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Des destins qui se rencontrent, s’entrelacent et parfois se délient.
Deux amis d’enfance, fils de parents aisés, unis pour faire les quatre cents coups et prêts à s’empoigner pour la conquête d’un jupon, voient leur avenir professionnel tranquillement se dessiner. Damien a intégré un cabinet d’avocats d’affaires et Jean-Joseph a endossé la responsabilité commerciale de la scierie familiale. Si le premier, entreprenant et délesté de bonnes manières, se jette dans la vie avec bonheur, le second, encore très attaché au regard de ses parents, navigue à vue dans les décisions à prendre. Quand Ariane et Sophie apparaissent, les deux garçons s’efforcent, chacun puisant dans son arsenal de séduction, d’avoir le dernier mot.
Entre les chevauchées amoureuses dans la forêt, son accession à la direction de l’entreprise et l’accident d’une jeune Manouche dans lequel il se sent profondément impliqué, Jean-Joseph plonge doucement dans une tragédie qui n’en a pas l’air. Mais il ne sait pas encore qu’il y a toujours, dans cette folie pleine d’éclats, un apaisement après la tempête.
Jean-Marie Mignon observe, écrit les silences, les incompréhensions, et il démonte en douce les collisions sentimentales et familiales.
EXTRAIT
La remarque de Damien sur le fait qu’il allait bientôt entrer dans la vie active fit s’abstraire Jean-Joseph du monologue enjoué que Damien avait repris devant les deux femmes. Il savait que son père – Joseph – dont il portait le prénom qu’il n’aimait d’ailleurs pas, comptait sur lui pour le seconder. Il était clair que le paternel bataillerait une nouvelle fois aux prochaines élections pour renouveler son mandat de conseiller départemental tout en conservant celui de maire. Les moments dédiés aux affaires publiques étaient autant de temps soustrait à la conduite de la société. Jean-Joseph ne se faisait pas d’illusion. « Mon père attend que j’intègre la scierie. Sans tarder! ». Il achevait sa formation à l’école de gestion avec un stage dans l’entreprise que dirigeait le père de son dernier flirt, une fille de sa promotion. Il approchait à pas rapides du terme d’une période de sa vie qui le comblait si bien qu’il ne voulait pas imaginer sa fin. Pourtant! Le grand balancier céleste des saisons marquerait, avec le solstice d’été, la fin de l’allongement des jours, l’arrêt de ses études. Le site principal de la société se trouvait à Cantabreix, là où il habitait, tout comme Damien. Jusqu’à présent, l’affaire familiale n’avait été qu’une replète tirelire pour son argent de poche. Il lui fallait se préparer à changer de focale sur l’usage de l’entreprise. Les fêtes de la Saint-Jean ouvriraient cette année une période de galère… toute relative.
À PROPOS DE L’AUTEUR
Jean-Marie Mignon aime les lettres pour leur histoire et leur forme, les mots pour leur destin, pour leur usage, pour ce qu’ils donnent à voir, à rêver. À chaque roman, il jubile de savoir que le lecteur, dans son imaginaire propre, se réapproprie cette histoire, pour lui seul. Et, confie-t-il, "chaque fois qu’un lecteur se saisit d’un livre et s’immerge dans sa lecture, une nouvelle histoire d’amour peut débuter, sans que l’on sache jusqu’où elle mènera."
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Seitenzahl: 292
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Les affiches dans la ville annonçaient une soirée d’hommage à Jimi Hendrix. L’onde de choc déclenchée quarante ans plus tôt par le guitariste frénétique allait déferler une nouvelle fois jusqu’au théâtre de Brive. En attendant le lever de rideau, Damien et Jean-Joseph, aux meilleurs sièges du parterre, cancanaient sur les gens qui prenaient place.
La coiffure de deux jeunes femmes installées devant eux attira leur regard. L’une était châtain foncé, et ses cheveux, épais, étaient coupés haut sur le col de sa veste cintrée rouge. Celle qui se tenait à son côté était blonde. Sa chevelure aux reflets roux, joyeusement bouclée, roulait jusqu’aux épaules.
— Cette femme est coiffée de la toison d’or ! chuchota Damien.
— Veste ajustée sur des omoplates tenues droites ! souffla Jean-Joseph.
— Et sa voisine : taille fine et hanches bienveillantes : le galbe du violoncelle fait chair ! reprit Damien.
— Te prends-tu pour Man Ray ? Comment vois-tu ses hanches à travers le dossier de son siège ?
— Je le sens ! Et toi, comment peux-tu remarquer ses omoplates avec la veste qu’elle porte ?
— Ma parole ! Elle t’a entendu : elle enlève sa veste !
— La chaleur monte chez les Gaillardes !
— Gaillardes ? Les aurais-tu déjà vues à Brive ? C’est toi qui t’échauffes !
Les musiciens entrèrent sur scène. L’âme surexcitée de Jimi Hendrix souffla sur la salle qui s’abandonna à la pulsation rythmique des éclats de jazz. Une poussée d’adrénaline saisit les garçons. Tout le temps du spectacle, la musique de ce farfadet de Jimi partagea son magnétisme psychédélique avec les deux jeunes femmes : les interprètes scandaient le tempo et les filles composaient la mélodie.
