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RÉSUMÉ : "Le roi Dagobert" de Lucien Double nous plonge dans l'histoire fascinante de Dagobert Ier, l'un des souverains les plus emblématiques de la dynastie mérovingienne, souvent réduit à la légende amusante de la chanson populaire. Ce livre va au-delà des récits simplistes pour offrir une analyse approfondie de son règne et de son impact sur la France médiévale. Dagobert Ier, qui a régné au VIIe siècle, est souvent considéré comme le dernier grand roi mérovingien. Sous son règne, le royaume des Francs a connu une période de prospérité et de stabilité relative, marquée par des réformes administratives et une expansion territoriale. Lucien Double explore les sources historiques pour démystifier les mythes et présenter un portrait nuancé de ce roi souvent mal compris. Le livre examine également les relations diplomatiques de Dagobert avec d'autres puissances européennes, ses contributions à l'Église, et son influence sur la culture et la société de l'époque. En s'appuyant sur des recherches rigoureuses, l'auteur nous invite à redécouvrir une figure historique complexe, loin des caricatures habituelles. Ce récit captivant, riche en détails historiques, éclaire la vie et le règne de Dagobert Ier, offrant aux lecteurs une nouvelle perspective sur un personnage clé de l'histoire de France. __________________________________________ BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR : Lucien Double est un auteur et historien passionné par l'histoire médiévale, avec un intérêt particulier pour la dynastie mérovingienne. Bien que peu d'informations biographiques soient disponibles sur lui, ses travaux témoignent d'une profonde connaissance et d'une rigueur académique dans l'étude des périodes anciennes. Ses recherches se concentrent sur l'analyse des figures historiques souvent mal comprises ou simplifiées par la tradition populaire. Double s'engage à offrir une vision plus nuancée et documentée des personnages qu'il étudie, comme en témoigne son ouvrage "Le roi Dagobert". Il utilise des sources variées et fiables pour reconstruire le contexte historique et culturel de ses sujets, et ses écrits sont appréciés pour leur clarté et leur profondeur. En contribuant à la redécouverte de figures historiques clés, Lucien Double joue un rôle important dans la vulgarisation de l'histoire médiévale auprès du grand public. Son approche méthodique et sa capacité à rendre accessibles des périodes complexes font de lui une voix respectée dans le domaine de l'histoire.
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Seitenzahl: 180
Veröffentlichungsjahr: 2022
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AVANT-PROPOS
SOURCES CONSULTÉES
NOTICE SUR LA CHANSON DU ROI DAGOBERT
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
C'est pour les rois un bien rare privilège que d'être restés vivants dans la mémoire populaire ; le flot rapide des âges engloutit bientôt leur souvenir ; les lettrés ou les écoliers seuls savent leurs noms, appris le plus souvent en rechignant, à grand'peine, à grand effort de mémoire, de pensum et d'ennui. Bienheureuses au contraire les figures historiques aimées du vrai peuple ; pour retenir leurs noms, il n'a fallu qu'un sourire ou qu'une chanson ; mais ces figures-là sont rares parmi les rois ; dans notre vieille histoire monarchique je n'en trouve que deux : celle d'Henri IV, le rusé Gascon, le bon compagnon aux coudes percés comme le cœur, et celle de notre compatriote, l'enfant de Paris Dagobert, roi de banlieue, monarque de faubourg, vivant gaiement à Clichy, à Épinay, à Saint-Ouen, comme un bourgeois retiré.
Ah ! ne me parlez pas de ces rois inconnus du peuple, des Louis, des Charles, des Philippe quelconques ; le peuple aime qui l'aime : vox populi, vox Dei ; il est resté fidèle à la mémoire de ceux qui l'ont aidé et protégé. Sans se préoccuper qu'on en ait fait ou non des saints, comme pour le morose saint Louis ou pour le rouge et sanglant Teuton, l'épais boucher Charlemagne, il n'aime que les bons vivants, les clairs esprits, justes, sensés. Peu lui chaut qu'à l'exemple de Salomon, ils aient un peu fourragé dans les myrtes ou même festonné dans les vignes ; s'ils ont beaucoup chéri de belles, c'est que leur cœur était chaud, leur sang bouillant, leur âme ouverte ; si la bouteille avait pour eux des charmes, le mal n'était pas bien grand. Jamais du moins Henri IV ne brûla vifs de pauvres hérétiques comme le fit Robert le Pieux ; jamais du moins Dagobert, s'il s'obstinait, malgré saint Amand, à épouser la femme qu'il aimait, jamais, disons-nous, Dagobert ne s'entêta en d'autres matières. Toujours, au contraire, il sut, véritable précurseur des monarques constitutionnels, écouter avec déférence, même en des matières fort intimes, les sages conseils de son ministre responsable, le célèbre saint Éloi.
