible ;

C’est désigner la France aux yeux de l’univers,

C’est entrer dans un rêve avec les yeux ouverts,

C’est sortir les manants grossiers de leur masure

Et mettre une couronne à leur front qui s’azure ;

Mélanger leur sang tiède au sang glacé des rois,

Gagner pour cela l’or et pour ceci la croix ;

C’est enlever Stettin à coups de baïonnette

Et devenir, vainqueur, l’orgueil de la planète.

Car l’être aime l’éclat ; l’Histoire aime l’acier ;

On parle d’Alexandre et pas du terrassier ;

Et puis, cette victoire était plus que la sienne,

C’était l’ost à Berlin, c’était l’armée à Vienne,

C’était une revanche où le peuple eut sa part

Du sujet-mouton jusqu’au citoyen-guépard.

Il adore conter, le soir, ses états d’âme,

Avec les mots du peuple et les tons du vidame,

Dire son cœur au feu, mais sa main aux vaincus,

Oublier les temps d’ombre anciens qu’il a vécus.

Ce moissonneur d’épis, ce traceur de mortaise,

Au retour de Moscou, vouliez-vous qu’il se taise ?

Pourquoi Napoléon ? Pourquoi Napoléon ?

Parce qu’à ses côtés, ainsi que le lion,

On s’est battu vingt ans, qu’on a conquis l’Europe

Et toisé maints soleils, pareils à l’héliotrope ;

Parce que ce fondeur d’empire, ce penseur

Dont le hasard est frère et la victoire est sœur,

Épique avec les rois dont le pas se dérègle,

A forgé des soldats aux doigts d’or, au cœur d’aigle,

Qu’il prit la Liberté pantelante en sa main,

La polit, la remit bredouillante en chemin ;

Et parce que, du Rhin, morgué, meurtri naguère,

On vit naître ce peuple, un produit de la guerre,

Parce qu’il dut la faire ou périr ! Il la fit,

Sous le regard du monde ébloui, déconfit.

Puis, parce que l’Europe apprenait à se battre,

Chacun de ces soldats dut s’opposer à quatre,

Et qu’en face, arc-bouté, de tout un continent,

Le signe éteint déjà, mais l’œil s’illuminant,

Le héros tressaillit d’une beauté mourante

Comme l’étoile meurt en nova fulgurante,

Et qu’il est bon, sans doute, en un ultime éclat,

D’apposer son paraphe au bas du granit plat,

Parce que de ces gens qui domptent le tonnerre,

Il n’en naît qu’un, peut-être, au cours d’un millénaire.

Parce qu’en sa noblesse impossible à nier,

Étant grand empereur, il fut grand prisonnier,

Et parce qu’à la fin de sa courte carrière,

Les Bourbons nous jetaient cinquante ans en arrière.

Or, si l’homme dont on médit,

Eut été prince abominable,

Un persécuteur, un bandit,

Un Lucifer damné, damnable,

S’il avait été sans pardon !

Si le héros que l’on rejette,

S’étant fait du mal exégète

Au lieu d’archange du Taygète

À l’exigence égale au don,

Son obscure tâche accomplie,

Il serait urgent qu’on l’oublie !

Bien au contraire, ce titan,

Cet architecte planétaire

Que vous traitez de capitan

Amenait du neuf sur la Terre.

Mais le monde n’était point prêt,

Dans sa foi comme dans sa fibre,

Sur la Vistule et sur le Tibre,

À parler d’urne et d’homme libre

Que le conquérant diaprait

Ainsi qu’une manne biblique

Au pourpoint de la république.

Cet appel de quatre-vingt-neuf

S’ouvrant aux graves « Droits de l’homme »

Qui n’était encore qu’un œuf,

N’en est-il pas, Lui, l’agronome ?

Son beau rêve ayant avorté

Sur les rivages de Capoue,

C’est le même qui, dans la boue,

Reparaît, s’extirpe et s’ébroue,

Et pianissimo, forte,

Hésite, s’élance et galope

Et, d’un coup, fait danser l’Europe !

Au jour, évidemment, où l’honneur a sombré,

Où plus rien n’est honnête, où plus rien n’est sacré,

Qu’est donc le trépassé dormant aux Invalides

Pour des esprits étroits niant leurs chrysalides ?

Qu’est le visionnaire et ses milliers de morts

Pour le sot sans souci, le pervers sans remords,

Ce flot de gouvernants qui, vers l’urne, se rue

Et qui laisse l’ukase à la meute, à la rue ?

Ce crâneur qui, n’étant plus aigle, s’est fait coq,

Mais, snob, offre un sandwich, un gin, un five o’clock,

Ce nain fuligineux, ce fat pusillanime,

Par la prétention énorme qui l’anime,

Ayant toutes les soifs, mais n’ayant plus de faim,

Et qui se laisse aller, sans effroi, vers sa fin,

Cet être contre qui tape le métronome

Qui, voulant être un dieu, désapprit d’être un homme.