Les applaudissements taris, la foule commença à s’écouler lentement vers les sorties, la jeune femme à la coiffure d’ambre se leva et se retourna, enfin. Son regard, porté en direction des deux mâles, sembla les traverser, comme si elle fixait quelque chose loin derrière eux. Elle esquissa un sourire boudeur, à croire que celle-ci avait senti dès le début de la soirée le poids de leurs yeux sur sa nuque. Un rouge à lèvres pourpre éclairait sa peau au teint de lait. Une onde de picotement courut sur la peau de Jean-Joseph.
— Elle a les yeux énigmatiques des femmes de Modigliani ! susurra-t-il.
Sa copine avait surpris le jeu des regards croisés et avait, à son tour, regardé avec malice les garçons. Elle avait des yeux noirs légèrement en amande, plantés sur un visage rond, un corps hâlé à la peau mate, une poitrine haute, des membres aux attaches fortes, une démarche ferme et souple.
— Et la brune est le modèle vivant des sculptures de Maillol ! souffla Damien. Elles ne peuvent pas être des frangines, elles sont si différentes !
Et, d’autorité, il lança :
— On les attend dehors et on sort le grand jeu !
Ils se dégagèrent rapidement de la foule qui se dispersait et se postèrent sur le large perron, en avant des escaliers. La musique plein la tête et attisés par les deux visages féminins, les garçons patientaient gaiement dans la douce et lumineuse nuit de mai. Quelques instants plus tard, elles sortaient du théâtre en se tenant par le bras. Celle aux cheveux blond vénitien claudiquait légèrement. Son déhanchement surprit les garçons. Ils se raidirent une fraction de seconde, puis se dirigèrent vers elles.
— Nous ne sommes-nous pas déjà rencontrés ? interrogea Damien avec aplomb, faussement candide.
— Au festival de Woodstock ? Avec Hendrix ? répliqua la brune. C’était sans doute ma mère que vous aviez croisée…
Elle parlait avec le ton d’une femme sûre d’elle, moqueuse. Le flot des spectateurs continuait de vider le théâtre en glissant autour d’eux. Damien plissa ses paupières.
— Mais je n’étais pas né! Loin de là! Ni vous d’ailleurs ! Prendriez-vous un verre avec deux malappris ?
La brune se tourna vers sa compagne qui était enveloppée d’un léger parfum de lys frais, vaguement entêtant, une fragrance charnelle.
— On peut tenter l’épreuve avec des amateurs de la musique de Jimi Hendrix ! N’est-ce pas, Ariane ?
Sa complice à la démarche inégale suivait la conversation sans entrain. Elle approuva poliment d’un bref mouvement des lèvres. Damien saisit l’ouverture qui leur était offerte.
— Jean-Joseph Deyssenne et Damien Lancâtre, cadets de Corrèze et amis d’enfance, pour vous servir ! Vous, vous êtes Ariane, si nous avons bien entendu ?
Puis, se tournant vers la jeune femme aux cheveux châtain foncé :
— Et vous êtes ?
— Sophie !
Deux heures et quelques bières plus tard, ils étaient installés sur les tabourets du Shamrock, un bar irlandais où ils avaient accosté sur la proposition des deux filles. « On n’habite pas loin du troquet », avaient-elles prétexté. Ariane et Sophie prêtaient une oreille très modérée au discours de Damien qui prophétisait avantageusement à qui voulait l’entendre sa destinée d’avocat. En blue-jean et chemise blanche ouverte sur le cou, veste en velours de soie bleu nuit et souliers vernis noirs, il s’épanchait, heureux et sans complexe, devant cet étrange duo de dames. Il disait terminer un master de droit avec un minimum d’efforts et que c’était bien suffisant pour en franchir les épreuves. Il avait un studio à Limoges pour ses études ; il ne retournait ici, en Corrèze, que les week-ends, le département n’offrait pas suffisamment d’agréments à ses yeux pour s’amuser comme il l’entendait. Il manifestait sa joie de vivre avec l’assurance des fils de nantis, grisé par la présence des deux jeunes femmes.
Sophie faisait par-devers elle un tri entre l’esbroufe et la sincérité dans le bavardage de cette fin de soirée impromptue, sans y paraître insensible, alors qu’Ariane laissait manifestement son esprit flotter ailleurs.
— Mon premier client sera, bien sûr, la société de mon ami Jean-Joseph ! continua-t-il. Les Scieries de la Basse et de la Haute Corrèze ! C’est un client intéressant dans le portefeuille d’une étude !
Jean-Joseph qui l’écoutait d’une oreille distraite relativisa ses dires tout en évitant de sourire : il n’aimait pas ses dents et esquisser un sourire les lèvres fermées était devenu pour lui une seconde nature.
— Ce n’est pas ma société, c’est celle de mon père !
— C’est une question de mois, vieux frère, pour qu’elle devienne la tienne ! rétorqua Damien. Je veux être là quand tu prendras place dans ton bureau tout neuf !
— La présence d’avocats est plutôt le signe qu’il y a un problème ! Ne pas te voir dans mon bureau sera le témoignage de la bonne santé de l’entreprise !