Cependant, en écrivant la vie du bon roi par excellence, sacré tel par la complainte légendaire, plus indestructible que l'histoire, il faut se garder de bien des entraînements. Qu'on n'aille pas s'imaginer, comme la chanson voudrait le faire croire, que Dagobert fut simplement un bon vivant à rouge trogne, aveuglément mené par son entourage ; non, c'était un fort rusé personnage, dans le genre de son collègue Henri IV, digne d'être comme lui Gascon ; il avait de larges idées, voyait loin et faisait grand ; son empire, dont la chanson ne parle pas, était aussi vaste que celui de Charlemagne. Dagobert avait l'âme d'un César ; malheureusement pour lui, il n'avait pas pour sujets, comme un imperator de Rome, la foule docile des vieux peuples façonnés au joug de longue date par les Scipions et les Marius, les Sylla et les Pompée. Aussi haut que le sceptre doré du roi, le leude levait l'épée d'acier, l'évêque la crosse endiamantée ; dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il eut, comme la grande ennemie de son père, la fière Brunehaut, à lutter à la fois contre la double aristocratie du clergé et des grands. Néanmoins il resta le maître ; par lui régna la justice, régnèrent l'ordre, la paix publique, et, frémissants, les chefs austrasiens, pour asservir la royauté au joug de leurs maires carolingiens, durent attendre qu'il mourût. Du
reste, il mourut jeune, à trente-cinq ans. Après lui, ce fut fait de sa race ; rapidement, les rois fainéants, vains fantômes, suivant le caprice des héritiers d'Arnoul et de Pépin, apparaissent et disparaissent ; c'en est fait du vieux sang de Clovis : les rois des Francs vont s'éclipser de la scène historique jusqu'au règne timide des premiers Capétiens, et sur les ruines, cette fois complètes, du vieux monde gallo-romain, vont peser de leur poids écrasant, sur les corps comme sur les âmes, ces deux formidables puissances, debout encore aujourd'hui, l'empereur d'Allemagne et le pape de Rome.
Nous allons donc tâcher, ami lecteur, de faire revivre à vos veux le véritable Dagobert. Sans abonder, les documents ne manquent pas ; nous parcourrons, en choisissant, en écartant ou en expliquant le fabuleux, les chroniques négligées, les vies des saints contemporains. Nous tâcherons qu'après avoir achevé ce petit volume, Dagobert vous apparaisse nettement, tel qu'il était, avec ses qualités et ses défauts ; ne m'en voulez pas, si vous le trouvez un peu différent peut-être de cette figure des imageries populaires, à couronne dorée, à longue robe rouge, à 'grande barbe rousse, qu'au temps des vendanges les buveurs attardés aux cabarets de Clichy ou de Saint-Ouen entrevoient souriant dans les pampres, tandis qu'au loin, dans les vignes qui s'obscurcissent, dans les tonnelles qui s'éclairent, s'envole au milieu des rires, vers les étoiles souriantes aussi, par un beau soir de dimanche, la chanson du roi Dagobert.
Bréquigny et Pardessus. Chartres et diplômes.
Fredegarii Chronicon.
Gesta regis Dagoberti.
Ouvrage trop négligé, sans doute à cause du mépris que lui a témoigné Adrien de Valois, ce lourd compilateur du dix-septième siècle, chez qui ont puisé la plupart des auteurs modernes. L'auteur anonyme des Gesta Dagoberti est un moine de Saint-Denis. Adrien de Valois le traite de fabulator ; il est vrai que les Gesta Dagoberti renferment de nombreux récits de miracles, mais tous les historiens de cette époque sont dans le même cas, et Adrien de Valois lui-même est quelquefois en ces matières aussi fabulator que le moine de Saint-Denis.
Gesta regum Francorum.
Aimoini de gestis regum Francorum Chronicon.
