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En 2022, le musée national d’Écosse trouve un autoportrait inédit de Vincent van Gogh dissimulé sous des couches de colle et de carton au dos d’un tableau du peintre hollandais, la Tête de paysanne au bonnet blanc. Leah part à Édimbourg pour négocier le retour du tableau sur sa terre d’origine mais secrètement, elle poursuit un but différent : le verso de la toile dévoile un autre homme… Qui est-il ? Leah remonte le fil de la vie du peintre pour le découvrir.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Cécile Delîle est née en 1968. Enseignante, amoureuse de peinture et de littérature, elle vit sur les bords de la Seine entre Giverny et La Roche-Guyon.
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Seitenzahl: 174
Veröffentlichungsjahr: 2024
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LE VAN GOGH RETROUVÉ
Couverture (recto) :
Vincent Van Gogh
Tête de paysanne au bonnet blanc, 1885
Huile sur toile marouflée sur carton, 46,40 x 35,30 cm
National Galleries of Scotland
© National Galleries of Scotland
Couverture (verso) :
Radiographie du recto du tableau.
© National Galleries of Scotland
© Editions des Falaises,2023
16, avenue des Quatre Cantons - 76000 Rouen
102, rue de Grenelle - 75007 Paris
www.editionsdesfalaises.fr
Cécile Delîle
LE VAN GOGH RETROUVÉ
Ce roman est une fiction. Il est tiré d’un fait réel : en juillet 2022, le musée national d’Écosse découvre par hasard un autoportrait inédit de Vincent van Gogh au dos d’un tableau du peintre hollandais, la Tête de paysanne au bonnet blanc, peint en 1885, lors de son séjour à Nuenen.
C’est le voyage qui compte, pas le but.
Montaigne
Son regard avalait les visages et les devantures à vive allure. Ses formes appétissantes sous sa robe plissée se frayaient un chemin entre les individus agglutinés devant les tavernes des trottoirs. Tantôt drôles ou hantés, les bars pittoresques guidaient ses pas sous l’œil inquisiteur d’une vieille forteresse perchée sur un rocher depuis des lustres, un ancien volcan dont le bruit de lave en fusion, pardon, du canon, retentissait à treize heures précises depuis 1861. Sillonnée de ruelles pavées et de vieux escaliers, la capitale écossaise était une vaste toile d’araignée où Leah ne voulait pas se perdre. Elle avançait dans « Leith », quartier du front de mer, ancien port d’Édimbourg devenu un lieu branché où les galeries d’art succédaient aux anciens entrepôts à whisky et elle se dirigeait vers « Old Town » et son enchevêtrement de constructions médiévales.
L’ombre du château sur la colline semblait poursuivre sa chevelure rousse et la poussait à ne pas se retourner. Elle imaginait que la gouttière du donjon était ornée de dragons dont les gueules crachaient l’eau des pluies pour protéger son trésor royal. Il était caché en haut d’un escalier de pierre menant à sa porte monumentale où passaient des archers et des soldats en cuirasse : bijoux, reliques, tapisseries y étaient conservés, tout comme la couronne d’Écosse qu’on avait enterrée sous la dalle des latrines séculaires pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le trésor que venait de trouver Hanna Stevens, conservatrice du Scottish National Gallery 1 méritait-il le même sort ? songea Leah avec humour. C’était le but de son voyage. Jamais, avant l’annonce de cette découverte, elle n’avait ressenti une telle décharge d’adrénaline dans ses veines, pas même le jour où elle était sortie de l’université d’Amsterdam avec sa maîtrise de « conservation des arts et des cultures » en poche. Elle s’abrita sous le porche d’une vieille maison aux fenêtres en ogives : ses moulures gravées de guirlandes de houblon laissaient passer les gouttes et elle n’avait qu’une envie, danser sous la pluie pour faire éclater son bonheur. Un sourire ravageur irradiait son visage.