La remarque de Damien sur le fait qu’il allait bientôt entrer dans la vie active fit s’abstraire Jean-Joseph du monologue enjoué que Damien avait repris devant les deux femmes. Il savait que son père – Joseph – dont il portait le prénom qu’il n’aimait d’ailleurs pas, comptait sur lui pour le seconder. Il était clair que le paternel bataillerait une nouvelle fois aux prochaines élections pour renouveler son mandat de conseiller départemental tout en conservant celui de maire. Les moments dédiés aux affaires publiques étaient autant de temps soustrait à la conduite de la société. Jean-Joseph ne se faisait pas d’illusion. « Mon père attend que j’intègre la scierie. Sans tarder ! ». Il achevait sa formation à l’école de gestion avec un stage dans l’entreprise que dirigeait le père de son dernier flirt, une fille de sa promotion. Il approchait à pas rapides du terme d’une période de sa vie qui le comblait si bien qu’il ne voulait pas imaginer sa fin. Pourtant ! Le grand balancier céleste des saisons marquerait, avec le solstice d’été, la fin de l’allongement des jours, l’arrêt de ses études. Le site principal de la société se trouvait à Cantabreix, là où il habitait, tout comme Damien. Jusqu’à présent, l’affaire familiale n’avait été qu’une replète tirelire pour son argent de poche. Il lui fallait se préparer à changer de focale sur l’usage de l’entreprise. Les fêtes de la Saint-Jean ouvriraient cette année une période de galère… toute relative.
Pendant que Jean-Joseph était plongé dans ses réflexions, Damien, de bière en bière, s’informait non sans lourdeur des goûts d’Ariane et Sophie. Préféraient-elles Stromae, Céline Dion ou le collectif corrézien Lost in Traditions ? Ibiza, Londres ou Ségur-le-Château ? Si Sophie se montrait complaisante au marivaudage du jeune homme, elle avait montré très peu de choses d’elle en retour. Ariane, se tenant toujours en retrait de ses assauts verbaux, éludait encore plus nettement les réponses attendues. Elle n’avait pratiquement pas ouvert la bouche de la soirée. La seule chose que les garçons avaient pu leur arracher, c’était qu’Ariane logeait chez Sophie, à Brive mais que les deux amies ne se voyaient que les week-ends, rarement en semaine, car Sophie travaillait à Limoges. À ces mots, Damien s’emballa :
— À Limoges ? Nous fréquentons les mêmes villes !
— Sans doute pas le même monde ! Nous serions-nous rencontrés sans que je m’en souvienne ?
— Il faudra le vérifier ! répliqua-t-il du tac au tac sans relever la pointe.
— Certes ! Certes ! s’amusa Sophie.
Le bar irlandais se vidait lentement. Ils ne furent bientôt qu’une poignée de consommateurs que le patron ne servait plus, celui-ci tira les rideaux donnant sur le trottoir afin d’annoncer la fermeture. Ils continuèrent à bavarder jusqu’au dernier client et partirent avec réticence. Il était deux heures du matin. Les jeunes femmes voulurent rentrer seules. Elles ne tenaient pas à être accompagnées. Ils n’insistèrent pas, puisqu’elles logeaient à deux pas du bar. Jean-Joseph leur fit la proposition de se revoir, osant à son tour, se mettre en avant. Elles sourirent, sans en refuser l’idée. En forme de salut, il leur tendit sa carte de visite sans se soucier de l’image désuète qu’il donnait de lui avec ce geste, d’autant plus qu’il gardait l’air sérieux, les lèvres toujours closes.
En revenant au parking où Jean-Joseph avait garé son cabriolet, une MG dont la couleur vert pomme miroitait sous la lumière froide des néons, Damien se confia à lui :
— Sophie, quelle fille ! Elle est vraiment canon !
Jean-Joseph hocha la tête.
— Ariane claudique ! continua Damien. Elle a un problème à la hanche ? Qu’en penses-tu, vieux frère ?
— Ça la rend plus gracieuse à mes yeux ! Je me sens ridicule de dire une telle incongruité !
— Je vois ! Sa fragilité la rend délicate ! Je t’imagine bien en chevalier protecteur un peu godiche ! Ce n’est pas de la compassion que tu as à son égard, je suis d’accord ! Je ne suis pas insensible non plus à une certaine forme de grâce qu’elle déploie !
Revenant à sa préoccupation première, Damien changea de sujet :
— Rends-toi compte, Jean-Jo, nous n’avons même pas leur adresse ! Nous avons très mal joué notre partition !
— Pas de problème ! le tranquillisa son ami d’un ton railleur tout en allumant le moteur. La ville de Brive n’est pas si grande ! Et tu croiseras certainement Sophie à Limoges ! Maintenant, je t’amène chez toi ou tu proposes autre chose ?
Les pneus de la voiture crissèrent sur le revêtement coloré du sol du parking souterrain. Le gardien, derrière la vitre, leva un œil éteint vers eux qu’il redirigea ensuite vers un écran de TV. Arrivés dehors, Damien n’avait plus le cœur aux prolongations.
— Rentrons ! À cette heure-là, il n’y a plus beaucoup de possibilités. Tout est fermé ! On ne va pas aller au Moorea, tout de même ? Et puis, demain est une journée chargée !
— En effet ! D’ailleurs, regarde ta montre : à cette heure, demain est nettement entamé !
Ils prirent la route de Tulle. Jean-Joseph conduisait lentement. Il ne savait pas quel taux d’alcool circulait dans son sang et il ne tenait pas à avoir des ennuis avec la gendarmerie dont le personnel manifeste chaque samedi soir une insomnie généralisée mise à profit pour s’offrir la tournée des sorties de boîtes de nuit afin de rançonner les conducteurs grisés par l’esprit-de-vin, ou les vapeurs de bière. Le visage d’Ariane s’incrustait dans les pensées de Jean-Joseph. Par un hasardeux ricochet de ses neurones, l’envie lui vint d’avoir un appartement à Brive.
