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Uruguay, années 1970.
À vingt ans, Teresa Monti fuit Montevideo et la brasserie familiale pour l’amour de Damaso, un télégraphiste avec lequel elle emménage dans un phare du bout du monde.
Des années plus tard, dans l’étroite cuisine du phare de Cabo Polonio où Teresa fait la classe aux enfants des pêcheurs, Machado, un chasseur de loups de mer analphabète, fait son apparition. Sur les bateaux qui naviguent entre les îles, il a entendu parler de la maîtresse de Cabo, et pressent que son salut dépend de cette femme engagée, ardente, insoumise.
Pendant ce temps-là, à travers le pays, les Tupamaros organisent leur mouvement révolutionnaire.
Cinq années plus tard, c’est une femme brisée que l’on retrouve derrière le bar de la brasserie de son enfance à Montevideo. Tandis qu’un dramaturge américain de passage tente de redonner à Teresa goût à la vie, une seule question hante la maîtresse de Cabo : Machado a-t-il tenu la promesse qu’il lui a faite lors de leurs adieux ?
Un roman historique qui fait la part belle à l'enseignement et à la lutte sociale des années 70 en Uruguay.
EXTRAIT
Au cours des trois cents kilomètres que dura le voyage jusqu’à Cabo Polonio, Teresa ne jeta pas un regard en arrière. Son corps tressaillait sous les roues du buggy s’embourbant dans les ornières. Parfois une gerbe s’élevait et des éclaboussures orangées crépitaient sur son manteau. Ils traversèrent des sierras, croisèrent des hommes à cheval guidant les troupeaux de bêtes, parcoururent des palmeraies frissonnantes et des plaines ponctuées d’ombús aux fleurs blanc-vert dont Teresa tomba sous le charme.
Pendant l’expédition vers son nouveau monde, Damaso lui raconta les navires échoués, la construction du phare au siècle dernier, les feux que son père allumait tous les soirs jusqu’au jour où la lampe Fresnel avait remplacé les rougeoiements des combustibles. C’était peu de temps avant sa mort. Curieusement, au début, l’arrivée du faisceau blanc avait épouvanté plus qu’il n’avait rassuré.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Voilà un très joli premier roman, à l’écriture fluide, qui évoque à hauteur d’hommes modestes les luttes sociales dans l’Uruguay des 1970. -
Delphine Peras, L’Express
Un beau et bon roman qui instruit, de beaux personnages, un pays à découvrir, tout est là pour vous faire aimer
La Voix de Cabo. -
Yves Mabon, Lyvres.fr
À PROPOS DE L'AUTEUR
Catherine Baldisserri partage son temps entre Pornic et Paris. Elle enseigne les langues étrangères et anime des ateliers d’écriture.
La Voix de Cabo est son premier roman.
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Seitenzahl: 183
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Quand Machado mit pied à terre après une chevauchée de plusieurs jours à travers les forêts d’ombús, les palmeraies puis les hautes dunes blanches qui se dérobaient sous la force harassante du vent de l’Atlantique, il fut accueilli par une gifle magistrale. Elle était plus cinglante que les vents qu’il avait endurés durant son expédition. Plus cuisante aussi. Teresa, dans la fulgurance du geste, avait libéré toute la rancœur accumulée depuis son départ.
Il vacilla sous le choc, se rattrapa de justesse à l’étrier de son cheval et réajusta le large chapeau en cuir sur son crâne. La chemise blanche dont il s’était vêtu pour l’occasion – désormais salie par la poussière, la boue et la fiente des goélands – se plaqua d’un coup contre son dos noueux dégoulinant de sueur. Il caressa sa joue pour en atténuer la brûlure. Puis sentit son souffle lui revenir et, entre deux inspirations, osa avouer :
— J’avais imaginé compter mes pas avant d’arriver jusqu’à vous.
Son long torse se détachait contre l’immuable sentinelle postée sur le rocher escarpé.
Il plissa les yeux dans le soleil éblouissant de la mi-journée.
— C’est moi qui tiens le compte, Machado, et depuis plus longtemps que toi.
La voix de Teresa était plus assurée que lorsqu’elle résonnait dans la petite cuisine au premier étage du phare. Mais sa douceur était celle pour laquelle Machado n’avait pas hésité à se mettre en route le jour où les journaux avaient annoncé le retour de Teresa Monti de la Corte à Cabo Polonio.
