La vie domino
Début du texte
Soudain, il pleut. Je prends mes jambes à mon cou et me mets à courir. En quelques secondes, le pavé se transforme en patinoire luisante où se fondent les gueules des bâtiments du quartier, ruisselantes, décrépies. Dans la rue Paul-Bert qui démarre place du Pont, les vendeurs ambulants de coriandre et de menthe fraîche abandonnent à la hâte leurs étals sauvages pour s’engouffrer dans les halls d’immeubles sans demander leur reste, les Roms qui font la manche, assis sur le trottoir, se couvrent la tête de cartons d’emballage, les balais d’essuie-glaces rayent les pare-brise des voitures, tandis que, comme par enchantement, les portes battantes d’un café s’ouvrent devant moi et affichent une joviale invitation, Chez Maître Mohamed. Bienvenue au Café du Soleil.Sur le seuil, un vieux chibani, le crâne engoncé dans une chéchia défraîchie, s’écarte légèrement. D’un geste du bras, il m’invite à entrer. Son visage est en fête. Il se délecte du spectacle de la rue piquée par les herses de l’averse. Elles le font rire, ces silhouettes qui, les mains sur la tête, le cou rentré dans les cols, le nez pointé vers le pavé, courent à l’oblique à la recherche d’un petit coin de parapluie. Il aime ce jeu inutile d’esquive des gouttes. Il réalise combien l’équilibre des hommes se précarise quand les Dieux essorent leur linge sale sur eux.« Oui, vas-y, entre. Dedans, c’est mieux que dehors », me réitère le vieux chibani en toute sagesse.En même temps, il ouvre grand la bouche, exposant sans prévenir son reliquat de dentition, pour fixer sur sa gencive inférieure une boulette de tabac à priser qu’il malaxait entre son pouce et son index. Puis, l’opération achevée, il se frotte les mains pour nettoyer les restes de sa chemma. Il me fixe dans les yeux, me tend gentiment sa petite boîte ronde en alu, la même que je voyais toujours dans les mains de mon père lorsque j’étais enfant :« Tu en veux ? »Je dis merci.Il dit merci oui ou merci non.« Merci non, je ne chique pas. »« Tu as tort. Mais ça m’en fera plus pour moi. »Il la remet tranquillement dans sa poche, me dit que mon visage ne lui est pas inconnu, puis revient aux trombes d’eau qui dégringolent du ciel. Sur lui, il ne pleut pas et, à l’évidence, il a l’air de jubiler de ce petit privilège de la journée. Pour une fois que ce n’est pas lui qui se fait prendre ! Il avait anticipé l’ondée, grâce à ses rhumatismes plus fiables que le mercure et en qui il a totale confiance.« Ils avaient pourtant dit que ça ne tomberait pas », je fais banalement en feignant d’inspecter le ciel.Brusquement, il se cabre, me dévisage avec une mine de figue séchée :« Qui, ils ? Il ne faut croire personne en ce bas monde. Tous des menteurs ! La prochaine fois tu me demandes à moi, je sais mieux que tous les professeurs de la miti’hou. »Je souris. Heureusement, je parle plusieurs langues et je sais que la miti’hou n’est pas le nom d’une prestigieuse université du quartier, mais seulement sa prononciation du mot « météo » dans la langue des garnis et des foyers de travailleurs solitaires. L’homme n’est jamais allé à l’école, mais on ne la lui fait pas. C’est un analphabète pas bête.Je reste un instant arrêté devant l’intensité de cette rencontre impromptue, mais le bougre en profite pour sauter du coq à l’âne et se met soudain à rêver à voix haute que s’il pleuvait ainsi en Algérie quelques jours dans l’année, ce serait la djenna, un petit coin de paradis. Il ne serait jamais parti de chez lui pour venir croupir ici, dans ce quartier de France, plein de garnis, rongé par l’éloignement des siens, les contrôles d’identité de la police et les attaques incessantes des cumulo-nimbus.Je me gratte le menton. Tiens, me dis-je, en voilà un qui croit que l’immigration est une question de météo, de niveau hydrométrique du bassin méditerranéen ; ça ne court pas les rues des hypothèses pareilles. Il ponctue sa pensée par un long soupir : « Eh oui ! » Sa tête dodeline, emportée par l’écho de ses pensées qui l’ont ramené au pays, le temps d’une averse française. Puis après un silencieux voyage intérieur, il me susurre que l’ordre des choses est de plus en plus ingrat pour les mal lotis. Il note qu’ici les Français se plaignent des giboulées de mars qui tombent désormais en août, alors que là-bas, chez lui, en Algérie, les habitants pleurent en ouvrant les robinets d’eau courante qui ne court jamais nulle part, parce que tout est à sec, les tuyauteries rotent le vide, dégorgent de l’air et de la poussière.Oui, l’ordre des choses est ingrat pour ceux qui ont soif et qui dépendent de terres arides.Brusquement, un nuage noir a assombri le visage du vieux. Il a éteint les feux de la fête. Deux gouttes de pluie sont arrivées au bord de ses yeux. Il passe la main dessus pour les cacher. Maintenant, il a des tatouages de chemma sur les paupières. On dirait du khôl.En face, sur la chaussée, le bitume fume, des ombres fuient.