À mi-chemin entre Brive et Tulle, ils virèrent vers Cantabreix et y parvinrent en quelques minutes. Après avoir déposé Damien chez lui au centre du bourg, Jean-Joseph continua sa route sur quelques centaines de mètres. La demeure familiale se trouvait plus loin, après le pont. Il gara sa voiture dans la cour mitoyenne à la maison et à la scierie, toutes deux ensevelies dans le silence. Un léger cliquetis métallique vint de la niche, près de la porte d’entrée. Poneyte, attachée, lui faisait entendre que la garde de la maison était bien tenue. La chienne, un braque allemand à poils mouchetés, était à son poste.
Avant d’entrer dans la maison, il traversa la cour et continua vers le pré que la lune éclairait. Une forme sombre apparut. Son cheval qui passait sa retraite en face de la scierie, s’arrêta devant lui, soufflant de ses naseaux. Jean-Joseph tendit sa main par-dessus le fil électrique qui faisait barrière et le caressa. De rapides frémissements couraient sur le pelage de l’animal. Le jeune homme se mit à lui parler. Les oreilles orientées vers lui, le cheval écoutait en silence.
— Baranil, tu es trop âgé pour être monté. Mais je ne vais pas te laisser moisir tout seul ici. Je ne veux pas arrêter mes randonnées. J’ai demandé un cheval à mes parents. Il viendra paître ici. Alors, je te propose un compromis ! Tu auras un compagnon et il sera ma monture ! Accueille-le bien quand il sera là !
Jean-Joseph se glissa sous le fil électrique et s’approcha de lui. Enlaçant son encolure de son bras, il revivait la soirée commencée au théâtre et prolongée au Shamrock. Baranil ne bougeait pas. Le cheval appréciait visiblement son contact. Ils restèrent un long moment serrés l’un contre l’autre. Puis Jean-Joseph sentit le froid venir. Se détachant du compagnon fourbu par l’âge et les mille excursions dont ils s’étaient régalés ces dernières années, il retourna vers la cour et entra dans la maison. Il n’y avait pas de bruit. Ses parents dormaient. Il monta jusqu’à sa chambre qu’il laissa d’abord dans l’obscurité.
Accoudé à la fenêtre restée ouverte, il s’attarda un moment à promener ses yeux sur le paysage que les reflets de la lune lui laissaient entrevoir. L’ombre de Baranil s’était effacée du pré, il était rentré dans son abri, sans doute. Au-delà, à l’horizon, s’étendait le massif forestier, immense, de part en part ébrasé de landes sèches et de pâtures, sautant d’une colline à l’autre. L’air de la forêt répandait des sons à peine audibles à ses oreilles ; un invisible bestiaire s’agitait depuis les racines des arbres jusqu’à la voûte feuillue de la canopée. Un parfum de pourriture boisée, un assemblage, comme on le dirait en cuisine, fait de champignons, de mousses suries, de matières en décomposition, montait des profondeurs des futaies. Il s’emparait de la demeure et flottait dans sa chambre, montait à ses narines, se mêlant à l’odeur douce et légèrement grisante des grumes entreposées dans la scierie endormie.
Il imagina cette forêt, huit ou neuf siècles plus tôt, immense, balafrée par l’antique voie pavée que le moine troubadour Bernard de Ventadour avait longée, quittant les rives de la Luzège, sa rivière natale, pour rejoindre celles de la Garonne, accompagné de ses jongleurs joueurs de flageol ou de vièle, ses cansons enroulées dans les sacoches qui battaient les flancs de son cheval, allant murmurer son allégeance amoureuse à Aliénor d’Aquitaine. Le souvenir du visage d’Ariane vint se surimposer à l’image de la reine…
* * *
Quelques jours avant que Jean-Joseph n’entre dans l’entreprise familiale, fraîchement diplômé du bachelor de l’école de gestion, Damien prêta serment d’avocat devant la cour d’appel de Limoges. Jean-Joseph, qui avait fait le déplacement, trinqua avec son ami.
— Prendre la rue Monte-à-Regret et descendre avec satisfaction quelques coupes de champagne ! Belle malignité d’avocat !
La rue de la cour d’appel avait été dans les temps anciens l’ultime chemin des promis au gibet, son nom rappelait pudiquement qu’au terme de la montée, la pire des condamnations y était mise à exécution.
— Aujourd’hui, ce n’est plus le chemin des condamnés à mort, c’est celui des arrivés à bon port ! se réjouit Damien, brandissant son verre dans une envolée de manche. La coupe de champagne ne verse pas le même liquide que celle de la guillotine ! À mon tour de boire à ton récent succès, vieux frère !