Teresa Monti était née à Montevideo. Depuis trois générations sa famille avait prospéré grâce à ses brasseries, mais elle devait sa fortune à Dario, le père de Teresa.
Au tournant du vingtième siècle les grands-parents italiens de Teresa avaient fui leur île infertile et investi leurs économies dans un bistrot du centre historique. Dario avait vu le jour à bord du paquebot qui les menait jusqu’aux côtes uruguayennes. Peut-être tenait-il de ses premières heures de vie cette intranquillité qui serait le trait dominant de son caractère. Quoi qu’il en fût, il sut dribbler avant de savoir parler. Il montra peu d’inclination pour l’étude, non qu’il fût sot, mais rester assis pendant des heures en classe était un exercice au-dessus de ses forces. Pour tromper l’ennui il imaginait les figures qu’il exécuterait à la récréation avec le ballon qui traînait dans la cour. Ses compagnons le regarderaient, admiratifs, et lui s’en apercevrait à peine, tendu vers l’impulsion à donner à la balle pour qu’elle atteigne la trajectoire convoitée. À la maison on ne le voyait qu’aux repas. Le reste du temps il était à jouer dans la rue, à former des équipes, organiser des matchs, établir des pronostics et marquer des buts.
Dario fêtait ses quatorze ans quand la première Coupe du monde se joua en Uruguay. Il ne dormit pas pendant une semaine. Au cours d’un match amical avec son club, le jeune joueur se fit remarquer par le gardien de but de la Celeste en personne, venu assister à la rencontre. Ensuite ce fut comme une pelote de laine que l’on déroule. Il fut hélé, complimenté, encouragé et invité officiellement à assister à tous les matchs de la Coupe. L’invitation était accompagnée d’un laissez-passer pour le vestiaire de ses idoles, habituellement réservé aux hommes de presse. Voilà comment il fréquenta les meilleurs attaquants, milieux de terrain et défenseurs des années trente, les journalistes venus d’Europe sur le même transatlantique que les joueurs et les artistes, stars et starlettes qui migrent dans le sillage étoilé qu’engendrent les mythes.
Un après-midi, après la victoire de la Celeste contre le Brésil, une comédienne en vogue demanda en exhalant nonchalamment la fumée de sa cigarette, « Où va-t-on fêter cette belle victoire ? ». Sa question flotta dans l’air suave jusqu’à ce que Dario propose, « Chez moi ! ». Des regards se posèrent sur lui. « Qu’est-ce que tu racontes, gamin ? » fit intrigué celui qu’on surnommait le footballeur aux pieds d’or. « Je veux dire chez mes parents. Au bistrot Monti, quoi ! » reprit-il en haussant les épaules comme si c’était une évidence. On le questionna. Alors il dit le bistrot, la rue du bistrot et pendant qu’il disait, déjà la foule dans un même mouvement se pressait, égayée à l’idée d’un nouvel endroit où s’amuser.
Le bistrot devint le lieu de rendez-vous favori des joueurs, des supporters, des admiratrices. Il fallait arriver tôt pour trouver un guéridon libre, un endroit où poser le coude au comptoir. On trinquait à toute heure aux victoires de l’équipe nationale, mais d’aucuns venaient arroser des défaites plus personnelles, de sorte que l’on y fut vite à l’étroit. Les Monti décidèrent alors d’acheter une brasserie au bout de l’artère commerçante de la ville, le long de la Rambla. L’affaire était au-dessus de leurs moyens mais, depuis l’exil, ils savaient qu’il fallait oser pour avoir. Les portes à tambour s’ouvraient sur deux salles de réception vastes et aérées et, où que l’on se trouvât, les miroirs reflétaient le comptoir en acajou et l’escalier en marbre qui desservait le premier étage.
Dehors on applaudissait les quarts de finale. La Celeste, toujours en compétition, ralliait à chaque victoire de nouveaux supporters, de nouveaux journalistes, de nouvelles vedettes, uruguayens et étrangers pareillement car personne ne restait insensible à l’engagement physique et à la force morale de cette équipe. Une fois les corps douchés et les autographes signés, Dario guidait tout le monde jusqu’à la brasserie où ferveur patriotique et bonne humeur explosaient autour de verres remplis et d’assiettes garnies. Le jour où la Celeste remporta la finale, le bistrot et la brasserie ne désemplirent pas pendant trois jours et trois nuits. La réputation des Monti était assise.