Chroniques de Saint-Denis.
Hermani monachi Chronicon.
Courte chronique écrite vers l'an 1000.
Sigeberti Gemblacensis monachi Chronicon.
La Chronique de Sigebert de Gembloux est un ouvrage quelquefois peu exact, elle a été composée vers l'an 1100.
Vita sancti Arnulfi, episcopi Mettensis.
Vie de saint Arnoul, évêque de Metz, par un moine anonyme contemporain.
Vita sancti Eligii.
Vie de saint Éloi par saint Ouen, son ami et son contemporain.
Vita sancti Audœni, Rothom. episc.
Vie de saint Ouen, évêque de Rouen, écrite vers l'époque de Charles-Martel.
Vita sancti Faronis, episc. Meldensis.
Vie de saint Faron, évêque de Meaux, par Hildegaire (neuvième siècle).
Vita sancti Amandi, Trajectensis episcopi.
Vie de saint Amand, évêque de Maëstricht, par Beaudemond, moine contemporain.
Vita sancti Sulpitii, episc. Bituricensis.
Vie de saint Sulpice, évêque de Bourges, par un auteur très probablement contemporain.
Vita sancti Richarii, abb. Centulensis.
Vie de saint Ricquier, abbé de Centule, près Crécy, écrite par Alcuin.
Vita sancti Pauli, episc. Virdunensis.
Vie de saint Paul, évêque de Verdun, par un anonyme du dixième siècle.
Miracula sancti Martini, abbatis Vertavensis.
Miracles de saint Martin, abbé de Vertou sur la Sèvre, par un moine de l'abbaye de Vertou.
Vita sancti Sereni. (Apud Duchesne, hist. Franc.)
La vie de saint Sérénus est un très important document, le seul qui fasse mention de la révolte des Austrasiens contre Dagobert.
Beaucoup d'autres Vies de saints parlent de Dagobert, mais les faits qu'elles rapportent à la plus grande gloire de leurs pieux héros sont si évidemment faux qu'elles ne sont malheureusement d'aucun secours pour l'histoire.
Citons, comme exemple du genre historique de ces pieuses élucubrations, la Vita sancti Aurei et sociorum, qui donne la lèpre à Dagobert, afin de pouvoir faire coucher le roi sur le tombeau de saint Auréus, ce qui le guérit à l'instant.
La Vie de saint Guilhain, celle de saint Lietphard, la chronique de sainte Rictrude, etc., sont pleines de contes semblables.
La chronologie de l'époque mérovingienne est souvent assez embrouillée ; nous avons suivi celle de Dom Bouquet dans sa collection des Historiens des Gaules.
1 Fidèle à notre principe de remonter toujours aux sources primitives, nous n'avons eu recours pour cette histoire de Dagobert qu'à des documents autant que possible rapprochés de l'époque où vivait notre héros.
Malgré les plus consciencieuses recherches, nous n'avons pu trouver positivement l'origine de cette célèbre chanson ni l'époque à laquelle elle remonte ; M. Leroux de Lincy, dans sa Notice des chansons populaires (Paris, 3 vol., 1840, chez Delloye), n'a pas été plus heureux que nous. Les anachronismes y fourmillent, mais il est bien évident qu'ils sont cherchés. Il est certain que le texte primitif de la chanson a été fort altéré ; on s'en est servi comme de canevas, et beaucoup de couplets ont été changés ; quelques-uns ont dû même être intercalés à des époques postérieures.
Nous avons fait cependant une petite découverte qui mettrait peut-être au moins sur la trace du lieu d'origine. Un couplet fort ancien, et qui manque aux quelque quarante textes que nous avons sous les yeux, est ainsi conçu :
Quand son trésor fut à sec,
Il vint à l'étang de Méobec (prononcez Mobec) ;
puis, Dagobert, liant ses chiens par le cou, les jette à l'eau en leur disant :
Allez, mes bons amis,
Allez voir au fond si j'y suis.