Dix jours plus tôt, le quotidien néerlandais NRC avait rapporté l’information, encore brûlante dans sa mémoire : un autoportrait de Van Gogh venait d’être découvert au verso d’une œuvre représentant une femme de Nuenen peinte en 1885. L’autoportrait derrière la Tête de paysanne au bonnet blanc2avait été réalisé par l’artiste probablement à Paris et attendait son heure entre du carton et une épaisse couche de colle. Il serait dévoilé le 2 août prochain, dans le cadre de la grande exposition d’été de la Galerie nationale écossaise, a taste for impressionism3, un tour de force pour ses experts qui présenteraient la radiographie de l’autoportrait inédit. Les deux tableaux seraient exposés aux yeux du monde. Joli cadeau ! pensa Leah. Elle n’était pas étonnée. Ce n’était pas la première fois qu’une œuvre en cachait une autre, de nombreux peintres dans le besoin retournaient leurs toiles pour travailler. Mais celle-ci avait une importance capitale. Elle ramenait à trente-neuf le nombre de ses autoportraits. Son supérieur, conservateur principal et directeur du musée Van Gogh d’Amsterdam, avait insisté sur l’importance de sa mission et ses paroles restaient gravées dans son esprit :
— À cette collection, nous pouvons maintenant rajouter une autre image : il serait opportun de rapporter chez nous cette toile qui dort depuis 1960 en Écosse et que vous alliez habilement ouvrir les négociations, Miss Bird. Je suis certain que les arguments d’une jeune Anglaise élevée en France, mais de souche écossaise auront plus de poids que ceux de n’importe quel sujet de la couronne d’Angleterre ! Vous savez autant que moi qu’Anglais et Écossais se détestent. De nombreux soldats écossais ont rejoint les rangs des Français lors de la guerre de Cent Ans contre l’Angleterre… Plus récemment, l’Écosse s’est exprimée à 62 % contre la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne… C’est vous dire leur attachement à notre continent et particulièrement à la Hollande, qui a été longtemps pour eux une terre d’exil et d’échanges. Bref, j’espère qu’ils ne l’oublieront pas, car la Tête de paysanne au bonnet blanc doit revenir chez nous.
Son ton, en apparence léger, était sans appel : elle ne devait pas échouer.
Il supervisait son travail depuis trois ans. L’adaptabilité, la capacité de Leah à travailler en équipe l’avait décidé à envoyer la jeune femme se jeter dans la gueule du loup et se défendre sur la scène internationale avec ses confrères. Sa formation antérieure de juriste était un plus pour la laisser partir sur ce dossier délicat. Leah avait apprécié cette marque de confiance à son égard, en oubliant, l’instant d’un sourire à son supérieur, toute la pression qu’il mettait sur ses épaules.
Impossible de dormir la veille du départ. Elle avait passé sa nuit au dernier étage du musée, au service de restauration et conservation des œuvres d’art, pour réviser les multiples méthodes d’analyse optique des pigments pour toiles sur chevalet, de la photographie à la spectrométrie infrarouge. Sa mission était claire sur le papier, mais beaucoup plus délicate en réalité : de quelle image avait parlé son supérieur ?
Leah ne remettait pas en doute son authenticité, mais son identité : depuis le début, elle en était certaine, tous les autoportraits de Van Gogh étaient des représentations de son frère mort, jour pour jour, un an avant sa naissance, le 30 mars 1852. Il portait même son prénom. Un tableau en cachait un autre, un homme en cachait un autre aussi, et elle espérait bien que cet autoportrait appuierait sa thèse. Sous les nuages pommelés d’Édimbourg, elle était prête à grimper jusqu’au donjon du château pour affronter cet autre Vincent.
Zundert était une ville déserte ancrée dans le silence de la campagne, à quelques kilomètres de la frontière belgo-hollandaise. Une fois l’an pourtant, sa folie et son exubérance se réveillaient et dix mille personnes venaient admirer ses chars fleuris, monstres de la nature, qui avaient effrayé Leah la première fois qu’elle était venue se recueillir devant la maison natale de l’artiste, sous la fenêtre du premier étage où il était né. Quelle indécence de faire défiler des fleurs fauchées en plein été ! Une odeur suffocante planait sur la place du village et la dérangeait. Passé ce premier dimanche de septembre, chaque maison se rendormait derrière ses volets clos en rêvant à ces voyageurs d’autrefois qui venaient en diligence se restaurer chez ces « coupeurs de fleurs » sur la route reliant Paris à Amsterdam. Leah les dénommait ainsi et se demandait devant les prairies dévastées par le soleil, les champs brûlés et les rivières asséchées, ce qu’ils pouvaient encore bien ramasser. Curieusement, c’est au cimetière, dans le haut du village, qu’elles étaient les plus nombreuses, entre les dalles de pierre sagement alignées.
L’une d’elles était au nom de « Vincent-Guillaume van Gogh », le premier enfant décédé de Théodore van Gogh et d’Anne-Cornélie Carbentus, sa maman. C’était une femme docile, discrète, qui peignait des aquarelles pendant que son mari, « le joli pasteur », courait au secours des plus misérables. Un an exactement après ce drame, elle donna naissance à un autre « Vincent-Guillaume », déclaré sous le même numéro d’ordre dans le registre des naissances de l’état civil de la mairie de Zundert : il y prit la place de son frère mort, la place 29. Pourquoi ces prénoms identiques ? Que s’était-il passé dans la tête de cette femme ?