Les premiers verres pris dans la salle des pas-perdus du palais de justice furent suivis en fin de journée par ceux bus dans la demeure des Lancâtre, à leur retour à Cantabreix, où Damien habitait encore. Ses parents possédaient cette grande bâtisse de deux étages surmontée d’un toit d’ardoises percé de chiens-assis, illuminé à ce moment par le soleil couchant. Elle était située en fort retrait de la rue et prolongée à l’arrière par un grand jardin. La façade de granite était lourde et intemporelle, l’intérieur se montrait agréable et proposait de belles dimensions. Une cinquantaine de notables que des serveurs assiégés s’efforçaient tant bien que mal, bouteille en main, de libérer d’une irrépressible pépie, avaient pris pied dans la maison et attaquaient de bon cœur la table couverte de boissons et de hors-d’œuvre : verrines, mini-brochettes ou toasts, avec une voracité de réfugiés de guerre.
Damien, toujours en robe, l’épitoge herminée jetée sur l’épaule et une coupe de champagne à la main dégantée, regardait le bâtonnier du barreau de Tulle converser avec son père. À quelle occasion se seraient-ils déjà rencontrés ? Que pouvaient-ils se dire ? Son avenir n’était tout de même pas soumis aux cordiales ententes des notables locaux ! Enfin, sans doute, Jean-Joseph s’approcha de lui.
— Maître, le buffet est magnifique ! Il manque peut-être quelques blancs de poulet refroidis fourrés à l’oseille ou des toasts de maquereau flanqués d’une crème d’avocat !
— Mets un terme au « maître », s’il te plaît, si tu ne veux pas voir monter la température ! Ton cerveau s’échauffe ! Quant à ce que tu ne vois pas sur la table, c’est normal ! Pourrais-tu enfin reconnaître qu’aucun des avocats présents n’est véreux, ni ceux qu’on te sert sur les plats, ni ceux qui t’entourent, qu’ils soient en robe ou non ?
— Tu me vois rassuré ! Comme la femme de César, l’avocat de ma société ne doit pas être soupçonnable !
— « Ta » société ? Ton investissement dans les scieries se précipite, espèce de Brutus ! Tu changes bien vite ton discours ! Ton père Joseph part-il à la retraite ou comptes-tu le trucider ?
— Ne va pas au-delà de ma pensée ! Mon père ne gardera pas tout ce qu’il assure actuellement : il va déléguer ! Regarde-le faire en ce moment même ! Il n’a pas fait faux bond à ton invitation ! Mais il ne s’intéresse ni à toi, ni à moi. C’est l’occasion pour lui de faire le tour des gros bonnets. Il entretient tout à la fois les électeurs du canton et la clientèle des scieries !
— Si je comprends bien, ce qu’il manipule, ce n’est ni le sabre ni le goupillon, c’est le bulletin de vote et le carnet de commandes !
— C’est une vraie compétence que de tenir sans relâche deux fers au chaud ! Mon père et moi, nous nous partagerons le travail ! Mais, parlons d’autre chose ! Aujourd’hui, c’est ta fête ! Ce jour ne te rappelle-t-il pas celui de ta première communion ? Il est vrai que la robe a radicalement changé de couleur entre ces deux épisodes : elle est passée du blanc virginal au noir funèbre et le champagne a remplacé les dragées. Mais à part ça, tout de même, rien de vraiment neuf pour toi ?
Avec ces derniers mots, Jean-Joseph, sans prendre garde, avait mis le doigt sur leur fragilité à tous les deux. Ils feraient bientôt figure de vieux garçons s’ils ne se décidaient pas rapidement à quitter le domicile familial et à avoir une compagne. Damien avait saisi la cruauté de cet imprudent trait d’humour qui fit jaillir en lui une pointe d’amertume. Son ami avait raison ! Son front se plissa. Jean-Joseph s’en aperçut. Il n’avait pas anticipé sa réaction. Le jeune homme avait ouvert à un moment peu opportun les vannes de la mélancolie, c’était à lui de les refermer.
— Voyons ! Damien : tu es le gendre idéal pour toutes les mères du canton et au-delà ! Quand tu te décideras à faire marida, tu verras qu’il y a quelques filles formidables qui se languissent en attendant de toi juste un effet de manche, un claquement de doigts de ta part pour te crier : « Oui ! Absolument ! ». Allons remplir nos coupes avant que les anciens n’aient tout liquidé du breuvage sacré !
Tout en se frayant un chemin vers le bar à petits coups d’épaule, Damien reconnaissait que Jean-Joseph venait de lui rappeler ce que serait son proche avenir. Il lui faudrait quitter la vaste maison où il avait ses aises, et il savait que ce serait douloureux. Son frère aîné, marié, n’était plus là pour encombrer l’espace de sa personne, un espace qui était tout à lui dorénavant, et Mathilde, la femme de ménage, au fait de ses manies de célibataire en devenir, veillait au bon entretien de ses effets et se montrait d’une discrétion totale, vis-à-vis de ses parents, sur ce qu’elle pouvait savoir de sa vie privée. Une position idéale. Pourtant, il s’était décidé. C’était chose acquise : il louerait un appartement à Tulle, près du cabinet d’avocats qu’il avait commencé à fréquenter. C’était un premier pas pour sa famille, un grand pas pour lui. Prudent pour les jours à venir, il avait tout de même prévu de conserver quelques commodités. Mathilde viendrait régulièrement « remettre l’appartement à niveau », comme elle disait, et emporter le linge à laver et à repasser.