Ce couplet est cité incidemment au bas d'un article sur la Brenne, paru dans la Revue de Paris, t. XXVII, p. 187, année 1841. Il est en flagrante opposition avec le vieux proverbe : Il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte, disait en mourant Dagobert à ses chiens. Mais, indice précieux, la désignation précise d'un lieu aussi peu important que l'étang de Méobec, qui ne peut être évidemment connu que dans la province où il est situé, c'est-à-dire dans la Brenne, nous ferait croire que c'est de là que vient la chanson du roi Dagobert. Ce qui confirmerait cette opinion, c'est que l'abbaye de Méobec fut précisément fondée par Dagobert (Voir Chartes et diplômes de Bréquigny). L'abbaye de Méobec dépendait du célèbre monastère de Saint-Cyran.
Tombée presque dans l'oubli pendant la révolution, sans doute comme manquant de civisme, la vieille chanson eut un regain de succès dans les premiers temps de l'empire et pendant les beaux jours du Caveau. Elle eut même sous Napoléon Ier les honneurs de la persécution, ce qui la remit fort à la mode auprès des libéraux. En 1812, après la retraite de Russie, l'empereur eut le désagrément d'entendre fredonner sur son passage le couplet suivant :
Le roi faisait la guerre, Mais il la faisait en hiver, Le grand saint Éloy Lui dit : O mon roi, Votre Majesté se fera geler. C'est vrai, lui dit le roi, Je m'en vais retourner chez moi.
Quelques personnages facétieux ayant médité l'immortel bulletin qui commençait par annoncer la destruction de l'armée, le désastre de la Bérésina, et finissait, sans doute pour consoler les mères et les veuves, par annoncer que du reste la santé de Sa Majesté n'avait jamais été meilleure, quelques personnages facétieux, disions nous, remplaçaient
Votre Majesté se fera geler
par :
Votre Majesté nous fera geler.
Napoléon fut très irrité de cette irrévérencieuse application de l'histoire mérovingienne à sa propre personnalité ; pendant plusieurs mois, la police impériale traqua les chanteurs du Roi Dagobert, dont l'air même fut sévèrement interdit.
Cet air est une très ancienne fanfare de chasse au cerf, fort usitée il y a quelques centaines d'années, dans les forêts des bords de la Loire, principalement dans la Touraine et l'Anjou, ainsi que dans le Poitou.
Méobec est en Brenne, dans l'Indre, par conséquent dans le Poitou. Ce serait décidément peut-être bien de ce côté qu'il faudrait chercher l'origine de la chanson du bon roi Dagobert.
La jeunesse de Dagobert. Sudragésile et Dagobert. Influence d'Arnoul. Dagobert, roi d'Austrasie, 622.
Depuis que le roi Clotaire II était devenu, par suite de la défaite et du trépas de Brunehaut, le seul maître de tous les États francs, il s'était, à l'exemple de Clovis, épris d'un grand amour pour les environs de Paris, de ce Paris reconnu, dès le temps de l'empereur Julien, comme le centre véritable des Gaules. Les villas royales étaient nombreuses autour de la vieille capitale des Parisii ; outre le palais de la Cité et l'antique habitation impériale, située sur le versant nord de la montagne Sainte-Geneviève et connue sous le nom de palais des Thermes, les Mérovingiens possédaient dans un périmètre de quelques lieues une grande quantité de domaines royaux ; les principaux étaient ceux de Lagny, de Reuilly, d'Aubervilliers, d'Écouen, de Noisy-sur-Marne, de Rueil, de Brunoy, d'Essonne, de Meudon, de Vanvres, de Vaugirard, de Cernay-près-Sannois, de Chelles, d'Épinay-sur-Seine, de Garges, d'Issy, et enfin de Clichy (Clippiacum)2, dont le territoire allait de la voie romaine de Catuliacum — à peu près la grande route de Saint-Denis actuelle — jusqu'aux lisières de la forêt de Rouvray — bois de Boulogne, alors beaucoup plus considérable que maintenant.
Un jour de l'année 617 ou 618, cette dernière villa de Clippiacum ou de Clichy était en grande rumeur : le roi Clotaire et sa femme, la reine Bertrade, étaient partis depuis quelques jours à l'occasion des grandes chasses d'automne, laissant à Clichy leur jeune fils Dagobert, dont l'éducation était confiée à l'évêque de Metz, Arnoul3. Dagobert ne paraît pas avoir éprouvé une bien vive affection pour le saint personnage que la volonté paternelle lui avait imposé comme gouverneur ; mais Arnoul était l'ami nécessaire du roi Clotaire ; c'était grâce à l'évêque de Metz que le fils de Frédégonde avait pu triompher de Brunehaut, et le royal obligé n'avait pas osé refuser au chef de la toute-puissante aristocratie austrasienne la faveur sollicitée par lui d'élever et d'instruire à sa guise l'unique héritier du trône. Malgré toutes les prières de Dagobert, Arnoul était resté en possession de cette charge de confiance.