Malgré des débuts prometteurs, Dario ne fit pas carrière dans le football. Plusieurs blessures l’en empêchèrent et, à vingt ans, il remisa crampons et ballon pour se consacrer aux affaires. Si à la naissance de son fils Domingo, dans les années quarante, les établissements se comptaient sur les doigts d’une main, quand Teresa vint au monde cinq ans plus tard, les Monti possédaient un petit empire. C’est du moins les termes qu’utilisaient ses concurrents, envieux et admiratifs de la rapidité avec laquelle ce fils d’Italiens avait monté ses entreprises.
On en était là en ce milieu de siècle. Les riches Européens et Américains adoraient Montevideo, délicieusement baroque avec ses avenues bordées de jacarandas. Chaque année, d’octobre à mars, ils tournaient le dos à leurs interminables hivers de l’autre côté de l’Atlantique et venaient fouler le sable des plages le long de la baie. Certains osaient les premiers maillots de bain et les bains de mer qui allaient avec. Les moins marginaux se prélassaient dans les fauteuils en osier estampillés Monti devant un café aux arômes exotiques ou un cocktail coloré, tout en débattant des dernières pièces vues au théâtre Solis.
L’avenir de Teresa était tout tracé. À sa majorité, Dario s’était mis en tête de lui attribuer la gérance du fleuron des établissements Monti, la brasserie de la Rambla. Les chiffres de l’année mille neuf cent trente sculptés au fronton de l’édifice, d’un vernis plus tendre que les faïences de la façade, rappelait qu’une bonne dose de savoir-faire et de gestion, assortie à de savantes alliances sélectives pérennisait les affaires.
Il inscrivit sa fille à l’école hôtelière de la ville. Elle avait été fondée par une habitante de Bâle arrivée des années plus tôt en Uruguay à la suite d’une affaire de mœurs, brodait-on. Elle se faisait appeler Madame Oscar. Quand il la rencontra, sa voix grave la trahit d’emblée – trop crécelle pour être originelle, malgré ses jambes galbées dans des bas stricts, sa croupe moulée dans une jupe chic. Cela étonna bien moins Dario, coutumier des excentricités de la nature humaine, que la tournure que prit leur entrevue.
— Le coût de la scolarité dans votre école est exorbitant, même pour un bistrotier enrichi comme moi, vous savez ! Mais si vous faites de ma fille une merveilleuse hôtelière, je n’aurai pas de reproches à vous faire, ni d’argent à vous réclamer.
Puis il ajouta sur un ton plaisantin, « Entre nous, d’une Suisse à l’autre, vous aurez bien mené votre barque ! ».
Comme le visage de la directrice n’affichait qu’une seule expression, le désarroi, Dario entreprit de lui expliquer qu’elle s’était installée dans un pays qu’on surnommait la Suisse de l’Amérique du Sud à cause de la tranquillité qu’il y régnait encore au regard des soubresauts agitant les États voisins. Madame Oscar le remercia pour la précision, se leva, altière, et lui assura qu’à la fin de sa scolarité Teresa maîtriserait les arts de la table et de l’étiquette aussi parfaitement que les langues étrangères.
Dario n’eut pas à regretter son choix.
Contrairement à son père, Teresa montra un goût prononcé pour l’étude. Dans son école, madame Oscar faisait aussi enseigner l’histoire, la géographie et les sciences, arguant que les adolescentes qu’on lui confiait se devaient d’acquérir une vision du monde. Teresa excella en histoire, mais ce qu’elle affectionnait par-dessus tout étaient les arts de la table. Ce fut une élève appliquée, voire trop exigeante avec elle-même, de sorte qu’elle vivait le moindre échec comme une petite fin du monde. N’avait-elle pas éclaté en sanglots un jour d’examen où on l’avait reprise pour une nappe mal disposée ? Après cet épisode elle s’était rendue chaque fin d’après-midi à la brasserie et avait passé minutieusement en revue les tables dressées pour le service du soir. Sous le regard stupéfait de son père, elle décelait la cuillère qui mordait l’assiette, avisait le porte-serviette solitaire, faisait renvoyer le verre à champagne dont elle était la première à remarquer l’ébréchure sur le pied.