Certains me diront : « Qu’a-t-Il fait ? »

Et sur ces mots que rien n’abrège

Épieront leur petit effet.

« Que n’a-t-Il pas fait ? » leur dirai-je !

D’autres ajouteront : « les blessés et les morts ? »

Je terminerai par une phrase terrible :

« Les morts n’ont jamais fait que donner des remords,

Mais les vivants, demain, dont notre envol se crible… »

Sur une idée du 25 juin 2003 St Guénolé

Ce poème composé au début de ma carrière littéraire et mettant en scène « l’homme qui fut sans doute le plus grand stratège de tous les temps », je n’ose vous imposer « l’homme le plus remarquable, bien qu’il le soit », sert de point de départ au roman. L’être qui déclencha un tel engouement et suscita tant de sacrifices au nom de la grandeur et, pourquoi ne pas condescendre à le dire ? au nom du patriotisme, qui jucha son court règne au niveau d’une légende, mériterait mieux que l’ombre où les zombies d’aujourd’hui l’ont relégué. Mais sans lumière, il n’y aurait point d’ombre.

Nous lui devons à peu près tout, à commencer par les rouages de la société actuelle à peine modifiés. Nous lui devons la grandeur de la France, ou du moins ce qu’il en reste, et cette idée de la liberté des peuples qui sombra avec lui, mais qui, bientôt, renversant les monarchies ou les ramenant à leur portion congrue, dévala sur le Monde à la vitesse d’un raz-de-marée.

Loin de confisquer la liberté, il lui permit juste à temps de s’établir en devenant la règle.

Reconnaissance a posteriori ? même pas !

La France, ingrate, en l’ignorant superbement, criminellement, ne considère pas Austerlitz comme une grande victoire nationale, mais va fêter Trafalgar sur le sol étranger. En période de conflit, ce serait la fusillade pour crime de haute trahison.

Ce roman trouve l’empereur au moment où sa carrière sembla terminée ; pensez donc ! un récif sur la mer ! Cependant, conçu au plus sombre de cet anéantissement, un prodige va avoir lieu. Peut-être le plus beau ! Et ce sera le feu d’artifice final, la naissance et l’essor véritables de la légende !

Une île si petite

L’antique Aethalia des Grecs, puis l’Ilva des Latins, puis l’Elba italienne, devint l’île d’Elbe en 1802 lors de son rattachement à la France par le Consulat français. Napoléon conservait ainsi un lieu de présence en une mer sillonnée par les flottes anglaises et hantée par les pirates barbaresques de tous crins.

Elle était l’un des vestiges encore émergés de l’antique continent tyrrhénien démembré assez tôt. Cet îlot microscopique fut au cours des siècles la propriété des États riverains depuis les Étrusques dans l’Antiquité, les Pisans, les Génois, au Moyen-âge, jusqu’à l’Italie du XIXe siècle, sans qu’aucun de ces occupants successifs ne la garantît des nombreuses razzias des pirates barbaresques.

S’y découvrent ainsi un fort étrusque, des fortifications accordées par Cosme de Médicis, un réseau de voies suscitées par les occupants de la République et de l’empire français. Le visiteur y retrouve la tiédeur méridionale maintenue à un niveau agréable par les brises du fluide marin. pourtant, gare aux journées estivales au cours desquelles nul souffle ne vient agiter les creux et les dépressions ! Il y fait lourd, très lourd !

Qualifié de pays de misère par Arsenne Thiébaut dans le guide édité en 1808, que Napoléon avec sa mémoire et son acuité exceptionnelles apprit par cœur lors de son voyage de Saint-Raphaël à Portoferraio, le lieu pouvait présenter néanmoins quelques facettes agréables que l’empereur sut mettre en valeur à la satisfaction des Elbois.

La partie orientale, sur le canal de Piombino, était la plus désolée, le roc affleurant partout sans la moindre place où pût se déposer l’humus ni germer la végétation. Au surplus, riches en fer, les terrains étaient bouleversés, depuis les Étrusques, par l’extraction à ciel ouvert du métal et les poussières qui résultaient des blessures de la pioche et des explosifs. Porto-Longone se chargeait de l’expédition de cette matière première vers le continent. Cette bosse de l’île est dominée par le Monte Serra à 422 mètres d’altitude et Communa del Monte à 516 mètres. Bien qu’informes, les ruines de la citadelle étrusque clament encore l’antiquité du lieu. Reliefs et côtes tourmentés, une sorte de hiatus, pourtant, se pacifie au passage le plus étroit de l’île, celui qui réunit le golfo de Portoferraio au golfo Stella.