Elle venait se recueillir chaque jour sur cette tombe en tenant la main de son autre petit. Les prêches du pasteur dédiés au nourrisson décédé emplissaient l’église, transperçaient les murs, les fauteuils, les armoires jusqu’au jardin du cimetière et se déposaient sur la pierre tombale où le petit Vincent venait s’asseoir pendant des heures. Un nid de mousse et d’herbes couchées montrait l’empreinte de ses genoux. Depuis qu’il savait lire, il ne pouvait s’en éloigner. Pas une journée sans qu’il vienne, ces lettres gravées à son nom l’obsédaient, il y passait ses doigts jusqu’à s’en brûler la peau. La pierre rugueuse lui renvoyait la douleur de sa mère et sa solitude. Le dos courbé entre les tombes, il l’entendait lui parler :
— Vincent, es-tu là ?
— Je suis là… Le vent m’a caressé, mes cheveux sont encore tout ébouriffés et le soleil m’a donné pour toi une fleur aux motifs dorés, je viens juste de la ramasser.
Mais elle passait dans les allées du cimetière sans le voir et lui creusait à pleine main cette terre pour trouver un visage qui puisse enfin lui répondre. Dans son indifférence, il pouvait tout lire, son amour et sa haine. Comment apaiser sa peine ? Au fil des saisons, flocons, boue, brindilles de la dalle s’étaient collés à sa peau et formaient un manteau protecteur qu’il ne pouvait quitter.
Le jour de son anniversaire restait le plus terrible à affronter. Pendant vingt-quatre heures, il restait introuvable, envahi par ce besoin irrépressible de disparaître et de prendre la place de son frère allongé sous la terre, sa vraie place. Dans cette famille de pasteurs protestants, on entretenait tellement le culte de la souffrance depuis tant de siècles qu’il était indécent d’être joyeux pour l’anniversaire de Vincent. On restait silencieux le soir à la veillée et le petit garçon allait vite se coucher de peur d’apercevoir des larmes dans les yeux de ses proches. Dans son sommeil, point de répit. Il quittait le monde des vivants pour celui des morts et retrouvait l’autre Vincent dans un long questionnement : aurait-il la couleur de sa peau ? Quelles seraient sa voix, sa main et sa figure ? La sienne, aux traits fins et réguliers, s’effaçait par touffes. À onze ans, il n’était plus lui, mais un étranger au regard sévère qui éloignait ses proches, un enfant dont l’existence, la gorgée avalée, l’envie de rire et de pleurer lui semblaient à peine autorisées. Il s’appelait Vincent-Guillaume, décédé et né le même jour entre la mousse et la pierre du cimetière de Zundert.
Il jouait seul, sans ami et loin de l’agitation de la grande bâtisse familiale. À l’âge où tous les gosses grimpent aux arbres, il rampait au sol pour trouver un indice, attrapait la chenille ou le moindre bouton de fleur et le gardait dans sa main pendant des heures. Quand en fin de journée, on rappelait la brebis égarée, il s’étonnait que son prénom soit clairement prononcé et entendait sous terre l’autre Vincent sursauter. Seul Théo, son cadet de quatre ans, semblait le comprendre et l’approchait sans crainte pour lui parler, ses sœurs s’éloignaient en riant. Il connaissait ses cachettes et revenait le chercher avant le dîner pour qu’il ne se fasse pas gronder : la blancheur des assiettes n’autorisait aucun retard. Les deux blondinets aux yeux clairs, fondus dans le moule des mâles de la famille, se différenciaient uniquement par la taille. Mais ce qui n’était que douceur sur le visage de Théo devenait terreur sur celui de Vincent. Ils étaient inséparables dans leurs joies et leurs peines. La voix de Théo stoppait ses interrogations, ses peurs et Vincent l’attendait toujours avec impatience :
— Que fais-tu encore seul dans le cimetière ? Tu sais bien que Pa n’aime pas que tu joues ici.
— Je cherche les fleurs, les plantes rares autour des pierres, et même les lézards, ils viennent quand c’est midi sur la dalle brûlante.
De ses yeux doux, Théo regarda son frère :
— Je ne vois que des feuilles desséchées, tu me sembles la seule fleur au milieu d’un pot !