La surprise dissipée, Dario en fut fort aise. Voir sa fille jouer à l’hôtelière en herbe dans la salle de réception alors qu’elle n’avait que douze ans le réconfortait.
Puis Teresa grandit. Elle eut treize, quatorze, quinze ans. Rien d’anormal jusqu’ici, excepté qu’à cet âge-là, elle changea. Aux tête-à-tête professionnels avec son père, elle commença à préférer la compagnie de jeunes garçons sur la Rambla. Son corps aussi changea et, de ses seize à ses dix-huit ans, Dario la découvrit au bras de nombreux soupirants. Il ne les compta plus le jour où, bluffé, il la rencontra escortée par deux prétendants à la fois. Qu’elle soit courtisée n’était pas pour lui déplaire. Il se disait, « Plus tôt son cœur sera pris, plus prompt son retour à la brasserie. Et tant mieux si elle épouse le rejeton d’une famille bien née ! ». Il ne s’était pas remis des frais de scolarité, ayant dû pour les payer repousser les investissements à mener. « Et un empire, même petit, ça se consolide ou ça périclite ! » ressassait-il inlassablement. Il ignorait qu’il avait mangé son pain blanc depuis longtemps.
Teresa variait d’amoureux parce qu’elle se lassait d’entendre, à chaque rencontre, les titres de propriété et comptes en banque, ainsi que les dates de réceptions à donner – où son père ne manquait pas de s’exhiber avec panache, vantant ses cafés vanillés, chocolats poivrés, thés mentholés. Ainsi accompagnée, elle trouvait interminables les promenades jusqu’à la mer. Précisément comme l’aurait été une vie à deux avec l’un d’entre eux. À dix-huit ans elle décréta, péremptoire, « Je ne veux pas d’un avenir derrière un comptoir, fût-il celui de la brasserie de la Rambla ».
Dario n’avait pas vu le coup arriver. Il fut sonné comme un boxeur après un uppercut. Au bout de quelques jours il attribua cette décision hâtive à l’effervescence de la jeunesse et se dit qu’avec le temps, sa guapita changerait d’avis.
Mais bon sang ne saurait mentir, Teresa tenait son caractère trempé du côté des Monti. Fort heureusement, car Chela de Cruz, sa mère, d’origine guarani et née dans une province reculée du pays, n’était qu’une marionnette entre les mains de son mari. Il y a fort à parier que cet aspect des choses, que la jeune fille décela à l’adolescence, ait en partie influé sur sa décision future. Chela se laissait déplacer sans rechigner d’un établissement à l’autre au gré des saisons, et quand sa fille lui avait reproché d’être le jouet des desseins lucratifs de son mari – Chela était joliment dotée, physiquement parlant, car sa maigre dot avait obligé à reporter de trois mois leur mariage – cette dernière n’y avait rien trouvé à redire. « Les liens du mariage sont sacrés », lui répétait-elle à l’envi. Face à ces assertions, Teresa gardait le silence. Contredire sa mère aurait plongé celle-ci dans une détresse abyssale. Depuis l’enfance, Chela souffrait d’humeurs maléfiques qu’aucune potion ni aucun marabout de village n’avaient réussi à guérir.
Aussi était-ce à Angela, la nounou qui l’avait élevée, que Teresa avouait les baisers de ses amoureux, les mains audacieuses sous ses jupons, et la surprise et l’émoi et le plaisir ressentis.
Cela se passa un dimanche d’automne sur la Rambla. Ce jour-là, le vent de l’Atlantique charriait de lourds nuages à l’approche des tempêtes d’équinoxe. Teresa et Angela s’étaient assises sur un banc du kiosque face à la mer et elles regardaient la houle qui faisait se former des vagues d’une folle amplitude. Elles pensèrent qu’au-delà du promontoire des navires avec hommes et cargaisons se fracasseraient contre les récifs, cette année encore.
Au bout d’un temps Teresa s’aperçut que sa nounou ne scrutait plus l’horizon. Sa tête était inclinée sur la gauche vers le jacaranda et son menton acquiesçait à quelque chose, à une image naissante dans son esprit qui, petit à petit, prenait forme et lui convenait. Elle regarda dans la même direction.
Près du vieux jacaranda, Angela dévisageait quelqu’un.