Arnoul, sûr de sa puissance, se préoccupait donc peu de plaire ou de déplaire à Dagobert ; il voulait au contraire habituer son élève à le craindre et à lui obéir ; bref, il travaillait à en faire pour l'avenir un docile instrument, comme le furent plus tard aux mains des descendants d'Arnoul les fils dégénérés de Dagobert.
Le jeune prince avait surtout une haine profonde contre un rude duc francoaquitain, de manières brutales, de formes grossières, avant toujours la menace à la bouche et la main levée, le duc Sudragésile, qu'Arnoul lui avait imposé comme précepteur. Or, ce jour-là, en l'absence d'Arnoul, Sudragésile et Dagobert mangeant à la même table, le duc, peu respectueux de sa nature, arracha brusquement des mains du jeune prince, à la grande indignation des assistants, comtes et serviteurs, une coupe que celui-ci portait à ses lèvres et la vida d'un trait, par manière de raillerie. C'était une violente injure : Dagobert bondit : profitant de l'exaspération qui règne autour de lui, il ordonne à ses serviteurs de s'emparer de Sudragésile, de le frapper à coups de verges et de lui raser les cheveux et la barbe, le plus grand affront qu'on pût faire à un noble franc. Le duc n'était pas aimé ; on s'empressa d'obéir ; mais, par malheur, à peine les dernières boucles de la chevelure de Sudragésile tombaient-elles sous les ciseaux des fidèles de Dagobert, que l'on signala la venue du roi Clotaire qui arrivait en compagnie d'Arnoul. Redoutant à bon droit la colère du roi et surtout celle de l'évêque de Metz, tous les domestiques du palais se dispersèrent en grande hâte, et Dagobert lui-même, réfléchissant un peu tard aux conséquences brutales de sa hardiesse, s'esquiva et gagna la campagne au plus vite.
Mais, une fois hors de la villa, où aller, quel refuge trouver assez sûr pour y être à l'abri de la colère paternelle ? Et Dagobert cherchait avec anxiété : une idée soudaine lui vient à l'esprit, il se rassérène ; il connaît maintenant l'asile assuré qu'il lui faut, et, désormais sans inquiétude, il poursuit allègrement sa route.
Tout près de la villa de Clichy, il y avait un petit hameau composé de quelques cabanes de bûcherons et de cultivateurs, d'une villa gallo-romaine en ruine et d'un oratoire délabré, le tout nommé, à cause de sa situation sur la grande voie impériale qui menait de Paris vers le Nord et du souvenir de la matrone Catulia, la rue Catulienne.
L'année d'avant, Dagobert chassait un cerf dans la forêt de Rouvray ; l'animal, après une longue course, était sorti des bois, avait traversé toute la plaine qui s'étendait de la métairie Villaris (aujourd'hui Villiers), dépendance de Clichy, jusqu'à la rue Catulienne, et, trouvant ouvertes les portes du petit oratoire du hameau, il était venu tomber, haletant, épuisé, sur les dalles qui recouvraient les ossements de saint Denis et de ses deux compagnons, saint Rustique et saint Eleuthère. Et alors, ô prodige, les chiens qui poursuivaient leur proie, tout jappant, tout écumant, qui se précipitaient à sa suite dans la chapelle, subitement s'arrêtent, comme changés en pierre ; de loin les chasseurs les voient et, ne comprenant rien à cet arrêt soudain, pressent leurs montures, sautent à bas de leurs selles et vont se jeter dans la chapelle, quand eux aussi se sentent attachés à terre par une force invincible ; un invisible bras semble les repousser de l'enceinte sacrée. Dagobert comprend qu'il y a là quelque chose de miraculeux, tombe à genoux, adore le grand saint qui vient de manifester ainsi sa puissance et s'en retourne tout pensif au palais royal de Clichy.