Une route, un chemin plutôt, serpentait sur les bords rugueux de la façade nord et surplombait de haut par endroits les flots azurés de la mer Méditerranée, permettant d’atteindre malaisément le bloc monolithique de la partie occidentale plus verdoyante, plus régulière, plus élevée aussi, culminant au Monte Capanne à 1018 mètres. Le décor ossianique de l’est, si l’on en croit le qualificatif osé d’Arsenne Thiébaut, tiré d’une traduction récente et à la mode des poèmes du barde écossais, s’humanisait ici et là en s’ornant d’oliviers miroitants, de vignes vert tendre et de mûriers ombreux ; il cédait peu à peu la place, sur les hauteurs dégagées, aux espèces satisfaites d’airs vifs et purs, aux résineux aromatiques des pentes méridionales.

Des jujubiers à l’état sauvage tendaient leurs élégants feuillages aux brises errantes, voisinant avec des figuiers râpeux et des cerisiers asiatiques offrant des pendants d’oreilles aux amoureux. La végétation était celle des bordures maritimes, établie sur les versants et les à-plats et dont les odeurs charmaient depuis toujours, sans qu’ils en fussent conscients, les narines des êtres privilégiés qui y respiraient. C’étaient en général des garrigues ou des maquis aux senteurs divines, où la mouche à miel voletait. Le peu de champs labourés s’incluait dans les sertissages d’arbres et d’arbustes occupant les rebords pierreux et les failles humides, se bordait de prunelliers, merisiers, noisetiers, cognassiers de petite qualité, d’églantiers, d’aubépines, s’étalant à leur aise. Le blé en culture ne nourrissait qu’une saison elboise et devait être importé impérieusement du continent. Les vignes couvrant les coteaux d’une fourrure irisée donnaient et donnent encore le vermouth et le vin blanc léger nommé aleatico. L’île survivait chichement de sa production et de ses achats, mais surtout de ses mines de fer et d’une pêche assez abondante de thons.

Les Elbois, comme tous les Insulaires, présentent des particularités originales. Ils furent éminemment attachés à leur sol natal, bien que jamais à l’abri de surprises et d’attaques, de convoitises, dont les buts ne déviaient que rarement du pillage, du viol, de la prise d’otages. Les jeunes et beaux mâles et les fines femelles s’arrachaient comme du bétail de luxe sur les marchés d’esclaves du Maghreb. Ce commerce était, au reste, la seule richesse que présentât l’île. Il avait résulté de ces raids incessants l’établissement d’une force de cohésion peu commune. Un tel qui tenait la bêche l’instant d’avant se retrouvait le pilum à la main au moment d’après. Peuple, à dire vrai, jamais en repos, jamais en sécurité. Des postes permanents de guet étaient élevés, entretenus, occupés, en des lieux judicieusement choisis d’où la vue s’étendait sur les approches de l’île. Les habitants naissaient paysans, marins, à moins que ce ne fût mineurs. Ils ne pouvaient pas être moins que durs à la tâche, braves au combat, faire moins qu’aimer le travail sans ménager leur peine.

L’Elbois est robuste, de taille moyenne, a les cheveux noirs, le teint brun, le regard vif et pénétrant des Tarquins peut-être, et sa frugalité l’a maintenu fort et sain, à la complexion propre aux populations laborieuses de grand air. Bien que l’Histoire et la vie ne les eussent guère gâtés, ils n’eurent pas la tristesse et la sauvagerie des Sardes et des Siciliens, et peu, même, la léthargie soupçonneuse et rusée des contrées méridionales. Par ce simple trait de personnalité, ils étaient, certes ! prêts à accueillir l’homme devant qui l’Europe avait tremblé, déchu, mais providentiel que Dieu venait de leur imposer.

Pays de rebut, pays de pauvreté, d’incertitude, de précarité, d’amers lendemains ! Un fatalisme certain n’avait pu qu’y voir le jour tout au long des siècles de déceptions et de soumission. La contradiction était, néanmoins, d’y rencontrer des types de caractères bien trempés, où la résignation n’était que marginale, où le soldat survivait sous le marin ou le paysan. Peuple en accord avec sa pauvreté immémoriale digne, grave, sans démérite, qui ne touchait que les corps, l’âme et le cœur restant disponibles aux dépassements requis d’eux.