Jean-Joseph se préparait, lui aussi, à chercher un appartement. Il avait lanterné jusque-là à prendre sa décision, tiraillé par des envies contradictoires. Il allait sans doute travailler principalement à Cantabreix, mais il voulait habiter à Brive. Ce choix, si son père l’entérinait, entraînerait une petite demi-heure de route pour rejoindre la scierie, et autant le soir. Cantabreix était pourtant plus proche de Tulle, mais Jean-Joseph faisait corps avec Brive dans cette sourde rivalité cultivée par les deux villes. Sûr, il fallait que son père accepte de lui donner la charge du secteur commercial de l’entreprise. Il créerait une agence d’où il traiterait l’ensemble des dossiers dont il aurait la charge. Elle ne pouvait être qu’à Brive. Dans ce cas, ce ne serait plus un problème d’y avoir son toit.
À ce moment, l’envie de s’échapper de ce calendrier devenu soudain si proche, si réel, fut plus pressante que jamais. Les deux amis ne voulurent pas que l’entrée dans l’activité professionnelle, malgré tout ce qu’elle entraîne de nouveautés et d’enthousiasme, enfonce trop rapidement la fin d’une belle époque dans les archives de la mémoire. Il fallait garder des échappatoires aux plans trop contraints. Concrétisant séance tenante cette décision, ils décidèrent de se retrouver le lendemain soir au Petit Noailles. Une nouvelle coupe de champagne arrosa cette décision ! Le retour au buffet, en pratiquant un jeu de coudes policé à travers l’assemblée, s’imposait.
* * *
Le Petit Noailles était une gentilhommière sans âge mais non sans beauté dissimulée par de hautes haies d’érables et d’aubépines dans le bocage qui s’étendait au nord de Brive. Hébergeant un club privé, elle abritait en arrière-salle un cercle de jeux. Il arrivait aux deux garçons d’y passer des soirées. Damien, pantalon noir ajusté, avait enfilé pour l’occasion une veste en toile de laine verte sur une chemise blanche, col ouvert. Il fit bifurquer sa voiture sur le chemin de terre compactée qui y menait, à travers une campagne plongée dans la nuit jusque dans l’avant-cour où des réverbères éclairaient de leur lumière jaunâtre de grosses berlines.
Pénétrant dans le lounge-bar aux couleurs tamisées pourpre et ardoise où quelques personnes s’entretenaient dans une ambiance feutrée, son regard télescopa ceux de Sophie et d’Ariane installées, robes légères et colorées, dans des fauteuils de cuir, devant des verres de cocktail en voie d’assèchement.
— Surprise ! Vous ici ! Permettez ?
Le jeune homme s’installa près d’elles sans attendre la réponse.
— Vous êtes magnifiques ! Votre absence me pesait !
Sophie sourit et regarda derrière lui. Il se retourna. Un homme entre trente et trente-cinq ans, les lunettes cerclées de métal, s’était approché et se tenait dans son dos, un verre à la main.
— Richard ! Damien ! déclina Sophie. Les présentations sont faites !
— C’est donc vous l’amateur de Jimi Hendrix, le prétendant à la toge ? s’amusa Richard. Ariane et Sophie ont fait allusion à vous ce jour même ! Que faites-vous dans ce lieu de perdition ?
— Une page est tournée, la toge n’est plus un objectif ! Je l’ai revêtue ! Je collabore depuis quelques jours avec un cabinet d’avocats ! Me voilà dans le métier, à m’ingénier à piquer quelques dossiers aux collaborateurs de mon nouveau patron pour me faire la main ! Ce que je fais ici ? Sans doute la même chose que vous : tenter de passer une soirée agréable ! Les plaisirs sont faits pour être partagés ! Qu’êtes-vous en train de boire, Mesdames ? Un daïquiri ? Rhum blanc et citron : l’agent trouble des liaisons inavouées des castristes et des Yankees ! La même chose pour moi !
Richard se montrait curieux :
— Et votre jumeau ? Qu’en avez-vous fait ?
— Jean-Joseph ? Par un malheureux hasard, il arrive toujours en retard !
Richard se mit à rire.
— Auriez-vous des contraintes d’horaires ce soir ?
Richard considérait Damien, plus jeune que lui, avec un humour un brin condescendant. Le jeune avocat, de son côté, n’arrivait pas à déterminer la nature du lien qui rattachait ce nouveau venu aux deux femmes. Sophie était restée muette sur ce point dans les présentations. La présence de cet homme n’avait pas stoppé le bavardage de Damien avec ses deux compagnes de table, mais il avait tout de même mis suffisamment de distance dans son jeu de séducteur pour ne pas apparaître comme un provocateur prêt à jouer de la baston pour conquérir une fille. Courageux, mais pas téméraire…
Quelques minutes plus tard, Jean-Joseph entrait au Petit Noailles et aperçut à son tour Sophie et Ariane.
— Inattendu ! C’est un vrai bonheur de vous voir ici !
— Jean-Joseph ? Le confrère de Damien en matière de coups de main, si je ne me trompe ? Je suis Richard, votre adversaire de tout à l’heure au poker !
— Richard ? Heureux de faire connaissance ! Damien joue ? Je ne jouerais donc pas, je ne veux pas d’embrouilles, je ne tiens pas à être partenaire de mon confrère sur une table de poker !