Un homme grand, la trentaine, aux cheveux épais et noirs, était adossé à l’arbre. Ce ne fut pas sa force tranquille qui intrigua Teresa à son tour mais le petit carnet qu’il tenait dans la main et sur lequel il alignait des traits. Son crayon restait parfois en suspens, dessinant dans l’air ce qui semblait être des formes géométriques.
Teresa, poussée par la curiosité, s’attarda sur les gestes de l’inconnu. Un peu plus tard, l’homme leva les yeux de la page sans paraître étonné. On aurait simplement dit qu’il attendait le moment précis où elle allait lui accorder toute son attention. Il referma lentement le carnet et décida de faire les dix pas qui le séparaient du banc.
Damaso Ferri de la Corte, tel qu’il se présenta aux deux femmes, était originaire d’un village côtier que les gens de la capitale auraient eu bien du mal à pointer sur une carte. D’ailleurs, parler de village pour dire ce qu’était Cabo Polonio à l’époque relevait de la plus pure prétention. Un bout de terre marécageuse coincée entre de hautes dunes mouvantes et les flots, malmené par les vents et les courants de l’Atlantique. Trois ou quatre cabanes de pêcheurs posées là. Et une poignée d’hommes aux nerfs d’acier. Voilà l’endroit qu’avait quitté Damaso Ferri pour venir à la capitale étudier la science de la télégraphie. Et il était sur le point d’y retourner. C’est ce qui fascina et effraya Teresa à la fois, et elle le lui fit remarquer d’emblée.
— Si j’ai bien compris, Monsieur Ferri, vous avez choisi de vivre en enfer mais sur la terre ferme en quelque sorte, décréta-t-elle avec tout l’aplomb de sa jeunesse.
Il rit, il aimait les femmes qui avaient de l’esprit. Puis il rétorqua, façon grand seigneur :
— Le supplice que vous me faites vivre, Mademoiselle, depuis que je vous ai aperçue au club Uruguay, en galante compagnie, est plus insupportable que les enfers terrestres et ceux de l’au-delà réunis.
Teresa avait l’habitude d’être complimentée mais rarement par le biais de la métaphore.
Elle fut séduite.
C’est comme dans les contes, pensa-t-elle, un regard allumé de paillettes se fiche droit dans nos yeux, une voix chaude ravit nos oreilles et notre petit cœur flanche.
L’homme qui se tenait devant elle ne manquait pas d’allure. Et c’était précisément ce qu’Angela, restée vieille fille, lui faisait savoir, à force de petites tapes dans les côtes. Agacée, elle se leva du banc d’un coup de rein trop leste, perdit l’équilibre et n’évita la chute qu’en se rattrapant aux bras qui s’offraient à elle. Des bras secs mais emplis d’une étrange vigueur.
Damaso retint Teresa dans son étreinte, jouissant enfin seul de la coupe de ses seins, et du regard noir qu’elle lui décocha par la même occasion quand elle réalisa qu’il profitait superbement de la situation.
Angela nota que la jeune femme était moins grande que lui. Leurs silhouettes se détachaient nettement contre la balustrade de la promenade. Elles la firent songer à un autre couple plus flou, trop vite à jamais séparé.
— Vous permettez, dit Teresa en se dégageant et d’un signe du menton, elle désigna le carnet qu’il n’avait pas lâché.
Damaso le lui tendit.
Elle parcourut les feuilles noircies de traits longs et courts, courts et longs, parfois suivis de points. Puis le referma et prononça exactement ces mots d’un ton désabusé :
— Je croyais découvrir les arabesques décrites par les goélands, les sillages des navires, les nuages dans le ciel, mais que vous vous ennuyiez au point de tracer de vulgaires bâtons horizontaux, cela dépasse mon entendement ! Vous me décevez, Monsieur Ferri, vous me décevez.
Quand, après un long silence, Damaso expliqua que ces signes cachaient des lettres, que ces séquences mises bout à bout disaient une langue, et que cette langue pouvait sauver des vies, elle porta une main à sa bouche en rougissant.
— Pourtant on dirait bien que… fit-elle avant de s’interrompre et de feuilleter le carnet de nouveau en écarquillant ses grands yeux noisette sur les bâtonnets.