Partant, l’îlien se contenta d’une nourriture sobre et spartiate où dominaient le fromage de chèvre, les légumes secs, fromage aigrelet et navets à l’eau, rarement assaisonnés de lard ni vitaminés de poissons. L’automne apportait sa récolte de châtaignes dont chacun usait pendant tout l’hiver et confectionnait même des pollentas et des pâtes. Le pain était grossier, le blé devant être importé onze mois de l’année et les pentes caillouteuses se prêtant mal à sa culture intensive. Un vin blanc, qui, vu sa teneur en sucre, eût été de bonne qualité, arrivait sur la table plébéienne sous forme de piquette largement coupée d’eau. Néanmoins, il était une boisson à faire les centenaires, ainsi qu’il se dit dans les contrées de montagne. Mieux traité, le vigneron en élabore des vermouths et une spécialité nommée l’aleatico, bus au moment des desserts. Mais je l’ai déjà dit. L’adiposité n’entrava jamais la marche des Elbois, la peau sur les os pesant moindrement sur les jambes.

Les maisons étaient basses, blotties dans les failles ou serrées les unes contre les autres. Il fallait lutter en même temps contre les bises hivernales et les canicules de l’été. Les femmes se servaient pour la cuisine de simples ustensiles en terre cuite idéals aux nourritures mitonnées ou cuites à l’étouffée.

Le caractère le plus caractéristique d’Elbe était la dimension inusitée de ses lits où reposaient en général tous les membres d’une même famille. Six, voire sept personnes, y ronflaient à loisir dans une promiscuité de bon aloi. Enfin, pensons-le. Quelques mémorialistes du parcours impérial y casent parfois des aventures étonnantes et grand-guignolesques.

Dans les villes – il y en a –, la vie se déroulait sous un jour un peu plus relevé. Chère, sommeil, mine, vêtements avaient pris le train de la légèreté qui, de proche en proche, envahissait le continent. Les habitants tiraient un meilleur parti de la manne qu’y distribuait en tous lieux le modernisme. Le vent de révolte contre les anciens maîtres soufflant du nord au sud derrière les drapeaux de Lodi, de Marengo, d’Ulm, en détrônant les roitelets, les princes couronnés et les maisons souveraines, les papes très temporels et plus discrètement mystiques, a touché Elbe en 1802. La France impériale s’était donné cet îlot minuscule commandant la façade occidentale de l’Italie que la croisière anglaise cernait sans interruption. Il fut et le demeura une miette du grand empire jusqu’à ce qu’il en devînt la capitale, l’espace d’un bref séjour, en 1814.

En 1803, le commandant Léopold Hugo, nommé sous-inspecteur, débarqua à Portoferraio avec ses trois enfants : Abel, Eugène, et Victor, lequel n’avait qu’un an, mais qui décrira l’île comme s’il l’avait visitée en érudit qu’il sera. On connaît à l’occasion de sa prose l’insanité et la puanteur de la ville dont les rues recevaient les déchets de cuisine et les défécations humaines confiés aux bons soins des pluies la plupart du temps absentes. La belle Sophie Trébuchet avait quitté les bras de son amant, le général Victor Lahorie, géniteur putatif de notre poète national qui n’en aima pas moins son père nominatif et son oncle Louis, tous deux héros et généraux de la révolution que Victor se plût à encenser. Un drame pesant néanmoins sur la famille Hugo et les trois enfants innocents de ces débords !

La trompeuse de haut vol, la forte tête jamais satisfaite nulle part, la compliquée plus à l’aise au bras d’un aristocrate que dans ceux d’un soldat même ennobli par les droits de l’homme et même glorifié par ses actes. Elle n’avait que faire de ces rues malpropres et malodorantes, de ces résidences sans jardin, de cette cuisine abominable, de ces fruits fades, ces fleurs sans odeur, des amis de Léopold sans esprit et de ces femmes très mal fagotées, mais superbement emplumées, jusqu’à ces hommes insolents et à l’œil équivoque qui eurent l’audace incroyable de siffler la femme du commandant.

« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »,dira-t-on plus tard.

La trompeuse patentée, dis-je, mais jalouse des attentions que les beautés de l’île portaient à Léopold, n’eut de cesse de lui rendre la vie impossible et de quitter ce lieu de perdition et d’humour de caserne pour son Lahorie trop aristocrate pour être républicain et trop républicain pour être monarchiste. Un raté de salon, héros pourtant d’Hohenlinden, grognant dans les pas de Moreau, les deux, tombés ensuite dans l’ombre de ce feu d’artifice que fut l’empire ! Léopold était un homme simple souhaitant des amours simples. Elle était une femme compliquée ne se satisfaisant qu’en des situations, des passions compliquées. Elle emmena cette fois ses trois enfants en signe de non-retour, coupant Victor Hugo d’une de ses sources d’inspiration. Au reste, la ville et l’île persistèrent dans leur médiocrité et dans le giron flasque du grand empire. Nul n’avait, jusque-là, entrepris la résurrection de cet amoncellement de combes, de mamelons rugueux, de rades pourtant superbes ni de ces peuplades farouches, de ces mines riches et prometteuses ne tournant qu’au ralenti depuis des millénaires.

Elle attendait passivement et patiemment son heure de gloire, sans trop y croire.