— Surtout quand le confrère joue au faux frère ! railla-t-il. Il a l’ironie facile à votre endroit, votre ami ! Il vous prend pour un de ces carabiniers, qui malgré sa réputation de sécurité des foyers, arrive toujours en retard…
Jean-Joseph, habitué aux malices de Damien, ne releva pas l’allusion. Il commanda un armagnac et s’installa confortablement pour prendre le temps de le savourer. Le tournoi de poker démarrerait dans une demi-heure. Richard effleura du bout de ses doigts la nuque de Sophie, fit un clin d’œil à Ariane et s’éloigna d’eux pour revenir près du bar et discuter avec des connaissances. Damien, saisi dès la première rencontre par le charme de Sophie, n’avait rien perdu des gestes de ce Richard qui, venu de nulle part, s’imposait avec lourdeur ; il s’imagina à quoi il devait s’en tenir à son sujet et se tourna ostensiblement vers Ariane. Du coup, Jean-Joseph et Damien se trouvaient comme des compères tentant de faire comprendre à la même femme qu’ils en pinçaient pour elle. Les deux amies avaient vite jaugé leurs manœuvres médiocrement subtiles. Sophie avait compris qu’elle n’était plus directement concernée après le geste attentionné de Richard envers elle. La jeune femme attendait de voir comment cette assiduité mouvante et bicéphale se prolongerait. Ariane, pour sa part, se montrait plus ennuyée que ravie par la cour qu’ils lui faisaient.
Le tournoi allait démarrer, trois joueurs attendaient Richard et Damien qui prirent place autour de la table de poker. Sophie les avait suivis et s’était installée derrière Richard, sa coupe de daïquiri à la main. Pendant que Damien perdait avec constance ses jetons, Jean-Joseph s’était rapproché d’Ariane et, enfin en tête-à-tête, osait des compliments précieux, rarement entendus dans sa bouche :
— Je n’avais pas encore complètement franchi l’entrée de cette salle que l’éclat de votre chevelure attirait mes yeux !
Ariane se tourna vers lui, l’air aussi stupide que possible.
— Il est vrai que la discipliner demande un peigne solide !
Le jeune homme ne se désarçonna pas. Sa façon d’agiter son verre d’armagnac dénotait tout de même un certain trouble.
— Ma carte de visite n’a pas, semble-t-il, été d’un grand secours pour cette rencontre !
— Que vouliez-vous que j’en fasse ? Votre petit rectangle de carton est en lieu sûr, serré dans un tiroir. J’ai apprécié le grain du papier, le choix des caractères d’imprimerie, l’indication du lieu de votre habitation…
Elle laissa passer un moment, trop bref pour qu’il trouve la répartie à lui donner.
— À ce sujet, si je ne me trompe pas, le nom de Cantabreix, votre village, signifie, à l’origine, habiter au milieu des pierres ?
Ariane ne refusait pas d’entrer dans la conversation. Son humour en demi-teinte ne portait pas à conséquence. Jean-Joseph rassuré se fit pédagogue :
— Chez nous, on dit qu’il s’agit du chant de la brèche, ce souffle qu’on entend les jours où le vent s’engouffre en rafales entre les rochers du col, au-dessus du village !
— Le mariage du vent et de la pierre ! Vous habitez un lieu qui entremêle l’insaisissable et l’impénétrable !
En disant ces mots, Ariane laissait paraître un léger sourire, mi-moqueur, mi-charmeur. Mais, changeant de sujet, elle entraîna la conversation sur d’autres histoires sans conséquence, tout le temps que dura la partie de poker.
Trois heures plus tard, Richard avait sorti du tournoi les autres joueurs qui se partageaient le maigre reste de la mise ; Damien, premier éliminé, perdait tout. Mais le véritable gain de la sortie nocturne n’était ni dans les mains de Richard, ni sur la table de jeu ! Quand Damien revint s’installer dans un des confortables fauteuils de cuir, Ariane ne regardait que Jean-Joseph. Beau joueur, il se retira de la joute. La soirée l’avait allégé de monnaie et d’espoir de conquête féminine. Richard étant reparti discuter avec son groupe d’amis, Damien passa le reste du temps à bavarder avec Sophie qui, quoique bon public, manifesta clairement sa volonté d’en rester là.
La soirée se terminait, tous promirent poliment de se revoir ; Jean-Joseph, se penchant vers Ariane, lui souffla :
— À très bientôt !
La jeune femme lui répondit d’un sourire discret. Il la regarda s’éloigner avec son cahotement, la pointe de ses pieds légèrement tournée vers l’extérieur, à l’inverse de la marche des mannequins défilant à petits pas étroits sur les podiums des couturiers.
Jean-Joseph, remontant dans sa voiture, laissa celle de Damien partir devant et quitta sans hâte les lieux en ayant Ariane tout entière à l’esprit. Il avait réussi à lui arracher au dernier moment son numéro de téléphone. Une victoire ! Les feux de la voiture de Damien avaient disparu au premier virage. Dehors, le silence enveloppait la gentilhommière dont le toit brillait, pâle sous la lumière de la lune. Sur la route du retour, les phares de son véhicule balayèrent le vol en rase-mottes d’une chouette effraie en chasse. À sa vue, il en ressentit une sorte de satisfaction, un bonheur diffus. La dame blanche était, ce soir-là, son génie protecteur.
Arrivé à Cantabreix, il n’alla pas vérifier si Baranil broutait dans le pré ou s’il était dans son abri. L’idée d’avoir bientôt un jeune cheval l’avait retenu, était-ce parce qu’un sentiment de traîtrise en amitié équine l’en empêchait, ou parce que la vie de Baranil tenait maintenant moins de place dans ses pensées et l’affranchissait d’un devoir de caresse ? Sa chienne était debout, silencieuse ; agitant la queue, elle le regarda entrer dans la maison endormie avant de revenir se mettre en boule dans sa niche.