C'était dans cet oratoire qu'après son attentat irrespectueux envers la dignité de son précepteur, Dagobert venait de se résoudre à chercher asile. Son attente, sa confiance en saint Denis ne furent pas trompées : en vain les envoyés de Clotaire et d'Arnoul, en vain Clotaire et Arnoul eux-mêmes essayèrent-ils de pénétrer dans l'oratoire de saint Denis. Ce fut à tous chose impossible, et Dagobert triomphant put faire ses conditions, rentrer à la villa paternelle, sans avoir à craindre une de ces redoutables corrections dont les précepteurs mérovingiens étaient généralement prodigues.
Il est probable que les chiens courants de Dagobert, vigoureusement fouaillés quand d'aventure ils entraient dans les appartements royaux, avaient trouvé que la chapelle ressemblait fort à la demeure de leurs maîtres, et n'avaient pas, pour cette raison, osé y pénétrer. Quant aux hommes, la crainte de commettre un sacrilège, l'émotion, le respect et même la terreur secrète que leurs âmes naïves éprouvaient, sans en avoir conscience, en entrant dans les lieux consacrés, considérés comme des refuges dont la violation était toujours punie par les saints, suffisent pour expliquer qu'ils n'aient osé pénétrer dans un oratoire ni pour y verser le sang d'un pauvre animal, ni pour en arracher un réfugié.
A la suite de cet événement, Dagobert fut regardé par tout le monde comme placé sous la protection spéciale de saint Denis ; Arnoul lui-même changea quelque peu son système d'éducation, et paraît s'être dès lors attaché à gagner la confiance et l'amitié du jeune prince.
Malheureusement pour celui-ci, la reine Bertrade, sa mère, quoique jeune encore, vint à mourir quelque temps après. C'était une femme douce, généralement aimée, et que son mari chérissait. Mais les rois mérovingiens avaient horreur du veuvage ; après une semaine ou deux données au deuil et aux larmes, Clotaire s'éprit d'une jeune fille, nommée Sichilde, d'une grande famille d'Aquitaine, et les mauvais jours recommencèrent pour le pauvre Dagobert, sous l'influence de la nouvelle marâtre.
Arnoul comprit que le moment était venu d'agir ; l'avenir était à Dagobert ; il ne fallait pas songer, le passé l'avait prouvé, à soumettre par la crainte cette nature déjà fière, ce protégé de saint Denis. Il était plus habile de gagner le jeune prince par des bienfaits, de se l'attacher par la reconnaissance. Arnoul va faire de l'adolescent oublié et négligé un roi heureux et puissant, à la condition, bien entendu, que lui, Arnoul, sera le ministre dirigeant du nouveau monarque.
Et alors, voici que tout à coup les chefs austrasiens se sentent repris d'un bel amour de l'indépendance et de l'autonomie ; ils ne veulent plus que l'Austrasie, la guerrière nation, soit confondue avec la Neustrie pacifique ou la Bourgogne mercantile ; il leur faut un roi Pour eux seuls, une cour au milieu d'eux, il faut que leurs palais, depuis longtemps déserts, retentissent du bruit de nouveaux festins et de nouvelles orgies, et qu'un jeune chef les conduise à de nouvelles guerres, à de nouvelles aventures. Ils ne veulent plus du pacifique Clotaire, devenu avare comme un vieux Cahorsin, qui rend la liberté à des peuples conquis pour quelques milliers de sous d'or. Ils veulent un maître qui, au lieu de s'enfermer dans une chambre close pour compter ses sacs de triens ou de quinaires, campe avec eux sur les rives des fleuves allemands, au fond des forêts germaniques et qui, méprisant le long bâton royal, ne s'appuie que sur son épée.
Et la révolte grandit, la faction de Pépin fourbit ses armes et s'apprête à la guerre ; un vent de révolte souffle sur les frontières, sur les marches de l'Est ; ils veulent, ces guerriers germains, des batailles et des pillages ; maudit soit l'ordre romain et que refleurisse au plus tôt l'ère brillante des conquêtes.
Le roi Clotaire est trop vieux pour eux ; dans leur grande forêt Hercynienne, quand le loup a les dents usées et les griffes sans tranchant, c'est le louveteau qui le remplace, et tous les guerriers d'Austrasie, fatigués de leur long repos, veulent marcher aux combats, guidés par le prince au nom de bon augure, Dagobert, en langue teutonne, lumière brillante.