La dalle était bordée de hautes herbes formant un berceau naturel. Quelques vases en faïence l’éclairaient la nuit et recevaient en cadeau la pluie des orages. En hiver, Vincent y trempait ses doigts, les ressortait glacés et les réchauffait dans sa bouche.
Théo prit la main de son frère avec tendresse, cette fois, elle était chaude.
— Allez, viens vite ! On va dire encore que tu ne veux pas venir, on raconte chez nous que tu es toujours seul et cela me fait de la peine.
— Je sais ce que l’on dit de moi, mais ce n’est pas vrai, tu es là…
Et l’autre Vincent sous la dalle ? L’épiait-il pour l’entendre respirer ? Peut-être par capillarité de la racine des plantes avait-il pris sa place et sa voix… une voix rauque qui tranchait avec la finesse de ses traits.
Il plongea ses mains dans un vase, se débarbouilla la figure avec énergie et éclaboussa celle de son frère en riant. En arrivant sur la terrasse bordée de géraniums couleur sang, son visage s’était figé et la table immaculée lui semblait un lac immense qu’il devait traverser pour entendre la voix claire de son père s’adresser à lui. Mais avec Théo à ses côtés, il semblait prêt à tout affronter. Il l’avait initié à ses jeux, à ses balades et n’avait jamais éprouvé la moindre jalousie quand ses parents le comblaient d’affection. Théo était le fils idéal, né au printemps, respirant un bonheur mérité sans qu’on puisse le lui reprocher. Sa bonté le protégeait de tout. Il écoutait son grand frère avec intérêt, le corps planté devant lui déjà en protecteur.
Il s’était fait à cet autre corps, à cet autre Vincent qui vivait en lui et guidait ses actes. Une pulsion intérieure le rappelait à l’ordre dès qu’il essayait d’être lui-même. Ses balades autour du cimetière devinrent en grandissant de longues fugues qui n’étonnaient plus ni voisins ni parents depuis longtemps. Il n’avait pas peur. Il connaissait sa campagne. Son père avait initié la famille, après ses heures d’études, à des promenades à travers la forêt de pins bordant la maison. Vincent marchait des heures en pleine bruyère, cherchant entre les feuillages une identité perdue, insensible aux intempéries et aux vents : le danger d’un orage n’était rien, il était déjà mort ! Il poursuivait de grandes conversations avec la nature et revenait avec un dessin à la main ou plié dans sa besace. Pour l’anniversaire de son père, le 8 février 1864, il lui offrit une ferme et un hangar pour charrettes dessinés au fusain4 près de la maison.
— Est-ce ainsi que tu vois le bas de notre village ? questionna avec étonnement son père en posant son verre sur la table dominicale.
— Je ne sais pas, mais j’aime dessiner, Pa.
— Je serais curieux que tu m’y emmènes demain après l’office, car je n’ai pas remarqué autant de choses que toi et tu me les montreras.
Le dessin fit le tour de la table et passa de main en main avec admiration, mais sa mère, qui peignait des aquarelles avec finesse dans sa jeunesse, en fit à peine cas. Honteux, Vincent baissa les yeux dans son assiette. Sa tignasse hirsute lui semblait bien plus lourde que d’habitude, il s’aida de sa main pour soutenir sa tête. Anna, de deux ans sa cadette, lui offrit le geste bienveillant que sa mère lui refusait, mais personne n’aurait songé à le lui reprocher : elle était une mère aimante et dévouée avec sa progéniture, aidant son mari dans sa charge de pasteur. Souvent débordée, elle fixait le cadre nécessaire à l’éducation de ses petits, mais laissait la gouvernante s’occuper des tracas du quotidien. Dans ses lettres, Vincent la décrivait comme une femme complexe à la communication difficile. Il redoutait ses silences autant que ses colères. Cette femme qui avait perdu sa mère à seize ans et élevée courageusement ses frères l’avait rejeté. Elle n’avait jamais été prête à l’aimer.
Cette fois encore, Vincent souffrait et les minutes semblaient des heures. Son regard acier fixa l’assemblée et se posa sur cette femme si étrange. Pourquoi nos proches s’autorisent-ils à nous blesser avec tant de facilité ? pensa son cœur meurtri. Impossible d’imaginer à l’époque que ses toiles allaient faire le bonheur de sa famille en subvenant aux besoins financiers de ses trois sœurs pendant des années. En aurait-il récupéré une quelconque reconnaissance ? Difficile à dire. En tant qu’aîné de la fratrie, il s’était toujours senti épié. Cette pression l’avait isolé. Incompris, il avait préféré s’enfuir et ne confierait sa peine qu’à Théo, dans ses lettres. Plus de huit cents, griffonnées, dessinées, criant son besoin d’être aimé :
Involontairement, je suis devenu plus ou moins dans la famille une espèce de personnage impossible et suspect, quoi qu’il en soit, quelqu’un qui n’a pas la confiance, en quoi donc pourrais-je en aucune manière être utile à qui que ce soit5 ?