— C’est l’alphabet morse, voyez-vous ! Je suis venu à Montevideo pour étudier la science de la télégraphie, dit-il, tirant parti de son trouble.
Puis il ajouta que oui, il allait bel et bien retourner dans cet enfer, comme elle lui avait fait remarquer, qu’il y retournerait avec ou sans elle mais qu’il avait sa petite préférence.
Teresa entrevit une existence aventureuse s’ouvrir à elle – une vie extravagante, fantasque, immorale, dirait plus tard Chela avant de s’enfermer à double tour dans sa chambre à coucher – aux côtés d’un homme qui lui plaisait terriblement.
Elle écarta les doigts de sa main pour murmurer d’un petit air effronté :
— Donnez-moi quelques semaines et je vous suivrai.
Quinze jours plus tard, Teresa abandonnait la capitale, laissant derrière elle un père bouillonnant de rage, une mère alitée, un frère indifférent et une nourrice comblée.
L’existence d’Angela, contrairement à celle de Teresa, n’avait rien eu du conte de fées. Elle était née dans un village près d’un fleuve aux eaux marronnasses au bord duquel les enfants se lavaient. Les maisons étaient basses et sombres, les cours, des poulaillers qui n’en avaient que le nom tellement les pontes d’œufs étaient rares. La mort avait emporté sa mère après une maladie mal soignée et le père s’était employé dans les fermes alentour pour nourrir la famille. Angela, l’aînée d’une fratrie de cinq enfants, avait passé trente-cinq ans de sa vie à préparer des biberons, faire des lessives, le ménage, la cuisine. À soigner des bobos et à consoler des cœurs éprouvés aussi. Ses frères et sœurs élevés, son père décédé, elle s’était résolue à penser à elle. Comme la première Coupe du monde de football se déroulait en Uruguay, elle eut l’intuition que la capitale aurait besoin de bras. Au cours des dernières années elle ne les avait pas ménagés et elle pensa, rassurée, qu’ici ou là-bas ils rendraient service tout pareil.
Angela avait une bonté d’âme hors du commun.
Quand elle descendit de l’autocar près du parc Posadas, ce ne fut pas la hauteur des édifices qui entouraient la place qui l’impressionna, bien que là d’où elle venait, le point le plus haut du village culminât à trois mètres et il s’agissait de la butte du cimetière. Ce fut de voir les gens marcher dans les rues, le maté à la main, au point où elle crut avoir débarqué dans un autre pays. Dans son village aussi on buvait le maté, ce breuvage fort amer, mais le soir après la journée de travail et sous le seul regard des proches.
Déboussolée, elle arpenta l’artère commerçante à la recherche d’une pension. Les bruits de la ville lui étaient étrangers et un klaxon, un grincement de roue, une porte de boutique claquée fort la faisaient sursauter. Aussi, quand elle passa devant un attroupement qui fêtait une victoire autour de guéridons disposés sous l’auvent d’un bistrot, qu’une femme toilettée jeta une flûte à champagne dans son dos en lançant, « En Russie ils disent que ça porte chance ! », que les débris de verre vinrent se ficher dans les seuls souliers ouverts qu’Angela avait eus de toute sa vie, elle poussa un cri et s’évanouit. Elle reprit connaissance, allongée sur une banquette, ses pieds nus couverts de serviettes blanches.
— Vous ne saignez plus maintenant, dit une voix sur le point de muer mais qui avait encore des ratés. Qu’est-ce que vous nous avez fait peur !
Elle se redressa et dévisagea l’adolescent qui lui tenait la main. Autour d’eux ce n’était qu’un va-et-vient incessant, des tintements de verres, des exclamations.
— Vous n’avez rien de cassé, c’est l’essentiel. Que peut-on faire pour vous ? reprit Dario.
— Je cherche à m’employer, répondit-elle en soulevant la serviette qui dissimulait ses pieds et en réprimant une grimace.
— Vous alors, vous êtes bien tombée ! Sans jeu de mots bien sûr, fit-il en ajoutant, avec la Coupe mes parents sont débordés.
Angela entra au service des Monti à la suite d’une mauvaise chute et au moment où le bistrot connaissait son heure de gloire. Jusqu’à la naissance des enfants, elle servit la clientèle cosmopolite du bistrot et de la brasserie, et adora ces années de son existence. Elle s’autorisa même à tomber amoureuse, férocement