Il laissa fenêtre et volets à demi ouverts puis s’allongea dans son lit, déroulant de façon désordonnée les événements de la soirée, avant de s’endormir. Une femme aux cheveux bouclés blond vénitien marchait devant lui, lui tournant le dos. Lui, vêtu d’une courte et indécente chemise flottant sur ses fesses nues, la poursuivait sans pouvoir réduire la distance qui la séparait d’elle, il patinait sur un sol qui s’inclinait comme une embarcation qui perd sa ligne de flottaison ; elle avançait, s’éloignait, disparaissait dans un horizon en forme de cadran horaire.
* * *
La singulière soirée passée au Petit Noailles avait ouvert une fissure dans la coquille de discrétion sécrétée par les deux jeunes femmes à leur première rencontre. Jean-Joseph s’y glissa et entama une suite de rencontres avec Ariane qui n’étaient plus le fait du hasard. Ils se retrouvaient dans des cafés ou des brasseries du centre-ville, le plus souvent à la terrasse ensoleillée du Chambon, mais aussi chez elle, c’est-à-dire plus exactement chez Sophie, puisqu’elle était en quelque sorte sa locataire, rue de l’Hôtel de Ville. Des rendez-vous le plus souvent improvisés car Jean-Joseph, empêtré à Cantabreix dans ses préparatifs d’entrée dans l’entreprise familiale, n’informait qu’au dernier moment Ariane de ses venues à Brive.
Elle se confiait à lui peu à peu, se défaisant lentement des réticences à parler d’elle. Depuis leur premier tête-à-tête, il recueillait, bribes après bribes, ses paroles sur ce qu’elle avait vécu ces derniers temps, avant qu’ils ne se rencontrent. La jeune femme ne parlait pas de sa famille ni de ceux qui l’entouraient, comme Richard. Elle ne semblait pas les occulter de façon délibérée. Ils paraissaient si éloignés de ce qu’Ariane disait d’elle, qu’il ne venait pas à l’esprit de Jean-Joseph de lui poser des questions sur eux. Il ne la bousculait pas, elle se racontait avec douceur, discrétion, avec un humour qui cachait mal une grande douleur. Elle donnait d’elle « une image hors-sol », comme aurait dit Damien. Ariane n’était pas indifférente aux autres ou embarrassée d’en parler, mais se montrait sans attache avec sa famille dont le jeune homme ne savait rien, pas même ce quelque chose qui aurait donné à sa vie cette épaisseur qu’apporte toute filiation, toute fratrie avec ses bonheurs et ses servitudes.
Cet après-midi, Jean-Joseph était venu chez elle, apportant un ballotin de marrons glacés. Elle l’avait accueilli dans une robe plissée claire et élégante, comme toujours parfaitement maquillée avec son rouge à lèvres si sombre, et l’avait entraîné dans le salon. Ariane avait versé les marrons dans une bonbonnière de porcelaine bleu de four, lui avait servi un thé et s’était lovée comme une chatte dans un large fauteuil. Lui s’était installé devant elle, face à une fenêtre d’où venait la lumière d’une belle journée. À ce moment, confortée par ses gestes conventionnels de fils de bonne famille, elle avait le sentiment d’être protégée de tout. Mise en confiance et tout en piochant de ses longs doigts dans la bonbonnière, elle se livra plus que les autres fois, se décidant à expliquer ce qu’elle faisait ici, à Brive-la-Gaillarde, dans cette ville apparemment si raisonnable en dépit de son qualificatif gaulois. Après un long silence que Jean-Joseph supporta placidement, Ariane prit la parole.
Tout avait commencé l’hiver dernier. Danseuse au ballet de l’Opéra de Paris, elle avait pris quelques jours de congé dans les Alpes avant que ne débute la période saturée de travail qui est celle des fêtes de fin d’année. Jean-Joseph s’interrogeait : « Une danseuse de l’Opéra, cette femme qui claudique ? ». Il n’en revenait pas.
— La veille de partir skier dans les Alpes, je jouais dans un ballet, La Reine des neiges. Tu connais ? C’est l’adaptation d’un conte d’Andersen… Il y avait tellement d’enfants à la représentation ! Quelle fraîcheur ! Un sentiment étrange t’envahit, celui né d’une rencontre avec des spectateurs si jeunes qu’ils sont incapables de juger la qualité de ton travail selon tes critères habituels et qui sont pourtant profondément pris dans le spectacle ! C’est le type de séance où on ne sait pas toujours de quel côté est le spectacle ! Dans la salle ou sur scène ?
Ses yeux étaient pleins de douceur.
— J’ai quitté Paris au lendemain de cette euphorie si forte !
Ariane tissa un moment autour d’elle un silence de protection. Il y eut une telle lumière dans son regard qu’il y sentit une forme de défi. Elle se déchaussa, laissa glisser ses souliers au sol et replia ses jambes sous elle, étalant sa robe tout autour, ce qui lui donnait l’impression d’être posée sur le fauteuil comme une poupée. Sa voix s’éleva à nouveau dans le salon, elle était plus grave, sortant du fond de sa gorge :