Vincent fixa une dernière fois sa mère en guettant une parole encourageante, mais un long silence marqua la fin du repas. Ses yeux suppliants firent le tour de la table, qu’attendait-on de lui ? Il se mordit violemment la lèvre supérieure, une envie de pleurer inonda son corps. Il plongea alors dans le sourire radieux de Théo qui observait sa feuille de dessin avec soin et lui prit la main :
— Demain, tu viendras avec moi.
— Irons-nous dans les arbres dessiner le ciel et voir le nid de pie que tu as trouvé dans l’acacia du cimetière ?
— Non, c’est au sol que je vois le mieux, tu le sais ! Dans un arbre, je ne cesse de m’imaginer la tête fendue en deux après une chute, c’est trop dangereux.
C’était un cauchemar récurent : il se voyait, le corps étendu au sol avec un filet de sang débordant de ses lèvres, Théo hurlant son prénom à côté.
— Nous partirons dans la forêt en traversant les champs de seigle sans n’être vus ni entendus de personne et nous irons nous baigner dans la rivière interdite, dit-il en chuchotant.
Pa et Moe n’en sauront rien !
Il récupéra à regret sa feuille qu’il glissa dans sa poche. Ses dessins respiraient la terre du Nord qu’il connaissait dans ses moindres recoins et qui le protégeait. Elle était son refuge. Il parcourait le jour un territoire de dix kilomètres autour de la maison et cernait déjà à travers un bois, un étang, le miracle de la création. Seul, il se libérait de cette peine, mais, dès qu’il se rapprochait du village, son cœur et son esprit s’affolaient : qui était-il ? Les allées du cimetière jonchées de pétales restaient sans réponse.
Zundert puait la mort. Lui aussi. C’est sans regret qu’il quitta sa petite école communale pour aller se cacher dans un internat protestant de Zevenbergen, à quelques kilomètres de sa maison, puis dans un autre à Tilburg, encore plus éloigné de sa famille. Il en ressortit avec une éducation irréprochable et un sentiment de culpabilité indécrottable, prêt à endosser le costume de marchand de tableaux que lui offrait son oncle et qui avait fait la prospérité de la famille. Tous ses ancêtres étaient pasteurs ou vendeurs d’objets d’art : il n’avait pas le choix. Il était attiré par l’étude de la Bible et ce besoin d’aider son prochain. Toute son enfance, il avait vu son père courir la campagne pour se rendre au chevet de ses paroissiens et l’admirait. Mais il n’osa repousser la proposition généreuse de son oncle. Il souhaitait faire plaisir aux siens. Cent van Gogh, homme d’affaires avisé, avait fait fructifier son entreprise, spécialisée dans la reproduction de tableaux de maîtres anciens et d’artistes exposés dans les salons officiels. Il s’était associé en développant avec succès et reconnaissance plusieurs filiales étrangères. Sans héritier direct, il voulait en faire bénéficier sa famille et les enfants de son frère. Qu’aurait choisi l’autre Vincent ? Ses décisions n’étaient prises que par défaut, laissant à l’autre la première place, celle du roi ! Lui gardait celle de « l’assassin », mot qu’il employa devant son père en quittant la maison.
Il sauvait les apparences, faisait bonne figure en société et, comme il était un jeune homme cultivé parlant plusieurs langues, la maison Goupil et Compagnie à La Haye, lui tendit les bras. Il partit pour la filiale hollandaise de cette firme familiale et montra tant de qualités et de dévouement qu’à peine âgé de 20 ans, il fut envoyé avec une belle promotion à la succursale de Londres vendre d’autres tableaux.
Pas d’aptitude ni d’habitude au bonheur… tout avait basculé rapidement pendant ce voyage en Angleterre. De l’employé modèle, il était passé au vendeur critiquant ses gravures devant ses clients. Il fut renvoyé cinq mois plus tard, auréolé d’un parfum de scandale et de déshonneur qui fit très vite le tour de la famille. D’où sortait cette voix qui lui dictait cette autre conduite ? De la dalle d’un cimetière qui le conduisait irrémédiablement à l’échec.
Personne dans son entourage ne s’expliqua ce sabotage, pas même Théo, son tendre frère, employé comme lui chez Goupil et Compagnie
